‹ Nouveaux samedis (volume 2)Chapitre 23 sur 44 · MM. MARIO UCHARD, ERNEST DAUDET · texte numérisé non relu

MM. MARIO UCHARD, ERNEST DAUDET

de ses succès de théâtre; Parisien jusqu'à» bout des ongles; liant, souriant, engageant, amusant; romancier accepté par Faîtière Revue des Deux^Mondes ; ne dédaignant pas de marivauder avec la dame du comptoir, et se consolant, avec les filles de ses rêves, de n'avoir pu encore donner une sœur cadette à la Fiamfniîid.

Dès cette époque, Mario Uchard travaillait à son Oncle Barbassou ; il y travaillait Tnême si consciencieusement qu'il n'écrivait pas plus d'une demi-page par jour. — Il lui arrivait, nous disait-il, de passer deux heures en arrêt sur une seule phrase. Entre la poire de Saint-Germain et le fromage de Brie, il nous faisait part de son idée, de son sujet, de son plan, qui, je l'avoue, me semblait mieux convenir à une opérette d'Hervé qu'à un roman de la Revue. Quand nous Tentendions énumérer toutes les Turques qui figuraient dans son récit ; quand il nous disait que son héros, jeune méridional aux passions tropicales, hériterait de quatre belles odalisques comme on hérite d'une maison ou d'un pré, nous nous regardions en dessous, et nos regards signifiaient : « Estce sérieux ? Est-ce une toquade ? Est-ce une gageure ?

Si c'était une gageure, Mario Uchard l'a gagnée ; car son roman, publié d'abord dans la Revue des Deux- Mondesy a obtenu et obtient du succès; mais à quel prix? Ne parlons ni religion, ni morale, puisqu'il est convenu

i-'fi NOUVEAUX SAMEDIS

qu'elles a'Snt rien de littéraire, et que c'est surtoat en ]iis négligeant ou en les oiTensant que le roman peut réussir. Contenions-nous de fixer la limite oîi l'in vraisemblable change de nom et s'appelle l'impossible. Voilà nn armateur ou nn aventurier marseillais qui se métamorphose en pacha à trois queues. Il passe pour mort ; on ouvre son testament. Son neveu, André de re)Tade, est son unique héritier, saut quelques sommes laissées à trois ou quatre femmes légitimes, que Barbassou-Pacha a éponsées un peu partout. Savez-vous quelle est la pièce la plus curieuse de l'héritage ? Un palais orienta), que Barhassou a fait construire, .pour ses menus plaisirs, sur le modèle des plus capricieuses architectures de Ragdad ou de Bassora. lels d'eau, lacs artiliciels ou naturels, galeries aériennes, salles de bains embellies de peintures voluptueuses, arceaux d'une ténuité diaphane, tapis de gazons, corbeilles de roses, rien n'y manque, et, ce qui y manque encore moins, c'est un quatuor de bourîs dignes du paradis de Mahomet, quatre jeunes filles du Levant réservées pour le couchant, et (irésentées aux lecteurs sous les noms de Kondjé-Gull, de Hadidjé, de Naziiet, de Zouhra. L'oncle Barhassou les avait fait venir pour se composer un harem, sous la <,'nrde du sieur Mohammed-Azis, spécialement taillé pour cette surveillance, et je vous laisse à penser si elles préféreront le bel André, qui a vingt-six ans, à l'oncle Barhassou, qui en avait soixante-douze I Je crois déjà les en-

MM. MARIO UCRARD, SRNEST DAUDET 179 tendre gazouillant à l'envi, comme dans le conte charmant de JSaâdme Qertrude :

André, mon cher André, Toas faites mon bonbeni'!

Uais Toici le plus extraordinaire au milieu de toutes ces... étrangetés. Supposons un moment qae j'acceplft celte face toute particulière de la question d'Orient, oi que, pour plus de couleur locale, je lise l'Oncle Barbassou sur une ottomane ; j'y mettrai du moins une condition : c'est qne l'auteur me transportera dans des pays niTractaires aux cartes géographiques, connus seulement Je ta sultane Scfaéréazade, dans les régions lointaines et fantastiques ofi navigue Symbad le marin, où cbante l'oiseau bleu, oii brille la lampe merveilleuse, où Ali-Baba et ses quarante voleurs sont étouffés dans des jarre^i d'huile, où tlorissent Giaffar et Hesrour. Hais deviin'z li> théâtre choisi par Mario Uchard pour ces variâmes: iU'k suie et une iVuttg, pour ces scènes que récusent, adi'f.'uii de la religion et de la morale, la civilisation et la légishtion enropéennes... Le déparlement du Gard III ô mon pauvre département 1 Après tant de malheurs et àc folies, après avoir vu sécher sur pied toutes tes cultures, après avoir constaté que tes impôts dépassent tes revenus, après avoir sacrifié Larcy à Heynsdier, Tarteiron ;i Laget, Baragnon à Hallet, le bon Dieu à Pellet, pouvaistu donc l'attendre à cette dernière ironie ? Avais-tu mérité de subir ce supplice de Tantale ? Des bassins, ilo^

lacs^ des bosquets de roses, des ondes jaillissantes ! Hélas ! où les prendrais-tu ? dans les cailloux d*£stézargues, dans les safras de Goudargues, dans les graviers d'Arpaillargues ou dans les garrigues de Montignargues? Tu donnerais, j*en suis sûr, la République pour une averse ; tes sillons ne sont plus que des tas de poussière ; tes arbres sont des squelettes ; tes chaumes meurent de soif. Ton préfet est forcé de recevoir sèchement tes maires de village ; tes rivières demandent un verre d'eau à tous les passants. Le Gardon a la pépie ; sur le Rhône, les bateaux sont remplacés par des omnîbas ; les statues de Pradier s'habillent de toiles d'araignée ; et te voilà transformé en oasis, offrant un nid de verdure, un lit de fleurs, des baignoires intarissables, une fraîcheur embaumée aux sultanesques amours du jeune André de Peyrade I J'étais le proche voisin de Zouhra, de Nazli, de Kondjé-Gull, de Hadidjé, et les battements de mon cœur ne m'en avertissaient pas ! J'aurais pu être le collègue de l'oncle Barbassou au conseil général du Gard ! Quelle chance, un rapport sur les chemins vicinaux, rédigé par l'oncle Barbassou !

Soyons justes pourtant. Il y a une idée dans ce roman singulier et encore plus féminin ; une idée occidentale dans cet Orient, spiritualiste dans ce sensualisme, monogame dans cette polygamie, presque chrétienne dans ce paradis de Mahomet ; la revanche de l'amour vrai ou du moins romanesque, — ce qui n'est pas toujours la même

HH. MARIO UCHARD, ERNEST DAUDET IS( chose, — contre la promiscailé musulmane; — les représailles du sentiment rafliiié qui fait des héros costre la volupté bestiale qui fait des crétins. André de Peyradu linit par prendre très au sérieux la belle Eondjé-Gull, qui, par l'intelligence et le cœur, se distingue absolument de ses compagnes. Elle lui inspire une tendresse aussi passionnée, elle lui coûte des perplexités aussi yives, elle lui impose des aventures aussi variées que si elii: était née dans un bôtel du faubourg Saint-Germain, ou si sou passe-port avait été signé par Octave Feufllet, • Hais voyez le guignon '. Telle est l'originale crânerie d>'s premiers chapitres, telle est la jolie collection de bonnets — ou de mouchoirs ^ jetés par-dessus les moulins turcs, que, quand nous rentrons dans le droit commun du roman, quand l'auteur nous montre tout simplement son héros et son héroïne contrariés et persécutés dans leurs sincères amours par les otrstacles et les ennemi» traditionnels, on est tenté de se plaindre de ce retour tardif anx voies battues et au bon sens. On se refroidit à mesure que le récit devient plus raisonnable. Tont seruil pour le mieux, si, entre ce ijébut tropextraordinaiit! et cet épilogue trop ordinaire, on pouvait établir unt.' moyenne; malheureusement, ce n'est pas possible. Jusqu'à la page 150, l'Oncle Barbassou est nne curiosité ; Il cesse d'être curieux dès que le harem donne entrée sur une chambre nuptiale.

Ce n'est pas une chambre nuptiale que nous ouvre 1<

nouveau romau d'Ernest Daudet : Henriette^ fragments du journal. du marquis de Boisguemy, député, — C'est une chambre où Ton n'épouse que les querelles de parti, où les épithalames sont remplacés par des interpellations, où le garçon d'honneur s'appelle Gambetta, où le marié n'est jamais sûr de son lendemain, où la mariée court plus de hasards que la fiancée du roi de Garbe, où elle s'écrie, le poing sur la hanche, quand son jeune époux lui dit : c — Crois-tu que je vais me laisser mener par le nez ? — £h bien ! par le menton ! » Si je reproche à Mon Oncle Burbassou de me rejeter, trop , loin de mes sentiments et de mes idées, dans une zone où je ne puis me reconnaître, à mille lieues de mon honnête province et môme de la rue de Rivoli, j'ai enyie d'adresser au roman de Daudet le reproche contraire. Il est trop près de moi ; il rouvre mes blessures; il associe une intrigue d'amour à des événements dont nous ressentons tous la douloureuse étreinte, qui sont encore sujets à de pénibles controverses et auxquels manque, par conséquent, ce lointain nécessaire à l'optique romanesque. Et puis, n'y a-t-il pas quelque inconvénient à entremêler des personnages fiqtifs, ou du moins débaptisés, et des personnages réels que l'on nomme, en toutes lettres, MM. Thiers, de Mac-Mahon, de Kerdrel, de Larcy, de Lorgeril, de Broglie, d'Audiffret-Pasquier, de Franclieu, de Castellane, Cazenove de Pradines, Gambetta, Decazes, Bocher, etc., etc. ? J'admets parfaitement

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