Publiées et annotées par le comte de Reiset
II eut la bonté de me servir de cicérone dans ce château que réclament, à divers titres, la poésie, le drame et rhistoire. Arrivé à une petite porte qui semblait à demi condamnée et qui donnait sur les grands appartements, il se retourna vers moi avec une émotion étrange : « Savez-vous qui je voudrais voir ici ? me dit-il : Beaumarchais, Rossini ou Basile, pour nous redire Tair de la Calomnie.., > Puis il ajouta : « La pièce que je vais vous montrer ne s'ouvre que pour quelques privilégiés. Je suis du nombre, et franchement je crois l'avoir bien gagné 1 >
Nous entrâmes, et j'eus peine à retenir un cri de surprise. Nous nous trouvions dans un boudoir dont les cloisons, le plafond et le parquet disparaissaient sous d'immenses glaces. Ce luxe extravagant donnait trop à penser sur les goûts et les habitudes de la personne qui l'avait commandé, désiré, approuvé ou toléré; on ne pouvait se défendre d'une vague impression de malaise ; on se sentait troublé comme à l'aspect d*un tableau indécent ou à la lecture d'une page erotique. L'imagination évoquait involontairement des scènes de volupté païenne, des orgies de plastique, je ne sais quelles réminiscences d'Aspasie, de Phryné, — ou hélas I de madame Du Barry. Un parvenu, meublant un hôtel ou un palais pour une courtisane de haut bord, aurait regardé ce boudoir comme un trait de génie.
-- Rassurez-vous, me dit en souriant mon vieux cicérone, et écoutez-moi. Je suis né le 16 octobre 1793, le jour
môme où le tombereau dn crime conduisait- à Téchafaud la reine-martyre. Y a-t-il eu, dans cette coïncidence, une prédestination ? Je suis tenté de le croire; car, depuis que la Révolution de juillet m'a fait des loisirs, je me suis voué à une spécialité. Je ne pouvais plus être Tamoureux de la Reine ; j'ai voulu m'appliquer à dissiper les derniers nuages qui planaient encore sur cette sainte mémoire. Or ce boudoir m'embarrassait horriblement. On savait que Marie-Antoinette avait des aptitudes d'artiste ; on assurait que c'était elle qui avait dirigé les travaux de restauration du château de Fontainebleau, et que ce fameux boudoir était, pour ainsi dire, son ouvrage. La légende avait si bien prévalu, que l'on précisait la date, les devis, le chiffre de la dépense. C'était le texte d'ignobles épigrammes, d'abominables calomnies, et ces méchantes rumeurs s'étaient tellement accréditées, q'une grande dame, excellente royaliste, qui m'avaitdemandé,eni84...,de lui faire les honneurs du château, me dit en soupirant : « Allons ! le doute n'est pas possible I Lauzun ou Fersen a passé par là! »
Je ne me tenais pas pour battu ; mais les renseignements me manquaient. Un jour, je rencontrai, flânant dans les rues de Fontainebleau, Marcel B..., architecte alors fort à la mode, et dont mon, père avait encouragé les débuts ; de trois ans plus âgé que moi, il me témoignait une vive et fidèle sympathie.
Marcel prit mon bras, et, tout en causant, nous nous
LEÏTRBS INÉDITES DE MARIE-ANTOIHETTB 91 acheminàmos vers 1d château. Quand nous f Ames dans U Cour du Cheval-Blanc; il me dit en me momraut une fenêtre à 'l'extrémité de la façade :
— Ah t il y a là un boudoir qui me rappelle une des plus belles colères de l'empereur Napoléon t
Je tressaillis; un secret pressentimentm'avertitquej'allais avoir le mot de l'énigme.
— Un boudoir t répliquai-je ; tu le conniùs ?
— Comme si je l'avais fait, on, pour être plus exact, commesi je l'avais vn faire... En 1810, j'avaisvingtans, et je travaillais sous la direction de mon maître, le célèbre R... A cette époque, le shah de Perse envoya k l'Empereur une ma^ifique collection de cachemires; de quoi couvrir les épaules de tontes les dames de la cour mpéri^e, lesquelles, soit dit entre parenthèses, en auraient eu bien besoin. Napoléon eut une autre idée ; i! allait épouser Uarie-Louise, archiduchesse d'Autriche, cl il voulait l'éblouir par des prodiges de splendenretd'éli;gimce. Il était en train de faire restaurer et embeiUr In château de Fontainebleau sans se douter que, qnatri' ans plus tard... mais ne sortons pas de notre sujet. Il remit à l'architecte les cachemires du shah, en lui ordonnant d'en mm^ler un boudoir spécialement destiné à lajenne impératrice. Y eut-il un malentendu ? R..., qui avait beaucoup de talent, mais qui s'était gâté la main el le goût en décorant des chambres à coucher et des boudoirs néo-grecs pour les faciles beautés du Directoire, es-
péra-t-il plaire au maître en s'abandonnant à ses inspirations... directoriales? Il employa consciencieusement les châles à recouvir de vastes divans circulaires avec aecompagnementt de fauteuils et de chaises longues, et, quant aux parois, plafond et parquet, il crut faire un chef-d'œuvre en les remplaçant par des glaces gigantesques...
— Tu les as vu poser ?...
— Oui, et j'ai vu aussi, huit jours après, la figure de Napoléon, quand son pauvre architecte, s'attendant à des compliments, soumit à son approbation le désastreux boudoir. Il se pinçait les lèvres jusqu'au sang; son teint bilieux s'était enflammé, ses yeux lançaient des éclairs. Perdu dans le groupe, je tremblais de tout mon corps; il me semblait que le feu du ciel allait tomber sur mon malheureux maître.
— « Alors, monsieur, dit enfin l'Empereur d'une voix saccadée, vous, avez confondu la fille des Césars avec les danseuses de l'Opéra ou les actrices des Variétés?... Vous avez cru sans doute travailler pour mademoiselle Chevigny ou mademoiselle Guîzot ?... Je ne sais ce qui me tient de vous faire enfermer à Bicôtre et d'appeler douze sapeurs de ma garde pour briser en mille morceaux ces effroyables glaces!... Hais non, j'ai pitié de votre confusion, de votre honte, de vos enfants, de votre femme... Seulement, qu'on ferme cet infâme boudoir à triple clef, et qu'il n'en soit jamais question... Entendez-vous, mes-
sieurs? ajouta-t-il d'un ton de commandement, en s'adressant aux généraux qui l'accompagnaient... »
Puis il tourna brusquement sur ses talons, laissant l'architecte plus mort que vif* R... en fit une maladie...»
Je n'entendis pas cette dernière phrase ; me jetant au cou de Marcel, qui me crut positivement fou : — Ah ! mon ami, lui dis-je, si tu savais le bien que tu me fais !... j'en étais bien sûr t Ce boudoir... Lauzun I... non, Fersen ! quelles calomnies ! Notre pauvre Reine!.. Marie-Antoi- . nette ( Ainsi donc ce n'était pas elle t
— Elle ! En 1810 ? Mais, mon ami, la Reine était morte depuis dix-sept ans, quand l'architecte du château eut la malencontreuse idée de ce boudoir!...
Mon histoire a le défaut d'être un peu longue; mais elle a le mérite d'être authentique, et l'on peut affirmer hardiment qu'il aurait suffi d'un renseignement exact, d'un témoin oculaire, d'une explication bien simple, pour anéantir de la même façon toutes les infamies débitées con-
tre Marie-Antoinette. Il m'a paru que cette espèce d'a/t&t royal, le contraste de ce soupçon chimérique et de cette parfaite innocence s'accordait heureusement avec le ton général des lettres publiées par M. le comte de Reiset; lettres sans importance politique ou historique, mais qui nous montrent Marie-Antoinette, dans sa correspondance avec la princesse Charlotte de Hesse-Darmstadt, telle que j'aime à me la représenter en me plaçant aussi loin des exagérations sentimentales que des arrière-pensées
offensantes; amie tendre etdéTouée, possédant le génie de l'intimité familière, répandant aatour d'elle un charme ordinairement incompatible avec l'étiquette, n'acceptant des servitudes de cour que ce qu'il fallait pour maintenir intacte sa dignité de reine et de femme, mère admira-' ble sans que les joies ou les douleurs de cette maternité tant désirée la rendissent indifférente aux plaisirs honnêtes ; trop sûre de la pureté de ses intentions pour ne pas commettre çàet là quelques imprudences ; trop belle pour ne pas se sentir aimée dans sou entourage un peu plus que ne le comportaient sa sécurité et son rang ; exposée à voir ceux dont elle décourageait les empressements la rendre responsable de leurs mécomptes et calomnier ses préférences ; ayant à lutter contre ses ennemis du dedans avant de connaître ses ennemis du dehors ; forcée de débrouiller do sa main d'adolescente les difficultés d'une situation inouïe oii la vertu et le vice conspirèrent un moment contre elle, où les traditions austères de Mario Leczinska se combinèrent avec l'immonde voisinage de la Du Darry pour la rendre odieuse aux libertins et suspecte aux ootkts-monUs ; réduite à se méfier même de ses proches, à se demander sans cesse si l'un n'était pas trop spirituel, l'autre trop galant pour elle; obligée enlîn — pourquoi ne pas le dire ? — à se mesurer à ellemCme, en distractions et en amitiés parfois dangereuses, la menue monnaie d'une tendresse conjugale qu'il lui était impossible de ressentir dans toute sa plénitude.
J'avoue ne pas comprendre cette méthode qui s'obstinerait à nous offrir un Louis XVI tout d'une pièce, sans gradation, sans nuance, comme si vingt ans ne s'étaient pas écoulés entre son mariage et l'heure fatale où il cessa d'être Roi pour passer martyr. Restons dans le vrai. Sa partestencoreassez belle dans le ciel et même sur la terre ! On ne s'aperçoit pas qu'en glorifiant en bloc Louis XVI pour des qualités qu'il n'eut pas ou pour des vertus qu'il eut trop, on amoindrit Marie-Antoinette. Or c'est Marie-Antoinette que nous avons surtout à défendre. La haine et le mensonge ne se sont acharnés que contre elle. Pour le Roi, amis et adversaires sont à peu près d'accord. Nul, j'imagine, ne songe à prétendre qu'il ait dilapidé les deniers publics, qu'il ait eu des velléités de despotisme, qu'il ait installé sur le trône la violence ou l'astuce. La beauté quasi-virginale de son âme, son ardent amour pour son peuple, son admirable droiture, sa piété sincère, l'excellence de ses intentions, rien de tout cela n'est contesté, et, s'il y a désaccord sur le plus ou moins d'horreur que doivent inspirer sa captivité, son procès et sa mort, ceci n'est plus iin débat historique, mais une polémique entre les honnêtes gens et leurs contraires. Si l'on ne considère que le Roi, le personnage acquis à l'histoire, il est juste d'ajouter que, dans un temps de calme ou de réformes réglées par le bons sens, Louis XVI aurait été le modèle le plus parfait du monarque constitutionnel, ou, en d'autres termes, que la Révolu-
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lion, lonjoars iatelligeme, toujourssûre de ne pas dépasser soa but, a coinmencé par égorger le prince le plus merviiilleusement doué pour réaliser ses premiers programmes.
Mais le mari? Sans faire de l'histoire à la Hichelet, sans pénétrer dans lespetits appartements ou entr'ouvrir , le riduau des alcôves, il faut bien admettre que les rois et les reiaes ont une vie privée comme les simples mortels, et qu'une femme jeune, belle, sensible, entourée d'hommages, a le droit, fûtelle reine, de ressentir, chez son épous, des défauts plus impatientants que des vices, des manies plus agaçantes que des défauts. Il y eut une phase de deux ou trois ans, où la vérité vraie aurait pu brntaJement se traduire par ces mots ; la princesse la plus séduisante de tout son royaume, mariée à l'homme le moins séduisant de toute sa cour. Certes, il est difficile de mieux observer l'esprit de respect gue ne l'a fait M. de Reiset dans les notices intercalées entre chacune de ces lettres pour en relever l'insigniliance. Aussi me horneraije à le citer : • Quant au dauphin ( Louis XVI), il avait pour la chasse un goût immodéré qui le fatiguait et l'ûnervait. Cela ne faisait pas le compte de la grande impératrice ( Marie-Thérèse) ; elle écrivait à Merey :
I — La froideur du Dauphin, jeune époux de vingt ans, vis-i-vis d'une si iolie femme, m'est inconcevable. » Glissons ici sur quelques détails que l'Impératrice abcirdo avec une franchise et une crudité maternelles.
et qui pouvaient foire croire à sa fille que le successeur Ue Louis XV et de Louis XIY était tout au plus le disciple de Louis XIIL — « Je ne compte plus que sur l'entremise de l'Empereur, (flli, à son arrivée à Versailles, trouvera peutêtre le moyen d'engager cet indolent mari à s'acquitter mieux de son devoir. » — Et M. de Reiset ajoute : c Le Dauphin était resté après son mariage près de trois ans sans avoir d'intimité avec sa femme. > *Et plus loin : c Marie-Antoinette n'avait pu détourner son mari de son goût extraordinaire pour tout ce qui était ouvrage de bâtiments, comme maçonnerie, menuiserie, serrurerie et autres travaux, de ce genre. Il avait toujours quelque chose de nouveau à faire dans ses appartements ; il travaillait lui-même avec ses ouvriers à remuer des matériaux, des poutres, des pavés, et, se livrant de$ heures entières à ce pénible exercice, il en revevait quelquefois plus fatigué que ne l'aurait été un manœuvre obligé à remplir ce travail. La Dauphine était impatientée... > — Franchement, il y avait de quoi !
— « De plus, Louis XVI s'écoutait un peu lorsqu'il était indisposé, et les médecins se récriaient sur l'espèce d'appréhension et d'abattement à laquelle il se livrait à la plus petite apparence d'incommodité. Ce prince a donc eu deux vies : l'une pleine de faiblesse dans le bonheur, l'autre héroïque lorsqu'il fallut mourir... »
Rien de plusjuste; mais, encore une fois, pendant ces heureuses années, Marie-Antoinette ne pouvait pas pré-
Voir que le Roi dont elle venait partager le trône serait un jour transnguré par le malheur, qne l'approche de la mort ferait jaillir de ce cœnr à demi fermé des sources intarissables d'héroïsme chrélien éf de tendresse ; que, sous les rudes mains de ses persécuteurs, de ses juges, dû ses geôliers, de ses bourreaus, il passerait, nonsculemcnt de Versailles aux Tuileries, des Tuileries au Temple, du Temple à l'échafaud, mais du vulgaire au sublime ; que, sous les voûtes de sa prison, dans les pages de son testament, il s'élèverait sans effort aux plus hautes cimes de la sainteté et du martyre ; que, en un mot, le llls de saint Louis aurait à peine à changer de place pour monter au ciel. Pour le moment, bien que douée de tous les agréments capables de métamorphoser un nénuphar en tubéreuse el un glacier en volcan, elle était forcée de faire des avances et de provoquer un dégel chei un jeune prince dont elle aurait dû n'avoir qu'à modérer les ardeurs; élevé par le duc de la Vauguyon dans les limites de la dévotion la plus étroite et delà plus fâcheuse ignorance ; gros, lourd, gauche, sans grâce, sans esprit, sans élégance, malade imaginaire tout on crevant de santé, préférant la chasse et ta bâtisse aux caresses de sa jeune femme ; passionné pour la serrurerie sans y trouver la clef des cœurs, et affligé d'un de ces prodigieux et imperturbables appétits qui résistent aux épreuves les plus cruelles et aux émotions les plus terribles. Quel ensemble, quel réga! pour cette charmante Dau-
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phîne, pour cette adorable Refne, à qui le duc de Brissac disait en lui montrant la foule amassée sous le balcon des Tuileries : « Il n'y a là que des amants de Votre Majesté! »
Encore si elle avait eu à aimer son mari dans la solitude, sans autre point de comparaison que des rustres I Mais il lui sufQsait de jeter les yeux autour d'elle pour rencontrer les modèles les plus exquis, les plus raffinés, souvent les plus dangereux, de la galanterie française, à commencer par le comte d'Artois, son beau-frère ;
. toutes les séductions de la figure, de la taillé, de la mode, de rélégance, de l'esprit, de l'éducation, des manières, personnifiées en de jeunes gentilshommes qui donnaient le ton à l'Europe, qui, plus tard, au milieu des misères de l'émigration, exercèrent encore un irré-
. sistible prestige, et dont la plupart étaient assez roués pour déguiser Lovelace en Amadis et montrer patte blanche à la bergerie de Trianon 1 On s'étonnera peutêtre que j'insiste sur ces contrastes. Ce n'est pas, à Dieu ne plaise! pour faire descendre l'Idéale statue de Louis XVI du piédestal où la maintiendront éternellement notre respectueux amourpour la victime, notre haine contre les meurtriers et leurs apologistes; c'est uniquement pour rehausser les mérites de Marie-Antoinette, restée pure -à travers tous ces périls et tous ces pièges; de Marie- Antoinette qui sut triompher de ces froideurs, réchauffer cette Sibérie, fermer les yeux sur ces comparaisons, ra-
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mener ce mari réfractaipe, l^^blige^ à l'aimer en le réconcluant avec lui-même, et, an sortir de cette phase de surprise négative et de malaise, apparaître aux yeux di' la France, heureuse épouse, heureuse mère, le front siT^ln, le sourire aux lèvres, tenant d'une main Uarie- Tlicrèse^harlotte, montrant de l'antre Lonisjoseph'- Fr;inçois, endormi dans son berceau.
Arrêtons-nous un moment avec H. delteiset, àcescon- .snl,inies iinages. Assez de nuages viendront les couvrir ; assez de tempêtes viendront briser ces royales liges ; assez de douleurs mettront dans ces beaux yeux plus de larmris que ces lèvres n'ont eu de sourires I 11 n'y a pas, dit le Daaie, âe douleur plus poig:nante que d'évoquer, dans ]<: malheur, des souvenirs de joie. II en existe une autre, plus navrante encore; c'est de se souvenir des transports d'enthousiasme et d'espérance soulevés, chez tout un poiiple, par tel ou tel événement, lorsque Von sait, hélast où ont abouti ces transports, comment ont avorté ces espi'rances, comment ce même peuple a passé de l'enthousiasme à la haine,commentces acclamations se sontchan- Kéns en cris de mort et en outrages.
Nous sommes à Versailles, le SSoetobre 1781. Laissons la parole à H. de Siadingk, ambassadeur du roi de Suède à la cour de France : i La reine est accouchée d'iindauphin, aujourd'hui 23 octobre... Après un cruel (|uart d'heure, une femme de la reine, tout échevelée, tout hors d'elle, entre et nous crie : ■ an dauphin t mais
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défense d'en parler encore ! » — Noire joie' était trop grande pour être, contenue. Nous nous précipitons... L'antichambre de la reine était charmante à voir. La joie était au comble ; toutes les têtes en étaient tournées... Ce furent des exclamations et des battements de mains qui pénétrèrent dans la chambre de la reine et certainement jusque dans son cœur... On n'a pas osé d'abord dire à la reine que c'était un dauphin pour ne pas lui causer une émotion trop vive. Tout ce qui l'entourait se composait si bien que la reine, ne voyant autour d'elle que de la contrainte, crut que c'était une fille... Le roi, voyant ses inquiétudes, crut qu'il était temps de l'en tirer. IL lui dit, les larmes aux yeux : < M. le Dauphin demande à entrer... »
Ce n'est encore là que l'allégresse en quelque sorte officielle, de la famille et de la cour. Le peuple, la population de Paris, ne reste pas en arrière. Ce fut une joie universelle. — « On s'arrêtait dans les rues, on s'embrassait sans se connaître... > Les bisaïeules des citoyennes qui fréquentent le Congrès ouvrier vinrent complimenter la Reine. Leurs discours serrent le cœur, quand on songe que, huit ans après!!!... — t Nous voilà sûres que nos enfants seront aussi heureux que nous ; car cet enfant doit vous ressembler ; vous lui apprendrez. Sire, à être bon et juste comme vous... » A la Reine : « Il y a si longtemps. Madame, que nous vous aimons sans oser vous le dire, que nous avons besoin de tout notre res-
pect pour E6 pas abuser de la permission de vous l'exprimer.., • Au Dauphin: «Nos voeux se réduisent tous à voir en vous l'image de ceux de qui vous tenez la vie. • On sait (|ue ce premier Dauphin, plus heureux que ses parents et que son jeune frère, mourut le 4 juin 1789, quarante jours avant la prise de la Bastille, dans les bras do sa mère, qui le disputa à la mort avec une énergie de plùbéicnne, de lionne ou de mère. Destinée incroyable, oit la mort du fils aine de la maison — la Maison de France, — a pu, deux mois après, être eonsidér.ée comme un bonheur, oii un deuil maternel a été eSacé par d'autres larmes d'une telle amertume qu'il a fini par ressembler à de la joie, où, pendant quatre ans, une reine a dû. ajouter à sa prière ces paroles inouïes : • Mon Dieu ! je vous remercie de m'avoir pris mon fils aîné et d'avoir fait un ange de celui qui devait être un roi I • — Nous devons savoir gré à M. de Reiset de ses excellentes notices, qui donnent une valeur réelle à celle publication épislolaire et où son émotion éloquente va constamment au-devant de la nôtre. Je me fais violence pour ne pas retomber dans le royalisme élégiaque ; il a, nous le savons, le tort ou le malheur de ressembler à une centième redite, d'encourir l'ironie plus ou moins spirituelle des indifférents, des railleurs, des sceptiques, des désabusés, des malveillants, toujours prSls à nous demander ce que prouvent ou ce que réparent œs retours périodiques Vers le passé, ces tributs annuels et
tardifs de regret et de respect. Mais ici Téiégie s'élève aux proportions de la tragédie antique ou du drame shakspearien. Gomment se défendre de ces majestueuses iristesses? Comment éviter les rapprochements qui se* pressent sous ma plume ? Vous venez de voir quelle fut, à la naissance du premier Dauphin, la joie du peuple de Paris, quels furent les hommages des dames de la halle. Eh ! bien, trente-neuf ans s'écoulèrent. Le vieux siècle et le siècle nouveau furent violemment séparés par un abîme, comme ces terres riveraines où un fleuve grossi par les orages fait tout à coup une trouée. La Révolution, la Convention, la Commune, le Comité de salut public, le Directoire, le Consulat, l'Empire, l'Invasion, les Cent-jours, Mirabeau, Danton, Robespierre, Marat, Sieyès, Barras, Bonaparte, Napoléon, Blûchér, passèrent comme des trombes, effaçant dans le cœur du peuple français et sur le chemin des Tuileries à Notre-Dame, le dernier vestige, le dernier atome du sentiment et du souvenir monarchiques ; — [et voici ce que je lis dans les Débats { les Débats!!! ) du 30 septembre 1820 :
— « Voici la troisième fois, depuis deux siècles, que Dieu, par un miracle de son amour, signale sa glorieuse prédilection pour Taugiiste famille qu'il plaça sur le trône de France, permet que la tige sacrée des Bourbons se relève et se ranime alors qu'elle paraît abattue pour jamais, et fait sortir son salut de sa perte même. Inconcevable destinée de la plus antique monarchie de l'Europe ! elle
LC"
renaît et se perpétue au moment où elle semblait disparaître I C'esldu sein des tombeaux qu'elle rappelle sa vie cl sa force !
> Henri-Cliarles-FerdinaDd-Marie Diendonné, duc de Bordeaux, fils de France, est né ce matin (29), à deux heures Irentc-cinq minutes. »
Après quoi, il me faudrait un volume pour transcrire, d'après la collection du journal do MM. Bertia, — que j'ai sous les yeux, — les effusions royalistes, lyriques, poétiques, dithyrambiques, extatiques, emphatiques, qui se succodùrout jusqu'à la fin d'octobre, et, ce qui vaut mieux, 1rs ti'iiioignages irrécusables de l'allégresse populaire, plu? vive encore, s'il est possible, plus francbe, plus enlhousiaslB, plus unanime que le 22 octobre 1781 . J'ai rencontré, dans ma jeunesse, une fonle de gens de toutes les opinions, qui se trouvaient à Paris lors de la naissance du duc de Bordeaux. Tous s'accordaient àdire que cette joie tenait du délire.
Qu'ajoulerai-je à la fin de cette page, destinée à paraiire le 15 octobre, quelques beures avant l'anniversaire du MEURTRE de Marie-Antoinette? Un éloge du recueil publié par M. de Reisetî Non t Je m'adresserai aux républicains, — s'il en existe, — qui aiment sincèrement la France, et je leur dirai : « Des bruits de guerre ont circulé et circulent encore; nos populations sont inquiètes. On se demande avec anxiété si nous pourrons rester ■ neutres dans ces conflits, tranquilles au milieu de ces se-
coasses, intacts dans ces retoaches de la carte européenne, dans ces nouvelles distributions ou diminutions de territoires. On a peur que la France, en cette crise, ne^oit comparable au malade que le moindre trouble achève d'abattre, au vase fêlé que le moindre choc réduit en poussière. On craint qu'une République isolée en face d'États monarchiques, une République radicale où, chaque jour, retentissent d'odieuses et menaçantes paroles, où le socialisme et le communisme, impunément proclamés, peuvent à chaque instant prendre l'alarmant caractère d'une épidémie internationale, n'apparaisse tout à la fois aux Puissances comme un contre-sens, une tentation et un péril. Eh bien ! cessez un moment d'être des hommes de parti pour devenir de vrais patriotes, et répondez en toute conscience : Croyez-vous que, si nous avions la monarchie saluée, en 1781 et en 1820, par un peuple groupé autour d'un berceau, la paix ne serait pas plus certaine ou la guerre moins redoutable?...