Dans la Gazette de France
distraire, aux Porcherons, du majestueux ennui de Versailles. Enfin, les journaux conservateurs, fidèles à leur spécialité, après avoir fait autour des premiers chapitres de V Assommoir assez de tapage pour forcer les sourds à entendre et les muets à répéter le nom de Tauteur et le titre du livre, se résignent tristement à admirer l'objet de leurs bruyantes colères, saluent le merveilleux talent de Técrivain, le prodigieux travail de l'artiste, et déclarent que Fœuvre est, en définitive, plus réactionnaire que radicale. La preuve, disent-ils, c'est que, dans la tradition du roman et du théâtre révolutionnaires, — de George Sand à M. Félix Pyat, — le peuple, l'artisan, l'ouvrière, l'acrobate, le chiffonnier, le prolétaire nous étaient présentés comme des types de vertu, opposés aux scélératesses aristocratiques; tandis que les crudités de M. Zola ont au moins l'avantage de fouiller jusqu'au fond .de la hotte et de l'égout, de nous peindre l'ouvrier de barrières, sa compagne, ses mœurs, son monde, sans ménagement, sans euphémisme, dans toute la réalité brutale de leur laideur et de leur opprobre.
Je ne suis pas persuadé; n'importe! la discussion en
vaut la peine. Le PM7ozo/a triomphe sur toute la ligne. On me pardonnera de m'exposer à des redites en réclamant 1 e privilège des vaincus. Avant que l'ennemi soit tout à fait dans la place, je demande à rester encore un moment sur la brèche, ne fût-ce que pour l'honneur du drapeau. L'avènement de la démocratie ne date pas d'hier. On
.12:; NOUVEAUX SAHSDIS
risquerait de se tromper si l'on mesorait ses progrès '111 ses reculades d'après les questions de personnes et It's Cormes de gouvernement. Elle peut fort bien, — l'expi-rience l'a prouvé, — perdre du terrain au moment même où elle semble ofOciellement victorieuse, et en gagncr aux heures où une force factice a l'air de la dompter. Si je fais remonter son hégyre à la Révolution de 1830 et au règne de Louis-Philippe, je la diviserai, dans ses rapports avec la littérature romanesque, en trois pba- » ses; — et ces trois phases, je leur donnerai pour étiquettes
trois nopis : Balzac, Gustave Flaubert, Emile Zola.
La première nous offre un contraste singulier. C'est la liourgeoisie qui , a profité de la victoire populaire; c'est la bourgeoisie qui est au pouvoir, et il en résulte un ,'iccfird Ucite, une secrète alliance d'opposition frondeuse l't de rancune entre l'arisiocratie qui abdique et la démol'ratie qui attend. Balzac personnifie avec génie cet enclievêtremcnl fatal des intérêts, des sentiments, des espérances, des vœux les plus contraires. Il fait parade d'ab- .^olutisme, prend parti pour le principe d'autorité contre le libéralisme, retourne contre les parvenus, les négociants, les industriels et les banquiers l'arme que Béranger et Paul-Louis Courier avaient si pertidement dirigée contre les émigrés et les marquis. Mais, comme il est plus facile de glortûer les puissances du passé que de les ressusciter, comme le seul moyen de maintenir la société en liquilibre etde l'empâcher de tomber du côté où elle pen-
chait eûl été, à cette époque, de ménager les milieux^ les entre-deuxy ÂQ réconcilier la grandeur bourgeoise avec la décadence aristocratique, il s'est trouvé, en somme, que l'absolutiste Balzac a été, bien plus que l'idéaliste George Sand, malgré toutes les divagations de son socialisme humanitaire, l'initiateur, le fondateur, l'ancêtre du roman démo(;ratique. Ses admirateurs et ses disciples ne s'y sont pas mépris. Ils lui ont largement pardonné ses duchesses de Langeais et ses vicomtesses de Beauséantj ses apothéoses de Richelieu, de Louis XIV, [de Catherine de Médicis, de Torquemada et de Ricci, ses futurs hommes d'État ne croyant qu'à la force, au succès, au fait accompli, à la poigne ; ils ont compris que c^t étalage de maximes absolues, combiné avec cette vigueur et cette audace de réalisme, ne ranimerait pas des fantômes, mais rendrait possibles des réalités ; que Balzac, en n'acceptant que les extrêmes, en passant du faubourg Saint-Germain à la rue MoulTetard sans s'arrêter à la Chaussée-d'Antin, en récusant toute transaction, tout trait d'union, tout rapprochement entre la classe vaincue et la classe régnante, entre le passé et le présent, avait fait, au bout du compte, les affaires des nouvelles couches, prédestinées à la politique et à la littérature de l'avenir. En pareil cas, le résultat est tout, l'intention n'est rien.
Tous ces détails, que je crois exacts, ne se sont dégagés qu'après coup, et il est plus aisé de les raconter qu'il ne l'eût été de les prédire. De son vivant, Balzac, excès-
siFeo toutes choses, dans ses fictions comme dans ses idées, ne devinait pas les conséquences de cette tliéorie qui ne laisse à clioisir que l'ancien régime ou la souveraineté du peuple, LouYois ou 93. Inconscient, comme piesque tous les précurseurs, il écrivait pour une sociiilé polie et lettrée, qui, tout en perdant quelques-unes des exquises élégances et des traditions chevaleresques de U Restauration, se maintenait encore et, de temps à autre, s'étudiait à remonter le courant, à lutter centre ïBs origines, à copier ce qu'elle remplaçait. Il ne la for- (.'^itpas de se dépayser, de changer d'habitudes et de langage, en un mot, de s'encanailler, pour apprécier la ressemblance ou la fausseté de ses attrayantes peintures. Oïl l'aurait bien étonné, ainsi que bon nombre de ses lecteurs et de ses lectrices, si on lui avait dit que ses patriciennes étaient des courtisanes titrées, que ses jeunes premiers étaient des escrocs en bottes vernies, et que les .tflenrs de la Comédie humaine, gantés, parfumés, tarés, vltoqx, interlopes, résumant l'agonie d'une civilisation, auraient pour petits-flls Lantier, Boche, Coupeau, Macquart Mes-Botles, Lorilleui, Gaudran, Remanjou, Madinier, Bibi~la-Grillade et autres héros de M. Emile Zolat On aurait élonné bien davantage Napoléon III, son gouvernement et sa cour, si à l'apogée du règne, en 1857, on leur eût déclaré que, avec toutes leurs magni- Ikences, leur pouvoir sans bornes, leur Constitution armée de toutes pièces, le déploiement de leurs forces mi-
litaires, avec l'obéissance passive du suffrage universel, maîtres de la parole, de l'écriture et du silence, ils tra vaillaient pour la démocratie bien plus que le roi-citoyen avec son parapluie, sa Charte et son chapeau gris. En relisant, après vingt ans. Madame Bovary ^ on éprouve une impression bizarre ; on sent que Tart démocratique (le réalisme n'est pas autre chose !) avait dès lors ses coudées franches. Pour comprendre cet art et pour le goûter, la société d'élite est obligée de descendre. Les liens qui l'unissaient encore au roman de Balzac se sont brisés ou sont devenus imperceptibles. Les influences exerqpes jadis par la bonne compagnie sur la littérature d'imagination n'existent plus; il n'y a plus échange d'inspirations, de renseignements, de portraits et de modèles. L'aristocratie est représentée par de gros propriétaires qui, à l'instar d'Arnolphe, ajoutent à leur nom roturier la particule et le nom de leur terre[; le clergé par un curé sensuel et hébété qui mange du jambon une heure avant de dire la messe ; la bourgeoisie par un médecin idiot, un pharmacien grotesque, un conseiller de préfecture ridicule, un notaire sot et libertin; le roman par la fille d'un fermier, mariée à un docteur de village. Les détails sont à l'avenant. Soixante pages sur un concours agricole; cinquante sur la question de savoir si un mendiant boiteux, scrofuleux et crétin sera guéri, amputé ou pied-bot. Voilà le régime auquel se sont soumises avec une parfaite abnégation les duchesses et les
marquises, voire les impératrices et les princesses. L'autour n'avait plus à regarder eu haut pour se renseigner l'i imur peindre ; il pouvait se passer de tous les appuis, lie tous les intermédiaires qu'invoquait autrefois le roriiancier pour être sûr de rester dans le vrai ou de ne feiadrc que dans le sens le plus agréable à son public. Itudei brutal, absolu, arbitre de son succès et ne le ré- !/lant que d'après sou bon plaisir, ne cherchant peut-être pas le scandale, mais le redoutant encore moins, il disait irànement : • Qui m'aime me suive t • — et on t'a s;uivi.
Avec M. Emile Zola, il ne s'agit plus d'examiner les dessous de cartes, de savoir si la société polie abdique ou -'abuse en adoptant ses livres, de découvrir le serpent démocratique caché sous les fleurs romanesques, de se ilemander jusqu'à quel point la démocratie littéraire prolite des institutions nouvelles ou de la dernière révolution, avec quelle persistance elle poursuit sa sape souterraine sous des semblants de despotisme et de dictature. Table rase au dehors et au dedans! Le roman de M. Zola, c'est la République de MM. Floquet, Marcou, l'iémenceau, Calviuhac, Raspail, Naquet, Duportal, nourrie de chocolat Ménier et transportée dans la lillérature. Belleville et la Chapelle avaient leur suffrage universel avec la manière de s'en servir ; ils avaient leurs candidats, leurs mandataires, leurspurnaux, leurs clubs, leurs orateurs, leur politique à eux ; il fallait
qu'ils eussent leur romancier à eux, à eux seuls, et que les curieux, les oisifs, les blasés, les raffinés, les dilettantes, qui auraient envie de le connaître, fussent obligés de le venir chercher à Vhôtel Boncœur, tenu par Marsouillier, ou au restaurant an y eau à deux têtes, ou rue Neuve de la Goutte d'Or, ou au Petit bmxhomme qui tousse^ ou bien à V Assommoir du père Colombe. Cette fois, ce n'est plus en souiinois ou en égal que le réalisme démocratique parle à la société, qui s'est laissée aveuglément conquérir par lui comme par sa sœur aînée, la République radicale ; c'est en maître. Pas de concession! Pas de mélange ! Nous prétendons ne pas déroger; pas de mésalliance entre haut et puissant seigneur le peuple des faubourgs, l'ouvrier des barrières et la tourbe des ci'devant. Tous zingueurs, brunisseurs, maçons, croque-morts, plumassiers, savetiers, revendeurs, blanchisseuses, fripiers, pochards, dégraisseurs, cardeusës, cartonneuses, repasseuses ; tout l'armoriai de la noblesse française ! N'est-ce pas logique ? Du moment que Coupeau, Bibi-la-Grillade, Mes-Bottes et Lorilleux ont, en politique, le haut du pavé et peuvent faire la loi au duc de Broglie ou à M. de Falloux, pourquoi ne détrôneraient-ils pas, dans le roman, M. de Camors, le marquis de Viïlemer, madame de Mortsauf, le marquis de la Seiglière, Rastignac, Lucien de Rubempré, Vandenesse-et de Marsay?
Et la langue? Ne me parlez plus de celle de Pascal et
de llimiiet, ou même de Héftinée et de iules Sandeau. Voici pi}ur le niomeQt où nous ea sommes. Je choisis un des [lassages les plus propres ou les plus chastes de ce liv['L' dont H. Zola vante la chasteté :
— I Les lendemains de culotte, le zingueur av&it mal aux. cheveux, uu mal aux cheveux terrible, qui le tenait touL le jour les crins défrisés, le bec empesté, la margouk^lEL' enflée et de travers. Il se levait tard, secouait ses puces sur les huit heures seulement, et il crachait, traînnillail dans la boutique, ne se décidait pas à partir pour le chantier. Le matin, il se plaignait d'avoir des guibolles de coton, il s'appelait trop bête de gueuleionner comme a, puisque ça vous démantibulait le tempérament. Aussi ou rencontrait des tas de gouapes qui ne voulaient pas vous lâcher le coude ; on gobelottait malgré soi; on se tniuvait dans toutes sortes de fourbis; ou finissait par se laisser pincer, et ratde ! Ah ! fichtre non I ga ne lui arriverait plus; il n'entendait pas laisser ses hottes
chez le mastroquet, à la fleur de l'âge N'est-ce pas?
Il lallail bien se rincer un peu la dalle, pour la débarrasser de la crasse de ta veille. Un verre de vin en pousse un autre. Lui, d'ailleurs, toujours bon zig, ne donnant pns une chiquenaude au sexe, aimant la rigolade, bien sûr, en se piquant le nez à son tour, mais gentiment, plein de mépris pour ces saloperies d'hommes tombés dans Talcool, qu'on ne voit pas dessoûler... • Et plus loin :
— « Ohî murmura-t-elle, j'ai vu un crépage de chignons, hier. Elles s'écharpillaient...
— » Qui donc ? demanda madame Putois.
— » L'accoucheuse du bout de la rue et sa bonne, vous savez, une petite blonde... Une gale, cette fille! Elle criait à l'autre : « Oui, oui, t'as décroché un enfant à la fruitière, mémo que je vais aller chez le commissaire, si tu ne me payes pas ! Et elle en débagoulait, fallait voir. L'accoucheuse, là-dessus, lui a lâché une baffre v'ian I en plein museau. Voilà encore que ma sacrée gouine saute aux yeux de sa bourgeoise, et qu'elle la graffigne, et qu'elle la déplume, oh ! mais aux petits ognons !... Il a fallu que le charcutier la lui retirât des pattes... »
Tout le volume est écrit de ce style ; 569 pages plus pénibles à lire qu'un traité de métaphysique ou d'esthétique transcendante, traduit de l'allemand ! M. Zola me dira que, pour arriver à cette perfection photographique, pour obtenir, dans toute sa beauté, le calque de cette langue verte ou rouge, il n'a reculé devant rien, qu'il a vécu cette vie, écouté ces dialogues, étudié ces idiomes, pénétré dans ces profondeurs, et que, puisqu'il a bravé l'asphyxie, nous pouvons bien la braver à notre tour. Je lui répondrai d'abord, que je n'en vois pas la nécessité ; ensuite, que, si sa gloire, le salut de l'État, l'avenir de notre littérature et notre éducation trop négligée exigeaient absolument qu'il nous fît part de ces trouvailles
philologiques, il aurait pu, du moins, les réserver pour Ips conversations de ses héros, et, par égard pour notre faiblesse, renoncer à cet argot de la borne, du ruisseau et du bouge, quand il parle en son nom et reprend son récit. Je n'insiste pas. Deux ou trois autres points me sembleni donner lieu à des réflexions plus chagrines. - Une des prétentions de l'auteur de' l'Assommoir — il en a heaucoup — est d'avoir éeril une œuvre chaste... < i:Asiommoir, «ous dit-il dans sa modeste préface, est à coup sQr, le plus chaste de mes livres. > Jugez des autres ! pourrais-je répliquer; mais je veux m'interdire jusqu'à l'ombre d'un sarcasme ou d'une ironie. M. Zola paraît ignorer qu'il y a deux sortes de chasteté, et que celle qui procède par le dégoût n'est pas la' plus recommandahle. Un roman est chaste, quand le romancier réussit à décrire les orages de la passion sans troubler les imaginations délicates, quand le lecteur, au lieu d'être sollicité pnr des amorces sensuelles, s'élève peu à peu, avec le conteur et ses personnages, vers cet idéal où l'àme règne en souveraine et domine la matière. Mais je refuse formellement les honneurs de cette épilhëte à un récit où d'immondes créatures, effrontées, cyniques, débraillées, puant la luxure, le chignon au vent, l'ordure aux lèvres, me traitent par l'homœopathie, me ramènent à ta vertu par le hideux excès de leurs vices et ajoutent un ignoble chapitre an Remedium amoris du moins chaste des poêles. Si l'on adoptait la complaisante méthode de M. Zola, on
irait loin. La Baigneuse de Courbet, incapable de faire prévariquer un lycéen, serait aussi chaste que les madones de Raphaël. Les consultations du docteur Ricord seraient plus chastes que les romans de Walter Scott ; ainsi de suite ! Pudique à force d'impudence, salubre à force de venin, honnête à force d'ignominie, innocent à force de turpitudes, ce n'est pas la première fois que ce paradoxe réclame droit de cité littéraire et sociale, et M. Zola ne peut pas môme prétendre au brevet d'invention. Le Mont-de-Piété, l'hôpital, la cour d'assises, la prison, prêchent la môme homélie par antithèse. Gervaise, Clémence, Adèle, Virginie, et autres héroïnes de YAssommoivy nous enseignent la chasteté comme l'ivrogne vautré sur le trottoir nous engage à être sobres, comme les effroyables mangeailles dont V Assommoir est plein nous font envier le régime des anachorètes. Une énorme indigestion qui me dit : vive le pain. sec et l'eau claire I un abominable dévergondage qui me dit : soyez sage ! une écœurante malpropreté qui me dit : soyez propre ! Voilà ce roman qui est, en outre, ennuyeux comme la pluie, qui n'a de parfaitement justifié que son titre d'Assommoir, et qui serait tombé à plat si on ne s'était amusé à lui faire toutes les réclames de la curiosité, du scandale, de la stupeur et de la colère.
Des critiques optimistes — ou fantaisistes — ont su gré à M. Emile Zola d'avoir rompu avec la tradition romanesque et théâtrale de l'ouvrier sublime, de l'ouvrière
m NOUVEAUX SAMEDIS
;ing:élique, du faubouriea héroïque, de nous avoir montré II' peuple tel qu'il est, et il faut avouer qu'il n'est pasbeau, SI les portraits sont ressemblants ! Si cet éloge était mérité, ivsterail une question : Pourquoi cette photographie plélii:ienne du laid, pourquoi celte impitoyable peinture du pouple corrompu et pourri jusqu'aux moelles, buveur, •■louton, abruti, obscène, affreui, a-t-elle paru dans un du nos journaux les plus démagogiques? Pourquoi a-telle occupé le rez-de-chaussée d'une maison dont le radicalisme et le communisme habitaient le premier étage ? Pourquoi a-t-elle signalé l'avènement de l'intransigeance on littérature, les lettres de la République succédant à la République des lettres ? Hélas I je crois en deviner la rause. Les flatteurs du peuple peuvent désormais se croiser les bras ; leur tâche serait superflue. Il importait do le peindre eu beau quand il attendait son heure, quand il n'était rien et qu'on voulait qu'il fût tout, lorsi|u'il semblait également essentiel de nous tromper sur son hygiène physique et morale et de l'exalter à ses pi'opres yeux comme digne de gouverner ceux qui l'ex- [tloitaient. A présent, ces précautions sont inutiles. Ce {HMiple^rëgne, et l'on peut lui dire ses vérités comme on l:i disait aux rois et aux marquis, lorsqu'il y avait des marquis et des rois. Est-ce que ces horribles chenapans jiii sont pas des purs J'.Est-ce qu'ils ne parlent pas de Badingue en bons termes, entre deux hoquets de vin bleu ? E:it-co que l'infamie de Lanlier, l'obscénité de Boche, l'i-
vrognerie de Bec-Salé, la gloutonnerie de Mes-Bottes, la bassesse de Lorilleax, la dégradation de Goupeau, la stu pidité de Bijard, les sales orgies de Y Assommoir ou de la Puce qui renifley empêcheront ces souverains de se trouver, au jour dit, devant l'urne électorale ? La République de M. Wallon a été votée à une voix de majorité. Qui sait? Cette voix unique, elle la doit peut^tre aux citoyens Lantier, Colombe, Boche, Lorilleux, Bijard, Mes- Bottes, Coupeau, Bec-Salé et Bibi-la-Grillade.
Faut-il reconnaître avec M. Emile Zola — toujours dans sa modeste préface ! — que son livre est de la morale en action, simplement, — ou, en d'autres termes, qu'une idée morale purifie ces abominables détails de promiscuité, de soûlerie et d'ordure ? Nous l'avons vainement cherchée. Son roman — et c'est un des traits caractéristiques de cette littérature, — a toute l'impassible cruauté d'un couperet de guillotine. Pas une lueur dans ces ténèbres nauséabondes, pas un souffle d'air vif à travers ces miasmes, pas une fleur dans cet amas de pourriture et de pestilence. Comment en serait-il autrement ? M. Zola a trop d'esprit pour croire quMl suffirait à ses héros d'apprendre à lire et de pratiquer l'instruction laïque et obligatoire pour devenir sobres, laborieux, économes et vertueux. Ils profiteraient de leur science pour lire sur le comptoir du marchand de vins les journaux démagogiques, et ce serait un piment de plus à ajouter
aux boissons incendiaires du père Colombe et de TAssom. X**"" 19.
moir. Quant à la religion, qai seule pourrait raîncre cette bestialité et relever ces âmes, la façon doot M. Zola traite, dans son récit, les enlerrements, les mariages et les premières communions ne peut, hélas ! nous laisser aucun doute sur le rôle que lui assigne ce romancier moralisateur. Boraons-nous à quelques lignes en guise d'échantillon : — « Coupeau alla lui-mSme à l'église marchander ; et, pendant une heure, il s'attrapa avec un vieux petit prêtre, en soutane sale, voleur nomme une fruitière. Il avait envie de lui ficher des calottes. Puis, par blague, il lui demanda s'il ne trouverait pas, dans sa boutique, une messe d'occasion, point trop détériorée, et dont un couple bon enfant ferait encore son beurre. Le vieux petit prêtre, tout en grognant que Dieu n'aurait aucun plaisir à bénir cette union, finit par lui laisser sa messe à cinq francs. • — Pouah 1
Uésumons-nous. — • C'est ce qui fait ma force, » nous dit modestemenl M. Zola. — • Quel homme fort I • — s'écrient les admirateurs, tes curieux et les badauds. Il s'agit de s'entendre. Quand nous disons : i c'est trop fort ! > ce n'est généralement pas une marque de sympathie. Le beurre fort n'en est pas meilleur pour cela; les Turcs sont proverbialement forts, et, si j'avais de l'argent, je ne leur en prêterais pas. Les halles possèdent des hommes si forts, que le nom leur en est resté ; leur société me serait pourtant moins agréable que celle des hommes faibles, spirituels et bien élevés. Ijes hercules
de foire sont aussi très-forts, et je n'ai jamais cherché à savoir si leur causerie valait leurs coups de poing. Les liqueurs qu'absorbent Coupeau, Bijard, Bec-Salé et Bibila-Grillade sont plus fortes que le vin de chambertin, et je préfère le chambertin. Sérieusement, si la lecture de V Assommoir a été pour un vieux critique une vraie torture, si le volume lui est cent fois tombé des mains, s'il lui a fallu un énergique et douloureux effort pour aller jusqu'au bout sans recourir à sa cuvette, puis-je croire que les jeunes femmes, les hommes du monde, les hommes de goût, qui n'y sont pas forcés, se plaisent à cette série de tableaux où il n'y a ni intérêt, ni drame, ni situations, ni attendrissement, ni action, et où l'image la plus sale est toujours envenimée par le mot le plus malpropre ? Non, non, c'est impossible ! Lorsqu'on me dit que la République du 4 septembre est légalisée, que l'Assemblée nationale est inattaquable, que le suffrage universel fait partie essentielle de nos institutions, que les radicaux sont mes maîtres, que c'est la loi, et qu'un bon citoyen doit respecter la loi, je réponds tristement : « Soit ! je tâcherai de m'y accoutumer ! » — Mais Y Assommoir ! Mais M. Zola ! Mais les romans de M. Zola ! Encore une fois non ! non I Un 93 politique peut me guillotiner. Jamais le 93 littéraire ne me fera dire que l'ordure est une beauté, que la puanteur est un baume, que la compagnie Richer est une Académie française, que la
XAi: NOUVEAUX SAMEDIS
iangiiu vcrle est une litlérature, que le mot deCambronne sent bon, que l'asphyxie est de l'hygiène, que le dégoût est de la morale, que le.* scandale est de la gloire, et que 1g cvnisme est du génie.
SIMON BOUBÉB — ANDRÉ THBUKIBT
2 5 février 1877.
Si j'avais lu le joli roman de M. Gustave Glaudin avant de m'abandonner à mon courroux contre V Assommoir, j'aurais trouvé dans sa préface des arguments meilleurs que les miens. On ne dira pas de celui-là que c'est un retardataire, un éteignoir, un vieux de la vieille, également épris de réaction littéraire et politique, et mê' lant à une passion malheureuse pour la belle prose du grand'^siècle les souvenirs les plus lointains du romantisme de 1830. Parisien de la tête aux pieds, il me semble que je le vois d'ici reprenant chaque matin possessoin de son boulevard, sortant des bureaux du Moniteur
:i3R NOUVEAUX SAMEDIS
{loiir entret' à la Librairie-Nouvelle, allant consoler notre ;i[[ii Xavier Aubryet qui conserve, au milieu de ses soulfrances, son brillant et charmant esprit, échangeant avec Paul de Saint-Victor nn de ces mots qui jugent une |iLt!ce ou un livre, tel enfin que toute tentative, tonte hardiesse littéraire, pourvu qne l'on pût y toucher sans se salir les mains, devrait obtenir de lui audience, attention et sympathie. J'ouvre sa spirituelle préface, et je lis : <... On réussit beaucoup à présent en regardant le ruissean- La culture du laid semble l'emporter sur celle du beau... Que dirait-on de l'Académie des beaux-arts, qui, ayant â choisir un sujet de composition pour les jt'iHies gens qui se disputent le prix de Rome, répudierail l'histoire, et les convierait à peindre sur leur toile une borne de la rue, salie par les ordures que les balajTurs n'ont pas encore enlevées?... Au nom du bon goût, délivrez-nous des ordures qu'on persiste à prendre pour des perles. Délivrez-nous surtout de ces monstres prélentieax qu'on rencontre partout, et que notre mauvais génie semble avoir déchaînés pour gâter nos fêtes, assombrir nos promenades et offenser nos regards... > ■ Ou le voit, Gustave Glaudin — et j'espère bien qu'il n'est pas le seul — résiste vaillamment à l'épidémie eam- Inunienne. Cette résistance lui a porté bonheur. Elles sont charmantes, ses Trois Roses, et vous avez déjà deviné que ces trois roses sont trois jeunes filles ! Louise, Marguerite, Noémie, quels doux noms ! on se rajeunit
en les écrivant. Orphelines^ c'est-à-dire filles du hasard plus encore que de Famour, adoptées par le conseil municipal d'une petite ville de province, protégées par une grande dame, bienfaitrice de madame Talexis, la modiste la mieux achalandée de la rue Vivienne, les vola, Louise, Marguerite, Noémie, installées, à titre d'apprenties, chez cette honnête marchande de modes, qui, prenant très au sérieux ses attributions quasi-maternelles, ne se croit pas dispensée de surveiller ce bouquet de roses naturelles, sous prétexte que bien des roses artificielles ont déjà passé par ses mains. Vous devinez aussi l'antagonisme qui ne tarde pas à s'établir entre les précautions stratégiques de la bonne madame Talexis et l'inquiétante curiosité des flâneurs. S'il esl vrai, comme on l'assure, que même les bustes de cire ou de carton, exposés par les coiffeurs, aient une clientèle, qu'est-ce donc quand il s'agit de trois jeunes filles diversement ravissantes, et qu'adviendrait-il, grand Dieu ! si elles étaient les filles mal gardées ?
Tranquillisez-vous pourtant! Dans ce magasin en état de siège, dans cette lutte des petits rideaux de madame Talexis contre les lorgnettes indiscrètes et les nez collés aux vitrinesj il n'y a de danger que pour une seule des trois roses, pour la trop séduisante et trop fringante Noémie. Celle-là seule, tout en chiffonnant des bonnets, pourra bien finir par jeter le sien par-dessus les moulins de la galanterie parisienne. Louise est défendue par sa
piété fervente ; Marguerite, par son orgueil romanesque. Gustave Claudin a très-heureusement caractérisé ces trois types, qui résument les trois principales prédestinations féminines : la religion, ou le couvent avec les miracles de dévouement, d'abnégation et de foi; le mariage, ou mieux encore le roman pour le bon motif; la faute, Tenivrement rapide, le voluptueux sourire s'effaçant dans une larme, la fantaisie battant de l'aile à la porte de rhôpital, au sortir de TOpéra ; la nuit de plaisir expiée par la journée d'agonie ; la valse de Strauss tournoyant autour de la fosse commune!
Ces trois vocations sont fidèlement suivies à travers de courts épisodes, tour à tour amusants et pathétiques, où l'auteur a soin de ne pas s'écarter de son programme, et où le vice môme, quand il montre le bout de l'oreille, a l'oreille bien rose et garde quelque chose des élégances de la bonne compagnie. La belle et pieuse Louise se fait religieuse. Dieu seul peut suffire à cette âme avide de sacrifice. L'alcyon s'envole vers le ciel sans avoir môme glissé sur la vague ou effleuré les récifs. Si jamais vous avez vu, au théâtre ou dans le roman, un comte — ces diables de comtes 1 — séduire une modiste, à dix lieues de M. le maire et à cent lieuea de M. le curé, ce n'est pas le comte de Kérouan qui commettra cette énormité, et ce n'est pas Gustave Claudin qui la lui laissera commettre. Je le louerai moins de cette honorable concession à la vertu que du tact exquis avec lequel il a su rendre
vraisemblable la passion du comte de Kérouan pour Marguerite, rbonnôteté parfaite de cet amour de seconde saison, et le mariage également justifié par la chevaleresque loyauté du gentilhomme et la fierté virginale de l'ouvrière. Personne n'accusera Tauteur des Trois Roses d'avoir renouvelé les effets de romance de Masini ou de madame Loïsa Puget. Non, cet épisode est bien à lui. Les détails s'arrangent de façon à éloigner tout semblant de paradoxe ou de lieu commun en l'honneur du château et de la mansarde. Hélas ! au train dont nous allons, la plus méritoire des originalités sera bientôt celle-ci : un homme de haute naissance qui ne se conduit pas comme un drôle ; une plébéienne, qui ne se roule pas dans la boue!
Et Noémie ? Elle aussi, la pauvre enfant, elle obéit à sa vocation, en dépit de la vigilance de madame Talexis. Mais, quelle sobriété, quelle délicatesse de crayon dans cette métamorphose de la rose en tubéreuse ! On ne voit pas la chute de Noémie ; on l'entrevoit ; elle glisse sous les yeux du lecteur comme entre les doigts de sa patronne. Cette fille d'Eve n'a pas le temps de s'asseoir sous l'arbre de science. Le premier fruit qu'elle goûte se change en poison sur ses lèvres. Le carnaval parisien l'attire comme le serpent attire l'oiseau. Cédant à cet attrait magnétique, elle s'échappe, elle court au bal, elle danse avec furie, elle s'évanouit, et elle meurt. Le châtiment suit de si près la faute qu'on la pleure avant de
la flétrir, et que son costume de Colombine reste étalé sur une chaise à côté de son lit de mort. A cette heure suprême, la jeune pécheresse est assistée, consolée, purifiée par sa sœur Louise, sœur de charité et de pardon. Marguerite, devenue comtesse de Kérouan, est emmenée par son mari, dont la tendresse lui fera oublier cette horrible scène.
J'ai dit, en commençant, que Gustave Claudin était Parisien jusqu'au bout des ongles. Cet aimable parisianisme s'accuse en maint passage de son livre. Le baron et la baronne de Vergy, avec leur sagesse mondaine et leur fidélité accommodante, le dîner au café Anglais avec son potage Germany et sa carpe à la Chambord, les trois générations de Hoël, cette patriarcale famille bretonne, que la môme femme, s'appelant tour à tour Clairette pour Faïeul, Salomée pour le père, Métella pour le fils, détourne des sentiers de la vertu à des dates trèsdifférentes, rapprochées par les prodiges du maquillage, des chairs argentées^ givrées, neigeuses j laiteuses et boréales tous ces légers épisodes se rattachent par un fil de soie au roman des Trois Roses, en complètent la physionomie, et font de Tensemble une charmante lecture.
Mon jeune et brillant confrère Simon Boubée, at-il lu le drame du 24 février, de Zacharias Werner : « ce drame que Werner a jeté sur la scène, -sans oser regarder peut-être, non pour s'en faire un titre de gloire, mais pour se débarrasser d'une pensée dévorante qui,
tant qu'elle fut en lui, le rongeait incessamment comme le vautour Prométhée !» — « Je veux, ajoutait le poëte allemand, je veux me détacher de ce poëme d'horreur qui, avant que ma voix le chantât, troublait comme un nuage orageux ma raison obscurcie, et qui, lorsque je le chantais, retentissait à mes propres oreilles comme le cri aigu des hiboux... » Si j'avoue que le Violon-Fantôme m'a rappelé ce vautour, ce hibou et ce nuage, ce n'est assurément pas pour en contester le mérite, mais pour en indiquer le genre. Cet émouvant récit a parfois des allures de cauchemar. Paganini voudrait jouer de ce violon ; Hoffmann saluerait ce fantôme. Dès la première page, on est empoigné par cette légende si originale où le réel et le fantastique s'entrelacent comme dans une ronde nocturne, où l'art, V humour, la passion se cotisent pour faire croire à l'impossible. De temps à autre, en lisant ce curieux volume, je me figurais un jeune homme d'une imagination ardente, ayant partagé sa soirée entre un concert et un bal. Au concert, il a entendu des mélodies étranges, inspirées par la Muse du surnaturel, vagues échos des forêts germaniques ou des tavernes de Kœnigsberg. Le cor d'Oberon, la plainte de dona Anna, le pas retentissant de la statue du Commandeur, la valse de Freyschutz, l'accent funèbre de Schubert, le galop sinistre du Chasseur noir et du Roi des Aulnes, ont mêlé leurs philtres dans cette coupe mystérieuse où les amants de l'idéal boivent la plus magique des ivresses. Pour que
rillusion fût plas saisissante encore, il a recaeilli ces révélations d'un monde inconnu sur les lèvres d'une cantatrice dont la beauté n'avait rien de terrestre, dont les yeux regardaient au delà des objets visibles, dont la voix ressemblait au gémissement d'une âme exilée.
Au bal, il a dansé avec la jeune fille qu'il aime, et, poursuivi par les hallucinations du concert, il a éprouvé une sensation bizarre. Cette fiancée, qui lui souriait hier avec l'honnête joie des amours heureuses, il lui a paru qu'elle lui était disputée par une rivalité ou une fatalité inexplicable. Il a cru sentir sa petite main trembler, frissonner, se crisper et se glacer dans la sienne. En la reconduisant à sa place, il a distinctement aperçu une larme dans les yeux de sa mère, et, sur ses joues pâlies, deux légères taches de carmin. Puis, il s'est mêlé à la foule des causeurs, et il n'a pu s'empêcher d'écouter un beau parleur qui racontait d'effrayantes histoires de revenants, de phénomènes magnétiques et de vengeances conjugales. Rentré chez lui, trop agité pour s'endormir, il feuillette la Grande Bretéche, de Balzac, la Chambre tapissée^ de Walter Scott, le Majorât, d'Hoffmann. Il répète entre ses dents: « Daniel I Daniel! que fais-tu ici, à cette heure ? » — Enfin, quelques minutes avant Taube, un sommeil fiévreux termine ou plutôt continue cette série de visions. Tous les sons, toutes les images qui ont frappé son oreille ou passé devant ses yeux, reparaissent, s'enfuient, reviennent, se croisent, se brouillent et se dé-
brouillent soiis les doigts féeriques du rêve. Les sylphes de Weber voltigent sous ses rideaux ; le trio des masques chante sous sa fenêtre, le comte de Merret fait murer la cloison de son cabinet de toilette ; les héros d'Hoffmann se précipitent dans le gouffre béant sous l'escalier fantastique ; un employé des pompes funèbres vient lui annoncer qu'on n'attend plus que lui pour le convoi de sa fiancée... Il pousse un cri, il se réveille ; un gai rayon d'avril pénètre dans sa chambre ; il court à sa table de travail ; il a du talent, de la verve, de l'imprévu, du trait, de l'émotion, de la gaieté, de l'imagination, du style, le tout surexcité par un reste d'accès de fièvre : il prend sa plume... et il écrit le Violon-Fantôme.
Vous me direz que c'est là une singulière analyse. Je vous répondrai que vous avez bien raison, mais que je ne trouve pas de ^meilleur moyen de vous donner une exacte idée d'un récit que les procédés de l'analyse ordinaire risqueraient de défigurer sans profit pour l'auteur et pour vous. Ce récit n'a pas moins de 435 pages. Au lieu de le disséquer, j'ai mieux aimé vous engager et surtout vous préparer à le lire. Il est certain que, si en ouvrant le volume, vous lui dites que deux et deux font quatre, que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, qu'il est difficile de voir les étoiles en plein midi, qu'il y a, dans le département de l'Yonne, des hommes de sens, que la candidature du citoyen Saint-Martin est la cent millième humiliation de la Ré:
publique conservatrice et que Napoléon a gagné la bataille d'Austerlitz, il répliquera qu'il n'en est pas sûr. Ce n'est pas le raisonnement, c'est l'impression, qui doit faire et qui fait le succès du Violon-Fantôme ; une impression vague, inquiète, compliquée, profonde, irrésistible, qui finit par donner gain de cause à la folle du logis contre la ménagère. On résume de pareils livres en deux mots : « C'est à prendre ou à laisser. » — Croyez-moi, ne laissez pas !
Lorsqu'un écrivain nous est particulièrement sympathique, et quand, pour rester dans le vrai, nous avons cru devoir accueillir froidement tel ou tel de ses ouvrages, c'est une joie de rattraper le temps perdu, de rencontrer une occasion de revanche, et de lui rendre enfin l'hommage qu'il mérite. Raymonde^ par M. André Theuriet, nous donne cette joie. Comme si ce n'était pas assez des aimables qualités de ce récit, l'auteur, — j'allais dire lé poëte, — l'a dédié à Jules Sandeau. Il l'admire, et il a bien raison ; nous pouvons ajouter qu'il le continue. Jules Sandeau est trop ennemi de l'exagération et de l'emphase pour me pardonner si je déclarais que son silence est une calamité littéraire. Il se repose et l'on comprend hélas I que cette imagination exquise manque d'air et replie ses ailes dans l'atmosphère sufifocante oiîi se complaît le réalisme démocratique. On attribua jadis à Rossini un mot qu'il n'a jamais ^it, et qui, dans tous les cas, serait bien injuste : « J'at-
tends, âurait-il répondu à an ami qui lui reprochait sa paresse, j'attends que ces juifs aient fini leur sabbat ! » Les oreiller les plus chrétiennes et les plus délicates s'accommodent fort bien d'un sabbat dont les sorcières s'appellent la Juive, Alice, Isabelle et Valentine. A nos ami-
cales remontrances, Jules Sandeau aurait bien plus le droit de répondre ; « J'attends que le roman, ce luxe des civilisations élégantes, ait cessé de se rouler dans l'ordure et dans la boue; j'attends la fin de cet ignoble contre-sens qui force les lettrés, les dilettantes, les femmes du monde, les hommes bien élevés, les curieux et les curieuses, de s'intéresser aux aventures du cabaret, du mastroquet, du garni, du cloaque et du trottoir, de mettre le nez dans ce tas de haillons infects, de loques nauséabondes, salies par l'ivrognerie, la crapule et l'indigestion populacières. J'attends que l'analyse des passions avouables, l'étude des caractères, la peinture des mœurs de bonne compagnie, l'expiation des égarements romanesques, l'intérêt des situations dramatiques, les paysages seryant de cadre à des personnages attrayants dans leurs faiblesses ou explicables dans leurs fautes, remplacent de nouveau l'épopée du torchon sale, l'iliade du brûlegueule et l'odyssée de l'égout conducteur ; jusque-là je me tais et je vous conseille d'en faire autant. »
Quoi qu'il en soit, l'auteur de Raymonde est uni à l'auteur de Mademoiselle de la Seigliére par des affinités qui n'ont, Dieu merci I rien de commun avec la docilité^
disciple ou l'intériorité de l'imitateur. Ce sont deux lalents de la même famille, voilà tout ; aimable famille dont on voudrait être le cousin ! Je tiendrais moins à la parenté de M. et surtout de M°" Clotilde de la Trembtaie, ménage interlope, apocryphe, équivoque, dont la position fausse explique les singularités de mademoiselle Baymonde, fille de ce père sans autorité et de cette mère sans vertu. Dans un pareil milieu, Raymonde, si elle avait eu une mauvaise nature, serait devenue vicieuse ; elle n'est qu'originale ; et cette originalité vaillante. Aère, virginale, pure connue la source où «'abreuve son cheval, ne tarde pas à séduire ceux mêmes qui auraient envie de la blâmer. Quel est donc ce secret qui a vieilli avant l'âge M. de la Tremblaie et qui donne à la superbe Clotilde ces allures suspectes, inquiètes, de femme déclassée? Je crois qu'il pourrait être murmuré à notre oreille par cet autre original que nous apercevons là-bas, en plein bois, cueillanl des champignons et grommelant contre le beau sexe. Noël Heurlevent est un vieux professeur, un savant, qui en sait probablement beaucoup trop sur les illusions et les mécomptes de la vie, et peutêtre sur les perfidies féminines. Hôte ou habitué de la forêt que M. André Theuriet peint en maître, vivant dans sa vieille maison du Chànois sans autre compagnie que sa chienne Vagabonde, M- Noél Heurtevent n'a qu'un ami, l'excellent M. Verdier, garde général de la forêt >i;4"berive, père d'un beau jeune homme dont il est
justement fier ; car Antoine Verdier, aussi recommandable par rintelligence que par le cœur, vient de passer brillamment ses examens d'agrégation et d'être nommé professeur de physique végétale au Muséum. Inutile d'ajouter qu'il avait commencé par être l'élève chéri du bonhomme Noël.
Le personnel du roman est complété par une espèce (Je géant, voisin de campagne des la Tremblaie, qui se nomme Osmin de Préfontaine. Il est lourd, gauche, embarrassé dans sa grande taille, parfois un peu ridicule ; mais il a du bon, et il nous attendrira tout à l'heure, quand il lui faudra renoncer à l'espoir d'épouser Raymonde, qu'il aime à sa façon, c'est-à-dire sincèrement et pesamment. Antoine Verdier est venu passer quelque temps chez ses parents. Il rencontre Raymonde dans cette forêt à laquelle l'auteur a presque donné une âme à force de la bien peindre, et qui semble du bois dont on fait les confidentes des amours romanesques et des poétiques rêveries. Un courant magnétique s'établit entre ces deux natures d'élite-, attirées Tune vers l'autre par leurs contrastes non moins que par leurs sympathies. Il y a des obstacles, des contre-temps, des péripéties, desmalentendus. Noël Heurtevent se fâche, Verdier s'inquiète, maman Sœurette, — la mère d'Antoine, — tremble et pleure; madame Clotilde de la Tremblaie est tout acquise au riche et gigantesque Osmin de Préfontaine. Mais voici que la scène change. Il a suffi à Raymonde de
forcer la porte du farouche Noël, de s'expliquer avec lui, de se révéler au bourru bieufaisant dans toute la chaste loyauté de son amour, pour le gagner à sa cause et faire d'un adversaire un allié. Alors Noèl redevient ce que vous avez déjà deviné, Tépoux outragé de Clotilde, qui le délaissa jadis pour suivre M. de la Tremblaie. La loi rautorise à réclamer comme sa fille cette Raymonde dont il n'est pas le père, qu'il baissait et à qui il pardonne par amitié pour son cher Antoine Verdier. L'épouse coupable courbe le front ; toute résistance est impossible ; Antoine sera le mari de Raymonde . Je suis tenté de résumer mes éloges dans un mot que mes récentes tortures de critique rendent fort significatif, et qui mettra Raymonde en bonne odeur auprès de vous; ce li\Te sent bon. Le parfum léger et pénétrant de la flore forestière s'exhale à travers les épisodes du récit, circule dans l'air, s'infiltre dans les poumons du lecteur ; on dirait qu'il s'attache aux pieds, aux mains, aux vêtements des personnages, et c'est une sensation exquise pour ceux qui n'aiment ni le fumier, ni le patchouly. A tous moments, on rencontre des demi-pages telles que celle-ci : € Ils s'étaient engagés dans une allée humide, ombreuse, encaissée entre de verdoyants talus plantés de tilleuls et baignés par des sources qui coulaient à petit bruit sur l'herbe épaisse des fossés. Cette ombre et cette abondance d'eau avaient développé une végétation plantureuse ; des reines des prés et de hautes impératoires (ne
lisez pâs impératrices) croissaient confusément le long des rigoles : les sveltes hampes des digitales jetaient çà el là une note pourprée au milieu de ce fouillis d'ombrelles grises et d'aigrettes pâles, sur lesquelles de grands papillons fauves se jouaient dans un rayon de soleil.... »