‹ Nouveaux samedis (volume 2)Chapitre 44 sur 44 · Par Daniel Stern (Madame d'Agoult · texte numérisé non relu

Par Daniel Stern (Madame d'Agoult

Hfi NOUVEAUX SAMEDIS

'ju'il lil négliger les nuances. On ne vit, un ne voulut voir, dans cet épisode ultra-romanesque, que ce qui frappait tous les regards et tous les esprits; une des plus pures étoiles de notre ciel aristocratique disparaissant I jLit k coup pour filer dans un ciel plus ardent et plus (irageax. La fabrique de Sainl-Thomas-d'Aqnin fut aussi consternée que les salons de la rue de Lille. £ti bien ! lisez les premiers chapitres de ces Souvenirs ; que lencontrerei-vous ? Bien des détails caractéristiques qui lieraient, dès le berceau, prédestiner aux aventures, à la lechercbe de l'inconnu et peut-être de l'impossible, cette intelligence supérieure, originale, bardie, aussi germauique que française. Jamais jeune tille bien douée ne na~ i|ait et ne grandit dans un milieu moins catholique. Or, ^i TOUS m'accordez que l'âme d'an enfant — d'un entant précoce surtout, — ressemble à l'écorce d'un jenne arbre, si tendre que le moindre couteau* peut y inscrire un chilTre entrelacé, si vivace que le chiffre ï'jDcrusle et se creuse dans l'écorce à mesure que l'arbro \ ieillil, vous me permettrez d'ajouter que les premières impressions de l'auteur de ces Souvenirs devaient fatalement créer ou préparer en elle une sorte d'antagonisme que l'on pourrait résumer ainsi: quand on la croyait dans son naturel de grande dame fidèle aux traditions monarchiques et religieuses de son entourage, elle s'imposait à elle-même une physionomie artiQcielle et provimiie; lorsqu'elle eut l'air de faire un coup de tète et de

MES SOUVENIRS (i806-i833) 403

céder au vertige d'une imagination exaltée, elle rentrait dans son naturel.

Voyez plutôt! — « A l'époque où ma mère, nous dit Daniel Stem, née dans la confession d'Augsbourg, épousa mon père né catholique, ni Tun ni l'autre ne songèrent, amoureux qu'ils étaient, à cette différence de cultes. Mon père, élevé par sa mère dans les habitudes d'esprit du xvin® siècle, ma mère qui ne se préoccupait GUÈRE DE DOGMES, laissèrent, en se mariant, aux usages à régler quelle serait la religion des enfants à naître. Gela allait alors de soi; dans toutes leç unions mixtes, les garçons suivaient le culte du père, les filles celui de la mère. Mes parents ne trouvaient là rien à reprendre; je fus baptisé à Francfort, selon le rite protestant... Mais, lorsqu'on fut rentré en France ( sous la Restauration), ma grand'mère paternelle, soucieuse des avantages de fa famille, fit observer à son fils qu'il ne serait pas utile pour moi d'être instruite selon Luther dans un pays où tout le monde l'était selon Bossuet, et que d'aller au prêche quand nos princes allaient à la messe, n'était pas chose bien avisée... etc., etc.. »

Il faudrait citer en entier ces deux pages; elles donnent la clef de cette existence en parties doubles — femina duplex — où les croyances, les habitudes, les dehors, les bienséances, les pudeurs de la femme d'élite se trouvèrent sans cesse en face de leurs contraires, où les secrètes révoltes de l'imagination, de l'esprit et du cœur

iU NOUVEAUX SAMEDIS

ne devaient rencontrer, au momeni de la crise, ni correctiffiii contre-poids. Quelle était doue cette mère prolestante, mariée par amour à ce père quasi-voltairien? Une Française de haute naissance? Non; une bourf;,'oise allemande des bords du Mein, veave de lacob IlLissmam, fille de JohanD-Philipp Bettimann et de Caiherine Schaaf. ( Ne dirait-on pas le premier chapitre d'un roman deHH. Erckmann-Ctiatrian ? ) — i Or, ajoute Daniel Stern, le protestantisme des Betlimaan remontait à la réforme des Pays-Bas... Aux temps des persécutions ri'ligieuses, ils avaient quitté- la Hollande et s'étaient ['(Tugiés sur le territoire de Nassau.

Ainsi, rien n'y manque; héréditaires rancanes de ré-^ fugiés, atmosphère essentiellement luthérienne, envenimée, chez l'aïeule Catherine Schaaf, par une haine ex- [lansive contre le catholicisme, indifTérence ou scepliisisme d'émigré personnillé dans l'irrésistible comte de l'Iavigny, père de notre héroïne; disposition contractée dès l'adolescence à juger, au point de vue protestant, nos cérémonies et nos pratiques religieuses, à traiter de puérilités les détails de notre calte, acharnement à recueillir tout ce qui, dans les épisodes de couvent et dans les souvenirs de petite lîlle, pouvait s'accorder avec ces préventions hostiles, germanisme aspiré à pleins poumons par cette jeune et blanche poitrine, tout dut concourir au mâme but et aboutir au même dénouement. Le pli fut |iris, et il est plus facile dedissimuler ces plis-là que de

les défaire. Il n'y a pas jusqu'aux rapides apparitions de Goethe et de madame de Staël dans ces chapitres préliminaires, qui, rapprochées du pseudonyme de Daniel Stern, de sa vie et de ses œuvres, ne donnent l'idée d'une initiation préventive à ses hérésies en écriture et en conduite. Faust la mettait sur la voie du panthéisme : Delphine lui prêchait le préjugé vaincu. Ni l'un ni l'autre, assurément, ne lui enseignait le catéchisme.

Il nous est donc permis de passer outre et de laisser k l'écart toutes ces mauvaises petites histoires de Sacré- Cœur et de peiisionnaires où s'accuse une fois de plus la passion anticatholique de Danief Stern. Dieu merci ! il y a mieux que cela dans ces Souvenirs^ et c'est ce mieux que nous allons chercher sur les traces de la vraie com tesse d'Agoult. Il nous suffira de sauter à mains jointes sur quelques chapitres d'un intérêt assez médiocre où l'auteur a puérilement décrit des choses puériles, et d'arriver droit à l'heureuse époque dont elle a pu dire sans la moindre exagération de coquetterie ou de vanité : « Nous fûmes, Delphine Gay et moi, avec la belle duchesse de Gramont, les trois blondes à la mode dans le faubourg Saint-Germain. »

Puisque le nom de la grande Delphine se rencontre sous ma plume, permettez-moi de vous raconter une petite anecdote qui rentre dans notre sujet; car elle nous montre sous son double aspect la déclassée volontaire,

toujours prête à reprendre son rang dans la bonne compagnie.

Vers 1840, au moment où les deux illustres blondes étaient encore, sinon dans toute la fleur, au moins dans tout l'éclat de leur beauté, madame Emile de Girardin invita un de ses amis, le comte de R..., à venir prendre une tasse de thé chez elle, en tout petit comité. Elle ajoutait : < Seulement, pour que vous ne m'accusiez pas de vous avoir tendu un piège, je dois vous avertir que vous trouverez chez moi madame d'Agoult. ik)nc, si le souvenir de vos anciennes relations, — quand elle était de votre monde, — devait être un embarras pour elle ou pour vous, regardez mon invitation comme non avenue. »

Le comte n'avait aucune raison pour redouter cette rencontre avec la noble transfuge; même, afin de se mettre tout à fait au diapason, il eut soin de lire le feuilleton que Daniel Stern publiait, depuis quelques jours, dans la Presse, Il y avait dans ce récit deux héroïnes, amies intimes de couvent ou de pension. A leur entrée dans le monde, l'une, mariée selon son cœur, était restée un modèle de sagesse et de vertu; l'autre s'était jetée dans les sentiers de traverse, et, après bon nombre d'éclatantes aventures, avait fini par se fixer en Italie, où elle tenait le milieu entre la patricienne déchue et la courtisane titrée.

Voyageant en Italie, et passant par Florence, la femme

vertueuse ne peut résister à Tenvie de revoir son ancienne amie. Elle va lui faire une ^visite matinale. Phryné, encore au lit et baignée dans des flots de dentelle, tend à Pénélope son beau bras à demi nu. A ce bras est suspendu un bracelet chargé d'une foule de ces jolis brimborions dont le cœur, suivant qu'il a plus ou moins de mémoire fait des hochets, ou des reliques. — « Ce sont les souvenirs de mes voyages en pays de Tendre, » dit Phryné en essayant de rougir et en réussissant à sourire.

Encore plein de sa lecture, le comte arrive chez madame de Glrardin. Soirée charmante. Cinq ou six causeurs triés, comme on dit, sur le volet. Jamais madame d'Agoult n'avait été plus comtesse, plus grande dame, plus exquise. L'illusion était si complète, que les plus sévères portraits de famille auraient cessé de faire la grimace en la regardant. Ce fut elle que la maîtresse du logis pria de servir le thé. Le comte de R... attendait ce moment pour la complimenter sur son roman. Il s'approche, elle lui présente la tasse, et qu'aperçoit-t-il à son bras ? Justement le bracelet symbolique, si bien décrit dans le feuilleton du matin; le bracelet orné des produits les plus variés de la zone torride. Il rengaina son compliment et il sortit méditant sur les contrastes qui peuvent se rencontrer dans une même vie et sur une môme figure.

Et cependant, malgré tout^ bien que la place fût ou-

iO» NOUVEAUX SAMEDIS

verte de toutes parts à l'ennemi, quoique cette àme inquiète n'eût aucune arme défensive contre les dangereuses tentations d'un faux idéal, il s'en fallut de bien peu que mademoiselle de Flavigny, avant de devenir comtesse d'Agoult, ne se dérobât à tous ces périls par un mariage de pure et noble inclination, et ne s'assuràf ce que George Sand a appelé — par ouï-dire — la ïéi^urité des affections immortelles. 11 n'y a pas, dans ses S-mveTiiri, de pages plus sincères, plus persuasives et plus touchantes que celles qu'elle a consacrées au coœle Auguste de Lagarde. Rien aussi de plus honorable et de muins vulgaire que celle virginale tendresse d'une belle JBune fille de dix-huit ans pour un homme que recommandaient les distinctions les plus méritëes, les plus hautes qualités de l'intelligence et du cœur, mais qui aurait pu être son père, et à qui son âge, sa santé, ses blessures semblaient interdire les privilèges du héros de roman. Mademoiselle deFlavigny offrait là une première preuve de ces goûts sérieux qui pouvaient la sauver, qui rëgarèrent, et que M. Ghapu, le lauréat du Salon de cette année, a devinés ou traduits en plaçant sa statue de la Pensée, destinée au monument de Daniel Stern, sous le patronage de Goethe, de Spinoza et de Marc-Aurèle.

Malheureusement, le comte de Lagarde ne voulut pas ou n'osa pas se croire aimé. Les hommes d'un esprit supérieur, lorsqu'ils ne sont plus jeunes ou qu'ils sont atreiots de quelque disgrâce physique, ont toutes les timi-

dites de Tadolescence, avec l'expérience de plus pour y ajouter ses avertissements, ses tristesses et ses ombres. Ils sont forcés de se méfler à la fois du sentiment qu'ils éprouvent et de celui qu'ils inspirent. Craignant sans cesse de se trahir, ils perdent à se taire le temps qu'un homme présomptueux et médiocre gagnerait à se déclarer. S'ils ne peuvent tout à fait se méprendre sur l'affection qui s'offre à eux, mais qui ne doit pas, en conscience, faire tout le chemin, ils s'obstinent à conserver un doute; ce doute ressemble presque à une illusion ou à une espérance; ils en vivent comme les avares vivent d'un trésor dont ils se disent chaque jour qu'ils se ruineraient en le dépensant. Mal acclimatés au bonheur et à l'amour, ils se demandent constamment si c'est bien vrai, si c'est bien possible, si la préférence dont ils sont l'objet n'est pas une erreur d'imagination ou un malentendu de pitié, si la jeune enchanteresse, dont les sourires et les regards leur parlent un irrésistible langage, n'est pas dupe d'elle-même, si elle ne se repentira pas plus tard d'avoir cru être éprise quand elle n'était que généreuse, s'il leur est permis d'accepter son sacrifice, s'il ne viendra pas un moment où elle sera encore jeune tandis qu'ils seront des vieillards. Au milieu de ces perplexités, les mois s'écoulent, l'occasion perd son dernier cheveu; les deux âmes sœurs se séparent pour ne plus se rejoindre; elles ont entrevu, sans le posséder, ce qui eût été pour l'une le rayon, pour l'autre le salut.

4i0 NOUVEAUX SAMEDIS

c -^ Ce n'était pas écrit I > comme disent les musulmans. < — M. de Lagarde n'osait s'expliquer, tant il redoutait un refus qui lui eût commandé de s'éloigner. Il me voyait si jeune, je lui paraissais si belle, et il me savait si recherchée, qu'il faisait sur lui-même, sur son âge, sur le déclin des ans, des retours cruels. Il hésitait ; il s'enhardissait en venant vers nous; y était-il? Il perdait aussitôt courage. » — N'est-ce pas cela? Tout ce court récit est un chef-d'œuvre de grâce pénétrante et attristée; c'est l'élégie du regret, murmurée doucement par une voix qu'ont brisée les épreuves et les orages de la vie; c'est une fleur d'avril, dont une bouffée tardive apporte le vague parfum à un front pâli et fatigué de la route; c'est la mystérieuse clarté de l'aube, revue en idée à travers les frissons nocturnes et les obscurités du soir. « — Restez! » ce mot charmant queRossini, quatre ans plus tard, devait faire voltiger comme un sylphe amoureux sur les lèvres d'Arnold et de Mathilde, mademoiselle de Flavigny ne le prononçait pas, mais le sous-entendait à chacune de ses rencontres avec le comte de Lagarde. 11 n'osa pas comprendre; il n'eut pas le courage de serrer dans sa main vaillante la petite main qui se donnait à lui. Il partit, et voilà comment la plus simple et la plus chaste des bagues nuptiales se changea, quinze ans après, en un bracelet fort compliqué.

Mais nous n'avons à suivre Daniel Stem que jusqu'en 1833. Là s'arrêtent ses Souvenirs^ et nous devons nous en

MES SOUVENIRS (1806-1833) 41i

féliciter. Ils nous la montrent tenant son rang k la cour de Louis XVIII et surtout de Charles X. Il nous est impossible, tout en faisant nos réserves, de ne pas admirer cette impartialité patricienne, plus éloquente que les panégyriques, toujours un peu routiniers, des courtisans de la puissance ou même des pèlerins de Texil. Pour apprécier ces curieux chapitres à leur juste valeur, n'oublions pas que madame d'Agoult, dès cette époque, n'avait de la femme de cour que la physionomie. On pouvait déjà la comparer à un prêtre célébrant des mystères auxquels il ne croit plus. Elle se préparait à la révolte par l'observation froide et légèrement ironique. Elle n'avait plus, peut-être croyait-elle n'avoir jamais eu ces grâces d'État, ces éblouissements monarchiques qui cachaient alors aux yeux des fidèles ce que les regains d*ancien régime, les reliefs de cérémonial et d'étiquette offraient d'agaçant à un libre esprit et de profondément antipathique à la société moderne. Ce que d'autres adorent, elle le juge; tant mieux I Ses jugements n'en sont que plus véridiques et ses portraits plus ressemblants. On a cité la belle page sur madame la duchesse d'Angoulôme: «... Dans les adversités d'un destin toujours contraire, sous la perpétuelle menace d'un avenir toujours sombre, dans la prison, dans la proscription. Madame Royale s'était cuirassée d'airain. Sa volonté, toujours debout, refoulait incessamment, comme une faiblesse indigne de la fille des rois, la sensibilité de son

àme profonde. Simple et droite, courageuse et généreuse, comme il a été donné de l'être à peu de femmes; intrépide dans les résolutions les plus hardies ; ne cherchant, ne voulant, ne connaissant ici-bas que le devoir; fidèle en amitié, capable des plus grands sacrifices, charitable sans mesure et sans fin ; malgré tant de vertus, Marie- Thérèse ne fut point aimée des Français comme elle eût mérité de l'être. La France, qu'elle chérissait avec une tendresse douloureuse, ne lui pardonna jamais d'être triste. »

Ce dernier trait est d'une justesse et d'une finesse exquises. Entre la France et la fille de Louis XVI, il y avait de l'irréparable, qu'aggravèrent malheureusement les Gent-Jours et certains symptômes d'impénitence révolutionnaire, tels que l'élection de l'abbé Grégoire. Le sentiment de nos torts peut rendre les réconciliations aussi impossibles que le souvenir de nos griefs, «t il est souvent plus difficile de pardonner à ceux que Ton offense qu'à ceux qui nous ont offensés. L'orgueil, ce souverain arbitre des volontés humaines, est intéressé à l'un de ses deux pardons et humilié par l'autre. En outre, on eût dit parfois que l'image lointaine des années d'héroïsme et de martyre importunait cette âme sans cesse en garde contre ses propres vertus. En haine de l'emphase ou par excès d'humilité chrétienne, elle remplaçait la majestueuse tristesse des ruines, des prisons et des tombeaux, par des brusqueries, des boutades, des coujss de boutoir. Elle se

croyait si sûre de ne pas être aimée qu'elle oubliait d'être aimable, et je me souviens d'avoir entendu, dans mon enfance, des femmes assurément fort royalistes s'étonner ou se plaindre des petites aspérités de détail qu'elles sentaient se hérisser sur ce fond de sublime. L'homme est d'ailleurs une créature si misérable, que tout ce qui dépasse la moyenne de ses admirations lui semblé une insulte à sa légèreté et à sa faiblesse. Au delà de son idéal, il s'arrête, se récuse, se replie sur lui-même, et mesure -k sa taille cette grandeur morale qui l'effraye. Peu s'en faut alors qu'il ne préfère les vices où il se reconnaît aux vertus qui le dépaysent.

Quelle vérité, quelle couvenance, quel parfum de bonne .compagnie dans toute cette partie du livre de madame d'Agoult ! Quand elle arrive au duc et à la duchesse de Berry, à ce jeune ménage si français, si simple, si digne d'être heureux et populaire, son crayon a des délicatesses et des familiarités charmantes. Personne, que je sache, n'a mieux parlé du prince Jules de Polignac et n'a mieux peint l'alliance de ses qualités brillantes avec cet illuminisme, ce fatalisme chrétien qui le rendit dangereux et funeste sans le rendre moins séduisant. — t Son grand cœur et son intelligence étroite s'étaient ensemble illuminés d'une foi visionnaire. Il ne doutait pas de l'intervention directe de Dieu dans les affaires humaines. Le surnaturel nel'étonnaitpas : rien ne lui paraissait plus simple qu'un miracle en faveur de la bonne catise.

râ

ri

414 iNOUVEAUX SAMEDIS

Il en vint insensiblement, bien qu'il fût exempt de toute infatualion, à sentir en lui une vocation divine. Lui aussi, il entendit ses voiXy il eut ses conversations intérieures avec la Vierge et ses saints. Il se crut appelé à sauver son roi et son peuple, et se tint prêt au martyre. Je n'ai vu le prince de Polignac que pendant deux heures à peine : mais il m'a laissé un souvenir plein de respect. Dès l'abord, on sentait en lui quelque chose de simple, de vrai, de bon ; quelque chose aussi de fixe, d'inébranlable et d'impénétrable. »

Pour les autres survivants de cette époque, à peine plus jeunes que madame d'Agoult et entrés dans le monde quelques années après elle, ce livre a un charme indéfinissable, mélancolique, presque maladif, auqu'el des circonstances particulières m'ont rendu plus accessible. Peu de lectures, en effet, s'accordent mieux avec ces vagues impressions de la convalescence, entremêlées de lumière et d'ombre, de bien-être et de malaise, où se confondent le passé et le présent, la réalité et le rêve, la pensée et la chimère, où l'on perd le sentiment de ce qui n'est plus et de ce qui existe encore, où des figures autrefois aimées se glissent sous les rideaux, se dessinent sui* es cloisons de l'alcôve et disparaissent en murmurant «au revoir! » en guise d'adieu. Pendant qu'une voix amie me lisait ces pages pleines de noms qui me rappellent mille souvenirs de grandeur, d'élégance, de beauté, de

fête, de poésie, d'art, de célébrité, de succès, d'ivresse mondaine et de mélodies, j'étais en proie à des hallucina-' lions bizarres. Je croyais voir et entendre madame Mali" bran penchée sur sa harpe, mademoiselle Sontag pleurant sur le cadavre du Commandeur, madame Pasta sous la noble armure de Tancrède. Puis c'étaient les reines de la mode, les radieuses idoles de ces salons aristocratiques que la duchesse de Berry animait de sa grâce et de son sourire ; puis leurs brillants adorateurs parcourant au galop les Champs-Elysées avec des allures de fantômes. Puis les ministres, les hommes d'État, pliant sous le poids d'une responsabilité terrible qu'aggravaient les préventions du pays et les appréhensions royales. Un instant après, en fermant les yeux, il me semblait ouïr le bruit sourd de la sape souterraine qui préparait la chute du trône, et le fracas des barricades étouffant les derniers chants de fête de cette société et de cette cour qui allaient s'évanouir pour jamais. Chacun de ces beaux noms s'inscrivait tour à tour dans une épitaphe, et chacune de ces épitaphes se cachait peu à peu sous la ronce et le lierre. La dame blanche, tin peu maigre, dont parle Chateaubriand, se mêlait à ces groupes, conduisait ces quadrilles, tournoyait avec ces valseurs, montait en croupe ces chevaux, effleurait ces splendides épaules, jouait avec ces portefeuilles ministériels, et poussait devant elle, comme un chien de berger son troupeau, la génération dont j'avais entrevu ui^momenl les magnifi-

4t6 NOUVEAUX SAMEDIS

cences el les gloires. N'est-ce pas que cette note funèbre, dans celte symphonie écrite par une élève du docteur Faust, convenait admirablement à un malade ? N'est-c-e pas que Téternel contraste de ces palais avec ces décombres, de ces joies avec ce deuil, de ces visages avec ces ombres, de ces sourires avec ces larmes, de ces .mélodies avec ce silence, de ces puissances avec ce néant, de cette vie avec cette mort, paraissait fait exprès pour que l'on fût étonné de vivre* ou consolé de mourir ?

Page 1