MM. MARIO UGHARD, ERNEST DAUDET
Walter Scott me présentant dans la même page Louis XI et Quentin Durward, Marie Stuart et Roland Grœme, Jeanie Deans et la reine Caroline, Wilfrid Ivanhoë et Richard Cœur de Lion. Les années — que dis-je? les siècles ont supprimé les passions politiques, réconcilié l'imagination avec la mémoire, et si bien adouci les angles de rhistoire, que le roman s'entrelace tout naturellement à ses lignes complaisantes et à ses flexibles
contours. Mais des hommes que je puis rencontrer demain dans la cour du Maroc ou à Thôtel des Réservoûrs ! Comment me figurer dans ce groupe un marquis assez épris du centre droit pour lui sacrifier, s'il le faut, son unique amour, le suprême bonheur de sa vie, et un chevau-léger assez monté sur ses grands chevaux pour tuer sa fille en croyant tirer sur son gendre ? — « Sonate, que me veux-tu ? » disait un homme d'esprit du dernier siècle. — Politique, que me veux-tu ? dirai-je à mon tour. Il faut que la politique soit bien bonne pour valoir une sonate de Haydn, de Mozart ou de Beethoven ; — or, depuis quarante-six ans, nous n'en faisons plus que de la mauvaise !
N'importe! ce manque de perspective et de fu&ion (quel mot cruel !) ne nuira pas au succès de cette intéressante Henriette. Les curieux voudront saVoir quelles sont en réalité ces belles dames, — la duchesse de Maugiron, la baronne de Rochebrie, — originaire, je crois de la ville de Rennes, — la marquise de Chanzay, la vi-
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comtesse d'Atbol, — que l'on a saraoïuniées peu g&lamjjient : • les tricoteuses de la Droite. > Hélas I à en juger par les résultats, je les surnommerais plutôt les tricolaases maladroites. Elles ne Iricoteut pas, ces charmantes patriciennes, mais elles Aient an mauvais coton . Eii I quoi ! mesdames, vous n'avez-douc pas de passeii'mps plus dous? Quoi ! sans y être forcées 1 vous pourriez vous promener dans les allées de vos parcs, aspirer l'air pur des falaises et des bruyères, vous abandonner à de douces rêveriw, lire ou relire un des chefo4'œuvre de notre littérature, embellir vos résidences, cultiver les Heurs de vos serres, évoquer à votre piano les mélodies du Schubert et de Gounod, surveiller votre ménage, vous l'onsoler, avec les enfants, de la méchanceté et de la bêtise des hommes, écrire ces jolis billets du matin qui \ou3 font pelites-fllles de madame de Sévigné, visiter et secouiir les pauvres, créer une famille aux orphelins et uux abandonnés, jouer auprès dès déshérités le rôle de Providence visible, vous recueillir dans vos joies et dans vos tristesses, dans vos souvenirs et vos espérances, dans . vos vœux et vos prières, être femmes, en on mot, femmes dans l'acception la ^lus élégante et la plus exquise, la plus délicate et la plus parfaite... Et vous aimez mieux f'tre des politiciennes ! C'est donc un plaisir bien vi^ une jouissance bien irrésistible, solliciter M. Grévy.vous enlasser dans une tribune, subir une atmosphère âtonffnnte, saturée de parfums démocratiques, le tout pour
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coBtemplerlabossedeM.Naquet, la barbe de M. Madier Montjau, Toeil de verre de M. Gambetta,- la redingote de M. Marcou, lebhapeau de M. Floquet, le profil de M. Raspail, la stature de M. Louis Blanc, les lunettes de M. Barodet, les séduisantes silhouettes de M. Albert Joly, — moins }oIy qu'Albert, — de MM. Greppo, Godissart, Bouquet, Durand, Varambon, Brisson, Joigneaux, Journault ; le tout' pour assister au triomphe du chiffre brutal, pour voir vos amis sans cesse humiliés et battus par vos adver saires, pour entendre vociférer contre tout ce qui mérite vos sympathies et votre, respect, pour admirer dans sa gloire, rinsulle à la bouche ou le sourire aux lèvres, cette majorité écrasante, pour tâter le pouls à l'agonie de cette société dont vous êtes la parure !! En vérité, il y a une grâce d'état ; mais, franchement, j'aimais mieux l'autre, celle de qui La Fontaine disait : « Plus belle encore que la beauté ! >
Le roman d'Henriette peut se raconter en dix lignes. Le marquis de Boisguerny, jeune, riche, d'antique noblesse, doué de facultés éminentes, est élu député, vers la fin de 1872, par le département des Côtes-d'Ouest. Il prend une part active à tous les épisodes de cette phase qui aurait pu nous sauver et qui nous a perdus. Son énergique éloqueijce, sa fière mine, sa mâle attitude, sa vaillante conduite pendant la guerre, ses succès de tribune, lui gagnent le cœur d'Henriette de Maignelay, fille d'un des chefs les plus ardents de l'extrême droite.
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Or, Armand de Boisguerny vote avec le centre droit. <:elie nuance n'a rien de décourageant pour les deux amoureux tant que nous en sommes à combattue et à renverser M. Thiers, à le remplacer par le maréchal de Mac-Hahon, à nous réjouir de la visite du comte de Paris à Frohsdorf et à considérer cette démarche comme le prélude d'une restauration monarcliique. Hais quand i;os légitimes espérances aboutissent à une déception nouvelle, les dissidences s'accuseut, les opinions s'aigrissent, tes convictions se passionnent, les entêtements s'endurcissent, les méfiances s'exaspèrent, les rancunes s'irritent, et H. de Haignelay déclare qu'Armand n'épousera pas sa Tille. Il est trop lard. Henriette, dont le noble cœnr n'avait battu jusque-là que pour son Dieu, pour son Roi et pour son père, n'est plus qu'une légili miste de l'amour ; elle a donné cet amour à Boisguerny, et elle refuse de le reprendre. Il y a fuite, rendei-vous clandestin, mariage secret et même nuit de noces, teinte de couleurs un peu trop vives. Nuit sans lendemain ! M. de Haignelay, l'indomptable octogénaire, surgit tout il coup dans l'ombre, un pistolet à la main. Égaré par la colère, il vise Armand et tue sa fille. Il devient fou de désespoir, et il meurt au bout de trois jours.
Je n'excuse pas ce vieil énergumàne dont l'opinion ci;sse d'être droite à force d'être extrême ; mais j'avoue ne pas comprendre la politique du marquis de Boisguerny dans les rapports avec sa romanesque tendresse.
HH. MARIO UCDARD, ERNEST DAUDET IH7 Nous sommes en novembre 1873 ; la partie est momenianémeBl perdue pour les amis de la monarchie, quelles que soient d'ailleurs leurs idées sur les questions de détail. Dès lors Armand a le droit de s'appliquer le proverbe : I A quelque chose malheur est bon, i et de m? plus songer qu'à son amour, à son bonheur. S'agit-il pour lui, comme pour les bérosdê Wal ter Scott, de prendre parti dans une guerre civile, de se décider en faveur de Cromwell ou de Guillaume d'Orange contre les Stuarls? A-t-il même un programme à formuler, une déclaration à écrire, une Traction de la majorité parlementaire à diriger dans un sens quelconque, une solution à proposer, un dénoOment à offrir, une nécessité de rupture ostensible avec son futur beau-père, une opiion enfin à préciser entre Henriette qu'il aime et la poUlique qui se dérobe sous ses pieds ? Non ; il lui snrst de subir en silence la fatalité anti-monarchique, de ménager pendant quelques semaines le royalisme exacerbé de M. de Haignelay, de redoubler d'affection pour Henriette, et de se dire tout bas qu'il n'aura que trop IItemps d'enterrer son beau-père, — âgé de quatre-vingtquatre ans I — ou de le désarmer à l'aide d'un bel enfant jouant sur ses genou:, avant d'avoir à se prononcer sur les conditions d'un retour à la Royauté. Quant à supposer, — ce que la page 293 pourrait presque mp faire croire, — que le marquis de Boisguerny, après la lettre du 27 octobre, a pu s'abuser au point de croin-
que la couronne pouvait être offerte au comte de Paris, que les partisans du jeune prince seraient en nombre pour mener à bien cette entreprise, que les passions républicaines abdiqueraient devant ce replâtrage, et que cette couronne pourrait tenir quinze jours sur cette tête quasi-royale au milieu de conflits où les légitimistes auraient apporté leur mauvaise humeur, les bonapartistes leur rancune, les républicains leur fureur, les radicaux leurs appétits, — si je le croyais, jQ ne dirais pas que M. de Maignelay a bien fait de tirer un coup de pistolet sur son gendre, d'autant plus qu'il l'a manqué; mais je dirais que le marquis Armand de Boîsguerny n'était pas digne de l'incomparable Henriette.
Ce sont là, je le répète, les inconvénient» du trop près. Changez les jours en années ou les années en siècles, aussitôt les tons criards s'éteignent, les aspérités s'émoussent ; nous n'avons plus que la lutte émouvante des passions, qui sont de tous les temps, contre les événements et les opinions dont l'histoire ne conserve que les grandes masses. Ce trop prés, où la moindre inexactitude saute aux yeux, peut aussi suggérer de minutieuses chicanes. Ainsi, pour ne citer qu*un exemple, qui, dans une cinquantaine d'années, s'inquiétera de savoir la date précise de l'incendie de l'Opéra de la rue Lepeletier, et le long intervalle qui sépare de ce sinistre l'installation de la troupe de M. Halanzier au théâtre Ventadour ? Mais nous, contemporains, quand l'auteur d'Henriette fait dire