Par M. de Rémusat
Hélas! oui, ils le sont, mais justement par ceux dont Abélard a été le lointain précurseur. On a cité récemment le mot apocryphe d*un célèbre directeur de Revue: c En ce moment, Dieu manque d'actualité. » — C'est dans le môme sens que je dirai : « En février 1877, Abélard manque d'à-propos. »
En effet, pour nous autres ignorants qui sommes, en philosophie, de l'avis de M. Jourdain plutôt que du docteur Pancrace, Abélard ne représente pas une simple réforme dans l'enseignement philosophique, la solution d'une querelle entre réalistes et nominalistes, la victoire du conceptualisrne (pardon, je ne le ferai plus î), un don particulier d'éloquence naturelle propre à éclaircir les obscurités de la scolastique, à populariser la science, à passionner la jeunesse des écoles et à grouper autour de sa chaire les innombrables déserteurs des leçons retardataires de Guillaume de Champeaux et du vénérable Anselme. Il personnifie, d'une façon plus générale, la révolte de l'esprit d'examen, une des premières prises d'armes de la Maison contre la foi, de l'individu contre l'autorité. Or, à l'heure où j'écris, la raison est bien peu raisonnable, l'autorité bien désarçonnée, Tindividualisme bien dangereux. Quant à l'esprit d'examen, il examine la Religion pour l'insulter, le clergé pour le dénoncer aux haines populaires, l'armée pour la corrompre, la magistrature pour la supprimer, la société pour la détruire. Franchement, c'est le cas de répéter avec les bacheliers.
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et les éfudiants paresseux : « Qui nous délivrera de l'examen? »
Restons sérieux, et essayons, après M. de Rémusat, de caractériser Abélard, tout en rappelant que, s'il a été son héros, il n'est pas le nôtre. Abélard, c'est le Père Hyacinthe antidaté de huit siècles ; c'est le docteur Faust rajeuni de quarante ans, avec l'orgueil, Méphistophélès invisible, pour le guider et le perdre. Il n'a pas, à proprement parler, de doctrine; car peut-on accorder ce nçm à un vague compromîs entre les deux écoles dominantes de son temps? Sa doctrine, c'est son éloquence. Il est beau, jeune encore ; il possède cette faculté de séduction, d'attraction, de domination persuasive, qui explique l'empire exercé par certains hommes sur l'élite et sur la multitude. Ce qui est ennuyeux, diffus, lourd, obscur, sur les lèvres de Guillaume ou d'Anselme, devient limpide et engageant sur les siennes. Il a l'art, cet art où ont excellé M. Cousin et M. de Rémusat luimôme, de faire croire à ses auditeurs qu'ils le comprennent, et d'intéresser leur amour-propre à cette illusion de leur intelligence. Mais la passion n'a pas encore parlé ; la voici qui va mçttre aux prises ce cerveau qui s'exalte et ce cœur qui s'ignore. Abélard louche à la quarantaine, et il n'a pas vécu, puisqu'il n'a pasilimé. Arrive un moment où ce philosophe, ce savant, ce docteur, redevient homme. Le jour où, appuyant sa main sur sa poitrine, il se dit avec un mélange de frayeur et
d'ivresse : < Mon cœur bati » la science n'est plus à ses yeux que la plus maussade des compagnes, la plus glaciale des maîtresses^ la plus dérisoire des chimères. Il est assez helléniste pour savoir que philosophie signifie amour de la sagesse, et il ne croit plus qu'à la sagesse de Tamour. Pour une caresse d'Héloïse, il donnerait tous les syllogismes, tous les dilemnes, tout l'arsenal de la scolastique et de la dialectique. C'est là, dans l'écroulement soudain de cet édifice scientifique, dans l'inconsistance de ce caractère' équivoque et de ce brillant esprit, dans le contraste de cet orgueil et de cette faiblesse, dans la brusque abdication de cette royauté intellectuelle au profit du dieu malin de qui Voltaire a dit :
,.. Qui que tu sois, voici ton maître, Il Test, le fut ou le doit être ;
que réside, selon nous, l'originalité d'Abélard ; c'est là sa vraie physionomie, son trait caractéristique, et non pas ce rôle de no^teur, bien difficile à définir, puisqu'il n'a rien créé, rien découvert, puisqu'il n'a été en somme, ni un inventeur comme Galilée, ni un révolutionnaire comme Jean Huss, ni un hérétique comme Luther.
La Métamorphose d'Abélard n'est pas le seul, prodige de l'amour dans ce mémorable épisode. Il remporte une plus belle victoire; il réussit à rendre intéressante, touchante» vraie, pathétique, charmante, populaire, immor-
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telle, une jeune fille qai risquerait de nous apparaître comme l'aïeule de Philaminte, qui a le don des langues mortes, qui traduit Ovide à livre ouvert, que les beautés de la dialectique, de la scolastique, du nominalisme, du conceptualisme plongent dans une douce extase, et pour qui son oncle rêve un grand mariage à Taide du grec et du latin, comme les parents d'aujourd'hui cherchent à. faire de leur fille une remarquable virtuose pour qu'elle épouse un lord ou un boyard. Héloïse commence par aimer Abélard en faveur du grec ; c'est de l'enthousiasme plutôt que de l'amour, et cet enthousiasme s'accorde admirablement avec l'esprit de son siècle, de ce moyen âge que l'on nous peint comme une époque d'ignorance, de barbarie, d'indifférence à tout effort de la pensée, et où il suffisait de penser ou d'en avoir l'air, de discourir éloquemme/it sur les questions les plus arides et les moins claires, pour devenir le Itouy l'homme à la mode, le point de mire des curiosités et des coquetteries féminines, pour surpasser en célébrité et en prestige les plus illustres capitaines et les plus grands personnages de l'État. Héloïse serait donc exposée par ses études et ses goûts à aimer en fenunë savante. Il n'en est rien. Un rayon d'amour véritable fond cette couche de glace scientifique et pédantesque. La source mystérieuse jaillit, aussi pure, aussi fraîche, aussi vive que si elle n'avait jamais reflété que ]e ciel, la verdure et les étofies. La nature reprend possession de son bien, et nous avons
devant nous une femme, dans toute la délicieuse accep- ► tion du mot, avec ses tendresses, ses grâces, ses faiblesses, ses entraînements, ses délicatesses, ses humiliations volontaires, sa joie de se donner, sa passion naïve jusque dans ses citations des textes profanes et sacrés. L'amour lui a refait une ignorance, et même une inconscience ; car on est tenté, sinon d'approuver, au moins d'excuser cet abandon sans condition, ce sentiment d'infériorité dont Héloïse refase de.se départir au moment même où son amant, enivré de ses caresses, mais redoutant les vengeances de ses ennemis, lui propose ou lui demande de l'épouser, comme Crispin, en légitime nœud : — « Non, non, je ne suis pas digue d'un pareil honneur ; le mariage entraverait ion essor et t'enlèverait quelque chose de ton prestige. Tu es un Dieu ; il te ferait redescendre an rang des simples mortels. Je suis ta maîtresse, ta servante, ton bien ; qu'ai-je besoin de devenir ta femme? \ — La morale est un peu relâchée pour la nièce d'un chanoine; la manche est un peu large ; mais il y a un bien joli bras dans cette manche.
Un chanoine, ai-je dit ? De chanoine à chapitre il n'y a pas loin, et Fulbert s'est réservé le chapitre le plus scabreux de cette tragique histoire. Ce qui n'est pas le moins curieux, c*est que, pour bien des gens, habitués à voir partout l'intolérance cléricale et l'idée persécutée par le dogme, Fulbert représente l'odieuse revanche de l'orthodoxie contre le novateur, des ténèbres contre la
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lumière, de la tradition contre le progrès, les représailles de rÉglise contre le téméraire qui vient troubler la sécurité routinière et Tautorité de son enseignement. Rien de semblable chez ce vulgaire et haïssable personnage de mélodrame. Il nous fait entendre, en termes assez ambigus, que sa nièce n'est pas sa nièce, qu'il n'est oncle que pour sauver les apparences, qu'elle descend d'une grande famille déchue et ruinée par le malheur des temps, et qu'il espère, grâce à sa beauté et à ses talents, la relever de cette déchéance en la mariant à un grand seigneur. L'amour d'Héloïse pour Abélard contrarie cette ambition et ces espérances. S'il l'épouse,. c'est encore pire; elle est son joyau le plus précieux ; il va le lui ravir; elle est l'ornement, la joie, le sourire de sa maison. Il va le condamner au plus morne isolement. Elle pourrait, de sa blanche main, le conduire aux plus hautes dignités ecclésiastiques ; et le voilà réduit à vieillir et à mourir empaqueté dans son canonicat! Inde irae; de là sa colère et ses suites. On le voit, il n'y a rien là, absolument rien, qui se rattache à la querelle des nominalistes et des réalistes, aux inquiétudes et aux rancunes de l'Église. C'est une misérable tragédie de famille, et, sauf la différence des temps, l'intervention des gendarmes et ce que l'on est convenu d'appeler radoucissement de nos mœurs, un concierge de la rue Bergère, dont la fille, lauréate du Conservatoire, se serait laissé aimer par un ténor d'opérette et aurait oublié de conserver son capital^ pourrait copier
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le chanoine Falbert sans se préoccuper le moins du monde des intérêts tbéologiques.
rinsiste sur ce dernier détail, qu'il serait plus commode de passer sous silence, parce que, pour le public — dont je suis, — tout le sujet s'enferme dans ce cadre. Irruption hautaine et triomphante d'Abélard dans le domaine de la philosophie, contraste de la faiblesse de son caractère avec l'éclat de ses talents, revanche de son cœur sur son cerveau, désistement de cette intelligence sous la pression administrative... non, je me trompe, sous rinfluence despotique d'une passion partagée, irrésistible amour. d'Héloïse, fonte des neiges scientifiques sous le souffle des brises printanières, bonheur fugitif des deux amants, vengeance de Fulbert, tout est là. Le reste peut occuper les savants, mais ne serait bon qu'à étouffer la fleur légendaire des plantes parasites. Les générations qui se succèdent depuis 1118 ne s'y sont pas trompées. Si Héloïse et Abélard ont échappé à l'oubli, si le souvenir du Paraclet fait encore battre, après huit siècles, les cœurs romanesques, si les noms des deux victimes de Fulbert sont inscrits, avec ceux de Francesca. et de Paolo, à la première page du martyrologe des amants, si enfin il a suffi de leur patronage ou plutôt de ce parrainage pour assurer un succès immense à l'ennuyeux et déclamatoire roman de Jean-Jacques Rousseau, c'est que la passions'est chargée d'immortaliser ce que la science n'eût pas réussi à faire vivre. Abélard, sans
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Héloïse, n'existe pas. Tout ce qui se trouve en deçà ou au delà de leurs amours, peut fournir le sujet d'un mémoire adressé à l'Académie des inscriptions et belles-lettres ; mais le spectateur bâillera, et le lecteur tournera précipitamment les pages, alors même que r.auteur essayera d'appeler à son aide d'autres passions moins aimables, celles qui défigurent sous nos yeux les vérités de la religion, de la philosophie et de Phistoire.
M. de Rémusat en a jugé autrement ; à Dieu ne plaise que nous traitions avec dédain l'œuvre singulière de ce généreux et brillant esprit qui nous a souvent donné le plaisir de la surprise 1 Nous l'appellerions volontiers -le Fontenelle du xix« siècle, et l'on sait ce que Fontenelle pensait des obscurités et des inanités philosophiques. Il est facile de se rendre compte des gradations qui avaient peu à peu conduit M. de Rémusat à écrire ce drame d'Aôétori, presque célèbre avant dôtre publié, et, je le crains, destiné à perdre au grand jour quelque chose de cette célébrité préventive. De longue date, il aimait Abélard ; il l'avait étudié, pratiqué, commenté, mais seulement à l'état d'abstraction métaphysique, par les côtés accessibles à l'érudit et au penseur, comme un des premiers initiateurs de l'esprit moderne aux libertés de la conscience et aux droits de la raison. Le rôle lui plaisait, le personnage l'attirait ;• il s'habituait peu à peu à le dégager des ombres de la scolastique et du moyen âge pour se le figurer réel, vivant, agissant, parlant^
enseignant, triomphant, persécuté, aimant et souffrant. Toutefois, l'idée d'en faire le héros d'un ouvrage dramatique ne lui était pas encore venue. Un soir, préméditation ou- hasard, — peut-être le prestige des deux noms sur une affiche, — M. de Rémusat va voir jouer, sur un théâtre du boulevard, lin gros mélodrame intitulé Héloîse et Abélard. Inutile d'ajouter que les auteurs, MM. Anicet Bourgeois et Francis Cornu, s'adressant au public de l' Ambigu-Comique, avaient quelque peu négligé le conceptualismey et que leur pièce, jetée dans le moule traditionnel, offrait aux âmes sensibles une Héloîse et un Abélard fort différents de l'idéal rêvé par M. de Rémusat. N'importe! ce drame informe et grotesque lui prouvait qu'il n'était pas impossible de donner la vie du théâtre à ce sujet, où il n'avait vu jusque-là qu'une sorte de juste milieu entre l'action et la pensée, une manifestation hâtive, mais émouvante, de l'intelHgence humaine aux prises avec l'autorité du dogme de l'autorité.
C'est de la jonction d'un mélodrame Vulgaire avec l'étude sérieuse, attentive, presque passionnée d'un esprit supérieur, qu'est résulté le drame philosophique à* Abélard. Dirons-nous qu'il se ressent de ses deux origines? Non, ce ne serait pas juste; car les vulgarités qu'on s'étonne d'y rencontrer ne ressemblent en rien à celles qui surabondaient sans doute dans les cinq acte§ de . MM. Anicet Bourgeois et Cornu. Elles touchent à des
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questions plus hautes, plus graves, plus sacrées, que M. de Rémusat eût été digne d'aborder avec plus de réserve, d'équité et de respect, en dehors des servitudes de parti. N'avait-il pas assez de tact, de sagacité, de vrai savoir et de goût pour comprendre que, plus il laisserait percer le bout de l'oreille voltairienne à travers le bonnet du docteur, moins il serait fidèle à la couleur locale et à la vérité historique ? Certes, on ne m'accusera pas de flatter M. Victor Hugo, et l'on n'accusera pas M. Hugo d'avoir été trop catholique dans Notre-Dame, de Paris. Pourtant, quelle différence 1 S'il a substitué, au seuil de l'illustre cathédrale^ la Fatalité à la Providence, s'il a accepté la devise : « Ceci tuera cela! » c'est-à-dire : VÉglise sera vaincue tôt ou tard par la raison humaine, » comme il a su rester en plein moyen âge, maintenir
l'accord entre les tableaux qu'il peint et les couleurs de sa palette, s'entourer de l'atmosphère où ont vécu ses héros 1 Comme ses descriptions archéologiques et architecturales font bien cause commune avec ses caractères et ses récits ^ L'artiste, chez M. Victor Hugo, est encore et plus que jamais du xv® siècle, -au moment même où il en méconnaît l'âme, où il en récuse' la foi, où il cesse d'en être le croyant. Le très-ingénieux auteur &'Abélard est un bel esprit des salons de madame Geoffrin et de madame du Deffand, teinté de libéralisme moderne, et, pour mieux souffler ses personnages, feuilletant tour à tour ÏEncyctopédie^ le Dictionnaire philoso- X'"** 18
phique, le Théâtre de Voltaire, les pièces de Scribe, la collection du Globe, et même, hélas I quelques numéros dépareillés de Tancien Constitutionnel !
Donc, première critique ; le drame de M. de Rémusat ne nous donne pas l'impression, la sensation du moyen âge; malgré ses formes romantiques et shakspearlennes, il demeure aussi étranger au vrai romantisme qu'une tragédie d concessions de M. Casimir Delavigne. Autre défaut, le manque de proportion entre les parties réellement intéressantes, vivantes, pathétiques, et celles qu'un homme du métier qualifierait impitoyablement de longueurs. Cette critique pourrait aisément se chiffrer comme une dépêche. Le drame a cinq actes et quatre cent soixante-deux pages. Le premier acte s'appelle la Philosophie, le second, la Théologie, le quatrième la Poli-
tique, et je ne crains pas d'exagérer en évaluant aux deux tiers le nombre des scènes où l'action et la passion disparaissent pour faire place à des discussions, à des conversations et à des tirades. M. Paul de Rémusat ne peut pas être soupçonné de partialité filiale quand il nous parle de l'éclatant et durable succès de lecture qu'obtint Abélard dans les salons les plus lettrés et les plus élégants de Paris. Sainte-Reuve, Ampère, Doudan, et, plus récemment, M. Jules Simon, ont été unanimes sur ce point. On s'en souvient, l'habile homme qui n'était encore, le 22 juin 1876, que sénateur et académî. cien, c'est-à-dire au prologue de sos prochaines grandeurs.