Par la Ticomte Eugine Meldiior de VogOé
Vogué, est aussi honorable qu'explicable. On pourrait la transporter sur un autre terrain, le plus glorieux de tous : car il s'appelle le champ de bataille. On pourrait confondre Reischoffen avec Patay, et Patay avec Sedan. A chacun de ces noms funèbres un Vogué répondrait : présent ! — c'est-à-dire: morti — ce qui est la plus magnifique manière d'être présent un soir de défaite. Celui-là môme qui vient de nous raconter son voyage dans les Pays du passée n'était pas resté inactif dans cette fraternelle émulation de dévoûment et d'héroïsme. Connaissez-vous rien de plus touchant que cet épisode? Son frère Henri sort de Saint-Cyr pour aller se battre. Melchior-Eugène l'accompagne en qualité de volontaire. Ils avaient, à eux deux, trente-neuf ansl A Sedan, Henri tombe mortellement blessé; Melchior-Eugène est fait prisonnier. Vous savez quelles furent les souffrances de nos soldats pendant ces premières semaines de captivité; il les subit toutes avec un courage d'autant plus admirable que c'est une nature poétique plus encore que guerrière. Interné à Magdebourg, il y passa un de ces hivers qui mûrissent les intelligences et fécondent les imaginations mieux que les étés les plus radieux et les plus riches automnes. Il nous arrive aujourd'hui de Terre-Sainte avec un ouvrage que la Uevue des Deux Mondes a accueilli à bras ouverts et dont vous devinerez le mérite si j'avoue que, décidé à ne plus parler des livres nouveaux que pour en signaler les défauts, je
suis, à propos de celui-ci, forcé, bien malgré moi, do me
coDtredire.
Tous ces déuib m'ont semblé bons à rappeler daiuc nn moment où nos maîtres trichent à la fois la politique et l'histoire, et où, si nous n'y prenons gard.', on ne tardera pas à nous prouver que ce sont les radicaux qui se firent tuer au service de la France, tandis quy les Tolonlatres royalistes et les zouaves de Charetle faisaïuui bombance, s'enrichissaient dans les fournitures on eun^ piraient avec les Prussiens. Melchior-EugÈne de Voyùé peut diré^ comme la plupart des jeunes genlilshunirm.'^ ft-ançais, aux héros du 4 septembre : • Voilà notre iMJti': montrez-nous donc la vôtre ! »
, Il y a des sujets inépuisables, et nous n'avons [ym à
nousplaindre, s'il est impossible d'en trouver le font). i:.ji'. reparaissant à des intervalles inégaux, avant ou ii|iii\les grandes crises, ils peuvent servir à indiquer l'étal dfs esprits, l'bygiène intellectuelle et morale des généralioiis qui se succèdent et qui se montrent tour à lourséririisr>; ou frivoles, mélancoliques ou railleuses, passionm'Ts mi indifférentes, sentimentales ou positives, suivant qur h'.influences extérieures leurenseignent la gravité ou la pu:.
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l'ironie ou la tristesse, l'enlhousiasme ou le scepticisme. Prônons pour exemple cet irrésistihie aimant des âmes, tottrmentées de nostalgie, l'Orient, et, en Orient, la Syrie et la Palestine, ou, en d'autres termes, la Terre-Sainte. Puis, choisissons trois dates mémorables'; les préludes de la grande Révolution; le mouvement de renaissance chrétienne qui précéda et suivit le Concordai; et les lendemains de nos derniers désastres, envenimés par une République radicale et athée.
La première de ces dates se personnifie dans un nom; Volney. Volney, qui devait être sénateur en 1801 et comte «n 1808, — • il faut bien que je m'y accoutume, • disaitil, —ne fut, en 1787, que délégué; délégué de l'esprit philosophique auprès de l'imiaense reliquaire de la tradition évangélique et biblique; délégué du tombeau de Voltaire près le tombeau de Jésus-Christ. II n'a pas les insolentes légèretés et les fines moqueries de son maître. Il ne cherchepas âexpliquer par lepassage des pèlerins les coquilles diluviennes, éparses sur les plus hautes montagnes; non, il opposé à l'éloquence muette des cités et des paysages, lies monuments et des ruines, un mélange d'érudition et il'emphase, assaisonné d'un grain de tristesse qui ressemble à un pressentiment. Il naturalise le surnalurel; il mal^ialise l'idéal; Il analyse la merveilleuse synlbëse i|ui s'appuie sur le témoignage du genre humain. Son procédé esl pourtant tout autre que celui d'Ernest Renan et de la nouvelle école de critique historique. Renan, par
une série d'inductions et de conjectures plus invraisemblables que le miracle, s'efforce do faire entrer les origines du christianisme dans l'ensemble des légendes et des fables inclinées sur le berceau des religions. Il ne nie pas le Dieu fait homme, il l'humanise; il le reprôsonti' comme la plus parfaite des émanations divines; il écrit le roman plutôt encore que la négation de l'Évangile. \\>lney,précurseurde Daunou, ades allures etdesattiiiuto.s d'avant-garde. Il décrit avec une froide exactiiiulp, comme si rien n'existait au delà on an-dessus de ce qu'il voit. II passe à côté de Bethléem et de Nazareth, du s.'l in t Sépulcre et du Calvaire, sans avoir l'airdesedouterqiie, depuis dix-huit siècles, ces noms sacrés ont fait iiallre le cŒur de l'humanité; que, de Ces mornes solitudes, df ces villes désolées, de ■ ces pays en deuil, est parlio la bonne nouvelk qui a régénéré le monde. On dirait que, pour frayer la route à une Révolution infectée àc. \-\iiganisme, il écarte ou supprime tout ce qui peut luiriippeler la loi de miséricorde et de douceur, de charité l't de pardon.
L'Itinéraire de Paris à Jérvsalem, de M. de Chaicaubriand, c'est le fî^ie du Cftmitaïiisme en voyage. Les imaginations, corrigées par d'inexprimables douleurs, ojit repris possession du. seul refuge où la consolation soit au niveau de l'infortune. Jérusalem et le Calvaire, Bethléem et le mont des Oliviers, la flagellatioa et l'agonie divines, ont désormais un sens pour cette société frapi)é(.'
au cœur, à qui Texil, la prison, l'échafaud, le geôlier, le juge, le meurtrier, le bourreau, la spoliation, le dénûment, la faim, toutes les variétés de la souffrance et de la misère, ont restitué, comme son dernier bien, l'image du Dieu né dans une étable, grandi dans la pauvreté, mort sur une croix. A cette heure orépusculaire où^la foi renaissante n'est encore que le besoin de croire, elle rencontre un interprète incomparable qui a partagé tous ses sentiments avant de les traduire et qui s'accorde merveilleusement avec les aspirations confuses, les vagues clartés, les ombres fuyantes, les mystérieuses faiblesses de cette convalescence chrétienne. Chateaubriand n'est ni un docteur, ni un Père de l'Église, mais plutôt un grand artiste à qui la Religion a paru trop belle pour ne pas être vraie, et qui, après avoir célébré ses beautés et chanté ses martyrs, veut remonter à ses sources. L'Itinéraire, relu à soixante-cinq ans de distance, produit un effet bizarre. A côté de tirades admirables, de ces phrases indélébiles dont Chateaubriand a le secret et qui semblent réellement jaillir d'un roc inexploré du Carmel ouduSinaï: — c le seul tombeau qui n'aura rien à rendre à la fin des siècles; » — « le désert paraît encore muet de terreur, et l'on dirait qu'il n'a plus osé rompre le silence depuis qu'il a entendu la voix de l'Éternel; » — on y remarque des détails qui étonnent, qui refroidissent l'émotion de cette lecture, et qui s'expliquent tout à la fois par les idées de l'époque et par le caractère de l'écrivain. Il cite
énormément, et ses cilations, si on les rassemblait, réduiraient d'un bon tiers le texte original. Il ne serait pas tout à fait juste de prétendre qu'il a l'air de décoQTiir ce qu'il décrit ; mais il devine <x que la plupart de ses lecteurs ignorent ou ont oublié. La génération à laquelle il s'adresse a besoin qu'on lui rappelle la géographie de l'Histoire sainte, et lui-môme, peut-être n'est~il pas bien sûr de ne pas être venu pour apprendre ce qu'il est censé savoir. De là cette énorme quantité decitatious, empruntées au Tasse, au moine Robert, à Jérémie, k H. de Choiseul, à Diodore, à Fénelon, à Esménard, à Virgile, aux tragiques grecs, à Deshayes et à ses propres ouvrages. Un autre trait caractéristique, c'est cette constante préoccupation de soi-même, qui s'aggravera plus tard ets'aigrira dans tes Mémoires d'Outre-lombe. Le voyagenr-poéte ne s'oublie pas plus en face de Jérusalem et de Jéricho, du Jourdain et de la vallée de Josaphat, qu'il ne s'oubliera dans l'histoire et la politique de son temps, aux prises avec Napoléon Bonaparte, avec le despotisme de l'Empire, les souvenirs de madame de Staèl, de madame de Beaumont ou de madame Récamier, le retour des Bourbons, le tumulte des Cent-Jonrs, tes vicissitudes de la Restauration, la catastroptie de Juillet et le pèlerinage à Goritz. En somme, Yltiniravv est ce qu'il devait être à sa date, sous l'inspiration immédiate du Oinie du Christianisme et des Martyrs ; complément de la nouvelle éduca~ tioQ religieuse d'une société ramenée à Dieu ; document à
JW.
Tappui d'un grand poème, baigné des larmes d'Amélie et du sang de Cymodocée. Il ne serait plus possible aujourd'hui.
Ce qui me frappe dans le livre de Melchior-Eugène de Vogué, c'est d'abord l'extrême sincérité d'impressions; c'est ensuite sa parfaite harmonie avec ce que doit être un jeune homme de notre époque, gentilhomme d'antique race renouvelée par les récentes épreuves,- sans parti pris d'opinion ou de caste, sans rancune contre le présent, sans engagement avec le passé, associant une intelligence d'élite, une imagination de poëte, un talent d'artiste, à ces douloureuses expériences dont l'empreinte est ineffaçable et qui ont confondu tous les âges. Elles nous ont rajeunis, nous autres vieillards, en nous révélant tout un monde de sensations inconnues; et elles ont vieilli les jeunes gens en accumulant pour eux, dans l'espace d'une saison, de quoi suffire à une longue vie.
Mais, échappons à ces poignants souvenirs, et suivons notre voyageur à travers la Syrie et la Palestine jusqu'au pied du mont Athos, qui devait lui inspirer ses plus bel les pages.
Son récit risquait de rencontrer plus d'écueils que son navire. Que de noms illustres déjà inscrits sur cette liste où il allait écrire son nom ! que de comparaisons à braver ! que de préventions à vaincre ! quel étroit défilé entre le lieu-commun qui se répète et le paradoxe qui se hasarde! Comment répondre à l'attente de ceux-ci ou
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triompher des méfiances de ceux-là? comment se dérober aux griffes meurtrières du sphinx qui veille au seuil de l'Orient? comment établir une proportion quelconque entré les énigmes qu'il pose et les solutions que Ton cherche ? comment concilier ce passé merveilleux avec ce présent immobile ? comment retrouver son manteau de pourpre et d'or dans ses haillons et ses guenilles? L'Orient offre ce caractère spécial, que sa déchéance est une partie essentielle de sa grandeur; elle en fait le silencieux témoin de tout ce qu'il faut savoir et de tout ce qu'il faut croire pour rattacher le Nouveau Testament à l'Ancien, les Prophéties à l'Évangile, l'expiation à la faute, la tradition à la foi. Il paraîtrait moins majestueux, moins complet, — j'allais dire moins divin, — s'il était plus actif, plus vivantj plus progressif, mêlé de plus près au mouvement des intérêts modernes et des affaires humaines. Il conserve un dépôt, il garde un trésor, et l'immobilité sied bien aux dépositaires et aux trésoriers.
M. de Vogtié a surmonté ces difficultés et conjuré ces périls par le meilleur de tous les moyens; en ayant l'air de ne pas les apercevoir, en retraçant ses impressions avec un accent de vérité qui fait dire à chaque page : « Voilà la note juste I » — Je parlais tout à l'heure, en style de 1808, de son navire. Ce navire était un bateau à vapeur et s'appelait la Minerve, La déesse de la sagesse a porté bonheur à son jeune protégé. Il a passé sans avarie au
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milieu des vaisseaux de haut bord, frétés par les plus illustres poètes et les plus grands écrivains de notre siècle. Puisque nous sommes en Terre-Sainte, je dirai volontiers que, sur cette terre habituée aux prodiges, David a vaincu bien des Goliaths, justement fiers de leur taille et de leur force de géants.
M. de Vogué est un paysagiste qui pense •— et qui fait penser. Le sous-litre qu'il ajoute à son livre — Voyage aux pays du passé — nous en indique clairement le sens, et lui donne, à travers la variété des impressions, des aspects et des épisodes, une remarquable unité. — « Reconstituer avec le présent la physionomie réelle du passé, telle a été, nous dit-il dans sa préface, sa préoccupation dominante. » — « La grande surprise et le grand bien- » fait de chaque journée de voyage en Orient, c'est de » nous mettre eh contact avec les choses et les hommes » d'autrefois, qui se sont à peine modifiés. Il n'est que de ^ » parcourir cette terre pour la voir s'éclairer d'une lu- » mière inespérée, pour replacer dans son vrai jour » toute cette histoire, que la' distance, l'ignorance des » pays et des mœurs, ont si souvent faussée pour nous. Le » présent immobile nous fournit la clef du passé : les » lieux nous aident à saisir la légende, comme les plan- » ches donnent le sens du texte dans un ouvrage abs- » trait... »
On ne saurait mieux dire, et, pour achever de comprendre l'intime pensée de l'auteur, il suffit de songer à
nn contraste et de regarder autoar de nons. Supportez un étranger, nn Américain, nn Asiatiqne, ayant son éducation à (aire, venu en France pour étudier notre histoire ; non pas l'histoire morte qui se conserve dans les livres comme la plante dans l'herbier, mais celle (jui noas aide à revivre parmi les générations disparues, à recomposer tout un siècle, toute une période historii|iio, avec ses mœurs, ses lois, ses usages, ses physionomies, ses costumes, sa vie publique et privée, comme un nrcbéologne refait un monument avec nn pan de mur, comme un naturaliste reconstruit une race perdue arec un débris dejnàchoire ou de tibia. Voilà notre homme parcourant les principales villes de France. S'il ne s'enferme pas dans les bibliothèques, s'il n'interroge pas les archives, .s'il n'ordonne pas des fouilles, il n'apprendra rien. Crojeivous que la Bourse ou le Palais de justice de Har^pille, la me Impériale de Lyon, le théâtre de Bordeaux, le parc Monceaux, le boulevard Malesberbes on la cascade du Bois de Boulogne, lui donnent le moindre sensuignement sur la société française an moyen âge, sur les origines de notre unité nationale, sur les rapports du seigneur suzerain avec ses vassaux, sur les franciiiscs municipales, sur le berceau de la monarchie, sur l'antagonisme des Francs et des Gaulois? Et, si nons passons du monde extérieur, des objets matériels, aux sentiments, aux idées, aux habitudes, aux institutionsii'uii peuple, vous semble-t-il probable que la France de SI . Ka-
quel et de M. Ordinaire, da suffrage universel et des enterrements civils, la France révolutionnaire, radicale, ailiéw, ne vivant plus que d'expédients, d'aventures, de sctM]itsses et de ruptures, sans veille et sans lendemain, Liiulée dans Le temps et dans l'espace, acharnée à briser SUS derniers liens avec la France d'autrefois, refusant à SOS travailleurs toute autre association que celle de l'ftifimationafe et du cabaret, reniant ses traditions, blaspliémant ses croyances, insultant ses prâtres, bernant .si's l)Ourgeois, maudissant ses ricbes, enfiévrant ses pauvres, puisse faire un moment de ce voyageur studieux ou curieux le contemporain de Mérovée ou de Clovis, âfi Cliades Martel ou de Gharlemagne, de Philippe le Sel ou Je saint Louis? Non; il se figurera — et Dieu veuille que celle illusion ne devienne jamais une réalité! — qu'il a sousles yeux un peuple nouveau, succédant à l'ancien peuple, une nation conquérante, remplaçant une nation vaincue. Contraste encore une fois, frappant contraste l Il est facile de ressusciter le passé des pays qui semliliral morts ; les pays où surabondent les apparences de vie ne nous en livrent que la lettre morte.
L'auteur de Syrie et PalestiTte a été fidèle à ce programme. Quelques citations en diront plus que tous mes L'Iiigcs. Elles montreront non-seulement que M- de Vogiié était digne d'interroger cette terre sacrée, de comprendre ot d'interpréter ses réponses, mais qu'il a su faire pour la Syrie et la Palestine ce que les érudils ont tait
pour les Palimpsestes; grattant les surcharges et les ratures multipliées par la main des hommes et les maigres doigts du Temps, pour rétablir le texte primitif dans sn. grandeur et sa beauté; elles prouveront aussi que, sans effacer les traces fle ses illustres précurseurs, il a trouvé place pour son pied sur le chemin de Damas et les sentiers du Calvaire.
■ I — Il est un champ toujours ancien et toujours nouveau;- celui de l'àme humaine. Soumise à un petit nombre d'idées premières et de sentiments simples qui agissent uniformément.surelle, fatalement impressionnée de même par des objets et dansdes circonstances identiques, toutes ses larmes sont de la même eau, tous ses sourins du même rayon: et pourtant elle est le livre mystérieux où l'analyse s'exerce depuis l'aurore de la pensée sans en avoir trouvé le fond. Chaque fois qu'elle ressent une émotion vraiment humaine, par là même générale et commune à des milliersd' autres âmes, si elle en transmet l'écho sincère, la leçon sera toujours bonne et utile à quelqu'une de ses sœurs... •
t — Les eaux (du Jourdain) se frayent un passage à travers des amas de décombres antiques, dessuhstructions, des colonnes, des cippeset des stèles dédiés au dieu Pan, à ces forces mystérieuses de la nature qui se révélaient aux anciens, ici comme dans le Liban, par ces sources jaillissant d'une muraille de rocher. Le torrent chrétien culbute tout ce vieux monde païen, dispanùt profon-
dément sous un admirable fouillis de végétation où l'on entend à peine gronder ses eaux, s'attarde obscurément dans les marécages, où il s'augmente des sources perdues, s'égare un instant dans les lacs et eh ressort grand fleuve sous le ciel ; image sensible du culte baptisé dans ses flots... »
Et plus loin: — « Je ne sais rien de plus mélancolique que tous ces grands et touchants souvenirs oubliés par l'histoire sur ces rives solitaires... Le Jourdain a eu la fortune de servir de point de ralliement à ces douleurs patriotiques dont le peuple hébreu possède au plus haut degré le sens et Texpression, d'inspirer ces élégies nationales qui sont une des plus hautes branches de la poésie antique. C'est lui, le torrent de la vallée de Juda, qu'Israël exilé pleurait si amèrement au bord des beaux fleuves de Babylone, lui qu'il revoyait sans cesse dans les mirages d'Egypte et de Mésopotamie. En Orient, on pourrait dire l'eau natale, mieux que la terre natale. A l'homme du désert la terre est partout uniforme et souvent marâtre, l'eau est toujours bienfaisante. Les souvenirs lointains et attristés lui reviennent de préférence avec la mélancolie plus pénétrante qui s'attache à cet élément... Nul ne s'est assis au bord du torrent biblique en lisant les élégies de la captivité, sans voir bientôt succéder à ces images étrangères des images plus connues, sans voir courir dans quelque chère vallée une petite rivière aux méandres ombreux, dessinés par un
SYRIE, PALESTINE, MONT ATHOS ii3
dais de brames bleuâtres ; ces brumes lentement ;icbeminées qui montent de l'eau par les matins d'octobre, toilu complaisante où l'imagination a tant de fois incarné les rêves de seize ans... >
Ces dernières lignes me semblent d'une justesse de. ton et d'une délicatesse exquise. Je voudrais pouvoir citer aussi les belles pages sur Baibeck, sur Jérusalem; mais l'espacfi me manque, et je tiens tout spécialement à vous reconunander te chapitre final, te MoTit Athos (un Ytyyage au douzième siècle), que je surnommerais le couronnement de l'édifice, si c« mot oh nous rappelait de trop pénibles souvenirs et ne nous avait coûté trop cher. C'est assurément la partie la plus originale, la plus pittoresque, la plus curieuse de tout roi intéressant volume; quelque chose comme lepo3t-scn>tum où l'auteur a mis sa pensée tout entière. C'est lu'il renconlrait là la meilleure, la plus saisissante de sr.a pièces justiriealives. Ce n'est pas une montagne qu'il parcourt, c'est un sièete qu'il visite. Il pénètre dans ce sif;cle lointain, séparé de nous par des abîmes, comme un descend dans une crypte, éternellement protégée contre lesoutfle du vent et la lumière du soleil. lia pris avur talent et succès la part que lui laissaient, en Syrie, on Galilée, en Samarie, en Judée, ses nombreux devandeis. Le mont Atbos est bien à lui ; il l'a Tait sien par l'intensité du sentimenl et la vigueur du pinceau. Impossible di' mieux décrire, de sonder plus énergiquement, dans .'^cf^
mystérieuses profondeurs, cette montagne-couvent ( style Hugo), cette cellule colossale, cette gigantesque ruche monastique, où le génie contemplatif et la somnolente langueur des races orientales ont si bien immobilisé l'idée, la prière, Tétude, Theure et le rêve, que Ton se demande si. ces moines du dix-neuvième siècle ne sont pas ceux du douzième. M. de Vogtié écrit plusieurs fois le mot athonite; me trouvera-t-il incorrigible, si j'avoue que ce mot m'a fait songer à une immense, o^onie ?
Cette déplorable paillette me servira du moins à con-. dure. On m'assure qu'un juge excellent, qui tient de près à Melchior-Eugène de Vogtié, reproche à son livre une gamme trop uniformément sérieuse et triste. « L'écrivain,
le voyageur de vingt-huit ans y a été trop contemporain d'Obermann et de René. » Je me permettrai d'être d'un avis contraire. D'abord, il me paraîtrait difficile de parler de la Terre-Sainte avec la verve joyeuse d'Alexandre . Dumas; ensuite, ce qui vous semble en retard, ne seraitil pas, par hasard, en avance? En avance sur une nouvelle phase littéraire, faite de nos douleurs, agitée de nos angoisses, trempée de nos larmes? Je viens de nommer René. Le vrai René, dans l'éloquente, coupable et prophétique préface des Œuvres complètes (1826), signalait aux sympathies publiques et à rattention du gouvernement « cette jeunesse, sur laquelle des malheurs qu'elle n'a » pas connus, ont néanmoins répandu une ombre et quel- » que chose de grave. » Qu'est-ce donc* quand elle les a
SYRIE, PALESTIHB, HOHT ATHO.S «7
connus, ou plutôt quand elle en a connu et sabi do mille fois plus ef^ayants? Quand elle peut répéter le.
quorum pars magna fitiia poète? Quand ses blessures saignent encore? Quand une haie de crois de bois noir peut la conduire jusqu'à nos frontières amoindries? Quandelle assiste à la résurrection de tous les sinistres fantômes qui ayaienl laissé sur le Tronl de nos pères cl de nos grands-pères le nuage signalé par Chateaubriand? Si notre littérature sort victorieuse de la crise démocratique et réaliste qu'elle traverse, ce sera justement par les qualités qui se révèlent dans le livre de Helcbior-Eugènc de Vogilé; l'élévation, la gravité et la tristesse. Horrible temps où la tristesse redevîcnl le plus honorable de tous les titres littéraires et oîi la gaieté serait un crime!