‹ Nouveaux samedis (volume 2)Chapitre 43 sur 44 · Par Paul de Hutset · texte numérisé non relu

Par Paul de Hutset

BIOGRAPHIE D'ALFRED DE MUSSET 367 pcmiqueSy » — L'épopée du ver (sans s), » — « Aide offerte à MajorieUi prétendant à V Empire, » — « La vérité, lumiére effrayée, astre ensuite, » — La colère du Bronze, »

— « Quelqu'un met le holà, » — a Welf, Casiellan dVsbor,ii>

— «. Dénoncé à celui qui chassa les vendeurs, » -^ « Les Enterrements civils, » — « Fonction de V Enfant, » — Abimes, * etc., etc., etc. Ces litres inquiétants me font craindre un Victor Hugo quinzième manière, titanique, rugueux, colossal, babylonien, farouche, hirsute, cryptique, cyclopéen, fauve, sybillin, hiérophantique, pontifical, de digestion difficile, que de beaux vers sur les enfants ne peuvent me faire amnistier. Pourtant, ne préjugeons rien. Lorsque Parseval-Grandmaison publia son Philippe- Auguste , poème en vingt-quatre chants, de mille vers chacun, Michaud s'écria : « Vingt-quatre mille vers I il faudra douze mille hommes pour les lire! » — Il ne me faudra pas douze mille jours pour lire cette nouvelle Légende des Siècles, Mais enfin je n'ai pu la lire assez posément pour savoir à quelles doses il sied de combiner cette fois l'admiration, le respect, le regret, l'apothéose, la stupeur, la curiosité, l'anathème ou l'ironie. Plus la politique de M. Hugo nous fait horreur et pitié, plus nous le voyons puni par où il a péché , déchu de tout rôle actif et sérieux, relégué parmi les comparses du communisme démagogique, réduit à contempler du haut de sa sellette sénatoriale les acteurs de la comédie radi-

cale, condamné à n'être que le bedeau, ou tout au plus le chantre de cette Église dont il avait rêvé d'être le grandprêtre, plus aussi nous aurions voulu retrouver, en lisant son nouveau livre, quelques-unes de nos belles émotions de jeunesse, remonter avec lui le cours des années et effacer nos griefs au contact de sa poésie. Peut-être cette joie ne nous sera-t-elle pas refusée. Feuilleter n'est pas lire ; entrevoir n'est pas regarder ; pressentir n'est pas juger. Couper un volume n'est pas trancher une question. Interroger une bouche d'ombre n'est pas récuser un rayon de lumière. Visiter un géant n'est pas la mesurer. Se pencher sur un gouffre n'est pas le sonder. Saluer les étoiles n'est pas les compter. S'alarmer n'est pas critiquer. Sous un titre absurde ou grotesque peut se dérouler un poëme délicieux ou magnifique. Donc, pas un mot de plus, et passons à Alfred de Musset.

Avec celui-là, je me sens plus à l'aise. Il ne s'agit pas, hélas ! de vous annoncer un nouvel ouvrage du poète de RoUa et de Namouna, On peut dire que ses œuvres posthumes ont paru de son vivant, en ce sens que, longtemps avant sa mort, il se survivait à lui-même. Non ; c'est sa Biographie, écrite par son frère Paul, que vient de publier la librairie Charpentier. Connaissez-vous Tien de plus touchant et de plus charmant que cette tendresse et cette fidélité fraternelles ? Paul de Musset a beaucoup de talent, et ceux qui le débaptiseraient pour l'appeler Thomas ne seraient pas justes. Ses Scènes de la vie Sici-

Ë-ii-

BI06RâJ>HIE D'ALFRED DE MUSSET 369 h'ewne, par exemple, si piquantes, si vraies, d'un naturel si engageant et si amusant, le cèdent à peine aux plus agréables pages de Margot et du Fils du Titien, Eh bien \ au lieu de bouder cette gloire qui attire à elle et absorbe son nom tout entier, il serait plutôt enclin à la surfaire. Nous avons connu une mère qui avouait n'avoir jamais éprouvé un sentiment de coquetterie que le jour oii elle avait présenté sa fille dans le mondé. Paul de Musset nous rappelle cette aimable femme, coquette par délégatioi; maternelle. Ce n'est pas pour lui que fraternité est synonyme d'égalité. Il s'oublie pour mieux se souvenir ; il s'efface pour que la blonde figure, couronnée du laurier immortel, apparaisse en pleine lumière; il aime mieux être le mandataire de la renommée de son cher poëte que propriétaire de la sienne. Notre regretté Gustave Ricard avait exposé, en 1870, le portrait de Paul de Musset, et on s'était demandé pourquoi ce visage élégant et fin, estompé dans une sorte de demi-jour crépusculaire, semblait appartenir à un revenant ou à un fantôme. Le peintre avait deviné cette nuance ; il nous montrait un vivant en intimité perpétuelle avec une ombre.

Ceci posé, j'aurai mes coudées plus franches, et j'oserai dire que, si M. Paul de Musset avait consulté les rares et derniers demeurants de cette génération si décimée où je finirai, bien malgré moi, par jouer le rôle du moine de Béziers, il n'aurait peut-être pas publié cette Biographie. Ceci demande explication.

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Avec des hommes de la taille de Lamartine, de Victor Hugo, d'Alfred de Musset, on peut prononcer sans trop d'emphase le gros mot de postérité. Or, je m'obstine à croire que la postérité définitive, la vraie, ayant à classer ces trois noms, placera celui de Musset un peu audessous des deux autres. La part est encore assez belle , si l'on songe que l'auteur des iVm'is, à l'étudier de près, n'est admirable que par fragments, par éclairs, par jets, par boutades, que ses deux drames les plus considérables, LorentoACM et la Coupe et les Lèvres, ne supportent pas l'analyse, que ses rimes font presque toujours vœu de pauvreté, qu'il a souvent manqué, lui si Français d'ailleurs, de la qualité la plus française, — la clarté, — que, dans ses plus beaux passages, on est obligé de compléter sa pensée, et qu'enfin, si Sainte-Beuve avait eu dix ans de moins ou avait vécu dix ans de plus, cette poétique mémoire, attrayante dans ses faiblesses, séduisante dans ses lacunes, ne s'en serait pas tirée à si bon marché.

Seulement, Alfred de Musset a eu, sur ses deux rivaux, de plus puissante envergure, deux supériorités inappréciables qui justifient bien des préférences. D'abord ses fautes, s'il en a commis, ses désordres, s'il y en a eu dans sa vie privée, — et nous devrions désormais l'ignorer ou l'oublier, — n'ont fait tort qu'à lui-môme ; — et savez-vous que c'est énorme, n'être pour rien dans l'avènement du suffrage universel, et n'avoir pas demandé

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Tamnistie pour les scélérats de la Commune ? — Secondement, il n'a presque jamais parlé de lui; car ce n'est pas parler de soi que de mêler à ses œuvres d'imagination des allusions personnelles à telle ou telle situation d'esprit ou de cœur, des retours sur telle ou telle crise dont on retrouve la trace marquée par le sang de ses blessures. L'idéal, en s'emparant d'une confidence, en l'entourant des voiles dont je n'ai pas à discuter les indiscrétions et les transparences, en se chargeant d'affriander à la fois et de dépister le lecteur, enlève à ce genre de littérature tout ce qui pourrait effrayer ou froisser les âmes délicates. C'est ce que n'ont pas compris la plupart de nos illustres. Ils n'ont pas su s'arrêter à cette limite où le nimbe d'or s entr'ouvre pour laisser voir l'homme réel avec ses passions, ses haines, ses petitesses, ses misères. Ils ont oublié que le génie devait avoir sa pudeur comme la beauté, que les souvenirs d'enfance et de famille, les affections et les secrets du foyer domestique, les rideaux de l'alcôve maternelle, les chastes ou mystérieuses tendresses, les trésors amassés pendant les heures d'ivresse ou de deuil, du moment qu'on les livrait au public, cessaient d'être des reliques pour devenir du bric-à-brac, et passaient de la maison héréditaire à l'hôtel des Ventes. Est-il besoin de citer des exemples? Opposotis René aux Mémoires d^ Outre-tombe, le Lac à Raphaël et surtout aux Confidences, V Histoire de ma Vie à Indiana ou à IMia, et, comme disait un acedémicien à propos de

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Voluire, respectons le génie qui ne s'esl pas respecté lui-

mflmel

Ce silence discret qa'Airred de Musset avait gardé sur sa vie, fallait-il le rompre vingt ans après sa mort? franchement, nous ne le croyons pas. Nous savons bien tout ce qu'il y a d'agaçant pour ceux qui Tout aimé — et qui l'a plus aimé que son frère f — à entendre toujours répéter el rabâcher cette sempiternelle légende do poëte ;i[noureux, trahi, frappé, au cœur, puis acharné à se ciiDsoler en se dégradant, assez désespéré pour chercher (Lms son verre l'élourdissement de sa douleur, perdant ou usant à ce jeu les dons les plus exquis et les plus ran's que la Huse ait jamais prodigués au plus charmant de ses enfants gâtés, et QnalemenI arrivé à cet état bizarre où un fond d'ébriélé chronique conserve ses effets s;ins avoir besoin de renouveler ses causes. Le plus sage, selon nous, aurait été de laisser au temps le soin de rétablir les proportions et les mesures, d'effacer ce que cette tradition bachique a peut-être d'exagéré, jusqu'au jour oii une génération nouvelle, se souciant fort peu de savoir à quoi s'eu tenir sur ce mélange de poésie, d'aninur, de désespoir et d'absinthe, conseutirait enfin à juuir des beaux vers et de la jolie prose écrits sur la taille de travail, sans regarder sous d'antres tables .

Pour le moment, quelle que soit la vive sympathie qui s'iittacbe à H. Paul de Musset et à son livre, il lui sera, Ji' le crains, bien difficile de persuader on de détromper

les contemporains du poète, ceux qui, après avoir été ses camarades de collège, s'être assis à ses côtés sur les bancs de la Sorbonne aux cours de MM. Cousin, Guizot et Villemain, avoir fait, chez Charles Nodier ou chez Alfred Tastet, sa partie de bouillotte, s'être résolument rangés dans le groupe, encore fort restreint, de ses lecteurs passionnés et de ses admirateurs, Tout constamment suivi à travers les phases de sa vie trop courte, dans Tépanouîssement de son génie précoce ou dans l'ombre de son rapide déclin. Sur bien des points, l'opinion est faite, et on ne réussira pas à la défaire. Ici d'ailleurs le vraisemblable plaide pour le vrai. Qui aurait songé à calomnier Alfred de Musset ? Il est peut-être, de tous les hommes célèbres de notre époque, celui qui a eu le moins d'ennemis. £n ^'abandonnant, il nous piquait tous au jeu, et nous donnait envie de le suppléer auprès de lui-même. — « Il faut bien le soutenir, puisqu'il ne sait pas se défendre ! » me disait Jules Janin après Theureuse soirée du Caprice. Théophile Gautier écrivit, à propos de ce petit acte, un feuilleton où l'enthousiasme allait presque jusqu'au ridicule. Il y demandait que l'argent qu'on dépense eu fondations charitables pour soigner les goitreux, les podagres et les paralytiques, fût employé à métamorphoser les poètes en millionnaires. Je fis consciencieusement ma partie dans la Revue des Detix-Mondes. En somme, cette première représentation du Caprice (Qn novembre 1847,) survenue à l'heure fatale où ce

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[wëie de trente-six ans n'avait plus rien dans le cerveau, ftat le signal d'une véritable explosion où se coaCondirent jeunes et vieux, classiques et romantii\\ic&, sexe faible et sexefori. On eûl dit que la société mondaine et lettrée voulait payer à H. de Husset des inlérÈls accumulés, ou qu'elle s'apercevait tout à coup que rbomme dont elle venait d'applaudir quelques scènes légères méritait de traiter d'égal à égal avec les plus illustres de son temps. Malheureusement, il était trop tard. Le Benjamin ëlait toujours blond, mais la Muse grisonnait.

N'allez pas croire pourtant qu'Alfred de Musset fût inaccessible au péché mignon des poètes, — et même des prosateurs, — qu'il fût absolument indifTérent aux intérêts de sa vanité ou de son orgueil littéraire. Ici je rouvre mes Mémoires, et j'y cueille au hasard deux détails caractéristiques.

Le 6 décembre 1839, mon ami Paul Huet, paysagiste rumantique, me conduisit chez Achille Devéria, rue Noire-Dame-des-Champs. La Pléiade, me dit-il, s'y trouverait au complet, et un tout jeune homme, à peine sorti du collège Henri IV, devait y lire des vers. Quelle aubaine pour un écolier passionnément épris de littérature ! Il y avait là Victor Hugo, dans tout le limpide éclat de sa jeunesse ; Alfred de Vigny, les deux Deschamps, Sainte- Beuve, Charles Nodier, le doyen du groupe ; Chenavard, Alexandre Dumas entre Henri IJI et Christine, Poterlet,

BIOGRAPHIE D'ALFRED DE MUSSET 375 Louis Boulanger, Eugène Delacroix, Tony et Alfred Johannot, Antonin Moyne, Barye et bien d'autres. Le lecteur annoncé était Alfred de Musset.

Je voudrais essayer de le peindre tel qu'il était alors, ou plutôt de rendre l'impression bizarre, double, complexe, mi-partie d'attrait et de malaise, que je gardai de cette rencontre. Il avait dix-neuf ans; sa figure et sa taille étaient vraiment de lignée raphaèlesque, et offraient l'idéal du poète adolescent. Cette taille fine et souple était pincée et serrée outre mesure dans une redingote brune à collet trop haut, comme on les portait à cette époque. Ce qui déparait ce gracieux ensemble, oserai-je le dire ? c'était un manque d'équilibre, un défaut d'instinct aristocratique et d'éducation, qui en troublait l'harmonie. Il visait à l'élégance, et même au dandysme byronien. Mais cette élégance factice résidait dans la physionomie plutôt que dans les manières ; ce dandysme n'était sûr ni de son programme, ni de son tailleur, et sentait le quartier Latin. — « Il est charmant, mais pas très-bien élevé / » disait tout bas Emile Deschamps, dont la politesse exquise était digne d'un grand seigneur de l'ancienne cour. A chaque instant, on se heurtait à une dissonance '^ on éprouvait ce genre de sensation que cause à un mélomane une fausse note. La sympathie, qui ne pouvait pas encore être de l'admiration, était déconcertée et comme effrayée par un singulier mélange de fatuité juvénile, de raideur quasi-britannique, de réserve hautaine, de sans-

façon, de brasquerie, de morgue, de familiarité, en deçà ûiiaadelà du ton. Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'Alfred di' Musset, vingt ans plus tard, en pleine possession de iiiute sacélébrité, adopté avec enthousiasme par la soriéto la plus élégante qui raffolait de ses Proverbes, ne put jamais se débarrasser de ces alliages : jamais il ne sut mettre d'accord le poète et l'homme, ni trouver complûtement son aplomb. Il fut tour à tour ou tout enseml.iie poète à la mode, gentilhomme d'intention, bohème de souvenir ou de récidive, page ou mousquetaire en goi;aaae, viveur en quête d'émotions violentes ou d'oubli, académicien doublé de don Juan, de Hardoche on de Itolla, romantique converti par mademoiselle Rachel, jamais homme simplement et naturellement de tact et de bonne compagnie. Chose étrange! Sainte-Beuve, plus piuvre, parti de plus bas; Sainte-Beuve, dont la laideur l'iait dans ce témps-là proverbiale et qui ne cessa d'être l;ûd qu'en devenant vieux, se fondit bien mieux au déntin de sa carrière avec la société polie qui lui accordait lie. tardifs sourires. Et puis, quand il le voulait, en petit comité surtout, quel causeur délicieux ! Causeur I Alfred de Musset ne le (ut pas trois fois dans sa vie.

Ce soir-là, il lut des fragments de sesConfes(fEsi)a£rn« et if'noite, qui allaient paraître le mois suivant. Le succès fut vif, l'étounement plus vit encore, et, dans le premier moment, stupéfaits de ces audaces cavalières, de ces galantes équipées, nous crûmes tous que ce nouveau venu.

sérieusement ou par bravade, se proposait d*être aux romantiques de la première heure ce que Danton fut à Barnave, ce qu'un intransigeant serait aujourd'hui à un opportuniste. Ce fut le sentiment de Victor Hugo, dont le sourcil olympien trahissait Tinquiétude. Nous sortîmes. La nuit était froide, mais belle. Je marchais côte à côte avec Paul Huet, qui donnait le bras au pauvre Poterlet, • affreusement boiteux. Victor Hugo, Sainte-Beuve et Alfred de Musset nous précédaient de quelques pas. Remarquez que M. Hugo, de huit ans plus âgé que Musset, avait déjà écrit les Odes et Ballades ^ Cromvell, le Dernier Jour d'un condamné, qu'il venait de publier ses merveilleuses Orientales, qu'il avait Marion Delorme en portefeuille, et qu'il allait faire répéter Hernani, Il pouvait bien, sans trop de présomption, s'attribuer, sur ce jeune blondin de dix-neuf ans, un droit de conseil ou de remontrance. Nous Tentendîmes adresser à l'auteur des Contes 4^ Espagne quelques observations bienveillantes. Alors, dans le silence de cette nuit de décembre, le long de ces doctes murailles, voisines des tilleuls du Luxembourg, retentit... mais comment rester historien fidèle au moment où je viens de réclamer les prérogatives de la bonne compagnie ? Jetons un voile, remplaçons le gros mot par l'honnête : « Allez vous promener ! » — Avouons que, pendant une seconde, l'enfant du siècle en fut le charretier, -^ et passons !

Maintenant, voulez-vous franchir un espace de vingt

années ? Nous voici en mars 1849, au lendemain de la représentation de Lùuison. Les premières scènes, soutenues par quelques jolis vers, avaient réussi. Mais la pièce s'était achevée au milieu d'un silence de glace, trop justifié par l'absence complète d'intérêt dramatique et de veine comique et par la fadeur emphatique du dénouement. Comment faire ? C'était pire qu'une chute ; c'était un succès dé tristesse, de regret et d'estime rétrospective. D'autre part, la Revue des Deux-Mondes pouvait-elle abandonner, dans cette disgrâce imprévue, son poète, l'homme qui avait tant fait, sinon* pour sa fortune, au moins pour sa gloire ? Nous étions là, dans le bureau de là Revue, fort embarrassés, atténuant une critique, adoucissant une épithète, retouchant une phrase, essayant de fondre un pain de sucre dans une tasse de verjus. Tout à coup, la porte vitrée, donnant sur le jardin, s'ouvre, et nous voyons entrer Alfred de Musset en personne, trèscorrect, très-calme, très-digne, marchant d'un pas trèsferme. Il commença par me remercier avec une courtoisie excessive (jamais la note juste ! ) de « tout ce que j'avais fait pour lui. » — Puis, s'adressant au patron : « Voici, lui dit-il, de petits vers, que j'ai écrits cette nuit, exprès pour vous, et que je vous apporte. » — Et il tira de sa poche un manuscrit. C'était la jolie pièce, < Sur Trois marches de marbre rose^ » — de l'excellent Musset de la décadence. Ensuite, se tournant de nouveau vers moi : « Vous allez être bien sévère ? » ajouta-t-il avec un

BIOGRAPHIE D'ALFRED DE MUSSET 379 pâle sourire. Je bredouillai. — « Mais non ! mais non ! » répliqua pour moi M. Buloz ; « seulement... » — Musset ne le laissa pas continuer : — « Voyez-vous ? reprit-il ; Louison est bien peu de chose ; je n'y attachais aucune importance. Mon rêve — et j'espère le réaliser, — est de couronner ma carrière poétique par une tragédie en cinq actes pour mademoiselle Rachel ; ce jour-là, je viendrai sérieusement vous demander votre appui; quant à mon Marbre rose, il est à vous; vous en ferez ce que vous voudrez.» — Puis, après un échange de poignées de mains, il sortit.

Nous comprîmes. Il savait très-bien que nous allions, sans perdre un instant, faire imprimer ses vers ; gu'ils seraient publiés dans le numéro du lendemain, que cette friandise avait de quoi désarmer le critique le plus inflexible, et que, décemment, nous ne pourrions pas maltraiter Louison au verso de la page qui contiendrait les Trois marches de marbre rose. Son calcul était juste. Nous diminuâmes des trois quarts la dose de verjus et nous grossîmes de moitié le pyramidal pain de sucre.

Je ne saurais assez redire à quel point les tendresses et même les partialités fraternelles de M. "Paul (Je Musset méritent d'être entourées de ménagements et de respects. Sa Biographie, pleine de traits aimables et d'anecdotes intéressantes, demeure parfaitement intacte. J'écris en marge de ses pages sans en déchirer une seule; ce n'est pas une rature, c'est une surcharge. Puisque vous préférez décidément mes souvenirs à mes critiques.

en voici deux autres qui ne prouvent, Dieu merci ! rien de grave (je les aurais depuis longtemps effacés), mais qui démontrent les inconsistances, les hiatut, les solutions de continuité entre le superfla et le nécessaire, entre le génie et l'éducation, entre les œuvres et les manières, la tendance du poëte à redevenir l'élincelant ^imin du début, la dirflculté qu'il éprouvait à faire peau neuve, à s'élever ou à se maintenir au diapason du véritable homme du monde.

Pour fêter le brillant succès du Caprice, H. Biiloz, qui était alors commissaire du roi près le Théâtre-Français, donna un fort beau dîner où je remplaçai, au dernier moment, mademoiselle Rachel. Helpomène s'était mise dans l'impossibilité de lacer son corset el de prononcer sans rire ces quatre versde Cléopàtre :

Et si jamais le ciel favorisait ma couche De quelque rejeton de cette illustre souche.

Cette heureuse nnion de mon aang et da Bien Unirait à jamais eod destin et le mien |

Ne riez pas, c'est du Corneille.

Le diner fut charmant. Ligier, en représentation à Reims et à Chàlons, avait envoyé de l'excellent vin de Champagne. Les convives n'étaient pas tout à fait les premiers ventis ; Meyerbeer, Eugène Delacroix, Jules Janin, le baron Baude, Théophile Gautier, le comte Aie-

xis de Saint-Priest et Alfred de Musset, le héros de cette petite fête.

Je l'observai pendant tout le dîner ; il s'observa encore davantage ; c'est à peine s'il but un verre de vin de Bourgogne et s'il trempa ses lèvres dans la mousse de son vin de Champagne. A présent, pour l'intelligence de ce qui va suivre, il faut savoir : 1® que le comte Alexis de Saint- Priest, très-spirituel, auteur d*une remarquable Histoire de la conquête de Naples par Charles d'Anjou, visait à l'Académie et prétendait y arriver avant l'éminent poète :

— voyez le néant des ambitions humaines ! il y réussit et il mourut Tannée suivante ! — 2« que Meyerbeer, ainsi que je l'ai dit ailleurs, était plus poli, plus mesuré, plus prudent, plus exquis, plus sobre dans son attitude, sa physionomie, sa tenue et son langage, qu'un diplomate de haut bord. Au moment où on se leva pour aller prendre le café, M. de Saint-Priest me dit : Regardez ! — surprise 1 ô scandale ! Alfred de Musset avait pris Meyerbeer par les épaules et lui tapait sur le ventre I ! — Le comte ajouta ce propos qui circula le lendemain : < Ce n'était pas du vin bu; c'était du vin cuvé! »

Quelques jours après, je trouvai M. Buloz consterné;

— « Oh ! quel homme terrible ! quel homme impossible ! me dit-il; figurez-vous... Madame Duchâtel (femme du ministre de l'intérieur ) m'avait demandé de lui présenter Alfred de Musset, dont le Caprice fait tourner toutes les

ii>ies; nous arrivons: elle accueille le potite avec une t;j';LC« charmante. Apres les premiers compliments, elle 11' <|uestionne sur ses inlerprèles : — ■ Vous devei être liicn content de madame Allan ? — Oui, madame la comlesse I Hais croiriez-vous que, si je ne l'en avais pas empi'r^hée, elle voulait mettre un collier de perles sur ses grosses vilaines épaules ? u Tableau I — Si madame AIhu avait de l'embonpoint, madame Ducbâtel était ('norme. Comparées à ses exubérantes épaules, celles de 1.1 comédienne auraient pu servir à un cours d'osCéologie. C'est de madame Duchâtel que l'on disait dans un IimI costumé où elle s'était déguisée en bergère : ■ Voilà une bergère qui a mangé tout son troupeau I >

Oïl le voit, ce ne sont que des nuances. Hais ces nuances suffisent à distinguer de l'homme de bonne compagnie, celui qui, très-supérieur par d'autres côtés, néglige DU dédaigne de s'assimiler le ton et les allures de la société d'élite et y llgare à l'état de plante exotique ou de curiosité inquiétante. Quant aux habitudes bachiques s.'ins lesquelles il serait difficile d'expliquer le rapide déclin de ce brillant génie, le mieux, je le répète, serait de lion plus parler; mais, une fois qu'on en parle, il Tant avouer que tous les témoignages, depuis M. Villemain jusqu'aux garçons du café de la Réi^ence, s'accorderaient pour protester contre ;un essai de démenti. Un jour, H. Villemain, secrétaire perpétuel de l' Académie rrangaise, avait fait chercher partout Alfred de Musset,

alors chancelier de l'Académie. Musset arrive au palais Mazarin. — « Mais enfin, cher poète, que devenez-vous? — Depuis deux jours, je vis dans l'eau. — Allons, tant mieux ! allons tant mieux I » répliqua Villemain avec cette malice simiesque dont il avait le secret.

Une fois sur la pente savonnée de mes souvenirs, je glisse comme la République ainïable glisse à Tintransigeance. Au fait, pourquoi m'arrêterais-je? Quand je risque, par extraordinaire, Véreintement d'un livre, le livre me répond par une dix-septième édition. Lorsque j'essaie de la polémique électorale, le suffrage universel s'empresse de nommer l'adversaire de mon candidat. Avec mes souvenirs, je n'ai rien de pareil à craindre. Nous causons comme d'anciens amis, et nous vivons en bonne intelligence, comme il convient à de vieilles gens qui n'auraient plus la force de se disputer.

13 mai 1877.

Nos seigneurs et maîtres les radicaux, libres-penseurs et athées, avaient pourtant une bien belle — hélas! une bien douloureuse occasion de renoncer à leur culte pour cette vieille idole. Voltaire, on le sait, a flagorné toutes les puissances, adulé tous les vices, minaudé avec tous les scandales, courtisé toutes les hontes, versifié toutes les bassesses, offert ce mélange de familiarité et de servilisme, d'insolence et de souplesse, d'audace et d'hypocrisie, que les hommes de cœur et d'honneur devraient particulièrement mépriser et haïr; car l'obséquiosité n'est permise qu'à l'esprit de respect, et l'impertinence

1. Le centenaire de Voltaire (30 mai 1878), par M. le baron Gaston de Flotte.

VOLTAIRE 38o

ne peut se faire tolérer qu'à force de franchise. Mais enfin l'Histoire, en pareil cas, fait un triage, et le Dieu de Jeanne d'Arc avait permis que le nom de Voltaire courtisan, de Voltaire flatteur, de Voltaire applaudissant aux désastres de la France et aux succès de l'ennemi, fût étroitement lié au nom de Frédéric II, roi de Prusse. Il semblait qu'on le retrouvait à Sedan après l'avoir quitté àRosbach. S'il est vrai — et qui en doute? — que Frédéric, en gagnant des batailles, en organisant des armées, en élevant la Prusse au premier rang des puissances militaires, nous a, non-seulement humiliés dans le passé, mais condamnés aux humiliations préseîites, son ami, son adulateur, son commensal, son complimenteur en titre, ne pouvait être amnistié que, si, à notre première défaite, il avait loyalement rompu avec notre vainqueur. Eh bien ! il fait exj^ctement le contraire ; on dirait qu'il devient plus passionnément Prussien, à mesure que les Prussiens font plus de mal à la France.

En face de cet odieux contraste, les dates se rapprochent et s'embrouillent. On ne sait plus si les palinodies, les flatteries et les félicitations voltairiennes ont cent vingt ans ou sept ans, si elles s'adressent à Frédéric ou à Bismarck. Forbach rime si richement à Rosbach qu'on finit par les confondre. Ce crime de lèse-patrie se renouvelle, se ravive, s'aggrave et s'envenime de tout ce que la patrie vient encore de souffrir. Chacun de ces sinistres

ci-'.'

cris de joie prolonge ses échos dans nos départeiQents envahis et dans Paris assiégé ; chacune de ces fleurs de rhétorique refleurit sur les ruines de Châteaudun, de Mézières ou de Bazeilles. Chacun de ces sarcasmes devient une arme à deux tranchants, dont Tun frappe les sujets de Louis XY, Tautre les soldats de Mac-Mahon. Encore une fois, pouvait-il y avoir un meilleur prétexte, un plus impérieux motif pour avouer que, en déclarant la guerre à la France, Voltaire avait perdu tout le mérite de sa guerre au bon Dieu ?

Et cependant, voilà l'homme auquel on élève des statues I Voilà l'homme dont on se prépare à fêter le centenaire !

Un poëte, un écrivain de talent, d'esprit, de savoir et de cœur, M. le baron Gaston de Flotte, vient de venger la conscience publique, le sentiment national, la vérité, la pudeur et le bon sens, à l'aide d'un écrit qui nous donne le vif plaisir de retrouver toute notre pensée, exprimée avec éloquence et appuyée sur d'irrésistibles documents.

Pour mesurer toute la portée de cette œuvre excellente, essayons, si vous le voulez bien, de grouper tous les éléments dont se compose le programme d'un révolutionnaire complet, d'un républicain réussi. Nous prouverons ensuite, avec M. G. de Flotte pour guide, qu'il n'est pas un seul article de ce programme qui ne rencontre chez Voltaire une contradiction, un per-

siflage, une invective, une raillerie ou un démenti. Le républicain de race met généralement dans ses opinions, ses jugements et ses haines Taustérité dont il dispense ses mœurs. La corruption des cours, le bon plaisir des Rois, Toppression des petits par les grands, servent de texte à sa faconde. La favorite surtout est sa bête noire, alors môme qu'elle n'est ni noire ni bête. Il compte sur ses doigts ce que coûte au pauvre peuple ce personnage interlope, sans avoir l'air de remarquer que, lui aussi, a la sienne, et que sa favorite en bonnet rouge coûte, à elle seule, mille fois plus cher que toutes les jolies femmes, illégitimement aimées par François le' et Henri IV, par Louis XIV et Louis XV. Mais son horreur pour la courtisane honorée d'un caprice royal n'est rien, absolument rien, comparée à celle que lui inspire le type du courtisan, de l'homme en habit brodé, à l'échiné flexible, à genoux devant les grandeurs officielles, de l'intrigant de haut parage qui exploite à son profit les passions, les faiblesses, les vanités, les folies de son souverain. En outre, le républicain français croirait manquer à tous ses devoirs, si, de temps en temps, il ne se répétait à lui-même : « Vive la Pologne !» — et s'il ne faisait de ce vœu, d'ailleurs si respectable, un ingénieux moyen d'élever des barricades, de massacrer des sergents de ville et d'insulter le czar, dût-il, par ses insultes, rendre plus problématique une neutralité nécessaire. Enfin, le patriotisme est ou doit être tellement énergi-

qu(! dans les âmes républicaines, que, pendant longues années, pendant la lune de miel dont Robespierre, Saint- Just, Harat, Fouquier-Tinville, Hébert, Carrier, Lebas, Li?bon, Chaumelle étaient les étoiles ou les abeilles, le patriote. le franc palriole, servait strictement de synonyme au pur républicain.

Maintenant, ouvrons, avec M, Gaslon de Flotte, le c.isier de Voltaire, et cherchons ensemble par quelles sctTËtes ou publiques harmonies avec ces sentiments et ces idées il a mérité ces apothéoses. Cherchons par quels i'Ults de service il est devenu le patron en marbre ou en lininze d'une République qui a pour sauvegarde la vertu, p'jurfarmule la démocratie, poursouveralnlepeuple, pour principe l'égalité, pour origine la victoire des Prussiens, |iii;ir objectif le droit de les haïr en attendant la revancIk', pour appui le respect de la loi, associé à toutes les libertés de la conscience et de l'esprit, de l'écriture et de lu presse. Les citations seront plus éloquentes que les raisonnements.

Loin de nous l'envie de réhabiliter les abus de l'anciou régime, malgré l'attrait dont nous ne pouvons nous ilêFendre en comparant ses élégances aux grossièretés modernes l Nous éprouvons d'autant moins d'embarras à les nétrir que, d'une pan, s'ils étaient moins scandaleux, la justice divine serait moins évidente, et que, de l'autre, ils représentent exactement le contraire de ce qui' serait aujourd'hui la monarchie. Oui, le règne des

maîtresses est aussi funeste^ aussi révoltant, aussi onéreux pour un peuple, aussi dangereux pour un pays, aussi humiliant pour la dignité humaine que le règne des dictateurs et des tribuns. Mais là encore THistoire fait un triage : elle accorde parfois le bénéfice des circonstances atténuantes à celles de ces belles pécheresses qui ont conservé dans leur faute une auréole romanesque, qui se sont rachetées par une passion vraie ou un long repentir, ou qui ont passé trop vite pour que leurs ongles roses aient fait à la majesté royale et aux finances de rËtat de bien sanglantes blessures. Or, dans cet immense martyrologe des vertus d'intérieur et des amours légitimes qui va de 1715 à 1774, des débuts de Voltaire à son extrême vieillesse, trois femmes, ce nous semble, ont spécialement accaparé les privilèges de la réprobation et du mépris. Madame de Prie contribua plus que toute autre à déshonorer la transition de la Régence à la Royauté; madame de Pompadour personnifia le favoritisme en cotillon dans ses plus dissolvantes influences sur la cour, sur le roi, sur l'esprit public, sur la politique, sur l'armée, sur la diplomatie, sur l'hygiène matérielle et morale de la France. Madame du Barry fît de la couronne royale le joujou d'une fille de joie et marqua le dernier degré de l'abjection et de l'opprobre. Voltaire encensa madame de Prie :

De Prie, objet aimable et rare assurément,

Que vous passez d'un vol rapide

rv'-v

kX'-

Du grave à Tenjoué, du frivole au solide I

Que vous unissez plaisamment L*esprit d*un philosophe et celui d*un enfant !

Etc., etc.

Quant à madame de Pompadour, dix pages ne saffiraient pas à reproduire les intarissables hommages que lui prodigua Voltaire. Citons seulement ces quatre vers :

Sincère et tendre Pompadour, Car je veux vous donner d'avance Ce nom qui rime avec Amour, Et qui sera bientôt le plus beau ifoii DBFRAifCBl!!

Enfin, madame du Barry a sa part dans cette distribution d'encens courtisanesque et philosophique. On connaît le quatrain inspiré à Voltaire par cette fille que Louis XV n'éleva pas 'jusqu'à lui, mais qui abaissa Louis XV jusqu'à elle ; il s'agit de son portrait :

Vous ne pouvez empêcher cet hommage.

Faible tribut de quiconque a des yeux !

C'est aux mortels d'adorer votre image :

. L'original était fait pour les Dieux !...

C'est que Voltaire, dont lecente/iaire va être célébré par la démocratie radicale, a été, de la façon la plus absolue, un corrupteur d'aristocratie. Ce n'est pas en endoctrinant les masses — qu'il dédaignait, qu'il ignorait, et qui ne le lisaient pas, — c'est en dépravant l'élite, qu'il a servi de précurseur aux hautes et basses œuvres

fi£L*i^ I'.

de 89 et. de 93. Nul n*a eu moins que lui souci des souffrances du pauvre, de l'éducation du peuple, le sentiment de cette égalité éyangélique,dont nous avons fait Tégalité révolutionnaire. Placé dans une zone intermédiaire entre la bourgeoisie d'où il sort et la noblesse où il entre, il ne songe pas un instant à démolir ces privilèges dont il profile, cette propriété qui le fait riche, ces hiérarchies sociales où son prodigieux esprit Ta hissé du second échelon au premier. Seulement, il plaît à sa nature malicieuse et méchante de payer sa bienvenue parmi ses nouveaux pairs en leur enseignant à pratiquer tout ce qui doit les détruire, à ne rien croire de ce qui pourrait les sauver. Il a beau jeu d'ailleurs; les années qui l'ont précédé l'ont préparé. Dans ses relations ironiquement respectueuses avec les princes et les grands, il ressemble à ces précepteurs, qui, pour mieux dominer leurs élèves, leur prêchent le culte du plaisir et l'oubli du devoir, à ces valets de comédie, qui, plus spirituels que leurs maîtres, assurent leur crédit en se faisant les confidents, les conseillers, les messagers, les complaisants, les pervertisseurs de Damis ou de Valère. Cela est si vrai que, lorsque éclata la Révolution, Voltaire avait plus de disciples parmi ceux qui allaient périr que parmi ceux qui allaient triompher. Les uns étaient des voltairiens sans le savoir, les autres des voltairiens sans le prévoir. Ceux-ci ne se doutaient pas que, avant d'arriver à la i

prison de Saint-Lazare ou à l'échafaud de Samson, ils ,j

avnii'nt passé sous les charmilles de Ferney. Ceax-là ignoraîenl, ponr la plupart, qu'ils devaient leur victoire à un liomme.qui s'en serait moqué ou qui en aurait gémi s'il y avait assisté.

Mais, dira-t-on, qu'importent les moyens, si les résultats sont les mêmes? Est-il avéré, oui ou non, que la Itéviiliition doive reconnaître Voltaire au premier rang ili' ses ancêtres? Qa'il ait concouru, mieus que tout autre, à rendre la résistance plus molle et l'attaque plus meurtrière? Que, en démoralisant les assiégés, il ait livri^ la ville aux assiégeants? Oui, n'est-ce pas? Dès lors, talons rouges ou sabots, manchettes ou bras nus, grâce mondaine ou rudesse populaire, propagande dans les salons on prédication dans la rue, c'est tout un. Vive Voltaire! — Oui, mais, à escompte, le Régent, Dubois, le dur de Richelieu, le duc d'Aiguillon, le maréchal de Soubise, Maurepas, Uaupeou, les généraux, les ministres, les {grandi seigneurs et les maîtresses, auraient droit. aussi à dL's statues. Tous ont sapé une assise, tous ont détaché une pierre de cet édifice qu'il vous a été facile de détruire, qu'il vous est impossible de remplacer. Quel scandale pourtant, quelle stupeur, qudles railleries et quelles l'oli^es si on voyait tout à coup H. Jules Simon et M- Gambetla, M. Bonnet-Duverdier et M. Floquet, aveuglés par la reconnaissance ou entraînés par la logique, commander à H. Chapu ou à H. Falguiëre la statue ou le buste d'un de ces ouvriers inconscients de démoli-

tion et de ruine, avec cette inscription monumentale:

« A ceux et à celles dont les vices ont préparé le règne de nos vertus, la République reconnaissante ! »

Du moins madame de Prie, madame de Pompadour, madame du Barry et leurs dignes ou indignes rivales, étaient Françaises.;Étant données les mœurs du temps, la légèreté des esprits, les licences poétiques, l'habitude de fermer les yeux sur les désordres de la Royauté et d'associer les petits vers aux grandes folies de cette époque, on pourrait, dans une certaine mesure, pardonner à Voltaire d'avoir ajouté sa chanson au concert, son compliment aux hommages, et cherché pour ses hardiesses des patronnes dans l'Almanach royal plutôt que dans la Vie des Saints, Mais les puissances étrangères! mais Catherine I mais Frédéric I mais cette abdication perpétuelle de la qualité de Français, cette singulière persistance à se naturaliser Russe ou Prussien, à renier ses compatriotes et son pays pour donner à ses flatteries plus de saveur et se montrer plus plein de son sujet ? Ici encore nos citations n'ont que l'embarras du choix, et il nous sufflra d'indiquer ou de rappeler quelques-uns des documents si ingénieusement recueillis par M. Gaston de Flotte :

« Il y a une femme qui se fait une bien grande reputation ; c'est la Sémiramis du Nord, qui fait marcher cinquante mille hommes on Pologne pour établir la tolé-

rance et la liberté de conscience... Je me vante à vous d'être un peu dans ses bonnes grâces ; je suis son chevalier envers et contre tous. Je sais bien qu'on lui reproche quelque bagatelle au sujet de son mari (bagatelle !) ; mais ce sont des affaires de famille dont je ne me mêle pas... »

Et plus loin :

— « Battez les Turcs, madame, battez les Turcs ! On dit bien qu'il y a des Français dans l'armée turque ; mais, est-ce que je suis Français, moi ?

» Tigres, loups, singes, sauvages, barbares, Welches, ajoute excellemment M. de Flotte, telles sont les épitbètes dont il nous honore, et dans ses livres les plus sérieux. Dans ses Facéties, il se gêne moins encore ; le Discours aux Welches (1764), et les deux suppléments, par Antoine Vadé, frère de Guillaume, sont le nec plus ultra de l'insulte à sa patrie. »

Et la Pologne ! Notre chère et noble Pologne, que nous serons toujours fiers d'appeler notre sœur, pourvu que nous ne finissions pas par trop lui ressembler ! Oh ! ici l'apostasie se complique de cynisme, de bassesse et de cruauté. Il semble que Vojtaire ait voulu multiplier toutes les manières de se dénationaliser, qu'il ait applaudi au partage de la Pologne pour être plus sûr de se réjouir des humiliations de la France. Il exagère à plaisir l'odieux de ce rôle de flagorneur à Tétranger, d'entrepreneur d'exportation courtisanesque, n'ayant pas même

Texcuse d'être sujet pour se faire pardonner d'être courtisan :

«... Vous voudrez donc bien trouver bel et beau Que ces puissants voisins partagent le gâteau.»

— ♦ C'est assurément le vrai gâteau des rois, et la fève a été coupée en trois parts. »

— « C'est donc dans le Nord que tous les arts fleurissent aujourd'hui ; c'est là qu'on fait les plus belles porcelaines et qu'on partage les provinces d'un trait de plume. »

— « On prétend, sire, que c'est vous qui avez imaginé le partage de la Pologne; et je le crois, parce qu'il y a là du génie, et que le traité s'est fait à Postdam. »

« — J'ai le cœur navré de voir qu'il y a de nos compatriotes parmi ces fous de confédérés. Nos Welches n'ont jamais été trop sages ; mais du moins ils passaient pour galants, et je ne sais rien de plus grossier que de porter les armes contre vous. Il est bien honteux et bien fou qu'une trentaine de blancs-becs de mon pays aient l'impertinence d'aller vous faire la guerre. Daignez observer, madame, que je ne suis point Welche; je suis Suisse, et, si j'étais plus jeune, je me ferais Russe, etc., etc. »

N'est-ce pas le cas de nous écrier, avec M. Gaston de Flotte : « Au roi de Prusse, il dit ; « Je veux mourir Prussien! » — Prussien, Russe, Suisse, Anglais, tout excepté Français 1 — C'est bien cela ! »

■àm NOUVEAUX SAMEDIS

Encore une citation qui, miseen regard de nos récents ilf^sastres, produit l'effet d'un ordre du jour de Hollke ou lie Hanteufel :

< Quel Français pourrait applaudir aux désastres de Sirasbourg.de Hetz, de Sedan ? Eh bien ! au xvui* siècle» il s'est trouvé un grand écrivain, un Philosophe, né à Paris, — nous n'osons dire un Français! — pour chanter en prose et en vers notre défaite de Rosbach I Pour railler, insulter cyniquement nos soldats vaincus...

V Donc, le 3 novembre 1757, un batterie prussienne, |i!,uée par le roi (de Prusse) sur les hauteurs d'une collinB, écrasait l'armée française, commandée par Soubise. — Malgré les prodiges de valeur du marquis de Grillon et d'autres officiers, la déroute fut complète et frappa la France de stupeur, mais fil jeter à Voltaire des cris de JDteet d'admiration.

■ Le 16 janvier l'TOS, Frédéric écrit en réponse à plus^iours lettres de son adorateur :

I — Je vous remercie de la part que vous prenez aux lioureuK hasards qui m'ont secondé à la lin d'une campagne où tout semblait perdu. >

Quant aux extases prussiennes de Voltaire, elles peuvent se résumer dans ces deux lignes :

■ —Sire, toutes les fois que j'écris à Votre Majesté sur des affaires un peu sérieuses, je tremble comme nos régiments à Rosbach. ■

R«stons-enlà! Le cœur se soulève de colère et de dégoût. Restons-en là, et récapitulons.

Un des mots d'ordre de la République, c'est la franchise brutale, opposée à Télégant mensonge de la politesse des cours. Or, il n'y a pas d'homme qui ait plus menti que Voltaire ; je ne parle pas ici de ses mensonges antichrétiens, qui sont sans doute un titre de plus aux yeux de ses statuairesy mais des perpétuelles supercheries de sa vie littéraire, de son habileté à faire circuler la coupe de poison en cachant la main qui le verse, de ses dénégations furieuses au moment où ses doigts sont encore noirs de l'encre de ses impiétés, de ses obscénités et de ses blasphèmes.

Une des prétentions de la République, c'est la morale indépendante. Nul, plus que Voltaire, n*a pratiqué l'immoralité dépendante.

Une des consignes de la République, c'est de déclarer ouvertement la guerre au bon Dieu. Voltaire a donné

l'exemple de toutes les hypocrisies. Non content de salir de ses railleries le sanctuaire et l'église, il les a profanés encore phisen s'y agenouillant. Il s'est offert à lui-môme, à Ferney, la parodie de cette religion qu'il se vantait de haïr. Ces sacrements dont il se moquait, il les a reçus; il a renouvelé le baiser de Judas, et ses lèvres impures n'ont pas frémi quand il y a senti le contact de ce Dieu qu'il traitait d'infâme.

Une des devises de la République, c'est l'amour du

peuple, avec toutes les rengaines d'iastruclion gratuite, de nivellement des coudillons et des Tortuoes, d'accession dL>s déshérités à l'héritage, des ignorants à la science, des gouvernés au gouveniement.

Nul, pins que Voltaire, n'a méprisé, houni, baroué le peuple ; nul n'a moins pris en pitié son ignorance et ses misères; nul n'a mis plus de dédaigneux acharnenwnt ii It' rejeter dans son néant et dans sa nuit; nul n'a resserré d'une main plus implacable le collier de fer que portaient à leur cou les prédestinés de l'obéissance, de la soutTrance et du dénflment.

Une des raisons d'être de la République, c'est de donner à l'individu le plus de liberté possible, d'étendre indéBnitneot le droit de discussion, d'attaque, d'insulte même, de dire à celui que l'on outrage : • Défendez-vous avec Us mêmes armes; mais ne comptez pas sur le pouvoir |nmr vous défendre. »

Or, si vous voulez voas édlDer sur ce point, lisez, dans \n Revue des Deux-Mondes du 1'' mars, l'arliole de M. Soury (qui n'est pas suspect), sur Fréron. Vous y apprendrez d'abord que ce Fréron, représenté par ta ca~ lomn'ie voltairienne comme un type de violence grossière et urduriëre, traînant la critique dans le ruisseau des halles el mêlant toutes les variétés de l'injure à la moindre gorgée de son fiel, savait être, dans l'occasion, pins modéré, plus poli, plus fin, plus attii]ue, et, — trancbons k mut, — plus spirituel que son illustre ennemi; vous

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y verrez ensuite comment Voltaire acceptait, même les critiques courtoises et les ironies délicates; avec quels cris de paon il en appelait à toutes les puissances, à toutes les tyrannies de la terre pour le protéger, pour le venger, pour châtier, foudroyer, incarcérer et, au besoin, supprimer ses adversaires^ et ses détracteurs. Ce bienfaiteur de Thumanité, cet initiateur des libertés modernes, ce précurseur attitré des démolisseurs de Bastilles, répéta souvent in petto le vœu impérial de Caligula. Il aurait voulu que Fréron, Guénée, Nonotte, Desfontaines, de Brosses, Pompignan, Patouillet, n'eussent qu'une tête, pour avoir le plaisir de la couper. Tibère, Néron, Domitien, Commode, s'ils s'étaient chargés de cette besogne expéditive, lui eussent paru mille fois préférables au héros de sa glaciale Henriade.

Nous devons tous remercier M. Gaston de Flotte d'avoir si éloquemment remis sous çios yeux les pièces de ce procès qui devrait être jugé depuis de longues années. Et pourtant, on ne saurait se le dissimuler, chacune de ces preuves si décisives, de ces dates si accablantes, de ces citations si écrasantes, milite, en définitive, contre nous. Voltaire a été le contraire d'un patriote ; tant mieux î il n'en doit être que plus cher à la Révolution, qui a tué le patriotisme. Voltaire s'est réjoui des désastres de la France, du triomphe des Prussiens: tant mieux ! il n'en a que plus de droits aux sympathies enthousiastes de ceux qui attendaient avec une fiévreuse

espérance la quatrième détaJte, et qui ont fait de la jonriiée de Sedan la date la plus glorieuse et la plus heuri.'use de leur vie politique. Eann, pour dresser, en 1877, ili;s autels et des statues à Voltaire, il faut avoir perdu l'vsprit : tant mieux I cett« fois, ce n'est pas moi qui le ilis; ce n'est pas notre excellent ami Gaston de Flotte ; i:'est un rédacteur du Siècle:

t AujourShtii, le chiUitnent de Voltaire est d'être le Dieu g de* imbéciles. •

xMES SOUVENIRS (1806-1833)

17 juin 1877.

Laissons là pour aujourd'hui Daniel Stern avec ses paradoxes de libre-penseuse. C'est la patricienne quand même, c'est madame la comtesse d'Agoult que nous allons chercher et retrouver dans ces SouvenirSy où les contradictions singulières de ses idées, de ses origines, de son éducation, de ses ruptures et de sa vie s'expliquent sans nous persuader, mais sans trop nous surprendre.

Il y a près d'un demi-siècle, lorsque éclata sur le noble faubourg cette foudroyante nouvelle : « Elle est parlie! elle n'est plus des nôtres I » l'étonnement fut si vif

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