UN UOHHE DU MONDE SIMPLE PENSEUR
3 décambra 1876.
Il y anraitnneiolierantaisie à écrire sur les perfidies de lalnDgue^ançaiseetsurles mots qui se gâtent en se combinant. Est-il, par exemple, un métier plus honnâle et niùmc plus Édiliant que celui de maçon? Une qualité ou une vertu prélérable à la franchise?. Accouplez les deux mots, et TOUS aurez les francs-macons, c'est-à dire une société secrète dont il serait facile de reconnaître la fatale inllueDce dans tontes nos révolutions. Pourvu que vous ayez des yeux et un cœur, vous ne prononcerez jamais
UN LIBRE PENSEUR - UN HOMME DU BONDE 191 sans émotion ou ravissemeni le mot belle et le mot tnérc; mettes les deax vocables ensemble, et vous m'en direz des nouvelles I Enfin, l'homme n'a pas de plus beau privi- ' lége que la pensée, et de bien plus précieux que h ii~ berté ; comment se fait-il donc que, dans la langue républicaine — qui, Dieu merci ! est le contraire du bon ft'ançais, — libre-pensew soit devenu synonyme d'athi'(>, de mangeur de prêtres, d'organisatei^r d'enterrements civils, le tout avec des accessoires et des annexesqui foni du libreftensew, ^ quand il n'est pas le plus abominnble des gredins, — le plus complet des imbéciles ; — que dis-je? le sujet le mieux préparé aux plus dégradantes servitudes?
Lorsque notre dictionnaire s'égare à ce point, c'est à l'Académie qu'il appartient de le ramener dans là bonno voie Or, si M. Cuviilier-Fleury n'a ni le droit, ni surtout l'envie de dire, en parodiant Louis XIV: ■ L'Acidémie, c'est mot, > il est permis du moins à ses amis i>l même à ses contradicteurs de remarquer que nul n'ei^t plus digne de servir d'interprite à l'illustre compagnii', que nul ne la représente avec un plus heureux mélangi! de dévonement, de conviction, d'assiduité, de beau Langage, d'élégance sans afféterie, de gravité sans pédan tisme, de vocation et de perfection académiques. On peut dire que l'Académie française l'a honoré une fois en le nommant, et qu'il l'honore tous les jours par l'activité di' ■s et le mérite de ses écrits.
Il y a un mois, M. Cuvillier-Fleury a lu, dans la séance publique annuelle des cinq Académies, une bien ingénieuse étude sous ce titre: « un libre-penseur DANS LE GRAND MONDE, > — étude dout Ic succès, parti du palais Mazarin, n'a pas tardé à faire le tour de Paris, un peu controversé peut-être dans quelques salons de la rive gauche, mais accru par ces discussions mêmes et accepté avec joie comme un nouveau traité d'alliance entre le monde et la littérature . Ce libre-penseur c'était Ximenès Doudan. En payant ce tribut à sa mémoire, réminent académicien n'acquittait pas une dette; les nombreux lecteurs de la notice publiée en tête. des Mélanges et Lettres de Doudan se diront qu'il était quitte et largement quitte, surtout s'ils ont lu son article, . inséré dans le Journal des Débats du 30 juillet. Il s'est proposé principalement de réhabiliter cette inquiétante épithètede libre-penseur, de la relever de sa déchéance, de lui restituer son vrai sens en l'appliquant à un homme d'esprit, dont la religion n'était pas tout à fait celle du saint Paul de Broglie, du pieux Albert de Broglie, ou même de l'admirable veuve, madame Auguste de Staël, mais qui différait assurément beaucoup plus du citoyen Floquet ou du citoyen Lockroy que d'Augustin Cochin ou du comte de Montalembert. Pour Doudan, la libre-pensée, soeur de la liberté de conscience, signifiait, dans son extension la plus large, maisaussi dans son acception la plus huute et lapluspure.
cette disposition particulière d'ane intelligence délicate, laquelle, protégée contre toute tentation vulgaire ou coupable par l'extrême finesse du sens moral, refuse de se soumettre au joug, parce qu'elle croit pouvoir se passer de l'appui. Mais, ce qu'elle n'admet pas pour elle-même, il lui semblerait monstrueux de ne pas le respecter chez les autres. Un respect absolu, une urbanité parfaite, les nuances les plus exquises de la tolérance réciproque, une sensation d'horreur et de dégoût chaque fois que Timpiété prendrait une forme trop grossière, un sourire discret quand les croyants, pour s'assurer qu'ils ne sont pas incrédules, font un pas de trop du côté du surnaturel, tel est le programme, et c'est ainsi que Doudan, librepenseur, a pu vivre à l'aise dans le monde, ou plutôt dans le groupe d'élite où il avait si bien marqué sa place, sans faire jamais du contact un conflit, de la dissidence un froissement et de la dissonance un désaccord.
Le programme est séduisant; est-il solide? Il est commode; est-il logique? Il, plaît à l'imagination; résiste-Ml à l'analyse? J'en dirai un mot tout à l'heure. Pour le moment, je veux rendre hommage à l'étude de M. Cuvillier- Fleury. Il faut être condamné par état à lire toutes sortes de prose, il faut avoir chaque matin à brosser sa redingote éclaboussée par le réalisme démocratique, pour apprécier le charme de cette belle la^jgue qui a toutes les qualités du style académique
sans un senl de ses défïuls, el où l'idée, le sentimeni, l'iixpression, se metleni en conunun an service d'une vérité ou d'un paradoxe si finement présenté que la vérité a presque le droit d'en être jalouse. Le dirai-je, au risque de contrarier ce singulier panégyriste qui se secrijle à son héros 7 Le portrait, sans cesser d'être ressemblant, me parait, sur bien des points, supérieur au modèle. Il n'y a vraiment pas, chez Doudan, assez de consistance. Il sait trop qu'il est plein d'esprit, et il imite res millionnaires qui, embarrassés de leur argent, le déliensent à tort et à travers. l'accepte très-volontiers la r.iniaisie de la part d'un jeune écrivain qui débute et <iui veut à tout pris conquérir un public; mais Doudan, liomme sérieux, confident du moins badin de nds iltnstrea, passant toutes ses soirées, sinon sur le Tameux l'.'inapé, aumoinssur la chaise la plus voisine, j'ai peine à me le figurer écrivant, sur les députés à l'école de natation, la page que cite M. CuviUier-Fleury, qui ferait la fortune d'une bouffonnerie du P^ais-Royal, et qu'Albert Millaud refuserait peut-ôlr» de signer. Je crois au liliérallsme très-sincère et très-éclairé de Doudan, à ce li- Ixiralisme qui n'a rien de commun avec les venimeuses lialnes et les vulgaires passions du Constitutionnel de 1825 et du Siècle Ae 1860; mais alors, pourquoi ne nous laissait-il pas, a nous autres absolutistes el syllabiqttes, la |iage, d'ailleurs bien spirituelle, sur les monarques qui, il chaque liberté qu'ils accordent à leur peuple, agissent
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sagement en ajoutant un régiment à leur armée ? J'irai plus loin, et je prendrai le parti de M. Cuvillier-Fleury contre Doudan et contre M. Cuvillier-Fleury lui-même. Voici le fait : en septembre 1843, la reine Victoria fit une visite au roi Louis-Philippe. On déjeuna sous les magnifiques futaies de la forêt d'Eu. Le maire de cette ville s'abstint, M. Vatoutse tut; et M. Cuvillier-Fleury, que rien n'était venu distraire de son très-louable enthousiasme, raconta ce déjeuner dans le Journal des Débats avec un peu trop de lyrisme. Là-dessus Doudan s'égaye, et M. Cuvillier-Fleury, trente-trois ans après, est de l'avis de Doudan. Eh bien ! moi qui très-probar blement hasardais, à la même époque, dans quelque journal de province, d'effroyables calembours sur cette même visite et ce même déjeuner, je me permettrai aur jouréPhui d'être d'une opinion contraire. La thèse de Doudan est celle-ci : c il faut parler plus simplement d'un déjeuner; nous sommes, en France, trente-trois millions dont le déjeuner ne donnera jamais lieu à ces effusions poétiques. »
— Oui, répondrai-je ; mais nous sommes aussi trentetrois millions, qui mourrons tous — ou presque tous. Faudra-t-il s'étonûer ou ricaner, si les obsèques d'un souverain ou d'un grand homme (y en a-t-il encore? ) d'un Napoléon P', d'un prince Albert, d'un Berryer, d'un Washington, d'un Lamoricière, d'un Chateaubriand ou d'un Nelson, sont plus solennelles que les nôtres?
mwmt