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C'est avec ces plaisanteries, légères et délicates chez Dcadan, violentes et agressives sous des plumes moins discrètes, que se perdent peu à peu Técole du respect, le sentiment des supériorités de toutes sortes. 0ht le bel esprit I le bel esprit! Comme il serait facile de trouver sa part dans toutes nos révolutions et tous nos malheurs ! On commence par Doudan et on finit par Rochefort. Notez bien que, dans les deux vastes volumes où il faudra tôt ou tard faire un triage, Doudan est plus courtisan que M. Cuvillier-Fleury. Il ne s'extasie pas sur les déjeuners d'Eu; mais il prodigue les qui et les qm de façon à nous laisser croire qu'il a voulu flatter le roi des Français, si merveilleux dans ses causeries, mais si lourd dans ses écritures.
Quant à la question qui domine tout cet agréable épisode littéraire, la question de savoir si Doudan, libre-penseur, mérite, à lui seul, de purifier ce mot sali par l'athéisme radical, d'en changer absolument le sens, de lui faire dire le contraire de ce qu'il nous dit dans les Droits de VRomme ou dans la Tribune^ je voudrais l'effleurer rapidement sans y mêler un atome de théologie. Je rencontre, parmi les citations de M. Cuvillier-Fleury, un passage significatif: — «... Ampère, le géomètre, disait, je crois, que le monde extérieur a été créé tout simplement pour nous être une occasion de penser; » — c'est-à-dire, ajoute Doudan, de rêver et de façonner en esprit ce qu'on a autour de soi ii 1 image du vrai Beau
qu'on ne peut atteindre. Que si j'étais prêtre, je prêcherais sur ce texte, et les paysans seraient trèsheureux en regardant le soleil entrer dans leur petite chambre par les carreaux brillants de la fenêtre... »
— « Est-ce de la religion, cela? » demande M. Cuvillier-Fleury. — Oui, répliquerai-je en vrai paysan du Rhône, c'est-à-dire complètement ruiné; oui, si nous étions tous des académiciens, des paysagistes, des dilettantes, des rêveurs, si tous nous possédions seulement vingt mille livres de rentes, et si nous allions, chaque matin, nous convaincre, devant l'étalage de Chevet, qu'il y aura toujours des fraises en mai, des melons en juillet, des raisins en septembre et des primeurs en toute saison. Non, 'Si nous songeons aux dures conditions de la vie rustique où le superflu est sans cesse tyrannisé et absorbé par le nécessaire, où, avant de regarder le soleil entrant par les carreaux de sa fenêtre, le travailleur est forcé de surveiller et de repousser la misère prêle à entrer par les battants de sa porte. Il me faut, je l'avoue, un certain effort d'imagination pour me figurer mon curé montant en chaire et disant à ses paroissiens : « Mes frères, la gelée blanche a tué vos mûriers et vos vignes: voilà cinq ou six ans que le phylloxéra vous réduit à Ivoire de l'eau claire;, la sécheresse a brûlé votre blé, votre avoine et vos luzernes ; "vos brebis meurent de soif et de faim. Vous ne récolterez pas. un légume dans votre jardin, pas une pêche sur votre espalier, pas une
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grappe sur vos treilles. Voas ne savez pas si vons aurez, en hiver, un fagot pour vous chauffer, un morceau de pam noir pour tous nourrir, un lambeau de toile ou de laine pour vous habiller... Eh bien, voulez-vous vous indemniser de toutes vos peines et vous Irouvep trèsliL-iireax? Demain matin, en vous réveillant, regardez le soleil entrer par les carreaux de votre fenêtre, et, si vous n'êtes pas consolés, c'est que vous êtes inconsolables! .
Ah I comme il est plus fidèle à sa mission de pasteur pl (le prêtre, comme il est plus sûr de trouver le cbemin lie nés pauvres cœurs, en leur disant: < Oui, mes frères, vous êtes malheureux, et je souffre de vos souffrances; c-li^ique saison amène pour vous une déception et une (''preuve ; la terre a cessé de vous payer de votre travail ; les éléments semblent conjurés pour détruire vos culiiirc-s. Des maladies inconnues dévorent vos vergers, vos \ ignés et vos prairies; accuserez-vons la Providence divine? Non, car vous êtes chrétiens. Vous croyez avec moi qu'il y a une vie meilleure ; que, d'après les sublimes leçons de l'Évangile, votre pauvreté est le meilleur passe-port pour arriver au ciel; que votre âme immurtelle sera dédommagée au centuple de tout ce qui iniirtiUe votre corps périssable; que la résignation el \» foi vous assurent l'éternelle récompense, et que, devant le Dieu de miséricorde et de justice, le plus humble J'entre vous peut devenir le supérieur du plus grand et
du plus riche des privilégiés de ce monde!... • — Mais, hélas! qu'ai-je fait? Un prône! quel beau texte aux fines ironies de Doudan, s'il vivait encore 1 N'hnporte! Puisqu'il s'agit de paysans, de pauvres, de prolétaires, nous aurons toujours, nous autres petits esprits, un argument à opposer à l'aristocratie des fibres-penseurs, aux librespenseurs contresignés par l'Académie, à ceux qui, comme Doudan, habitués à se maintenir sur les hauteurs, vivant dans l'intimité des plus beaux génies, se confessant ix)UT à tour (le mot n'est pas de moi) à Homère, à Platon, à Virgile, à Tacite, à Bossuet, à Montesquieu, croiraient également déroger s'ils soumettaient leur raison à un dogme, et surtout si leur scepticisme spiritualiste ne corrigeait pas ses abstentions par le charme des relations, la politesse des manières, l'élévation du langage, par toutes les variétés et toutes les nuances de la tolérance et du respect : — « Vous êtes les vrais libéraux, leur dirai-je, et vous ne pouvez admettre la liberté sans l'égalité; non pas l'égalité chimérique des conditions, des intelligences et des fortunes, mais l'égalité morale, l'égalité des âmes devant cet Être inconnu, indéâni, dont vous saluez la divinité sans vous soucier de savoir si ce coup de cha^ peau est synonyme de salut. Or, de deux choses l'une : ou vous trouvez bon que le pauvre, l'ignorant, le petit, vous suive sur ce terrain neutre d'une croyance vague, dégagée de tout ce qui peut lui donner prise sur la conscience et l'activité humaine; et alors vous me
direz, avant peu, comment les libres-penseurs en veste et en sabots pratiquent la tolérance, le respect, la distinction du tien et du mien; — ou bien vous acceptez, vous aussi, cette maxime cruelle, qu'il faut une religion pour le peuple; et alors que faites-vous de vos pures no-
tiens de liberté et d'égalité? N'insistons pas; j'ai déjà trop appuyé, et voilà Doudan qui me demande en souriant combien de goitreux et de paralytiques ont été guéris, cette année, par Notre-Dame de Lourdes. . N'y a-t-il donc pas moyen de concilier toutes les prérogatives, toutes les libertés, toutes les jouissances de la pensée avec les enseignements de la foi? La réponse, — une réponse victorieuse, — m'est heureusement suggérée par un recueil dont l'auteur, M. le comte de Belvèze, a eu tort, selon moi, de ne pas. affronter hardiment le grand jour, les coups de soleil et les coups de vent d'une publicité complète. Un mot d'abord sur M. de Belvèze, aujourd'hui retiré du monde où son brillant esprit a laissé un sillon lumineux. Quiconque a fréquenté, il y a quinze ou vingt ans, les salons de Paris où l'on ose penser et où on sait causer,. a certainement remarqué l'expressive et vigoureuse physionomie de ce gentilhomme toulousain, dont la verve méridionale éclatait dans son regard plein de feu, dans l'arc toujours tendu de ses lèvres, dans l'éloquence de sa pantomime et de son geste. A le. voir si robuste, avec son cou d'athlète, ses larges épaules, sa taille un peu ramassée comme pour
prendre un élan, on l'aurait plus volontiers rangé parmi les forts qu'au nombre des délicats. On se serait attendu à des coups de boutoir plutôt qu'à des merveilles d'in- [ géniosité et de finesse. Mais les chênes, vous le savez,
i sont foudroyés plus souvent que les roseaux. Atteint
d'une maladie grave, le comte de Belvèze a fait ce que lui conseillaient sa haute raison et sa santé. Il s'est éloigné de Paris, de ce Paris que je suis prêt à proclamei* comme vous délicieux, ravissant, incomparable, mais à une quadruple condition; d'y être riche, jeune, heureux et , bien portant. Une fois remisé à la campagne, il a mé-
dite, pensé, rêvé, réfléchi. Il s'est recueilli dans ses souvenirs; ses expériences d'homme du monde ont secondé ses initiatives d'homme d'esprit; ses succès de bonne compagnie lui ont révélé des secrets que les femmes ne disent pas toujours, mais qu'elles laissent deviner. Le
chrétien, affermi et mûri par la souffrance, a voulu com- 'l pléter et consacrer ce qui aurait pu d'abord s'offrir sous
un aspect trop mondain. Un curieux et précieux travail s'est opéré dans le cerveau de ce solitaire, qui n'avait jamais été plus maître de son trésor d'observations qu'au moment où il n'avait plus rien à observer. Les idées qui lui étaient apparues dans le vague ou qu'il avait négligé d'arrêter au passage dans le tumulte de la vie parisienne, lui sont revenues sous une forme plus nette et plus vive, avec cette précision et ce relief qui font d'une idée une pensée et d'une pensée une maxime. De cet
échange entre Timagination et la mémoire, entre Tintelligence et la réflexion, est résulté un peu plus qu'une pliiquette, un peu moins qu'un volume, sous ce titre : Pensées j Maximes, Réflexions; livre imprimé par Georges Ghamerot avec une rare élégance, et tiré seulement à 250 exemplaires numérotés; trop pour les amis, pas assez pour le public; car il existe cette différence entre un homme supérieur et un ouvrage excellent, que Tun perdrait à avoir trop d'amis et que l'autre ne saurait avoir assez de lecteurs.
Vous connaissez les conditions de ce genre si français, qui ne souffre pas la médiocrité et qui a donné à notre littérature bien des pages admirables, exquises ou remarquables. Il faut que l'idée et l'expression soient tellement rivées l'une à l'autre qu'on ne puisse les séparer. Il faut que la pensée fasse trait, qu'elle ressemble à une flèche, avec deux ailes pour aller au but et une pointe pour pénétrer. Il faut que l'image, s'il y en a une, soit si juste et si nécessaire qu'on ne sache pas si c'est fe penseur qui peint ou le coloriste qui pense. Il faut enfin que le fond soit assez transparent pour que le lecteur puisse y voir clair, tout en se donnant un certain plaisir d'amour-propre à le comprendre et à le commenter. Le recuefl de M. de Belvèze rempUt toutes ces conditions, et chacune de nos exigences peut se traduire en éloge.
Les Maximes et Pensées ont cela de commun avec les
UN LIBRE PENSEUR — UN HOMME DU MONDE 203 Poésies, qu'on ne saurait mieux les louer qu'en les citant. Je cueille au hasard, c'est-à-dire à coup sûr :
< Une pensée fine, discrètement voilée, donne envie de la suivre. »
« Lorsqu'un vieillard écrit ses pensées, il écrit ses Mémoires. >
« Pour juger le monde, il faut le voir de loin et l'avoir beaucoup vu de près. »
< Ce que la nature a dessiné en nous, le caractère le sculpte. »
c Le caractère fait vivre les sentiments ^ue le cœur fait naître. »
< La bonne compagnie rend à l'esprit le même service que les lois sévères à la presse. Elle lui impose 1^ tenue et le force à la finesse. »
c L'homme déchiffre ce qu'il pense; la femme le chante à livre ouvert. »•
c Tout ce qui entre dans un petit esprit en prend les dimensions. >
c La presse quotidienne appauvrira l'intelligence, comme les mines du Mexique ont appauvri l'Espagne. >
« Isolez- vous avec Dieu pour devenir un saint, ou vivez avec vos semblables pour rester un homme. »
« Quoique l'amour-propre sache merveilleusement sa leçon, il est toujours plein de reconnaissant pour qui le souffle. »
< L'égoisie Tit dans Tboriion le plus étroit; mais il le remplit. 1
■ L'imprévu n'est pas l'impossible; c'est une carte qui est toujours dans le jeu. >
■ La plupart des hommes ont assez de raison pour qu'elle li's wntrarie; pas assez pour qu'elle les gouverne. •
< Les passions se glissent sans cesse dans notre consi'ieace et se font tin complice de leur juge. • . .
' Nous endormons notre conscience sur nos vices ; nous Ia trompons sur nos défauts. >
• Les scrupules sont les vapeurf d'une consdence iM'iiie-maîtresse. •
> Hélas I ce n'est pas trop de notre plus grande force [iiiur tenir t£le à notre plus 'petite faiblesse. •
• La corruption dans un grand esprit et la conscience dans un esprit étroit sont les deux plus terribles fléaux i|iie la ProTldence puisse envoyer à un peuple. •
• Les défauts se détachent sur le fond uni de la vertu 01 s£ perdent dans le fond troublé du vice, a
■ Il y a des gens que l'on peut faire entrer dans ses plaisirs, et qu'il ne faut jamais faire entrer dans son honkeur. »
■ La Jeunesse est un roman et la vieillesse une hisloifE. i
• 11 est encore des jours souriants pour la vieillesse, si elle s'intéresse à tout et se désintéresse d'ellemfiine. >
Il» LIBRE PENSEUR - UN HOMME DU MONDE in:;
( 11 faut beaucoup pardonner pour l'amour daDiii^ et beaucoup oublier pour l'amour de soi. •
B Le mépris parle, le dédain setail. •
• La haine qui nous poursuit froisse peut-être niuiius notre cœur que l'antipathie qui nous fuit. »
■ L'homme religiçux sert Dieu ; l'hypocrite le prend à son serrice. »
« Entre eux, les hommes s'abrutissent et tes femtti*'s s'aigrissent. >
« Les femmes s'attendent toujours aux surprises i|ii>nous croyons leur faire. ■
■ Un peu de cœur simplifie ce que beaucoup d'esprit complique. »
• Il doit y avoir une raison et une foi, puisqu'il \ ;i un uni et un inOni. • -
Je termine ces citations — qui ne représentent pas i<: quart de mes préférences ^ par celle belle pensée qui me ramène à mon point de départ :
• Lorsque messieurs les aristocrates de tout guiiiim'auront prouvé qu'ils ne connaissent les sept péciiés i';<pitaux que par ouï-dire, je croirai, sans me faire prier, que la religion n'est bonne que pour le peuple. •
J'ai eu un tort, que M. de Belvèze me pardonnera peutêtre, mais qui m'a éloigné de mon sujel. Je voulais jju' réserver pour son beau chapitre : • bbligion, philuso fHiE, POLITIQUE, • — OÙ j'auTais trouvé des aTOiis — bien courtoises et bien linement trempées — contri' i:i
théorie trop absolue du libre-penseur aimable, respectueux, poli, spirituel et eeligieus. D'autre part, quel dommage de n'avoir pu citer leCaur etieiemironSy-àoDt U. de Biilxkza parle en connaisseur, comme un glorieux vétéran qui résumerait ses campagnes ! Je n'iù pas su résister au charme ; j'ai trop grapillé dans les premières parles; à présent, ma seule ressourceest d'ajouter que, si Doudan et le comte de Belvèze s'étaient rencontrés dans le monde, s'il y ivait eu un tournoi entre le libre-penseur et le gentilhomme chrétien et si M. CuvillierFlenry avait été juge du camp, j'aurais mieux aimé assister à cette réhabilitation de l'esprit français qu'à Vingt séances de l'Assemblée nationale.