‹ Nouveaux samedis (volume 2)Chapitre 4 sur 44 · LE BLEUET · texte numérisé non relu

LE BLEUET

Virgile n*avait pas une santé robuste ; Quoi qu'iuYentAt pour lui le médecin d'Auguste, Ce célèbre docteur qu'on appelait Musa, Le chantre d'iËnéas avant Theure s'usa.

Il ne s'endormait plus, il trouvait le pain fade. Un ami vint s'asseoir au chevet du malade, Et, pour lui colorer quelque peu le trépas, * Lui parla de son nom qui ne s'éteindrait pas : ' « — Qu'importe, cher Maro, que l'on cesse de vivre, Quand on est immortel?... Tu laisses un fier livre 1 Tû laisses un poème illustre et souverain Qui vivra plus longtemps que le marbre et l'airain. Quand je te dis cela, Maro, tu peux m'en croire... Voyons ! souris un peu... N'est-ce rien que la gloire ? — Virgile, à ce discours, n'était pas satisfait ; Il répondait à tout : o Qu'est-ce que ça me fait? Si le monde, après moi, continue à me lire, Quelqu'un dans le sous-sol viendra-t-il me le dire ? Quand je serai là-bas dans les ombres perdu.

Que me fera mon nom plus ou moins répandu ?

Si Ton parle de moi dans mille ans, le saurai-je ? Si Ton apprend mes vers aux marmots d'un collège, Que m'en reviendra-t-il ? quel plaisir ? quel orgueil. Mon cœur n'existant plus, mes os ni mon cercueil, Plus rien I Que survit-il d'Homère ou d'Alexandre ? Pas même des tombeaux, pas même de la cendre ; Des noms, rien que des noms qu'on jette à l'air, des sons Articulés par nous, fantômes qui passons ;

m NOUVEAUX SAMEDIS

DeB signée d'alphabet, mSléa pftr l'écriture, Dw atâmes rendas à rinmense Dature.

Ce que je serai, moi, Virgile, dons cent ans, Qui le sait? Tout au plus une Qeur, au printemps. Un bleaet dans les blés, qui ee berce au zéphyre. Ou qu'une blonde enfant cueille avec un sourire.

Voilà ce que disait Virgile h aon ami.

Après quoi le poSle, un instant endormi, Rtia qu'Amaryllis, glaneuse au bras soperbe, L'ayant cueilli bleuet, l'emportait dans sa gerbe.

Ici notre tâche semble terminée, et pourtant nous rel'onnaissons à quel point elle est incomplète. Nous nV \ ons pas dit la moitié de ce que nous aurions voulu dire. Maintenant, au moment oïi cet homme de bien, cet homme l'scellent, ce pur et noble poëte Tient de descendre dans I:l tombe, nous est-il permis de séparer son souvenir et son nom des événements qui nous pressent, des caUstrophes qui nous menacent, des hontes qui nous acca- Ment, de ce spectacle de dégradation sociale, politique, littéraire, morale, si odieux que ceux qui survivent sont iimlés d'envier ceux qui meurent? Lorsque, au sortir il' une lecture de ces beaux poèmes oîi tout s'accorde avec li!s meilleures facultés de l'âme, avec ses aspirations les plus généreuses et les plus hautes, après nous être imprégnés de cette poésies! saine, si vaillante, si forte, si honnête dans ses conseils, si délicate dans ses nuances, fi attrayante dans ses enjouements, si attendrissante dans

ses sourires, nous promenons nos regards sur ces étalages d'ignominie, sur ces journaux pétris de venin, de honte et de blasphème, sur ces livres dont le chiffonnier ne voudrait pas pour sa hotte, sur ces romans oii la surenchère des saletés triple le chiffre des éditions, oùTivrogne tend la main à la fille de trottoir, où Todeur de l'absinthe se confond avec le musc du mauvais lieu, où les photographies du vice servent de vignettes aux apologies du crime ; lorsque des affiches placardées sur toutes nos murailles nous crient : « Malheur aux pauvres ! » — c'està-dire : « guerre aux riches ! guerre aux derniers appuis dé la société croulante! guerre à tout ce qui relarde encore la curée du radicalisme, de l'athéisme et du communisme ! > — nous éprouvons une sensation étrange, comme si une invisible main nous faisait tout à coup passer d'un paysage enchanté dans une caverne peuplée d'animaux féroces et de bêtes immondes. Nous nous disons que, dans cette concurrence de laideurs, dans cette littérature de prostituées et de coupe-jarrets, dans cette société bafouée par ses ennemis et avilie par ses tolérances, il n'y avait plus de place pour un poète tel que le nôtre, qu'il a bien fait de mourir, que le contraste était trop écrasant... Eh î bien, non ! dans ce contraste même nous trouvons de quoi nous consoler et nous rassurer. Il est impossible que la France, si fière autrefois, si brave, si sympathique jusque dans ses fautes, supporte longtemps ces opprobres. C'est une crise, une orgie, un accès

de fièvre, une maladie aiguë ; ce ne peut être un état chronique ; car ces épouvantables symptômes ne sauraient être stationnaires; ils disparaissent ou ils tuent. Quel que seit le dénoûment, la gloire poétique de Joseph Autran domine nos conjectures et nos craintes. Si nous nous réveillons de ce mauvais rêve pour nous reprendre à tout ce qui fait la force, la vie, le salut, la dignité, l'honneur, la revanche d'un peuple, il n'y aura pas, dans cette renaissance nationale, un seul détail qui ne réponde à un appel, à un accent, à une inspiration du poète. Si, au contraire, nous sommes condamnés à périr, le dernier homme de goût, d'esprit, de conscience et de cœur, qui se réfugiera dans quelque coin du monde, pourra se dire qu'il nous aurait suffi, pour être relevés et sauvés, de faire tout ce qu' Autran a conseillé, d'honorer tout ce qu'il a aimé, d'éviter tout ce qu'il a flétri, de pratiquer tout ce qu'il a chanté.

1«' octobre 1876.

Nous n'avons pas à rappeler le bruit qui s'est fait tout récemment, qui se fera sans doute encore autour do ces deux noms de physionomie sournoisement germanique, que j'aimerais à traduire ainsi : « Homo duplex^ homme double, c'est-à-dire plein de duplicité. • — L'attaque a été trop spirituelle et a frappé trop juste, pour qu'il soit possible d'y ajouter un mot ; la défense trop systématigue, pour que l'on puisse espérer la conversion des apologistes. Quant au dénoûment, il est facile à prévoir ; VAmi Fritz sera joué et probablement applaudi, à j moins que l'ennui, ce troisième collaborateur des roman- j ciers pseudo-alsaciens, ne fasse justice de la consigne républicaine. Croire à une explosion de colères assez vi-

goureuses pour tenir en échec la police de M. de Marcère et le mot d'ordre de M. Gambetta, ce serait nous faire trop d'honneur. La société n'a d'égale à son indifférence pour ses champions que son indulgence pour ses agresseurs. J'imagine qu'elle ne se juge pas encore assez vaincue, assez battue, assez insultée, assez bafouée, assez menacée. Patience ! Les panégyristes de Robespierre et de Marat lui préparent des satisfactions plus complètes.

Il n'y a pas de fait isolé, pas plus en littérature qu'en politique, pas plus sur les planches d'un théâtre que dans les bureaux d'un journal ou dans les rangs d'une Assemblée. Je voudrais aujourd'hui, non pas alourdir le dossier de deux conteurs déjà bien lourds, non pas prolonger ou délayer un réquisitoire auquel ne manque ni un argument, ni un grain de sel, mais montrer par quel enchaînement logique nous en sommes arrivés à cet épisode incroyable, ou plutôt comment nous ne pourrions, sans nous déjuger, rebuter ou siffler MM. Erckniann- Chatrian.

Remontons à leurs débuts; ils avaient d'abord végété dans leur province, écrivant dans les journaux ultradémocratiques, risquant au théâtre de Strasbourg un drame révolutionnaire qui n'eut qu'une représentation.

Les voilà à Paris, après le coup d'État, en plein Empire, jeunes, pauvres, obscurs, froidement accueillis par

MM. ERGKMANN-CHÀTRIÀN 55

les directeurs et les éditeurs, sans autre alternative que de se rabattre sur quelque modeste emploi ou de trouver une veine qui n'eût pas été encore exploitée. Ils unissaient, ainsi que la suite Ta prouvé, une finesse monta- > gnarde à ce gros appétit alsacien dont leurs récits, bour-

rés de choucroute et de lard fumé, ont pu vous donner une idée. Ils se renseignèrent, et, comme on dit, flairèrent le vent. La société et la littérature ofl'raient alors un amalgame assez singulier. Les salons faisaient chorus avec la rue. Tout ce qui pouvait être désagréable à l'Empereur et à son entourage, tout ce qui pouvait saper ^l'Empire dans ses origines et l'invalider dans son avenir, rencontrait un égal accueil auprès de la démocratie qui attendait son heure, et de la bonne compagnie qui s'apprêtait à manquer la sienne. Pourtant MM. Erckmann- Chatrian agirent prudemment. Ils débutèrent par des histoires inoffensives, — Contes fantastiques^ Contes des bords du Rhin^ — qui n'étaient faites pour inquiéter personne, pas même l'ombre d'Hoffmann. C'était justement l'époque où éclatait, comme une fleur de cactus à l'odeur capiteuse, le roman réaliste, erotique et lubrique [ des Gustave Flaubert et des Ernest Feydeau, apostille par

;. Sainte-Beuve et par le Moniteur universel. MM. Erck-

mann - Chatrian réussirent par le contraste. Les choses s'arrangeaient ou se dérangeaient de telle façon ; que la littérature officielle, prenant sous son patronage

I les indécentes équipées de madame Bovary et les sen-

suelles amorces de Fanny, nous rejetait immédiatement dans le parti contraire et recommandait à nos sympathies ces récits à dormir debout, mais à dormir sans trouble, sans tentation et sans remords. Il y eut donc un moment où nôtre humeur frondeuse et notre devoir de critique vertueux se combinèrent pour agréer et pour surfaire MM. Erckmann-Ghatrian ; sans compter que ces messieurs, ignorant sans doute leur futur rôle de calomniateurs des monarchistes, de dénonciateurs du clergé, de délateurs de l'armée et d'insulteurs de la noblesse française, se posaient résolument en quêteurs de réclames, en quémandeurs d'articles. Ils étaient du même avis que Vespasien, et pensaient que la louange, même venant d'un critique royaliste, aristocratique ou clérical, ne pouvait que sentir bon.

On le voit, le terrain était habilement préparé pour l'apparition et le succès de ces fameux romans nationauxy ainsi nommés parce que la nation qui les accepte pour catéchisme est sûre, un peu plus tôt ou un peu plus tard, de se dénationaliser. Le procédé de MM. Erckmann-Ghatrian, bien qu'affreusement monotone, avait cependant l'avantage de s'ajuster à tous les goûts et de copier, avec de grands airs d'innocence, certaine fable de La Fontaine. A ceux qu'avaient froissés la fatale légende napoléonienne, les abus du militarisme et le coup d'État de Décembre, ils disaient : « Amis ! nous personnifions la réaction contre le prestige du panache, la diç-

tature du sabre et cet absurde préjugé qui sacrifie à Tambition d'un seul homme des milliers de victimes ; une aristocratie libérale, profondément hostile au césarisme, ne saurait choisir dé meilleur programme. > — A ceux qu'effrayait le dévergondage du roman et du théâtre, très-accentué et très-protégé à cette date (1858-1861), ils tenaient à peu près ce langage : « — Prenez nos ours ! S'ils ne sont pas très-bien léchés, ils sont d'une blancheur virginale. Ils peuvent, en toute sécurité, défrayer, le soir, vos lectures de famille. Après deux heures de Madame Thérèse, à' Ami Fritz ou de Fou Yégof, la jeune fille la plus romanesque, le jeune homme le plus ardent, iront dormir du sommeil le plus calme; et, qui sait? peut-être auront-ils pris un à-compte avan^ de regagner leur chambre. > — A ceux de qui l'Évangile nous dit : « Heureux les doux t heureux les pacifiques ! > — ils montraient patte blanche et ajoutaient : « Que voulonsnous ? Ce que vous voulez vous-mêmes ; prouver que la guerre est un reste de la barbarie ; rappeler tout ce qu'il y a d'atroce et d'insensé dans ces collisions sanguinaires qui coûtent la vie à des milliers de braves gens et se terminent par un traité de paix où les chefs couverts de r , gloire, chamarrés de cordons, s'embrassent sur des tas

de ruines et de cadavres. » — Enfin, à leur véritable clientèle, le peuple des révolutions prochaines, ils criaient: « A bon entendeur, salut I Nous sommes des vôtres. Faites- vous expliquer par vos précepteurs le sens

te^-'

réel de nos récits, et tenez-vous prêts à pratiquer nos maximes ! »

Ce sens, ce double sens, nous le connaissons aujourd'hui; de cruelles expériences se sont chargées de Téclaircir. Premièrement, le peuple est héroïque ; mais ce n'est pas une raison pour qu'il soit dupe. Héroïsme, tant qu'il pourrait craindre, s'il ne résistait pas, le retour de ses vrais ennemis, les émigrés, les seigneurs, les princes, les officiers de l'armée de Gondé, les royalistes de toutes les nuances, et, avec eux, les droits féodaux, la dîme et la corvée. Duperie, dès l'instant qu'il s'agirait, pour le peuple devenu soldat, de défendre une cause étrangère à ses intérêts, — que dis-je ? de se faire tuer au profit de gens qui, une fois vainqueurs, en abuseraient pour le rejeter dans le néant et dans l'ombre. Secondement, comme son héroïsme reste toujours capable d'opérer des prodiges, il n'y a pas de milieu; s'il est vaincu, c'est qu'il est trahi; c'est que ses généraux, gorgés d'argent et d'honneurs, produits monstrueux du militarisme, du prétorianisme et du césarisme, l'ont commandé tout de travers, ou l'ont même lâché pour sauver la caisse. Dès lors, voici la gradation de ses devoirs patriotiques : se méfier des ordres de ses chefs ; ne pas leur obéir ; s'insurger contre eux ; les fourrer en prison ; s'organiser en compagnies franches, et croire tout réparé si un avocat ou un apothicaire s'improvise général pour le ramènera Ja victoire.

MM. ERGKMANN-GHATRIÀN 59

Tel fut, on le sait, le Credo populaire de la Défense nationale; je vous défie de citer un seul de ses grotesques et funestes épisodes qui ne se rencontre en germe dans les livres de MM. Erckmann-Chatrian. Mais, pendant les années de prospérité relative et de sécurité trompeuse qui précédèrent nos désastres, ils profitèrent de tout ce que les divers partis hostiles à TEmpire offraient de complications et d'enchevêtrements bizarres. Ils eurent pour lecteurs et pour adhérents tous ceux qui reprochaient à Austeriitz de nous avoir légué Satory. A vrai dire, je ne vois pas d'autre moyen d'expliquer le succès de ces filandreux récits dont chaque page dément le vers-proverbe :

Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux,

récits qui ne sont ni du roman, ni de l'histoire, où il n'y a pas une étincelle de passion, pas un éclair de style, pas un trait d'esprit, pas un rayon de gaieté, et qui, sous prétexte de couleur locale, nous infligent du Phalsbourg à perpétuité. A présent que les auteurs se sont démasqués... des pieds à la tôte, on est tenté de comparer la bonne compagnie lisant et approuvant le Conscrit de 1813, le Fou Yégoft le Blocus^ VHomme du peuple^ à des gogos d'une séance d'actionnaires ou à des spect^^teurs d'une soirée d'escamotage, oii il y aurait beaucoup de compères et énormément de dupes. Quoi de plus assommant que cette continuelle procession des Fritzel, des

Goulden, des Grédel, des Heitz, des Werner, des Weber, des Ritter, des Placiard, des Katel, des Daniel, etc., etc., parlant le même charabias, tournant dans le môme cercle, et personnifiant, sous ses aspects les moins attrayants, Tégoïsme populaire? Quoi de moins patriotique, et, par conséquent, de moins national, que cette odieuse façon de dédoubler le sentiment de résistance à Tin vasion étrangère, et, une fois la part faite aux haines antiprussiennes, de se retourner contre des Français, — prêtres, généraux^ gentilshommes, propriétaires, monarchistes, — pour les dénoncer à des haines antifrançaises? Ce n'est pas d'aujourd'hui, ce n'est pas de cette abominable et illisible Histoire du Plébiscite^ écrite pour la borne en attendant la hotte, — que datent, chez MM. Erckmann-Chatrian, ces perfidies du patriotisme à double fond, à double détente et à deux tranchants. Dès le début, ils se sont étudiés à confondre les animosités démocratiques et le venin révolutionnaire avec l'amour de la patrie. Dans le Conscrit de 1813, on voyait déjà reparaître ces types livrés par le mélodrame aux huées et à la risée du public de l'Ambigu ou de la Porte-Saint-Martin, ces familles d'émigrés qui ont qualifié de désastres les victoires de l'Empereur et qui pbussjBnt des cris de joie en apprenant l'incendie de Moscou. Singulier moyen de retremper l'âme d'un peuple, de le préparer aux luttes et aux sacrifices dont la première condition, pour ne pas être stériles, est d'unir dans un môme élan, dans un même battement de

cœur, toutes lés classes et tous les partis ! Phénomène d'instinct prophétique et de seconde vue à la veille d'une guerre où les Bouille, les Veriamon, les Sonis, les Coriolis, les Vogué, les Charette, les Cazenove de Pradine, se sont fait tuer ou blesser au service de la République, tandis que les républicains jouaient aux barres avec les armées allemandes, bivouaquaient dans les salles à manger des préfectures, et, parodiant à leur guise un mot célèbre, s'écriaient vaillamment : « La guerre, c'est le sang des autres ! >

Uû des caractères du vrai talent, chez le romancier, c'est de créer des figures qui vivent, qui ne ressemblent pas à leurs voisines, qui se gravent dans la mémoire et dont le relief augmente à. mesure qu'on s'en éloigne. Prenons deux exemples aux deux extrémités du roman; Walter Scott et Balzac. Supposons que vous n'ayez pas relu, depuis un quart de siècle, les Puritains d'Ecosse et le Fére Goriot, Ne' vous suffira-t-il pas d'un instant de réflexion pour vous remémorer, comme si vous les aviez quittés hier soir, Glaverhouse et Balfour de Burley, la vieille Mause et Cuddy, Morton et lord Evandale, madame Vauquer et Rastignac, Goriot et Vautrin, Maxime de Trailleset Delphine ? Vous arrivera-t-il jamais, môme à distance, de renoncer à distinguer Diana Vernon de Jeanie Deans, Cabeb d'Edie Ochiltrie, Rob-Roy de Robin Hood, Wawerley de Guy Mannering, Eugénie Grandet de madame de Mortsauf, Félix de Vandenesse d'Henri

de Marsay, la marquise d'Espard de la duchesse de Langeais, Montriveau de Lucien de Rubempré ? Vous est-il possible, au contraire, d'établir la moindre distinction entre les nombreux personnages de MM. Erckmann- Chatrian ? Ne vous semble-t-il pas qu'une éponge gigantesque, appelée par les naturalistes tœdium spongiosum, se promène incessamment ^ur ces pages insipides? Et puis, vous>llez peut-être m'accuser de pruderie aristocratique ; mais, si vous m'accordez que le roman est l'objet de luxe des sociétés civilisées — trop civilisées,— souffrez que je demande ce que nous avons pu trouver d'agréable dans l'intimité de ces sabotiers, savetiers, forgerons, fabricants de chaussettes ou marchands de lorgnettes, sentant le fromage, nourris de petit salé et de grosse bière et variant leurs plaisirs entre un verset de la Bible et le nettoyage d'un chaudron ! Et ces femmes ! ces héroïnes ! ces sœurs idéales et romanesques dlndiana, de Valentine, d'Amélie, de Geneviève, de Graziella, de Marianna, de Diana,de Marguerite, d'Eugénie! Comme c'est intéressant, d'apprendre que Zeffen a épousé Baruch, le marchand de cuir, et d'être invité par Sorlé à la circoncision de son petit Sâfel I Vous figurez-vous ce que peuvent être les grâces et les séductions féminines dans ce milieu où s'entassent les vieux habits, les vieux souliers, le vieux linge, la vieille ferraille, où de vieux jupons moisissent dans un coin et où il est plus facile de rencontrer une marmite qu'une cuvette ? Objet de luxe ! ai-je dit. On ouvre un

MM. ËRGKMâNN-GHÀTRIÀN 63

roman ; l'imagination s'exalte ; on rôve Dulcinée, et on tombe sur Maritorne.

Mais je perds de vue mon sujet. Ce n'est pas à MM. Erckmann-Chatrian, c'est à leurs complices que je m'adresse; c'est à la société que je voudrais dire, comme Chrysale : « C'est à vous que je parle, ma sqeur î »

Dans la liste des Romans nationaux^ antérieurs à la guerre de 1870, je remarque les Volontaires de 1792. Il n'est pas difficile de deviner ce que sont ces volontaires sous la plume nationale de MM. Erckmann-Chatrian; — des héros, conformes à la légende révolutionnaire, sortis des rangs du peuple, soldats improvisés, mille fois supérieurs aux armées régulières, sauvant la patrie du matin au soir, réparant les bévues des généraux et des troupes disciplinées, et opérant d'autant plus de prodiges qu'ils se commandent eux-mêmes... Et pourquoi pas? De quel droit, messeigneurs, vous permettriez-vous de siffler ou même de contredire cette millième édition de ce gros mensonge ? Le peuple français, dans sa sage souveraineté et sa souveraine sagesse, a élu des mandataires. Ces mandataires, gardiens vigilants de la sincérité historique comme de la sincérité électorale, ont frappé un homme considérable, un membre de l'Académie française, un historien véridique et libéral, M. Camille Rousset, pour avoir parlé des volontaires de 1792, comme en ont parlé, dans le temps, tous les généraux républicains, tous les commissaires de la Convention et

Si NOUVEAUX SAMEDIS

(le la Commune, paur avoir réduit à néant cette fallacieuse légende des volontaires de 1792, lesquels, en réalilû, furent des pillards, des poltrons, des factieux et des réfractaires, toujours prêts à compromettre par leur désobéissance ou leurs désordres le succès de nos armes. De quoi nous plaindrions-nous, et pourquoi MM. Erckmanu'^hatrian, qui ne sont, après tout, que des conteurs sans caractère ofliciel, seraient-ils blâmés ou punis d'être du même avis que nos maîtres? Nos mitres refont l'hisloire à leur usage, l'histoire de 1792 comme rhistoirc d'hier. Cinq années leur ont suffi pour accrédiier le contraire de ce que nous avons va de nos yeux, de ce que racontent les ruines de nos monuments, les taches de sang de nos murailles, le deuil des sœurs et des mères, les échos de nos champs de bataille, l'écrasement de nos finances, les gémissements de l'Alsace et de la liorraine arrachées à la France; comment quatre-vingtsix ans ne leur sufAraienl-ils pas pour accomplir le même iravail de dissolution historique et de métamorphose ? Le j;cnie organisateur, victorieux et guerrier de M. Gam- Ijetta n'était pas d'une digestion plus facile que l'héroïsme patriotique des volontaires de 1792 ; maintenant, laissez faire HM. Naquet, Ordinaire, Talandicr, Hadier- Montjau, Bouquet, Floquct, Buffenoir ; vous en avalerez bien d'autres!

Poursuivons. Cette hideuse et subalterne Histoire du Plébiscite, dont on a fait trop de' bruit, a eu un pro-

MM. ERCKMANN-CHATRUN 65

logue, beaucoup plus court, et, selon moi, plus coupable. En 1872, la Société des Gens de lettres publia, sous ce simple titre, VOffrande, un volume au profit de rCEuvre si touchante et si sympathique de TAlsace-Lorraine. Le comité fit appel aux écrivains de bonne volonté, et je regardai comme un très-grand honneur le droit d'apporter ma pièce blanche dans cette sébile où nos illustres allaient jeter leurs pièces d'or. Quant à prendre mes précautions, quant à stipuler que le patriotisme et la charité n'auraient pas de cocarde, que chacun de nous ferait abstraction de ses opinions personnelles, que ce livre garderait la neutralité la plus absolue, que nous n'y serions ni légitimistes, ni bonapartistes, ni républicains, j'aurais cru, en insistant, offenser mes confrères ; c'était exactement comme si, invité à une partie de whist ou de bouillotte, j'avais gravement

demandé au maître de la maison qu'il n'y eût pas de cartes bizeautées.

Quelles ne furent donc pas ma surprise, mon indignation et ma douleur, lorsque, après avoir subi des vers inouïs de M. Hugo, dont je n'ai retenu que ceux-ci :

Et quand on (les rois) a commis tous ces crimes, on va Remercier ce SPECTRE idiot, jehovâh!...

et avoir dit à mes amis pour me consoler : « Que voule:&vous ? C'est le père Hugo !» — je mis le pied sur une affreuse petite vipère qui ne prenait même pas la peine

«a NOUVEAUX SAMEDIS

de se cacher sms rherbe. Celait signé Erckmann-Chatrian; cela s'appelait le Secret des monarchistes, et contensil, en douie pages, à peu près loEt ce que les auteurs do {'Histoire du Plébiscite, ont délaiUé dans un vaste TOlume '. Mêmes délations, mêmes retm(Unes, même fantascoagorie, où les monarchistes nous apparaissent acclamant la République pour mieux la trahir, et surtout jiour conserver leurs places. Une citation me sufflra: I Tous les légitimisles, tous les orléanistes, tous les bonai partistes s'étaient ralliés à la République. On connaît » les résultats de cette comédie ; la guerre civile, les dé-

• portations sans jugement, Bonaparte, les fusillades » sommaires, la corruption, l'invasion, l'Alsace et la

> Lorraine arrachées du corps de la patrie ; mais les

> monarchistes ont conservé leurs places I Et pourtant

• Dieu sait si la dernière guerre les a trouvés aveugles

• et médiocres dans l'administration, dans les Chambres, » dans les ambassades, dans l'armée! Ils nous comman- 1 daient; c'est sur bux que rbtoubb la rbs-

" pa»SABILITÉ DE NOS DÉFAITES. •

Voilà ce que les romanciers nationaux écrivaient en 1873, dix-huit mois après la Commune, alors que la dictature de l'iucapacité était signalée par les républicains

1. Une quinziËme ou seiiiëme édition de ce litre odieui, — illustrée et populaire, format In-quarto, sur deui colonnes, — se vend 3 francs dans toutes les bibliothèques de chemins de fer, et on en achète par brassées, N'est-ea pas le garel...

les plus authentiques, alors que Therbe n'avait pas encore poussé sur les tombeaux des martyrs de Coulmiers et de Patay, de la rue Haxo et de la Roquette. Voilà comment ils entendent, suivant la belle expression de M. Emile Perrin, cette politique d'apaisement sans laquelle il n'existe ni patriotisme sincère, ni nationalité durable, ni revanche possible. Remarquez que le Secret des monarchistes, publié dans une œuvre collective où il nous forçait d'accepter son voisinage et nous imposait une sorte d'adhésion tacite, était encore plus révoltant que V Histoire du Plébiscite. Ici, du moins, MM. Erckmann-Ghatrian sont seuls responsables de leurs venimeux mensonges.

Eh l bien, ce qui m'indignait alors me semble tout simple aujourd'hui. Leurs fictions ne s'infiltrent-elles pas dans rhistoire contemporaine? Peut-on prétendre qu'ils mentent, en face d'une situation qui serait inexplicable s'ils ne disaient pas la vérité? Ce qu'ils écrivent, n'est-ce pas ce qui se dit dans toutes les réunions publiques, ce qui défraye Téloquence de nos commis-voyageurs de radicalisme, ce qui acquiert peu à peu force de loi, ce qui fait le fond de la politique républicaine, ce qui donne un sens à ses victoires et conquêtes, ce qui affirme son règne, ce qui passe officiellement à l'état de dogme pour remplacer les nôtres ? Déclarer que les monarchistes sont les seuls auteurs de nos désastres, que les soldats et les sous-officiers doivent désobéir à leurs généraux, que tout

as NOUvBAnx samedis

pimvait encore Sire sauvé, le 15 janvier 1870, si, en liiiina de la République, nous ne nous étions hâtés de vendre aux Prussiens l'Alsace ei la Lorraine; que l'arnii^ie est commandée par des jésuites, des cafards el des traîtres, que les ennemis.de l'intérieur (toujours les monarchistes), n'ont cessé de conspirer avec lesennemis du dehors, que nous accepterions de grand cœur le roi de Prusse, pourvu qu'il nous conservai nos places, etc., etc.. Est-ce donc plus extraordinaire, disons-le mot, — plus infârae — que de glorlDer la Terreur, de réhabiliter Marat, de se dire prêt à reprendre les choses au point DÙ les interrompit le 8 Thermidor, ou d'annoncer aux rrédules prolétaires que, en cas de partage des biens, ils auront tous pignon sur rue, chevaux à l'écurie, chamhi-rtin dans leur cave et perdreaux sur leur table î Non, non, soyons logiques, puisque nous avons été aveugles ; payons l'enjeu, puisque, avec les atouts dans la main, nous avons été assez maladroits pour perdre ! Cessons de nnus indigner ou de nous étonner de ce qui n'est que la li.irtie d'un tout, le fragment d'un ensemble, le liseré il'iin bonnet rouge, l'ourlet d'une carmagnole, le mobilier d'une CHAUBRE ! Ne reprochons pas à MM. Ercki]iann-Cbatrian d'enjoliver et do narrer ce que nous avons légalisé ! Ils sont aux politiques de leur époque ce (|ue Grébillon fils était aux pécheresses de son temps. Un mot encore, et je finis. D'éloquents interprètes de la vérité et de la coDscience publique ont protesté contre

MM. ËRGKMANN-GflATRIAN 69

le passage où MM. Erckmann-Ghatrian assurent que le patriotisme, l'héroïsme et le génie de M. Gambetta étaient sur le point de triompher (fin janvier), que tout allait changer de face et que les Prussiens commençaient à faire leurs paquets pour Berlin, quand la trahison des monarchistes, tremblant de voir la république s'affermir, leur a livré Paris et la France. Ne me dites pas que c'est le plus impudent des mensonges, il faut que cb SOIT VRAI, pour que la position actuelle de M. Gambetta ne soit pas une épouvantable gageure contre l'évidence et le bon sens. En laissant l'organisateur de la défaite, l'homme qui a fait souffrir et mourir inutilement (George Sand), le ridicule et néfaste parodiste-deCarnot, redevenir notre seigneur et maître, nous nous sommes ôté le droit de vitupérer MM. Erckmann-Chatrian. Quant à leur Ami Fritz, qui va être joué au Théâtre-Français, ceci n'est pas de ma compétence. Il y a cent à parier que cette pièce est ennuyeuse. La clientèle élégante, aristocratique et lettrée de la Comédie- Française ferait acte d'habileté en traitant VAmi Fritz par l'abstention. Il s'assoupirait de lui-même, au bout de douze ou quinze représentations, entre le bâillement d'un pompier et le ronflement d'un sergent de ville *. Pour moi, qui n'ai sifflé qu'une fois dans ma vie, — le Periinax, de M. Arnault, 14 mai 1829, — je m'engagerais volontiers à siffler une seconde fois, en l'honneur de l'Ami

Page 1