Un Maiiage dans le monde
derne. Aucune moralité n'est applicable au monde équivoque, ou plutôl à la coterie des cocodès et des cocodettes, où le sort des maris et les désordres des femmes pouvaient être prévus, réglés, cotes et affiches d'avance, comme un programme de spectacle. Comment se fait-il donc que Ton rencontre, dans ce récit de high life, dans ce tableau de la vie mondaine, tant de détails, tant de ûgures accessoires, que Ton dirait empruntés au Demi- Monde et découpés dans un journal à sensation, le lendemain d'une première de Dumas ou de Sardou? J'indique cette confusion, parce qu'elle en amène beaucoup d'autres.
Quoiqu'il en soit, Lionel de Rias et Marie Fitz-Gérald s'unissent dans des conditions qui semblent leur promettre le bonheur. Lorsque Lionel, le plus souhaitable des jeunes gens décidés à faire une fin, annonce à sa marraine, madame de la Yeyle, aristocratique rivale de M. de Foy, ses aspirations conjugales, la bonne dame, concurremment avec sa belle-fille, madame de Lorris, — type de perfection féminine, qui se soutient jusqu'au bout, — s'écrie sans hésiter : « Personne ne vous convient mieux que Marie Fitz-Gérald !» — On doit donc supposer que cette jeune personne est non-seulement élégante et jolie, mais intelligente, pieuse, pleine d'esprit et de cœur, capable, en un mot, de charmer et de fixer un homme distingué, supérieur, futur auteur d'un grand ouvrage sur la diplomatie française au xviii« siècle... Hélas! il mettra
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tant de diplomatie dans son livre, qu'il n*en gardera point pour lui-môme.
Lionel ne tarde pas à être de Tavis de sa marraine et de madame de Lorris. Il est sincèrement amoureux, tendrement aimé, et tels sont les préliminaires de cet heureux mariage, qu'il faudrait, pour le chanter, un chœur d'opéra-comique (musique de Dalayrac), et que l'imagination la plus pessimiste ne saurait rêver un nuage dans cet azur, un loup dans cette bergerie, un cpervier parmi ces colombes, une épine parmi ces fleurs, une fausse note dans ce duo, un accroc à ces blanches dentelles. L'inconvénient de cette première partie, fort séduisante d'ailleurs, est de placer le romancier dans l'alternative, ou de baisser brusquement le rideau de l'alcôve nuptiale, en ajoutant, pour tout épilogue : « Le bonheur ne se raconte pas ; ils furent heureux et ils eurent quelques enfants, » — ou bien de forcer la suite de son récit à contredire ce gracieux début. C'est ce dernier parti qu'a pris M. Octave Feuillet, et il ne lui a pas réussi.
Gomme s'il ne suffisait pas des garanties de bonheur accumulées dans les vingt premières pages, madame de Rias, au bout d'un an de mariage, donne à son mari un beau garçon, et, quinze mois après, elle lui accorde une jolie petite fille. J'indique à dessein la nuance, parce que le premier enfant est reçu par Marie et sa mère avec enthousiasme, et le second avec résignation. Je ne discuterai pas ces questions délicates, absolument ignorées dans le
mariage chrétien, ou seulement dans les jeunes ménages de bonne compagnie et de bon goût. La religion— disonsle en passant — n'occupe qu'une place imperceptible dans ce récit où surabondent les ducs et les marquis, les comtesses et les duchesses. Une seule fois, Lionel dit à sa femme, sans avoir Tair d'en être bien sûr : — « Vous avez vos de\oirs religieux. » — Madame Fitz-Gérald et sa fille sont évidemment deux paroissiennes de la messe d'une heure à la Madeleine, c'est-à-dire deux païennes charmantes, aulhentiquement baptisées. Peut-être conviendrait-il do ne pas chercher ailleurs l'explication des catastrophes ultérieures, des dangers imminents que vont courir la vertu de l'épouse et l'honneur du "mari. Mais la religion est trop grande pour entrer dans le roman autrement qu'en souveraine absolue. J'accepte donc le système d'abstention pratiqué par M. Feuillet, et je me borne avec lui aux vraisemblances ordinaires, aux moyens humains de sauvetage.
Voilà donc madame de Rias protégée contre les tentations romanesques et les séductions mondaines par son amour pour son mari, par ses délicatesses d'hermine, par les bons exemples de sa mère, restée irréprochable malgré un précoce veuvage, et par ses deux beaux enfants qui se roulent à ses pieds sur le tapis ou sur le gazon. Voilà Lionel sérieusement heureux, avec une femme librement choisie et digne de son choix, avec un fils pour perpétuer son nom, une fille pour charmer ses regards,
un travail intéressant pour occuper ses loisirs, une belle-mère frivole, mais facile à vivre ; sans compter toutes les jouissances de la richesse et du luxe, que M. Feuillet a le bon esprit de sous-enlendre au lieu de les préciser. Par quelle porte, par quel vasistas, par quelle fêlure, le malheur pourra-t-il s'introduire dans cet intérieur réservé, semble-t-il, à toutes les félicités? Hélas ! rien de plus vulgaire à la fois et de plus paradoxal. Cette Marie, celte perle du faubourg Saint-IIonorc, dont on a dit que seule elle pouvait convenir à Lionel de Rias, et « qu'ils étaient faits l'un pour l'autre », — on croirait qu'elle ne s'est mariée que pour assouvir une insatiable passion de plaisirs futiles, de petits théâtres, de bals, de valses, de cotillons, de courses, de cavalcades, de chasses à courre, de toutes les diversions violentes, accaparées par les femmes qui sont déjà perdues aux trois quarts ou qui ont besoin de s'étourdir. La maternité, cette ivresse des cœurs les plus froids, cette sauvegarde des âmes les plus faibles, n'est pour elle qu'une contenance, une parure de plus dans sa corbeille de mariée. Contrariée, sinon désolée, de sa seconde grossesse, elle la traite de la façon la plus cavalière, la promène dans les salons, à travers les quadrilles, aux eaux, aux bains de mer, ce qui, en dehors de toute question de sentiment ou de toute idée de vertu, présente une image désagréable. Pas d'illusion possible et, celte fois, l'auteur souligne. Dans ce ménage, d'essence supé-
périeure, le mari n'a désiré avoir ce second enfant que pour se libérer des corvées mondaines et interrompre, chez sa femme, celte fièvre de plaisir. La femme, mécontente, mais aguerrie, s'applique « à lui démontrer que Tonne gagne pas grand'cbose à certains calculs m-achiavéliques. »
Octave Feuillet a-t-il voulu nous offrir la satire de la société actuelle? Je lui répondrai qu'il est injuste, et qu'il lui . sied mal, à lui, le privilégié du succès, de médire de son temps. Ce n'est pas, je le répète, le société qu'il vient de peindre, mais une société, ou plutôt un fragment, un groupe, une variété, un sous-genre, que nos malheurs, j'aime aie croire, relèguent déjà dans le passé, et qui fut tout ensemble un scandale et un présage. Ces mœurs exceptionnelles, ces élégances tarées, pimentées à outrance, ne peuvent être vraies que dans un milieu où chacune des mauvaises chances indiquées par le romancier est déjà un fait accompli, où tous les liens de famille sont brisés, où les maris n'ont plus rien à prévoir, les femmes rien à sauver, et qui n'existe que par le mépris absolu des lois sociales et morales, menacées seulement ou esquivées dans le récit de M. Feuillet. Assurément, ce n'est pas dans cette zone torride et fétide qu'il a voulu placer son noble Lionel et son élégante Marie. Est-ce contre réducation moderne des jeunes filles de famille aristocratique qu'il a dirige celte satire? S'il est dans le vrai, il faut se hâler de fermer les couvents et de congédier
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les institutrices. SMl est prouvé qu'une éducation chrétienne, combinée avec une nature exquise, ne sait aboutir, chez une jeune femme, une jeune mère, qu'à cet appétit de boa pour la valse, l'opérette, le répertoire du Palais- Royal et tous les épisodes de Texistence cavalière, tout est dit. Laissons nos filles errer à l'aventure et suivre librement leur fantaisie sans souci du catéchisme et de la gnrammaire. Puisque le résultat final doitôtre le même, la méthode du moins sera plus simple et plus économique. Il y a eu, à la fin du siècle dernier, une génération féminine que le malheur des temps priva des bienfaits de l'éducation et dont j'ai entrevu dans mon enfance les rares survivantes. Comment elles remplirent cette lacune les nonagénaires vous le diraient, dans le cas où leur grand âge leur permettrait, comme le latin, de braver l'honnêteté. Si réellement le monde, tel que M. Octave Feuillet serait si digne de le peindre^ et tel que je crois le connaître par ouï-dire, n'était pas aujourd'hui purifié et assaini, si nous ne rencontrions, au parloir du Sacré-Cœur, des Oiseaux ou des Anglaises, que
de futures héritières des traditions du Directoire, je n'aurais plus qu'un parti apprendre; me déclarer très-mal renseigné, échanger ma férule de critique contre un bonnet d'âne, et dire aux jeunes gens d'esprit, de cœur et d'honneur : « Nq vous mariez pas ! »
Si Marie est peu explicable, Lionel l'est encore moins. Cet homme spirituel et sensé, brave et réfléchi, élégant
et studieux, qu'on nous donne comme infiniment supérieur à la moyenne de sesjeunes contemporains, ce phénix des maris et dés gendres, parfaitement capable de guider Fa femme, de l'éclairer, de l'instruire, de compléter son éducation, de lui faire éviter les écueils sans môme l'en eliruyer, et de trouver dans cet enseignement mutuel un supplément de bonheur, se conduit comme un factionnaire poltron, qui, à la première alerte, déserterait sa guérite. Jamais, pour me servir d'une locution triviaie, on ne jeta plus vite le manche après la cognée. Nonseulement il ne fait rien pour disputer le terrain à l'ennemi invisible et conjurer les signes avant-coureurs de la tourmente ; mais il semble prendre un fatal plaisir à aggraver le mal, h grossir le nuage, à rapprocher le péril, à envenimer le coup d'épingle, à faire du dissentiment une querelle, de Tégratignure une plaie, du flocon de neige une avalanche, de la bourrasque un naufrage. Quel est son premier grief contre celle femme qu'il aime et dont il est aimé? Avec infiniment d'esprit (sic), Marie est un peu ignorante ; elle confond le xviip siècle avec le viii», le duc de Choiseul avec Charles Martel... Ah! le malheureux T comme il mérite bien toutes les calamités qui vont pleuvoir près de sa tête ! Préférerait-il Armande ou Philaminte? Une femme ignorante et excessivement spirituelle ! mais c'est Tidéal, le chef-d'œuvre de la création, et, pour un mari bien doué, le ravissement de toutes les heures ! Précepteur de son
aimable compagne, il profite de son esprit pour cultiver son intelligence, de ce qu'elle devine pour lui enseigner ce qu'elle ignore, de ce qu'elle ignore pour corriger ce qu'elle sait. Un mot tin le console d'une erreur de date, un trait brillant d'une entorse à la géographie ou à l'histoire, un baiser d'un anachronisme ; dans ce délicieux échange, il conserve une supériorité qui s'insinue sans s'imposer, et ajoute encore à l'affection qu'il inspire. Un beau jour, il s'aperçoit que son ccolière n'a plus rien à apprendre, et cette seconde éducation, qui est son ouvrage, lui donne envie de remercier la première d'avoir été si incomplète en lui réservant une joie do plus.
Ce n'est pas ainsi que l'entend Lionel de Rias. Au lieu d'user de son influence, il abdique ses droits; au lieu de se souvenir qu'on l'aime, il se dit qu'on est sur le point de ne plus l'aimer ; au lieu d'inspirer adroitement à sa femme le désir de s'instruire, il la livre gauchement au désir de s'amuser ; au lieu de lutter contre les séductions mondaines, il les rend plus dangereuse^ en refusant d'y prendre part. Il infligé à madame de Rias toutes les souffrances et toutes les libertés de l'abandon. Son ménage est perdu, avant que Ton comprenne pourquoi il est menace. Celte femme, aimée et choisie avec un mélange de discernement et d'enthousiasme, n'a encore commis que quelques imperceptibles peccadilles, quelques excès de futilité ou d'élégance, que déjà Lionel se dédommage ou se venge par des infidélités vulgaires qui l'abaissent
au niveau des coureurs de coulisses et de boudoirs interlopes. C'est par une étoile d*opérelle qu'il remplace les douces clarl(?s de la lune de miel. Nous le voyons employer à lacérer brutalement son contrat avec le canif qui ne devait lui servir qu'à tailler ses plumes pour sa fameuse bistoire de la diplomatie au xv!!!*" siècle. Encore une fois, c'est peut-être xviii® siècle, mais c'est bien peu diplomatique I
Ce qui en advient, il est facile de le prévoir; que disje? Le dénoûment de ce Mariage dans le monde est en deçà ou au delà de toute prévoyance. Deux drôleries de pelit théâtre et de petit journal pourraient lui servir d'épigraphes. Dans les Jocrisses de l'amour, Geoffroy dit à ses neveux, qui sont idiots, et qui aiment niaisement deux habituées du bal Mabille : « 51oi, c'est bien différent! j'aime et je suis aimé... un ange! Et quand je lui ai demandé la cause de cette ineffable tendresse... c'est, m'a-t-elle répondu, parce que vous ressemblez à ma mère ! » Rapprochez de ce joli mot une caricature des beaux jours de ma jeunesse : Un mari, possédant le physique de l'emploi, vient de trouver dans les tiroirs de sa femme un paquet de lettres et le portrait d'un officier de hussards. Tandis qu'il agite au-dessus de sa tôle ces preuves de son infortune, l'épouse colorée s'écrie : « Mon ami 1 je suis bien coupable sans doute, mais je n'ai pas cessé un moment d'être vertueuse ! » Maintenant continuons notre lecture.
Madame de Rias ne ressemble pas à la mère de M. de Révern, mais à sa femme» que ce veaf iDConsolable pleare depuis des années. Ces effets de ressemblance pourraient nous mener fort loin, et agrandiraient singulièrement la carte du Tendre. Pourtant ce n'est pas là-dessus que je chicanerai Téminent conteur. Qu'a-t-il voulu? Prouver que Lionel et Marie Font échappé belle, mais enfin qu'ils Font échappé. Eh! bien, ses lecteurs lui diront qu'il en est de ce ménage si tardivement sauvé, comme do ces faillites où les créanciers touchent quinze pour cent de leur capital. Voyez plutôt ! La jeune femme, délaissée par son mari, instruite de ses infidélités, de plus en plus emportée dans le tourbillon d'un monde dont Alexandre Dumas pourrait réclamer la moitié, et finalement poussée à bout par une scène violente où Lionel la traite en courtisane, n'a plur qu'un mot à dire ou à écrire pour être tout à fait perdue. Ce mot, elle l'écrit à Firrésistible Roger de Pontis. Si elle manque au rendez-vous promis, c'est uniquement grâce à Henri de Kéyern, qui désormais va jouer auprès d elle le rôle périlleux de chien de Terre-Neuve. Mais l'espèce canine est variée : il y a le chien du jardinier; il y a aussi le chien qui meurt d'envie de manger le dîner de son maître. Grandjsson-Joseph-Henri de Kévern se voue au salut et au perfectionnement moral de madame de Rias. Il la perfectionne si bien, que, lorsque Lionel, rasséréné, rassuré, repentant, décidé à redevenir le modèle des époux, est rappelé chez lui après un exil volontaire,
par une correspondance, d'ailleurs exquise, de Louise de Lorris, sœur de M. de Kévern, un coup d'œil lui suffit pour comprendre qu'il aurail mieux fait de rester à Londres.
Les figures s'allongent; les yeux se mouillent, les mains tremblent; les regards démentent les lèvres. Louise frémit, Marie frissonne, Kévern se livre à de prodigieux efforts pour dissimuler son malaise. Les enfants euxmêmes, innocents délateurs, ne connaissent plus que bon ami Kévern, qu'ils appelleraient volonliers papa. La situation n'est pas tenable, et elle a le tort de rendre Lionel un peu ridicule en le rendant très-malheureux. Toutefois, ceci n'est rien, comparé à la scène nocturne qui amène la péripétie finale. Madame deRias et Lionel habitent sous le môme toit. Elle sait, à n'en pas douter, que son mari, inquiet, méfiant, jaloux, malheureux, a le sommeil très-léger, qu'il passe presque toutes ses nuits sur son fauteuil ou à sa fenêtre; et la voilà, sortant de la maison à une heure du matin, traversant le parc au clair de lune, rencontrant M. de Kévern sur la limite des deux propriétés ; (son sauveteur est son voisin de campagne); l'entrevue est si tendre que.... c tout à coup M. de Kévern s'arrête, regarde Marie en silence, et, l'attirant à lui, la serre passionnément sur son cœur, d — Naturellement, Lionel a suivi sa femme, et il ne perd pas un détail de cette scène eiktra-conjugale.
Voilà donc ce qu'il aura à pardonner lorsque le conteur, jugeant la leçon assez forte» se décidera à nous faire
entrer dans la période d*apaisement, rajustera ce qu'il a brisé, et essayera de donner une suite au livre d'économie domeslique : lÀrt daccommoder les restes.
Ne parlons pas des préliminaires, des saisons de folie mondaine, où Marie, mal entourée, mal conseillée, cédant à la contagion de l'exemple, déterminée à s*étourdir per fas et nefaSj était déjà assez compromise pour s'aliéner le cœur et froisser l'amour-propre de M. de Rias.
1» De son propre aveu, elle n'a dû qu'à un beurenx hasard d'échapper aux griffes veloutées de Roger de Pontis.
2» Sauvée de ce premier péril par Henri de Kévern, elle a accepté celui-ci pour mentor, pour guide, pour précepteur. Jouant avec le feu, ils y ont attrape maintes brûlures ; elle la aimé ; il a partagé son amour, et Tinvraisemblable vertu de M. de Kévern ^ c'est elle qui s'en accuse, — l'a seule protégée contre sa faiblesse.
3^ Celte scène nocturne, — qui était un adieu, — Ta montrée à Lionel ^ pleurant, gémissant, et enfin passionnément attirée sur le cœur de M. de Kévern.
49 Lorsque M. de Rias, justement irrité, ébauchant un duel qui n'a pas de suite, va à son cercle pour chercher des témoins, il entend prononcer le nom de Kévern - puis un silence subit et forcé «lui est une preuve amère que sa mésaventure conjugale occupe le public ■ ; — ce qui est peut-être plus mortifiant que tout le reste pour son honneur d'époux outragé, pour son orgueil d'homme du monde.
Voilà le bilan de la faillite. Je me hâte de déclarer que, dans les dernières pages, M. Octave Feuillet a retrouvé tout son talent, que ces pages sont comparables aux meilleurs chapitres de M, de Camors et de Sybille; mais à quoi bon ? Il est trop tard ; c'est le mot des monarchies qui tombent et des romanciers qui se trompent. On ne sort pas d'une impasse dont on a soi-même fermé l'issue; on ne résout pas l'insoluble; on ne répare pas Tirréparable. Que Lionel pardonne, je le comprends et je l'approuve; mais que le jeune ménage puisse rentrer en possession de son bonheur, c'est inadmissible. Le pardon se fait avec des débris ; le bonheurjamais! Ah! j'en appelle à ceux qui ont goûté, dans le mariage, les douceurs de la sécurité absolue, de la confiance sans bornes : se contenteraient-ils des miettes dont M. et madame de Rias feront désormais leur pain quotidien?
Est-ce à dire que le nouveau roman de M. Octave Feuillet soit un signe de décadence? non, mille fois non. L'erreur n'est pas le déclin ; il y a dans cette œuvre si discutable, des traits, des détails, des pages, d'une ingéniosité charmante, où le moraliste délicat rivalise avec l'habile conteur. S'il n'a pas réussi, c'est que le succès était impossible ^ S'il n'a pas été maître de son sujet, c'est que son sujet qui, de loin, a pu le séduire, lui créait
1. Cette fois encore, je me suis trompé. Ce roman a eu beaucoup de succès; tant mieux! une erreur d'Octave Feuillet est bien préférable à un chef-d'œuvre de M. Zola.
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des difficaltés que toates les grâces de son talent, toutes les finesses de sa manière ne suffisait pas à surmonter. Non, ce n'est pas une décadencce, mais c'est une crise ; car les auteurs à la mode ont leurs crises comme les mariages mondains. Pour triompher de celle-ci, M. Octave Feuillet a un moyen qui semble infaillible. Mais qui sait? il me répondrait peut-être qu'iUui est plus facile d'êire fin, subtil, souple, exquis, ingénieux, brillant, chatoyant, onduleux, délicieux, charmeur, magnétique, élégant, coquet, irrésistible, que d'être tout bêtement simple, naturel et vrai.
Nous rentrons, avec les Mariages de Londres (Lachaud), dans la vie réelle, ou, pour parler plus exactement, dans la vie anglaise. Sandrié ! ne nous fions pas à cette impasse; ce ne serait pas sage; filons un peu plus loin. Ceci est une manière ingénieuse do vous apprendre que l'auteur a cru devoir se cacher sous un pseudonyme. Nous apprécions ses motifs. Chose singulière! Cet assentiment est la seule critique, la seule objection que l'on puisse opposer à ce charmant volume où M. Pierre Sandrié a su être tour à tour, en trois histoires et deux cent cinquante pages, très-amusant, très-intéressant et très-émou\anu II y a des situations aussi honorables que
doaloureuses, qui, dans un esprit éminent, nourri des plus purs classiques, signalé d'avance aux lecteurs sérieux par d-éclatants succès universilaires et, depuis lors, éprouvé par le contre-coup d'augustes infortunes, sembleraient devoir se traduire en ouvrages sérieux, en réflexions graves et tristes, et non pas en scènes d'un irrésistible comique, telles que les Émotions de Sidney, Il y a des hospitalités solennelles, historiques, presque funèbres, — Holyrood, Claremont ou Chisleliurst, peu importe I — qui paraissent peu compatibles avec de légers badinages, surtout quand ces badinages s'adressent à un peuple que nous pouvons envier, mais dont nous n'avons plus aucun intérêt à nier la grandeur, et que le chauvinisme le plus têtu est, hélas ! forcé d'amnistier pour chercher ailleurs ses véritables ennemis. Que voulez-vous? Il faut bien que les normaliens, même les meilleurs, se fassent reconnaître par quelque signe particulier. L'exemple de M. Edmond Âbout nous a appris, de longue date, que l'École normale est le contraire de l'école du respect.
Puisque j'ai nommé l'auteur des Mariages de Paris et des Mariages de provincey de Tolla et de La Grèce contemporaine^ il m'est impossible de ne pas remarquer, entre M. Pierre Sandrié et son ancien^ entre le prix d'honneur de 1848 et le prix d'honneur de 1860, de vagues ressemblances. Mais ici s'arrêteront mes maussades chicanes. M. Âbout, même à l'époque bien lointaine de
sa vogue, n'a rien dcril de plus spirituel, de plus vif, de plus plaisant, de plus lestement enlevé, que les Émotions de Sidney. Malheur rare, — felix culpa^ — avoir trop d'esprit! Si vous m'accordez que c'est delà caricature, nous ajouterons bien vite que la caricature est excellente, et que nous donnerions tous, pour un des jolis dessins de Cham, bon nombre de grandes toiles et de portraits officiels, admis au Salon carré. Ce mariage caractéristique, essentiellement londonien, c'est celui de lord Sidney Pontypool avec Eva Jenkins, chanteuse d'opérette au Théâtre du Régent; mais, avant d'en arriver à ce dénoûment, que d'aventures! quelle odyssée! quels bons types que les parents d*Eva, et son frère le danseur comique, qui songe à entrer dans la diplomatie pour jouer tous ses collègues sous jambe ; et M. Sharp, de V Agence confidentielle, et Jim, son commis, l'amoureux de la gentille Eva, et M. Sampson, le directeur du théâtre, et H. Gap, le régisseur, et M. Mac-Gregor, l'homme de talent, chargé d'adapter les pièces françaises, et de ne faire, par exemple, qu'un seul et unique chef-d'œuvre, d'un mélodrame du boulevard, d'une comédie d'Emile Augier, d'an vaudeville de Scribe et d'une féerie de la Gaîté ! Quel dialogue épistolaire que celui qui s'échange entre la respectable lady Pontypool et son fîls Sidney, un nigaud des mieux réassis!
Tout ce petit monde s'agite sous un ciel gris que Londres semble avoir fait exprès pour le comparer à sa
LES CONTEURS HZ
fumée. On rit, on danse, on mange, on boit, on se querelle. Les Judic et les Peschard du théâtre du Régent terminent leur duo d'amour par une paire de soufflets; le public croit que c'est dans la pièce, et applaudit à tout rompre ; la police de fantaisie joue aux barres avec la police légale; Sharp gagne la première manche contre Jim, qui gagne la seconde; cette bonne lady Pontypool se laisse fléchir au moment même où Sharp allait lui fournir des armes contre sa future belle-fiUe; Sidney a une indigestion pendant la nuit mémorable où il est censé compromettre la naïve Eva Jenkins. Tout s'arrange, on s'embrasse, on se marie ; le lecteur se reproche cette heure de bon rire, comme on se reproche d'avoir trop ri après le Plus heureux des Trois, ou Gavaut, Minard et Compagnie... Ah ! Thomme est une misérable créature! A dater du jour où fut signé le traité de Francfort, nous aurions dû sceller nos lèvres, prendre le deuil, poser sur notre visage le masque d'une immuable tristesse, nous interdire toute marque d*hilarité ; — et cependant nous rions encore! Et moi-même, aimerais-je mieux que les Émotions de Sidney fussent lugubres?
Pourtant, puisque j'ai taquiné le normalisme, je vais me permettre une récidive. M. Pierre Sandrié n'a pu résister au plaisir de décocher une malice à la compagnie de Jésus, en la personne du R. P. Brodick, coif- FES8BUR de lady Pontypool, lequel, fidèle à la tradition,
conseille à sa noble pénitente de recourir aux services X*** 10.
de l'agence conOdentielle. Lady Pontypool est donc fervente catholique? On n'en saurait douter, puisque son fils a été élevé chez les Jésuites. Comment se fait-il donc que cet imbécile de Sidney dise à la page 3 : — c J'accompagne maman chez l'évoque de Northampton. Là, je dois rencontrer le doyen de Banbury, sa femme et sa fille^ qu'on veut que j*épouse. » — A quoi son interlocuteur répond : « Plaignez-vous doncl on vous propose une femme superbe, puissamment riche ; sans compter que le père sera archevêque de Canterbury ! ! ! »
Puisque nous sommes en Angleterre, évitons les dissonances. N'oublions pas que les grandes familles anglaises converties au catholicisme ont horreur des mariages mixtes, et déclarons à M. Pierre Sandrié, sans craindre de nous tromper, que lady Pontypool est peutêtre fort contrariée de devenir la belle-mère d'une chanteuse d'opérette, mais qu'elle serait désolée d'avoir pour bru l'héritière de l'archevêque de Canterbury. C'est le cas de protester, par cela même que l'on n'est pas protestant.
Je ne sais si je ne préfère pas Lilian aux Émotions de Sidney, C'est à la fois très-anglais et très-pathétique ; presque rien, une cinquantaine de pages, l'histoire d'une jeune fille pauvre qui se laisse aimer et épouser en secret par le fils d'un riche armateur de Cardiff. Elle vient accoucher et mourir à Londres, chez une brave femme, missis Benson, robuste mère de famille» dont l'honnête figure
semble découpée dans un roman de Charles Dickens ou de Thackeray. L'agonie et la mort de cette malheureuse enfant, qui n'a connu de la vie que ses tristesses et du mariage que ses douleurs, prouvent que M. Pierre Sandrlé s'entend aussi bien aux larmes qu'aux sourires. Ajoutons que, si les cléricaux peuvent lui garder rancune de quelques lignes des Émotions de Sidney, Lilian leur promet une revanche. Nous rencontrons, dans ce court récit, un assortiment complet des ridicules que l'esprit de secte mêle aux sentiments les plus respecta* blés. Avant de louer ses chambres à Lilian, missis Benson a pour locataire une vieille fille très-maigre , qui se croit Tépouse de l'Agneau, et dont la faible cervelle a été absolument détraquée par les sermons du docteur Spurgeon. M. North, père de Lilian, est un baptiste^ ministre d'une religion à part dont il est, avec Jededlah, son fils spirituel, à peu près le seul adhérent. Il affirme que l'on est encore plus sûr d'aller en enfer avec l'archevêque de Ganterbury qu'avec le pape de Rome. 11 jette les hauts cris, lorsqu'il aperçoit un crucifix sur la poitrine de sa fille morte, et déclare qu'il a suffi de la visite d'un ministre de l'Église Établie pour compromettre le salut de Lilian. Finalement, il s'introduit pendant l'office dans la cathédrale d'Exeter ; il essaie de briser les sculptures du maître-autel, et on l'enferme dans une maison de fous. Son collègue, M. Jones, a des filles d'une coquetterie effrénée, qui flirtent avec rage,
ne rêvent qae bals, parures et parties de campagne, et personniflent l'alliance de la polka avec le prêche... Voyons, cher monsieur Sandrié ! Nos évêchés, nos presbytères et nos couvents n'oiïrent-ils pas à Timagination et aux regards plus de dignité et d'harmonie, une idée plus parfaite de ce que doit être l'interprète de la vérité divine auprès de la faiblesse humaine?
Le troisième récit, la Belle-sœur, n'est pas le moins intéressant; mais il a le défaut de ne se rattacher que par quelques menus détails à ce titre collectif et caractéristique — les Mariages de Londres, — qui semble ne pouvoir se passer de couleur locale. M. Henri Rivière vient de traiter le même sujet dans la Revue des Deux- Mondes, et son Edmée de Nerteuil est tout aussi vraisemblable en Normandie que la belle-sœur de M. Woodville à Mount-Plessant, Il est, hélas! de tous pays, ce sentiment où se révèle la dépravation de notre nature et à qui il suffit d'une occasion, d'une tentation, des épisodes de la vie en commun, pour nous faire préférer le fruit défendu au bonheur permis, l'amour coupable à Tamour légitime, la femme que nous pourrions avoir à celle que nous avons. Woodville a épousé Marthe; excellent ménage, beaucoup d'enfants, nursery au grand complet ; mais le pâté d'anguilles à la longue ne vaut pas l'anguille sous roche; un beau matin, Woodville s'aperçoit que Grâce , la sœur de sa femme, est plus jeune, plus rose, plus fraîche, plus passionnée, plus
séduisante; peu s'en faut que de grands malheurs ne résultent de cette découverte.
Edmce de Nerteuil a neuf ans de plus que sa sœur Adrienne. Leurs parents viennent de mourir, et la fille aînée croit sincèrement que désormais sa seule destinée en ce monde est de servir de mère à sa sœur cadette. Elle pourrait épouser Victorien de Sénevère, dont l'âge s'accorde parfaitement avec le sien, et qui ne demaniJe qu'à Taimer. Elle renonce courageusement à ce mari, •i.e et à cet amour en faveur d'Adrienne; celle-ci, dj.ns toute la fleur de son premier printemps, est si ch.^rmante que Victorien se prête volontiers à ce sàcriLce quasi-maternel, mais Adrienne est unô enfant, j'allais dire une délicieuse poupée, et bientôt la nature reprend ses droits chez Edmée. Sérieuse comme Victorien, partageant ses goûts, capable de lui donner la réplique, elle ne tarde pas à regretter son héroïque méprise ; son beau-frère est de moitié dans ses regrets; ce n'est pas trop de toute l'élévation de leur esprit, de toute la noblesse de leur cœur, pour les sauver de leur entraînement et les préserver d'une faute, qui serait un crime. Ce quMl y a de plus français chez M. Henri Rivière et de plus anglais chez M. Pierre Sandrié, c'est le dénouement. Edmée se fait religieuse; excellent parti qu'ont déjà pris, dans cinquante romans de ma connaissance, cinquante de ses compagnes d'infortune. Grâce épouse Georges Buchanan, esquire; dans dix ans,
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elle aura autant d*enfants qae sa sœur Marthe; en attendant, elle raconte à son mari, qui en rit aux éclats, sa grande passion pour son beau-frère. AlVs well that ends u>ell ; tout est bien qui unit bien 1
J'éprouve quelque embarras à dire tout le bien que je pense du Serment de Madeleine, de M. Charles Deslys. On m'assure que ce roman offre quelques traits de ressemblance avec certains Corbeaux du Gévaudan, que je croyais ensevelis sous les neiges de là Lozère. Cette ressemblance, si elle existe, laisse parfaitement intacte l'œuvre de M. Deslys. De pareils sujets appartiennent à tout le monde; ce n'est pas la première fois que dramaturges et conteurs s'inspirent d'une erreur de la justice, d'une idée de réhabilitation en l'honneur d'un innocent. Cette légende des Corbeaux , qui nous avait séduits, Frédéric Béchard et moi, par sa physionomie originale, existait déjà dans d'autres provinces En 1816, le directeur de la Porte-Saint-Martin convoqua Caigniez et Daubigny, les Dennery de ce temps-là, et leur tint à peu ce langage: « Vous venez d'obtenir deux grands succès — la Pie voleu^e^i le Chien de Montargis — avec deux pièces où le principal rôle est joué par des bêtes. J'en conclus que c'est là le véritable élément du mélodrame: hâtez- vous de m'en faire une troisième. >. — Daubigny et Caigniez firent les Corbeaux accusateurs^ qui tombèrent à plat; tellement à plat qu'il n'en est pas resté de trace, et que nous aurions pu, de très-bonne foi, récia-
mer un brevet d'invention pour remploi du corbeau dans les instructions judicaires.
J'ignore si M. Charles Deslys s'est souvenu du rapport académique de M. Saint- Alarc Girardin, dans la séance du 19 août 1858. II. s'agissait d'un prix de vertu vaillamment gagné par la femme Durand, de Joucas ( Vaucluse), qui, pendant sept années entières, s'était attachée à découvrir les véritables auteurs d'un assassinat commis, en 1821, dans ce village. Son mari, accusé et acquitté à la majorité d'une voix, n'en demeurait pas moins déshonoré aux yeux d'une population soupçonneuse. Voici les paroles textuelles de cette courageuse paysanne: « Je prends ici l'engagement solennel, devant Dieu qui m'entend et devant vous, messieurs, d'amener bientôt sur ce
banc d'infamie les véritables assassins de madame Boyer ! »
Elle tint parole. N'est-ce pas là le Serment de Madeleinel — « Messieurs les jurés,- dit-elle, vous avez affranchi mon mari de la peine, mais non pas du soupçon. Il faut qu'il en soit lavé!... Je prends ici l'engagement de me consacrer tout entière à la poursuite du coupable. Un jour, c'est moi qui l'amènerai devant vous... Je le jure devant Dieu... Qa'il me soit en aide! ^
On le voit, M. Charles Deslys a serré de plus près que les auteurs des Corbeaux du Gévaudan la touchante histoire de cette femme du peuple, qui se voue à la recherche des vrais assassins, non pas pour arracher son
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fiancé au bagne de Toulon, mais pour restituer à son mari l'honneur, dont il reste toujours un lambeau sur le banc de la cour d'assises. Un autre avantage du Serment de Madeleine, c'est que le lecteur arrive jusqu'aux derniers chapitres sans deviner quel est Je meurtrier d'Anselme, tandis que, dans les Corbeaux, on sait, dès les premières pages, que Simon Vernou a été assassiné par Costerousse et par Matteo Perondi. Je n'hésiterais donc pas. S'il y avait un jury en littérature, à décerner le premier prix à cet honnête Serinent de Madeleine, qui se recommande à nos sympathies par une qualité bien rare; une moralité irréprochable. Est-ce bien littéraire? Cette question m'est interdite au moment où je viens d'évoquer le souvenir d'un roman du même genre. D'ailleurs, j'en ai tant lu, tant subi, depuis quarante ans, de ces ouvrages qui abusent du mérite d'être littéraires pour se donner le plaisir d'être ennuyeux !