Viclor Tissot et Jules Claretie
LES VERGISS-MEm-MICHT DE LA DÉFAITE 223 vernement et le pays pencher de plus en plus à ganclic et les capitulations poliliques succéder aux capitulations militaires, nous aurons toujours le droit de répondre : • Osez prétendre que, sous une monarchie, la plaie saignante de la France, la perte de nos deux chères provinces, le désarmement de nos rroniières de l'Est, |L■^ douloureuses rancunes du démembrement et de la dé- Taile, les moyens de préparer une revanche, et, en l'attendant, de nourrir dans les âmes l'ardent Toyer du patriotisme et du sacrince, n'auraient pas dominé, absorbé. supprimé toutes les agitations intérieures et toutes les ambitious personnelles 1 Puis, interrogez votre con science, si vous en avez une, et osez aflirmer que, depuis six mois ou depuis six ans, les malheurs et les périls de voire patrie, tes conquêtes et les menaces de l'Allemagne, l'idée d'un retour de fortune et de gloire mérité et obtenu par un ensemble de généreux efforts, par une réorganisation de l'année, par un réveil du vrai sentiment national, n'ont pas été pour vous quelque chose comme un atome, un grain de sable, un fétu de paille, comparés à la satisfaction ou aux exigences de vos convoitises, de vos vanités el de vos haines, comparés â Iri question de savoir combien de députés conservateurs vous auriez le patriotique plaisir d'invalider, par quelle.'^ intrigues vous réussiriez à paralyser le centre droit, -.i vous assimiler le centre gauche, à concilier l'opporlunisme et l'intransigeance, à multiplier les conflits, les
liraillernentsel lescrises qui peuvent achever de tuer l'industrie, de ruiner le commerce, de pulvériser l'agriculture, de déclasser le jour de l'an, d'amuser DOS ennemis du dehors, mais qui peuvent vous faire l'aumône d'un portefeuilte! »
Après quoi, je me bornerai à citer quelques lignes do nouvel ouvrage de Victor Tissot: • cohueht un PEUPLE 9E relbvb: La Prussc, quoique démembrée, morcelée, écrasée, réduile de plus de moitié en territoire et en population, soumise à des contributions de guerre excessives, répondit à tous ces appels par un élan de patriotisme vraiment sublime... (ici des détails d'abnégation et de sacriGce qui nous font trop de honte 1).,. Cet enthousiasme fut nourri, enflammé, étalé même du haut de la chaire, dans les temples et dans les univerKités, et par les journaux, les pamphlets et les chansons patriotiques. La Prusse ne fut bientôt plus qu'un camp- A ce réveil de l'amour de la patrie, de la haine contre l'étranger, se joignit le réveil religieux ; les seniimeuts chrétiens, oubliés ouraiilés quelque temps auparavant, rendirent toute leur force aux âmes; de telle sorte que cette guerre populaire devint pour le peuple prissien à la fois une guerre vraiment nationale et une guerre vraiment sainte... > (Charras).
« Quel exemple, ajoute excellemment M. Tissot,' quel exemple dans ce relèvement d'un peuple terrassé et agonisant I Quel enseignement dans ces efforts héroïques
d'une nation plus abattue et plus vaincue que ne Test aujourd'hui la France I »
Trois questions encore avant de revenir à la causerie purement littéraire : 1^ Croyez-vous que ce relèvement magnifique eût été possible, si la Prusse avait fait du 15 octobre 1806, — lendemain d'Iéna, — son 4 septembre 1870; si elle s'était déclarée, non-seulement en République, mais en révolution permanente ; si chaque trimestre avait placé le gouvernement dans une nouvelle impasse, si le malaise intérieur avait fait constamment diversion au sentiment patriotique, si le baron de Stein s'était appelé Thiers, Gambetta, Jules Simon, Marcère ou Naquet ?
2o Ce réveil de l'esprit religieux, salué par le colonel Charras, héros de la libre-pensée, qui décida Eugène Sue mourant à refuser de recevoir un prêtre, cette régénération chrétienne qui contribua si puissamment aux élans de l'héroïsme et aux apprêts de la revanche, n'estce pas exactement le contraire des orgies d'impiété, des saturnales d'athéisme qui donnèrent la réplique à chacun de nos désastres et qui aboutirent logiquement au massacre des otages; comme si l'humiliation de nos armes ne j^uvait être indemnisée que par la défaite du bon Dieu ?
3<> Six ans et trois mois après léna, l'Allemagne était presque à la veille de Leipsick. A la veille de quoi sommes-nous, six ans et trois mois après Sedan ?...
226 NOUVEAUX SAHEDIS
Pardon! c'est plus fortqne moi; je ressemble i ces p<?L'heurs repentants, mais fragiles, qui passent contiimeliement des pins belles résolutions anx plus fâcheuses récidives. Je me promets toujours de rester littéraire ; mais il y a des cordes que l'on ne pem effleurer sans qu'elles ribrent ; il y a des plates qne l'on ne peut toucher sanï qu'elles saignent. Or, quelle corde et quelle plaie, le souvenir de nos désastres et surtout le contraste du patriotisme prussien avec nos égoïstes et misérables querelles I Pourtant, il sufûl d'nn peu de bonne volonté pour trouver, dans les volumes de Victor Tissot et de Jules Qaretie, de quoi défrayer un article ou la littérature se dégagerait à la fois des rancunes nationales et des baioes politiques. Je ne prétends assimiler ni les deux livres, ni les deux écrivains. L'ouvrage de Victor Tissot est plus satirique, celui de Jules Clarelie plus élégiaqne. L'nn, fidèle à l'inspiration qui lui a si bien réussi et lui a ralu déjà deux immenses succès, fait, la plume à la main, ce que nos troupes auraient peui-Atre pu faire au âébut de cette effroyable guerre. 11 rranchit bravement la frontière, et nous le voyons guerroyer sur le territoire ennemi. Il nous donne comme un avanl-goAt de revanche, non pas hélas ! de la vraie, de celle qui n% dépend aujourd'hui ni de lui, ni de personne, que nous ne pouvans attendre que des années et de l'imprévu et qui nuus rendrait nos chères provinces, mais de celle qui peul, dans une certaine mesure, consoler notre
LES VERGISS-MEIW-NICHT DE LA DÉFAITE 227 amour-propre en nous montrant les revers de la médaille allemande, en exerçant les représailles de l'esprit, de l'élégance, de la grâce légère et du goût. L'autre s'attache surtout à rompre la prescription qni, de cinq ans eu cinq ans, finirait par nationaliser ce qui n'est gu'anneié. Il proteste contre les prétentions de nos yainqueurs, lesquels, non contents d'avoir conquis, veulent encore légitimer leur conquête, se vantent d'avoir restitué à leurs traditions primitives et à leurs origines ces populations que nous rend, chaque jour, chaque bellement de leur cœur, et ouLlient que, sur le ponail de la cathédrale de Strasbourg comme sur les murailles de la citadelle de Metz, ils ont inscrit leur devise brutale : » La force prime le droit. >
Là ne se borne pas le mérite de ces deux volumes ; ils ont d'antres titres aui sympathies du lecteur, même de celui que nos ressentiments et nos douleurs laisseraient indifférent. Les deux auteurs sont sincèrement et énergiquement patriotes, bien qu'avec des nuances diverses: 'Victor Tissot sans esprit de parti politique, el comme si, en face de l'Allemagoe insolemment victorieuse, toutes nos opinions se fondaient dans une seule ; Jules Claretie avec une persistance républicaine que je chicanerai peut-être lont à l'heure; mais tous deux aussi ont des qaaiités bien remarquables d'écrivains, de paysagistes et de conteurs. Nous rencontrons à chaque pas, dans ces chapitres, des pages dont l'intérêt aurait été aussi vif
cinq ans avant la guerre que cinq ans après la défaite. Quoi de plus frais, par exemple, et de plus charmant que la preiutëre étape du Voyage aiuc payt annexa, où l'auteur nous transporte avec lui m pays Wmdef Eo pays Wonds, où se conservent encore l'esprit, les mœurs, les pliysionomies, les sentiments, les costumes, la couleur locale les races slaves, sans compter une antipathie profunde contre la race germanique ! Voici Victor Tissot, sans autre bagage que son havre-aac, s'acbemlnanl à pied vers la Spreewald ou forêt de la Sprée. Il a des teintes exquises pour peindre les agréments d'un voyage pédestre à la rencontre de l'inconnu, à travers des sites délicieux. Certes, lorsqu'on voit cet aimable touristes suivre un ravissant petit sentier i qui s'en va coquellement sur des pelouses piquées de fleurs et scintillantes de rosée, sous de grands arbres où les oiseaux chantent et saluent sa venue, > on n'a qu'un regret; c'est de ne pas être son compagnon de voyage I Mais c'est au moulin de Kannow que commence l'enchantement; je cesse d'ôire un vieux critique pour me rajeunir de trente ans et monter avec Victor Tissot sur cette harqueoLi nous attend le beau pécheur Franziskas, muni de son fusil et de ses filels, • tenant aussi fièrement qu'un gondolier de Venise sa longue rame en bois blanc. '
N'est-ue pas Venise, en effet, une Venise forestière, avec toute la grâce sauvage et mystérieuse des grands
LES VEKGISS-MEIN-NICHT DE L\ DEFAITE 229 bois et des vastes solitudes, une Venise où les palais sont remplacés par des futaies séculaires et de merveilleux ombrages? L'auteur décrit cette rue aquatique, le Canaie grande de la Spreewaldl, la grande Munitza:
€ — ie me croyais sur un Qeuve du Nouveau-Monde, entouré de forêts vierges. A mesure que nous avancions, la voûte que les chênes, les bouleaus: et les aulnes formaient au-dessus de nos tètes devenait plus sombre cl plus épaisse, et opposait aux flèches du soleil comme un bouclier de verdure ; un jour bleuâtre et velouté nous enveloppait. Sur les deux rives, un désordre opulent de végétation, mousses, fleurs, fougères, buissons, arbrisseaux. On se demande si l'on est le jouet d'un mirage on d'une poétique illusion; si ce paradis embaumé et verdoyant n'est pas le dernier refuge des fées sur la terre... Bientôt l'ombre grandit par degrés, et les reflets rougedoré des feuilles nous annoncèrent que le soleil se couchait. La f^rèt avait retrouvé son animation et sa gaieté. L'orchestre des bouvreuils, des merles et des fauvettes avait repris ses cymbales, ses flûtes et ses violons, ei les papillons, fils de l'air, et les libellules, filles des eaux, voltigeaient autour de nous comme des pétales de fleurs emportés par le veut. On entendait, entre les cadences de la rame, des roucoulements de ramiers qui s'échappaient comme des soupirs d'amour du fond des bois. Un héron ou une cigogne s'enfuyait de temps kautre à notre approche, et du lourd battement de ses ailes troublait
pendant quelques secondes la tendre bannonie de la tor&t. .
El plus lo;n, celle vbion vraiment téeriqne : — • Je vis un canot qui glissait avec la légèreté d'an cygne et qui transportait un jeune homme et une jeune fille. Le jeune homme avait un gilet aux gros boulons (l'argent ; sa tâte était mie, et ses longs cheveux flottaieut sur ses épaules. La Jeûna fille était coiffée du bandeau de mousseline bordé de dentelle, sur lequel se noue en forme de turban un moucboir de soie. Ils se tenaient enlacés. A peine cette vision eut-elle disparu, que nous entendîmes un chant mélancolique résonner dans la forât. C'était le couple qui chantait... •
11 faudrait tout citer, et cette chanson plaintive où se résument les griefs d'un peuple captif, et la pêche aux écrevisses, et les poétiques harmonies de cette nuit digne d'iuspircr Lamartine ou Weber, et l'épisode du chat sauvage, et la mort du pauvre canard moins sauvage (]tiele chat. J'insiste sur ces pages charmantes qui ne forment, à vrai dire, que le prologue du livre, non-seulement parce qu'elles>nous rafraîchissent le sang, nous retiennent un moment sur un terrain neutre, loin des images de âeuil et de haine, et créent une oasis délicieuse au milieu des duretés et .des âpretés germaniques, mais aussi parce qu'elles nous montrent sous un nouvel aspect le talent de Victor Tissot. Maintenant qu'il a complété, dans sin'éloquente trilogie, à peu près tout ce qui
peut se dire de désagréable pour les Allemands et de consolant pour nous» il est bon que Ton sache tout ce que cette jeune et brillante plume, après ce large tribut payé au patriotisme, peut nous offrir de séduction et de charme dans des cadres différents, dans la littérature descriptive, la légende ou même le roman. En regard de cette excursion pittoresque souâ les ombrages de la Spreewald^ de cette merveille de grâce et de fraîcheur que signeraient à Tenvi les maîtres du genre, placez le sombre et voluptueux épisode des Kœnigsmarck, puis le rocher du Dragon et le rocher de Roland, les chevaleresques et tragiques amours du héros légendaire et de la belle Hildegunde ; vous comprendrez que Theureux auteur du Voyage aux pays annexés est de force, lui aussi, à s'annexer sans effort, sans passe-droit et sans violence bien des provinces littéraires qui ne réclameront pas et qui seront fières de parler sa langue, bien des succès de bon aloi, indépendants de sa haine et de la nôtre contre les odieux détenteurs de Metz et de Strasbourg. C'est à la fois une des qualités et une des faiblesses de Tesprlt français, qu'il ne puisse se passionner ou se fixer longtemps sur le même sujet, ou du moins suivre toujours avec le même empressement et la même ardeur l'artiste, l'écrivain, l'orateur, le poète, qui interprètent ses émotions les plus vives, ses douleurs les plus poignantes, ses affections les plus chères, ses plus légitimes rancunes, ses plus ineffaçables souvenirs. poésie étemelle de la
Nature ! s'^rierait ici un disciple de Jean-Jacques ; magique puissance de rajeunissement et de renouveau, comparée it la débilité de Ttaonime, sans cesse prêt a. se lasï>er de ses joies, de ses tristesses, dé ses colores et de lui-même ! Une barque glissant sur nne eau limpide sons une voûte de feuillage, le chœur mystérieux des étoiles répondantaux mélodies nocturnes du rossignol et aux soupirs amoureux du ramier, les chênes et les bouleaux de la Spreewald trempant leurs racines dans la poétique rivière comme des baigneuses rassurées par les premières ombres de la nuit, les masses de verdure frémissant sous la brise ou se colorant de pourpre et d'or aux rayons du soleil couchant, un jeune couple de fiancés ou d'amants sur un canot qui s'enfuit dans la brume, un chant mélancolique qui passe et s'évanouit sur leurs traces. fugitives, l'imagination ajoutant a, la magie de ces paysages l'Ondine de Goè'the, les Sylphes à'Obérùii, le Roi des Aulnes, de Schubert ; tout cela, pourvu qu'on y reconnaisse une impression sincère et une maiu de maître, tout cela nous attire, nous captive, nous enchante, nous donne la sensation d'un idéal supérieur, même aux animosités nationales. Il est bien entendu que je parle en critique littéraire, et qu'un politique tiendrait un autre langage.
C'est aussi la littérature, ou, ponr plus de précision, la franchise de l'émotion patriotique exprimée dans un excellent style qui nous recommande le livre de Jules
Les vergiss-mein-nicht de la défaite 233 Claretie. Tonies les dissidences de déni) s'effacent sur tes pas de ce guide si sympathique et si français, qui, apnVs -m,
avoir assisté, en 1870, anx sinistres débats, aux prolugués décevants, aux sanglants désastres de la guerre, '
après s'âtre enfermé à Paris où il prit sa part de l'héroîque — hélas ! et chimérique défense, revient, au bout de cinq ans, récolter ses souvenirs, raviver pour lui et pour nous ces images, ces noms, ces dates qu'il serait bon- ^
teux d'abandonner au grattoir et à l'estompe du Temps ,
Il visite dans le calme mélancolique ce qu'il a vu dans l'ardente tempSte; il parcourt &is champs de bataille changés en cimetières; il s'assure que ces cinq annces de deuil nous ont gardé dans les cœurs ce qu'elles nouï^ ont fait perdre sur la carte. Metz, Strasbourg, Wissem- j
bourg, Haguenait, Reiscboffen, Wœrtb, Sarreguemiacs, <
Spickeren, Gravelotle, Saint-Prlvat, Sedan,' voie douloureuse t funèbres stations où les pèlerins de la défaite s'agenouillent sur la tombe des morts, où les martjrs ' prient pour les survivants et les prennent à témoin que la France n'est pas tomtiée sans gloire ! Ce n'est plus ici. comme dans le tercet si souvent répété du grand poëic Florentin, le souvenir des jours heureux devenant le i plus cruel supplice des jours de malheur; c'est uni; douleur plus intense, renouvelée et exacerbée par le 1 souvenir de malheurs qui durent encore et ne sont pas \ réparés. En bien des points de ce triste itinéraire, la vie a repris ses droits sur la mort, qui se laisse faire, cer-
NOUVEAUX SAMEDIS [aiDc qu'elle est de reprendre bieDt6l ses droits sar la vie. Les scènes rasiiques, te travail des usines, lemouvemuDt des rilles et des villages, le sourire des mères, les cris joyeai des enfants, contrastent avec les réminiscences de désolation et de carnage. L'herbe cache la trace des boulets et des obtts, couvre les croix de bois noir, égayc de œs teintes printanières les préludes de l'oubli; ce sont des gouttes de rosée et non des gouttes de sang, que l'on voit étinceler sur l'écorce des arbustes et à la surface des prairies. N'importe t il ne faut pas, l'auteur de Cinq ans après ne veut pas que ces images de l'oubli estérieur, et, pour ainsi dire, matériel, se reflètent dans les âmes. Il existe une créance et une dette : la dette c'est pas payée, la créance est forcée d'attendre ; elle n'est pas de celles que l'on renouvelle sur papier timbré. Jules Claretie y supplée par un livre. Puisse, tous les cinq ans, un fidèle, un entêté, un patriote tel que lui, avertir de la même Taçon amis et ennemis que la dette subsiste toujours et que la créance ne s'endort pas ! J'ajoute tout bas, — bien bas: Puissent ces huissiers du pa- . irioijsme n'avoir pas à fonctionner trop longtemps!...
Jules Cliiretieest constamment au niveau de son sujet, et, si l'image était plus neuve, on pourrait dire qu'il en est plein. Il est ému, et il émeut ; contrairement à la tradition révolutionnaire, l'amoor de la France domine chez lui la passion républicaine. Je lui ai promis quelques chicanes ; elles ne s'adresseront pas à ses opinions ;
nous les connaissons tous, et il n'a pas attendu, pour les affirmer, le triomphe de ses amis. Non ! Je lui indiquerai plutôt quelques contradictions que j'aperçois ou que je devine. Ainsi, chaque fois que le beau nom de Mac-Mahon se rencontre sous sa plume, il parle de l'illustre maréchal, non-seulement avec une convenance parfaite, mais avec une respectueuse sympathie. Citons quelques lignes, qui pourraient se répéter à chaque campagne de ce glorieux supplicié d'une majorité radicale ;
c Varhre de Mac-Mahon est un noyer dont il a fallu proléger le tronc contre les visiteurs du champ de bataille. L'écorce de l'arbre était chaque jour arrachée, et le noyer allait périr. On a élevé autour de lui une grille rouge, et l'on a appliqué cet écriteau écrit en allemand : c II n'estlpas permis d'arracher les branches, » Là se tenait Mac-Mahon, dominant tout le paysage, bien en vue, au centre même de l'action. Les boulets certes pouvaient facilement l'atteindre. Afin d'arriver là, un peu auparavant, il avait, se trouvant placé plus à gauche, poussé son cheval dans un ravin ; puis, l'éperonnant, l'avait littéralement fait grimper un terrain à pic. Ensuite, il s'était tenu là, regardant, résolu à mourir. »
Si l'on m'accorde que bien des scènes analogues ont signalé cette martiale carrière, comment ne pas rougir de colère et de honte quand on songe à ce que la politique républicaine a fait de cet intrépide soldat, quand on voit ce héros de la guerre de Crimée, ce vainqueur de
Magenta, ce vaincu de Reischoffen, ce blessé de Sedan, battu en brèche, humilié, atrophié par les élus de Belleville et dû h Croix-Rousse, par les A^os de la République française et des Droits de l'Homme f... Ah! les boulets prussiens étaient moins cruels 1 1ls ne menaçaient que sa vie ! Si Julïs Claretie avait le malheur d'être notre conit.'[iiporain, il aurait admiré comme nous, en 1831, les magniriques vers de Victor Hugo, son idole, contre les trois c«ifs aiiocats qui osaient chicaner un tombeau à la cendre de Napoléon ; qu'y a-t-il donc de changé dans l'échelle de proportion des grandeurs et des petitesses liumaincsîLes citoyens Brisson, Albert Joly, Floquet, Varambon et Férouillat, sont-ils plus grands qjie MM. Dnpin, Odilon Barrot, Barlhe, Hauguin et Mérilboa ?
Ceci n'est rien; ce qui m'allriste et m'étonne davantage, c'e^t le passage de la courte préface de Cinq am après, où Jules Claretie semble se contredire. Il a loyalement rendu hommage an patriotisme du clergé alsacien et lorrain, llsaittoutcequela religion, pendant la guerre de 1870, a inspiré de sublime, soit aux zouaves pontificaux qui ont sauvé rhonneur de la France, soit anx catholiques de nos provinces de l'Est, soit à ces humbles ambulanciers, frères des écoles chrétiennes, que les docteurs les moins cléricaux ont salués avec enthousiasme. 11 ne peut adnietire que les populations annexées séparent violemment de l'idée de Dieu l'idée de patrie; qu'elles croiraient la France morte si la France préférait
son antique foi au culte de la libre-pensée et des enterrements civils. Il nous rappelle dès sa première page cette mémorable séance du Parlement allemand (5 février 1874), où deux évoques et cinq curés, élus à des majorités immenses, protestèrent si vaillamment, avec leurs collègues laïques, contre Todieuse annexion. Enfin, il a Tespril trop juste et Tâme trop droite pour ne pas comprendre que, dans tout espoir ou tout rêve de revanche, nécessairement achetée par bien des périls et des sacrifices, la religion, sœur de Tabnégation, doit prévaloir sur Tlncrédulité, sœur de Tégoïsme. Comment se fait-il donc que je me heurte, page 8, à quelques lignes que me rend plus inexplicables et plus amères la note suivante ?
« — Depuis les élections dernières (20 février 1876), TAlsace et la Lorraine n'écoutent plus ceux qui leur disent que la France va mourir. »
L'Alsace et la Lorraine se réjouissent donc de ce qui réjouit M. de Bismarck ? Les cœurs des opprimés et de l'oppresseur battent donc à l'unisson ? Le triomphe du radicalisme, cet étemel obstacle à toute chance de revanche, nous est donc compté comme un bon point par les provinces que cette revanche nous rendrait ? Au lieu de discuter ces questions irritantes, j'aime mieux finir par une image qui m'est revenue bien souvent depuis ces élections fatales, et qu'a ravivée la lecture des ouvrages si intéressants et si émouvants de Victor Tissot et de Ju-
23S NOUVEA.UX SAMEDIS
\es Claieiie. Je me représente tour à tour la France vain' eue, ami' in d rie, affolée, soas les traits d'un centenaire et d'un jeune Homme. Le centenaire dit : t Mon Dieu ! faites que je meure assez tôt pour ne pas voir se renouveler les jours de lerreuret d'horreur qui ont épouvanté mon :el>
Le jeune homme dit : • Mon Dieal faites que je vive assez pour voir la France rentrer en possession de la Lor- I lie l'Alsace ! »
Eh bien; tant que le vœu funèbre du vieillard aura sa raison A'Ht^ l'ardente espérance du jeune homme sera indéûniment ajournée.
LE
17 janvier 1877.
C'est une des infirmités de la gloire humaine, que le personnage qui l'obtient de son vivant n'est pas toujours sûr de ses lendemains. Bien des circonstances étrangères à son mérite peuvent, après les années d'éclat, contribuer à le rejeter dans l'ombre, ou mieux encore à rompre le lien qui unit un homme célèbre aux générations suivantes. Voilà, par exemple, un groupe remarquable de poètes, d'orateurs, d'écrivains, de moralistes, de politiques ; les contemporains lisent leurs vers, admirent leurs ouvrages, écoutent leurs discours, acceptent