Le Ministère de M. de MartignaCy par M. Ernest Daudet
tantôt, hélas! pour nous forcer, par le contraste, à les trouver plus cruelles. A ce point de vue, n'est-il pas permis d'affirmer que rien, dans notre passé d'un demisiècle, ne se rapproche plus du roman que le ministère de M. de Martignac ! Il en a le charme mélancolique, la grâce fragile, les douceurs éphémères; comme pour rendre la ressemblance plus complète, l'homme cminent qui le personnifie et Pa marqué de son nom, ajoutait à sa noble et sérieuse éloquence, aux rares mérites de sa politique, je ne sais quelle séduction féminine, que Chateaubriand a caractérisée dans une phrase peu bienveillante, et que les récalcitrants ou les neutres subissaient en guise d'illusions romanesques. Pour moi, je n'ai jamais pensé à celte lune de miel«^ntre deux soleils de plomb, à cette trêve entre deux batailles, à ce rayon entre deux nuages, à cette accalmie entre deux tempêtes, à cette oasis entre deux mers de sable soulevées par le simoun, sans me rappeler avec tristesse la dernière page de Marianna, La pauvre femme a épuisé toutes les douleurs qui peuvent servir de châtiment aux ivresses de la passion coupable. Elle a fait, elle aussi, sa révolution; elle s'est dérobée à Taulorité légitime; elle a passé, dans ces zones torrides, de l'anarchie à la servitude et de la servitude à Tabandon. Son honneur, son foyer, sa jeunesse, ses biens, sa beauté, elle a tout perdu à ce jeu terrible. Un soir, le hasard la ramène à quelques pas de la maison paisible, de l'honnête toit qu'elle a fui
dans un accès de délire. Ses yeux se remplissent de larmes. — Le bonheur était là, dit-elle.
Oui, le bonheur était là; quarante-six ans d'épreuves, d'agitations, de mécomptes, de calamités et d'angoisses prouvent cette vérité aux plus incrédules. Ce bonheur, nous l'avons perdu; à qui la faute? C'est ici qu'éclate la difficulté de cet attrayant sujet pour une plume impartiale et respectueuse comme celle d'Ernest Daudet. En effet, plus vous rendrez hommage à cet épisode sans veille et sans lendemain, plus vous dépeindrez le ministère Martignac comme digne de réaliser enfin l'idéal du gouvernement constitutionnel, de réconcilier le principe d'autorité avec l'esprit de liberté et l'antique monarchie avec la société nouvelle, plus aussi nous serons tentés de mêler un blâme à nos regrets, d'accuser çweigu'wn d'avoir, par d'injustes méfiances, par des préférences fatales, par une opposition dissolvante, paralysé ces généreux efforts, entravé cette politique de conciliation et d'apaisement, condamné enfin ce bien à produire un mal; car il eût mieux valu, en définitive, que ce ministère n'existât jamais, puisque sa chute devait inaugurer une nouvelle ère de catastrophes et de périls.
Ce quelqu'un, ce coupable, quel est-il? Est-ce Charles X? Est-ce la France? Est-ce Paris? Est-ce la droite? Est-ce la gauche? Est-ce la fatalité du régime parlementaire? Voilà ce que le jeune historien a recherché avec une remarquable franchise et retracé avec une incon-
testable justesse d informations, de pensée, de sentiment et de style. Je le suivrai pas à pas, en me bornant a indiquer quelques nuances, quelques détails où ses documents ne sont pas toat à fait d'accord avec mes propres souvenirs. Souvenirs d'adolescent, dira-t-on ; ce ne sont ni les moins sincères, ni les moins vivaces, ni les moins vrais. Il faut avoir vécu dans ce temps-là, — futce sar un banc de collège! — pour savoir tout ce qui se mêlait d'obscurités, de malaise, de contradictions , de scorie<«, de complications, d'équivoques, à ce qui nous semble aujourd'hui si clair, si net, si simple et si beau ; — et, par conséquent, tout ce qui excuse ce que nous pourrions regarder comme inexcusable.
Ernest Daudet a eu Texcellente idée de citer, au début de son livre, une page de M. Alfred Nettement. L'écrivain royaliste, témoin des conflits qui se terminèrent par la plus néfaste des révolutions, a mis, comme on dit vulgairement, le doigt sur la plaie. Ce qui déjoua tant de bonnes intentions et de radieuses espérances, ce qui rendit inutiles tant de talents mémorables et de beaux caractères, ce fut le défaut d'expérience ; ce furent les tâtonnements de Tappren lissage, appliqués à une époque et n un régime qui n'auraient pu prospérer et s'affermir que si tous les ouvriers de cette heure décisive avaient connu à fond les rouages de la redoutable machine confiée à leurs mains novices. Une répétition d'où dépendrait le sort d'une pièce, telle est, selon moi, l'image la
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plus exacte du gouvernement représentatif pendant ces années turbulentes, qui auraient pu être si salutaires et si fécondes, et qui furent si stériles et si funestes. Pour que ce gouvernement fut viable, il aurait fallu — chose impossible ! — qu'il eût déjà trente ans d'existence au moment où il naquit, et que ceux qui allaient le pratiquer eussent commencé par savoir ce qu'ils étaient obligés d'apprendre. Or, non-seulement ils ignoraient; mais jamais on ne fut plus mal préparé à une science qui ne s'acquiert que par une série d'épreuves et d'enseigne- . ments en action; jamais on ne fut plus brusquement exposé à tous les dangers d'un régime qui devrait, plus que tout autre, exclure l'esprit de parti et les passions personnelles, puisqu'un pouvoir collectif y remplace la volonté d'un seul.
En regardant en arrière, qu'avak-on pour se renseigner? D'abord, des essais de réforme qui, s'envenimant à travers trois Assemblées délibérantes, avaient abouti à un effroyable chaos; puis, un simulacre de liberté, qui, à force de renchérir sur les plus atroces tyrannies, avait fini par s'appeler la Terreur; un peu plus tard, l'anarchie morale réduisant la France à un tel degré d'abaissement que, si son honneur n'avait pas été sauvegardé sur ses frontières par ses armées, elle serait morte de honte, noyée dans la boue ; tous les éléments d'une Constitution libérale tellement discrédités que le coup d'État qui les anéantit passa pour une réhabilitation, une déli-
vrance et une aurore; puis quinze anuées de militarisme à outrance où réblouissement de la gloire sert de prétexte à tous les abus du despotisme, où la Révolution qui devait émanciper les peuples s'absorbe dans un conquérant qui les opprime, où l'aplatissement des consciences ci-devant républicaines donne raison au domp< teur qui les déshonore de ses dignités, de ses titres et de ses largesses; où les idées sont traitées de crimes, où il est défendu , non-seulement de délibérer , mais de penser; enfin, une monstrueuse métamorphose qui change tout à coup en libéraux, en redresseurs des torts monarchiques, les serviteurs les plus complaisants de ce régime d'oppression et d'arbitraire. Voilà le prologue du drame dont on avait à déterminer au jour le jour, devant un public agité de mille sentiments contraires, la donnée, la mise en scène, les situations, les personnages et le dénoûment; voila le terrain sur lequel il fallait marcher, agir, combattre, concerter les opérations stratégiques ou les conditions de la paix; la préface du livre dont on allait remplir les pages froissées d'avance et maculées ; le bizarre alliage dont on devait extraire ces lingots d'or pur ; une monarchie à la fois séculaire et moderne; une noblesse consolée de ses malheurs; une bourgeoisie satisfaite de ses conquêtes, une armée dé^ grisée de ses victoires, un pays guéri de ses blessures, un peuple allégé de ses misères; Talliance suprême, irrévocable, entre la tradition et le progrès, entre hier et demain, entre la royauté et la liberté.
Maintenant, faut-il s'étonner si les hommes de la Restauration, — et j'entends par là ses ennemis comme ses amis, — dépourvus de cette expérience si nécessaire, ont tous ou presque tous commis des fautes ; si les uns n'ont pas réussi à fonder, si les autres ont trop réussi à détruire; si les royalistes de bonne volonté n'ont pas atteint leur but, si les libéraux -de bonne foi ont dépassé le leur ; si cette phase de transition d'où devaient sortir le salut, la grandeur, la prospérilé de la France, ne fut qu'une halte et un sursis ; fautes, malentendus, luttes, tiraillements, déceptions, désastres, qui, pour njous restreindre aux cinq dernières années, peuvent se résumer ainsi : impopularité du ministère Villèle ; inutilité du ministère Martignac ; fatalité du ministère Polignac.
Quel groupe pourtant ! quels noms ! quelle admirable gerbe de facultés éminentes, de vertus publiques, de • hautes Intelligences, de gloires nationales, de dévouements patriotiques! Aucune époque peut-être n'en avait réuni un pareil nombre, et le plaisir de les retrouver suffirait à assurer la fortune du livre d'Ernest Daudet, quand môme il n'offrirait pas tant d'autres éléments d'intérêt et de succès. Richelieu et de Serre, Chateaubriand et Donald, Royer-Collard et Camille Jordan, Laine et Ravez, Roy et Villèle, Guizot et de Droglie, Pasquier et Vatimesnil, Hyde de Neuville et La Ferronays, Gouvion Saint-Cyr et Feutrier, Frayssinous et Martignac, — et cent autres que j'oublie, ou dont l'énumération serait
trop longue ! Toutes les variétés de talent et d'éloquence ! Tout ce qui peut parier à l'imagination, rassurer le chiffre, contenter la raison, apaiser la conscience, flatter l'orgueil, relever l'âme, garantir l'honneur d'un grand pays I Et, au-dessous ou aux côtés de ces personnages politiques, de cette pléiade militante, un merveilleux épanouissement de la poésie, de la littérature, de l'histoire, de la philosophie et de l'art! une ardente initiation aux chers-d'œuvre étrangers ! Gœthe et Schiller, Walter Scott et lord Byron, Shakspeare et Dante, naturalisés Français! Rossini, devenant l'habitué de notre boulevard des Italiens! Les glorieux débuts de tous ceux que nous avons admirés et aimés, qui ont rempli notre siècle de leur célébrité et de leurs œuvres, et dont la plupart, — précieuse coïncidence! — seraient plus grands si la Restauration n'était pas tombée, ou s'ils ne lui avaient pas survécu!
Cependant, vous le savez, — et, si vous ne le saviez pas, M. Naquet aurait soin de vous l'apprendre, — toutes ces richesses se sont perdues dans la faillite, toutes ces lumières dans la nuit, toutes ces fécondités dans l'avortement. Parmi ces hommes illustres, il n'en est pas un qui n'ait payé son tribut à l'inexpérience; pas un qui, s'il avait eu le courage de s'examiner, à son lit de mort, avec la sévérité d'un juge, n'aurait eu à se dire que, tel jour et à telle heure, en face de tel péril, au contact de telle passion, sous l'influence de tel mécompte d'ambi-
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tion ou de vanité, il avait manque de prévoyance, négligé son devoir, interrompu sa tâche, déserté ses amitiés, pactisé avec ses ennemis, préféré sa personne à sa cause et son intérêt à son pays. C'est, je le répète, qu'à tous ces hommes excellents et éminents, chargés de sécher les plâtres du parlementarisme, l'éducation parlementaire faisait complètement défaut. Si nous leur accordons cette excuse, quel fut le plus excusable, le plus explicable de tous? Je ne crains pas de le nommer; ce fut le roi Charles X. Remontez en idée jusqu'à sa brillante jeunesse, et dite&-moi quelle est l'époque, quel est le moment où il aurait pu s'initier à la science et s'habituer au goût de ce régime représentatif qu'il faut comprendre pour l'aimer, sauf à cesser de l'aimer quand on le comprend trop bien.
Jusqu'à trente ans, Trianon et Versailles lui avaient donné, j'imagine, de plus élégantes leçons. Lorsque l'orage éclata, la liberté s'offrit dès l'abord aux regards du jeune prince sous les traits de la Révolution ; la Révolution sous les plus hideux aspects de l'émeute, de l'outrage et du massacre. Dès le 14 juillet, le sang coula ; la force brutale se substitua au programme des utopistes et des sages; la foule traduisit à sa manière les réformes rêvées par l'élite. Que pouvaient enseigner au comte d'Artois les abominables journées d'octobre et de juin, le 10 août, la boucherie de septembre, le meurtre juridique de son frère, de la reine et de la princesse «♦♦• 12
Élisabetb, l'échafaud en permanence et Torgie sanglante de 93, sinon que les essais d'acclimatation de la liberté constitationnelle ne servent qu'à faire périr tout ensemble ou tour à tour ses amants et ses adversaires? L'émigration ne pouvait pas non plos, que je sacbe, être une école de gouvernement représentatif; car les bulletins qui arrivaient de France suggéraient sans cesse le parallèle entre Louis XVI et Bonaparte, entre ce qu'avait fait la Révolution du roi libéral, bumain et réformateur par excellence, et ce que le dictateur inflexible, sans contrepoids et sans contrôle, faisait de la Révolution. Encore un pas; nous voici en 1814; si je m'en rapporte aux récits des très-rares survivants de l'époque, Monsieur n'eut pas besoin de s*obstiner ou de s'aveugler pour attribuer Teutbousiasme qui l'accueillait, bien moins au plaisir de goûter enfin ces institutions représentatives si cbèrement achetées qu'au bonheur de cesser d'être une cbair à canon et de renaître à la vie sous une autorité paternelle. Il était impossible, convenez-en, que le retour de rîle d'Elbe et les Cent-Jours lui apparussent comme la victoire du gouvernement parlementaire contre le despotisme ou le prestige d'un bomme. Quand vinrent les jours meilleurs, quels furent pour celui qui devait être bientôt Charles X, les moyens de commencer ou de compléter son éducation sexagénaire et de rattraper le temps perdu?
1815 remettait tout en question, envenimait toutes les
raptares, rallamait toutes les haines, donnait à une délivrance des airs de réaction et des allures vengeresses. Louis XVIII, dont Monsieur était séparé par de fâcheux dissentiments, déployait, pour rétablir Téquilibre, adoucir les violences et cicatriser les plaies, une habileté dont la politique et l'histoire lui tiennent compte. Mais y avait- W, dans ces louables efforts, dans ces laborieux succès, de quoi convertir, persuader ou endoctriner son frère ? La Révolution et le bonapartisme poursuivaient leur sape clandestine ; chaque année voyait éclore de nouveaux complots; Manuel déclarait, à la tribune, que le pays avait subi les Bourbons avec répugnance. De tels orages éclataient à la chambre des députés, qu'il était permis de se demander si tout n'était pas préférable à un système où les lois s'inauguraient par l'insulte et le scandale. En 1819, les électeurs de l'Isère nommaient un prêtre régicide; en 1820, Louvel assassinait le duc de Berry. Je le jemande ; si on pouvait descendre, en un sujet grave et tragique, à des comparaisons familières, quel maître aurait le courage de punir au même de gronder un écolier qui, dans des conditions pareilles, ne saurait pas sa leçon ?
D'ailleurs, il serait bon de ne pas exagérer ; la part des deux frères dans les griefs de la liberté parlementaire, dans les épisodes qui creusèrent ou élargirent Tabime entre la royauté et la nation, n'est pas aussi inégale ou aussi contraire qu'on peut le croire d'après un effet
d'optiqae et de lointain. Le ministère Villcle, dont Timpopuiarité fat an présage et prépara la révolution de juillet, existait déjà depuis trois ans, quand Charles X monta snr le trône. Ce n*est pas Charles X, c'est Louis XVHI qui, par un instinct de haine et dans un accès de colère^ précipita M. de Chateaubriand dans les rangs de Topposition ; événement dont les conséquences furent incalculables! Le mal que Louis XVIII avait fait, son suc^sseur, gracieux et bon, voulait le réparer, et, si l'on s'était mieuxentendu pour transmettre à l'irascible vicomte ces intentions conciliantes, Chateaubriand, le jour du sacre, serait sorti de la cathédrale de Reims plus royaliste que jamais. Si nous voulions prolonger le parallèle, nous trouverions iepour et le contre. Sans doute, le Roi de 1814 a mieux compris son temps, plus adroitement accepté et appliqué la nécessité de transiger avec les hommes et les œuvres de celte Révolution que l'on ne pouvait supprimer, même en essayant de la vaincre. Grâce à celte adresse un peu égoïste, il eut ce que nul autre de nos souverains n'a obtenu depuis cent un ans; les Tuileries pour son agonie et Saint-Denis pour ses funérailles. Mais, sur bien des points, il garda des traditions, des habitudes, des goûts, une physionomie d'ancien régime. Une fois en règle avec sa Charte, ses ministres et ses chambres, il aimait à redevenir lé Roi, dans toute l'acception de ce mot, dont son passé lui rappelait le véritable sens. Il se plaisait à renouer, en son particulier, le fil qu'avait brisé ce long
et douloureux interrègne, à se restituer, entre intimes^ riilusion de cette Royauté absolue qu'il sacrifiait à son repos. Il en avait encore, sinon les idées, au moins les façons, les formules, les auitudes, les licences. Étant donné l'esprit frondeur et agressif du Français né malin, qui oserait prétendre que la réapparition du vieux type de la favorite, même chimérique, môme sinécuriste, même à l'état de fantôme et de revenant, ne fît pas autant de tort à la monarchie qu'une légère bouderie contre la Charte ou un solécisme anti-parlementaire?
Est-ce à dire que je veuille nier Tévidence, déprécier Louis XVIII en Thonneur de Charles X, contester la culture d'esprit, la sagesse, la finesse, la sagacité de l'un, les erreurs et les imprudences de l'autre? Assurément non. Pour revenir au livre d'Ernest Daudet, dont je me suis beaucoup trop éloigné, j'avouerai qu'il es: profondément regrettable que le ministère Martignac, qui a vécu dixhuit mois, n'ait pas eu plus de durée, qu'il n ait pas surmonté les appréhensions et les méfiances du Roi ; que celui-ci, en se l'assimilant par l'intelligence et par le cœur, en l'acceptant sans arrière-pensée et sans réserve comme l'expression la plus parfaite de la fidélité monarchique et du libéralisme sincère, ne lui ait pas communiqué cette force dont il avait besoin pour triompher de difficultés innombrables et résister à ses ennemis de toutes sortes. Rien de plus vrai ; mais, si je proclame cette vérité, on voudra bien, je l'espère, ne pas me refuser
ane circonstance atténuante, qai n'a pas moins d'importance. Pour que Charles X nous parût tout à fait coupable, pour qu'il fût impossible do lui pardonner d'avoir méconnu \em\n\sieve Martignac, il faudrait quatre choses; j'en compte quatre ; je pourrais en indiquer vingt.
Il faudrait, premièrement, que le ministère Martignac, succédant à un ministère impopulaire, eût été, à son avènement, salué par une acclamation universelle; que, à part quelques fanatiques de l'extrême droite et quelques énergumènes de l'extrême gauche, tous les politiques, tous les journalistes sérieux, tous les députés raisonnables, tous les hommes illustres, l'eussent accueilli avec enthousiasme ; accueil qui aurait interdit au roi tout ce qui n'eût pas été confiance, empressement et sympathie. Il faudrait, en un mot, que ce ministère eût immédiatement conquis auprès de ses contemporains la place qu'il a méritée dans Thistoire.
Secondement, que les professeurs de gouvernement parlementaire, qui accusaient dès lors Charles X de méditer un attentat contre la Charte, eussent, deux ans plus tard, respecté cette même Charte dans son article le plus essentiel ; article sans lequel elle n'était plus que dérision et mensonge ; qu'ils n'eussent pas foulé aux pieds, réduit à néant, écrasé sous les barriciides, le principe de responsabilité ministérielle et d'inviolabilité royale.
Troisièmement, qu'il eût suffi à Louis-Philippe de gouverner d'après des idées contraires à celles de son pré-
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décessear, d*être la Charte faite homme, de personnifier le régime constitutionnel et parlementaire, de continuer au grand air et au grand jour la politique de M. de Martignac, pour fonder et perpétuer sa dynastie.
Quatrièmement, que la suite des événements n'eût pas prouvé que la France était d*humeur à supporter, en fait de coup d*État, d'arbitraire, de gouvernement personnel, de diminution de ses libertés, de parlementarisme empoigné par quatre hommes et un caporal, cent fois plus et cent fois pire que les ordonnances de Charles X.
De ces quatre circonstances atténuantes, on plutôt trèsconcluantes, les trois dernières sont en dehors de notre sujet; la première est notre sujet tout entier. En essayant de la développer, je me retrouverai en présence d'Ernest Daudet et de son livre, tantôt, pour m'associer à ses jugements, à ses sentiments et à ses regrets, tantôt pour discuter quelques détails accessoires, toujours pour rendre hommage à ce consciencieux travail, à cette sérieuse étude.
Je lis, dans la courte introduction d'Ernest Daudet: « Ce fut le destin de M. de Hartignac de mourir sans » connaître l'opinion que le souvenir de son gouverne- » ment a laissée dans l'histoire. Il n'avait goûté que
» l'amertume du pouvoir, et sa mémoire seule a reçu » l'hommage de la reconnaissance qu'il méritait. »
Rien de plus vrai, et cette vérité va nous servir de guide. C'est après avoir perdu M. de Martignac et son ministère que l'on a compris ce qu'ils valaient; c'est en songeant à ce qu'ils auraient pu sauver, en les comparant à ce que nous avons subi, faute d'avoir su les apprécier et les défendre contre de fatales influences, que nous leur avons rendu un arriéré d'estime, de sympathie et de regret. Le temps a fait pour eux ce qu'il fait pour ces belles œuvres, controversées ou méconnues par les passions contemporaines. Les passions sont mortes; les controverses sont éteintes; l'œuvre reste, et les hommages qu'on lui a refusés d'abord, les injustices qui l'ont assaillie, ajoutent à ses beautés réelles un charme mélancolique.
Cette énorme différence entre l'impression immédiate et l'efifet de lointain est tellement caractéristique, qu'on la retrouve jusque dans l'admirable épilogue de cette noble vie. On devine que je veux parler du procès des ministres. Aujourd'hui, l'image qui domine de cent coudées toutes les autres est celle-ci: M. de Martignac plaidant pour M. de Polignac, lequel était bien plus menacé que ses trois collègues; car la foule fanatisée dans les clubs, encore brûlante de l'insolation de Juillet, se serait contentée d'une tôte; mais elle en exigeait une, et il parut un moment très-difûciie de la lui refuser; le
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ministre du 8 août, de faneste mémoire, devenu, sous les griffes de l'orfraie populaire, le client du minisire qu'il avait dépossédé; l'homme dont la chute avait pf'éparé la Révolution couvrant et protégeant de sa parole l'homme dont Favénement avait tué la monarchie, et rencontrant dans cette situation tragique, des accents d'une incomparable éloquence; le malade, à qui la maladie niesurait ses jours, disputant à la mort Taccusé à qui l'émeute mesurait ses heures I
Tout, dans ce concours de circonstances inouïes, non moins que dans le merveilleux et pathétique talent de M. de Martignac, semblait" devoir lui assurer un immense avantage, un facile triomphe sur les trois orateurs groupés autour de lui à la barre de la cour des pairs. Primus inter parces! pouvait-on -dire. Nul ne connaissait encore le jeune Lyonnais, défenseur de M. de Chantelauze. L'honnête faconde du bod M. Hennequin ne dépassait pas un succès de cour d'assises ou de Société des bonnes Lettres. Quant à M. Grémieux, futur ministre de la justice en 1848, futur pontife du dieu Mars, en 1870, qui plaidait en uniforme de garde national pour M. Guernon-Ranville, il tomba, dès son exorde, en pâmoison ; ce qui fit dire à un homme d'esprit, que M« Grémieux s'était évanoui avant de se trouver mal.
Eh bien! non; cette jouissance ou cette consolation
d'amour-propre, au milieu de tant de sujets d'angoisse
. et de tristesse, ne fut pas môme accordée à M. de Marti-
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gnac. J'en appelle, ici encore, aux souvenirs des survivants de cette époque; le grand succès du moment, dans cet épisode mémorable, fut pour le jeane avocat lyonnais inconnu la veille, illustre le lendemain, M. de Montalembert, dans la fougue de ses vingt ans, écrivit — j'allais dire chanta, — en trois colonnes de VAvenir,
un véritable dithyrambe où les noms de Bossuet, de Danle, de lord Byron, de Chateaubriand, étaient évoqués
pour faire coriége à cet éclatant triomphe. Je ne vou* drdis pas risquer une syllabe qui pût attrister notre cher et vénéré M. Sauzet; mais, plus tard, lorsque le malheur des temps ou la malice des hommes troubla ou arrêta sa carrière politique, il a dû se dire souvent, avec une résignation chrétienne, qu'il expiait ce rayon de gloire, dérobé à Tauréole de M. de Martignac.
Voici que je me laisse emporter par mes souvenirs jusqu^au sombre dénouement du drame. Étudions, avec Ernest Daudet, les premiers actes. Le jeune historien fait excellemment ressortir cette anomalie, qui prouve à quel point la Révolution s'était déjà inûitrée dans le Parlement, dans la presse et dans tous les courants de l'opinion publique. Rien ne peut donner une idée du déchaînement des esprits contre le ministère Villèle. Je ne discute pas, je constate. Dès lors, il semblait que le successeur de ce ministère exécré dût bénéficier de cette haine; la plus simple logique exigeait que l'on accueillît les nouveaux arrivants avec d'autant plus
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de faveur que Ton était plus exaspéré contre ceux qui partaient. Mais ce n'est pas ainsi que l'entendait le libéralisme de 1827. On voulait bien saluer, par des manifestations de joie furieuse et factieuse, le renversement de M. de Villèle et de ses collègues de la droite; mais il fallait que cette crise gardât son caractère révolutionnaire, blessant pour le roi et débilitant pour la monarchie. Par conséquent, ou ne voulait pas quMl fût dit que le choix des nouveaux ministres nous dédommageait des anciens, et que, en les nommant, la royauté regagnait le terrain perdu depuis la mort de Louis XVIII. Aussi, quelle froideur! Quel touchant accord pour simuler le désappointement et le mécompte l Un parterre d'étudiants à qui on annoncerait un drame de M. Hugo et à qui on jouerait une comédie de Picard, ne se montrerait pas plus récalcitrant. Le mot de doublures circulait dans les journaux et dans les salons. Chateaubriand fut de glace; il voulait qu'on lui rendît, à titre de réparation ou d'amende honorable, les Affaires étrangères. On hésita, et il n'en fallut pas davantage pour qu*il se con* tentât de passer d'une hostilité véhémente à une neutralité dédaigneuse. MM. de la Ferronnays et Hyde de Neuville furent les seuls qui trouvèrent grâce devant lui. Nous avons cité ailleurs la phrase hautaine où il féminise M. de Martignac pour avoir le droit de Tamoin'drir. Quant au comte Portails, il parle de lui comme nous ne parlerions pas du plus méprisable des dictateurs
de septembre: « M. Porlalis, le plus misérable caractère » qui fût oncques, fédéré pendant les Cenl-Jours, ram- » pant aux pieds de la légitimité dont il parla comme » aurait rougi de parler le plus ardent royaliste, aujour- » d'hui prodiguant sa banale adulation à Philippe, eut » les sceaux. »
~ « Je proposai, ajoute Chateaubriand dans ses Mémoires, M. Casimir Périer et le général Sébastiani; ce qui aurait pu changer la face des événements. » — Il se trompait. Le mérite, l'honneur suprême du ministère Marlignac, — et, à ce point de vue, le mot de doublures valait un éloge, — c'était d'être aussi royaliste que le ministère tombé. Grâce à Tanimosité du parti libéral, la chute de M. de Yillèle était déjà une assez violente secousse, sans qu'on l'aggravât par un changement ^3mplet de politique et par des noms suspects à tous les serviteurs de la monarchie. M. de Martignac et ses collègues n'étaient paà des adversaires remplaçant un adversaire après l'avoir combattu et vaincu, mais des continuateurs intelligents, intacts dans l'opinion, n'ayant pas encore été essayés, pouvant faire le bien que leurs prédécesseurs ne pouvaient plus faire, et profitant de leur qualité d'hommes nouveaux pour reprendre en sous-œuvre, avec des formes plus conciliantes et plus persuasives, cette tâche délicate qui consistait à rassurer la liberté sans inquiéter le Roi. Ils personnifiaient l'adoucissement du ministère Yillèle, et non pas ses
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contraires. Il safGt de nommer, après M. de Martignac qui avait fait ses preuves à Bordeaux, M. de La Ferronnays, ce fidèle compagnon des jours d*exil et d'épreuve ; Uyde de Neuville que nous avons tous salué, dans son extrême vieillesse, comme le Nestor de la légitimité; Vatimesnil, qui avait eu l'honneur d'être chansonné par Béranger. Ces quatre noms répondaient des autres.
C'est ainsi, nous le croyons, que Charles X l'aurait compris sans l'espèce de jettatura qu'Ernest Daudet a très-finement indiquée, et qui s'attachait dès lors à la plus paternelle des monarchies, au plus tutélaire des gouvernements. Soyons justes. Pour effacer les premiers malaises, inséparables de ce luxe de violences parlementaires et populaires contre M. de Villèle, il aurait fallu une influence, une initiative, un exemple, arrivant du dehors et dominant les scrupules ou les rancunes du roi, les préventions ou les commérages de la cour. Or, cet exemple, qui le donnait? Parcourez la liste des célébrités de l'époque, des hommes qui pouvaient diriger ou modifier l'opinion. Chateaubriand, mécontent jusqu'à l'heure ou on lui offre l'ambassade de Rome et où ce mot magique lui fait préférer aux ruines prochaines les ruines séculaires ; Lamennais, aiguisant déjà, aux dépens des Portails, des Vatimesnil et des Feutrier, ce stylet de l'insulte que nul n'a manié comme lui ; Bonald, vieux, plus métaphysicien que politique, compromis par quelques paroles imprudentes à propos de la loi du sacrilège,
neutralisé par sa fidélité au ministère déchu. Le duc de Broglie, un de ces hommes rares, respectables et déplaisants qui ont toujours l'air de concourir pour le prix Monthyon quand ils discutent les affaires publiques et qui font plus de mal avec leurs vertus que d'autres avec leurs vices, avoue lui-même, dans ses Notes dont Ernest Daudet a tiré un excellent parti, que son groupe, — M. Guizot, la Revue française, les publicistes du Globe, — avaient mesuré d'une main trop avare au ministère Martignac leur adhésion et leur concours. M. de Gormenin, que l'opposition venait de recruter et dont elle inaugurait la réputation usurpée, débutait, à quarante ans, dans ce rôle de taquin et de frondeur, qu'il traduisit, sous Louis- Philippe, en intarissables pamphlets. Royer-CoUard, plus enclin, en politique, à la stratégie qu'à la bataille et à la critique qu'à l'action, trouvait bon qu'on le nommât président de la Chambre; mais il donnait à son assentiment ces allures altières, tranchantes et cassantes de janséniste monarchique, qui prêtaient aux épigrammes des courtisans et laissaient deviner le contrôle sous l'hommage. Parmi les chefs révolutionnaires, — les Lafayette, les Dupont de l'Eure, les Laffitte, etc., etc., — pas un ne mit bas les armes. Un député grotesque de l'extrême gauche, M. Labbey dePompières (celui que le Times appelait un respectable ecclésiastique), proposa la mise en accusation de M. de Villcle; ce qui ne pouvait, convenez-en, réconcilier Charles X avec
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cette crise parlementaire. Si nous passons de la politique à la littérature et au théâtre, qui, dans ce temps-là surtout, étaient aussi des puissances, môme tiédeur.
Je consulte mes souvenirs, et je cherche en vain, parmi les jeunes gens qui préludaient alors à de hautes destinées littéraires, un de ces témoignages sympathiques, entraînants, irrésistibles, qui triomphent de l'hésitation publique. Mérimée, Vitet, Saint-Marc-Girardin, Sainte- Beuve, Duvergier de Hauranne, Rémusat, Mignet, gardaient leur attitude expectante ou affectaient la plus parfaite indifférence. Dubois et Jouffroy (du Globe), étaient hostiles. Thiers et Armand Carrel taillaient d'avance les plumes du National. Leurs aînés. Cousin et Villemain, profilaient de l'accalmie pour reprendre leurs cours merveilleusement populaires; mais la popularité est généralement de complexion trop délicate pour qu'on Texpose à un courant d'air ministériel. Scribe, sûr des imniunités du théâtre de Madame, tâtait chaque matin le pouls à sa clientèle bourgeoise, et continuait chaque soir ses jolies petites allusions de chauvinisme à l'eau de rose et de libéralisme au patchouly. Béranger ne semblait pas se douter que Tibère et Sojan avaient cessé de régner. Casimir Delavigne était enchanté que M. de Martignac permît à la Comédie-Française de jouer la Princesse Àurélie et à Samson d'imiter le nasillement de M. de Villèle; mais sa reconnaissance restait taciturne, et 11 se fût bien gardé d'écrire une Messénienne en l'honneur
de cette délivrance poétique, dramatique et libérale. Lamartine, entre le Chant du Sacre et les Harmonies, penchait vers l'extrême droite, et ramilié de M. de Genoude ne le disposait pas à chérir les successeurs des ministres éloquemment défendus par la Gazette de France. Enfin, c'est justement sous le ministère Martignac que M. Victor Hugo, socialiste dans le Dernier jour d'un condamné, bonapartiste dans ses nouvelles Odes, démocrate et révolutionnaire ôaiï^AIarionDelorme et dans là préface de Cromwetl, commença la série de ces évolutions prodigieuses auxquelles le Sénat républicain va servir de récompense, de clôture et de pension de retraite.
Encore une fois, à quiconque lui aurait demandé pourquoi son nouveau ministère lui inspirait si peu de confiance et d'enthousiasme, Charles X n'avait-il pas le droit de montrer le livre d'or de sa capitale, de son royaume et de son règne, et de dire: « Que ces messieurs, dont les voix sont plus jeunes et plus vibrantes que ma voix sexagénaire, fassent leur partie dans le concert; je ferai la mienne 1 »
C'est pourtant au milieu de ces circonstances si défavorables que M. de Martignac entreprit celte tâche difficile, immense, balsamique, qui aurait mérité le concours empressé des neutres et la neutralité bienveillante des adversaires; qui, en cas de succès, aurait été le salut de la France, et qui, môme après avoir échoué, doit obtenir
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les tardifs hommages de THistoire. C'est, pour Ernest
Daudet, un honneur d*ôtre Tinterprcte de cette grande
ouvrière de la onzième heure, de cette suprême consolatrice des vaincus, des disgraciés, des méconnus. Il a prouvé qu'il en était digne. Il a très-heureusement et très-habilement condensé, dégagé et mis en relief ce qui . s'éparpillait ou s'estompait dans les volumineux ouvrages de MM. de Yiel-Castel, Alfred Nettement et Davergier de Bauranrie. Rien de plus intéressant que le récit de ces épisodes parlementaires, de ces luttes inégales et pourtant victorieuses où l'éloquence melliflue (un des mots de l'époque) de M. de Martignac arrachait des murmures d'admiration à ses antagonistes, où ce vieux radoteur de Dupont de l'Eure se bouchait les oreilles comme Ulysse, à qui il ne ressemblait guère, en s'écriant : « Tais-toi, sirène! » Les idées politiques que défendit et fit parfois prévaloir Téminent ministre de l'intérieur, les projets de loi qu'il présenta avec des chances diverses, résumeraient encore aujourd'hui une excellente moyenne de gouvernement monarchique, constitutionnel et libéral, en dépit des bottes de sept lieues révolutionnaires qui nous ont fait parcourir tant de chemin depuis un demi-siècle. Ernest Daudet — et c'est ce qui contribue au très-légitime succès de son livre, — ne pouvait choisir un meilleur moment pour remettre en lumière cette politique de conciliation, de nuance, de solution, d'harmonie et de douceur, pour opposer cette sagesse à nos folies, cette
modération à nos violences, cette urbanité à nos radesses, ce château-margaux à notre absinthe, cette romance du Saule aux chansons intransigeantes de Thérésa-Naquet.
Forcé de choisir parmi ces chapitres, qui rappellent tous une pensée juste, un sentiment patriotique, un généreux effort ou un sujet de regret, je m'arrêterai aux trois incidents où s'accuse la fatalité dont je parlais tout à rheure et qui peut, sinon justifier, au moins expliquer les appréhensions, les répugnances, les antipathies et finalement la funeste détermination de Charles X ; les Ordonnances du 16 juin 1828 ; le voyage du Roi dans nos départements de i*Est, — et le vote du 8 avril 1829.
Nous nous exposerions à d'étranges erreurs d'optique si nous jugions, d'après nos idées actuelles, la question des petits séminaires et de renseignement des jésuites, telle qu'elle s'offrait, il y a quarante-sept ans, aux polémiques de la tribune et de la presse. 1828 ! C'était l'âge d'or universitaire. Même dans les familles chrétiennes, les lauréats du concours général se croyaient de grands personnages, méprisaient profondément tout ce qui ne gravitait pas autour de la Sorbonne, et se figuraient que les jésuites n'étaient pas capables d'enseigner d'autre latin que le Kyrie eleison. On les avait perdus de vue depuis le duc de Choiseul. La Révolution, le Consulat, TEmpire, le Concordat môme, semblaient avoir effacé leurs traces. On ne les connaissait plus que par les préventions que
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Ton gardait contre eux. Dans le nord de la France, en Normandie, à Paris et dans les diocèses voisins, la majorité du clergé était encore gallicane. Le nom seul de Saint- Acheul égayait les beaux esprits de collège et même de salon. On constatait avec malice Tinfériorité des études dans les trois ou quatre établissements fondés ou plutôt essayés par la pieuse compagnie qui se dissimulait sous des pseudonymes. Singulier contraste ! Rapprochement bizarre ! Notre éducation politique qui, depuis cette époque, n'a cessé de se pervertir, s'est améliorée sur un seul point ; la liberté d'enseignement. Nous avons accepté des choses qui nous eussent alors paru monstrueuses, notamment le suffrage universel ; et nous trouvions alors tout simple ce qui nous semblerait aujourd'hui un prodige d'iniquité. De ces deux hommes illustres, si bien faits pour s'entendre, et que notre imagination aime à placer sous un même rayon de lumière, de vérité et de gloire, M. de Martignac et M. de Falloux, Tun a restauré, en 1846, cette liberté précieuse que l'autre avait ajournée en 1828.
Quels furent, danscetteeirconstance, les vrais sentiments de Charles X? £rnest Daudet les étudie avec un tact bien remarquable. Le chrétien fervent fut troublé dans sa conscience; mais plus tard, lorsqu'éclatèrent les résistances épiscopales, lorsque des prélats, abusant de leur haute naissance et de leurs relations avec la cour, affectèrent de faire de leur désobéissance un dogme et une devise.
lorsque Lamennais, dans le pLas fougueax de tous ses pampbletSytraita de mécréants et de scélérats les ministres et les évoques, et trouva moyen, en signalant le progrès de la Révolution et de la guerre contre l'Église, d'affliger l'Église et de rejouir la Révolution, Charles X fut profondément froissé dans cette fibre royale qui faisait partie de rbérilage de Louis XIV. Seulement cet ensemble de scrupules, de perplexités, d'oppositions, de tracasseries, de contradictions, de remontrances, lui laissa une impression pénible, que les ennemis du ministère ne manquèrent pas d'exploiter. N'oublions pas que Charles X était, suivant une expression de M. Tbiers, un pécheur repentant. Pour racheter ces péchés et alléger ces repentirs, — suivant la différence des temps et des règnes, — on révoque Tédit de Nantes, ou on nomme le ministère Polignac.
Je glisse sur le voyage en Alsace. Ce nom fait trembler ma main. M. de Marlignac, on le sait, décida le Roi à se montrer dans ces provinces de TEst, qui s'obstinaient, disait-on, à rendre la royauté responsable des douleurs de l'invasion. Les craintes étaient vives; le succès fut éclatant, et l'enthousiasme populaire donna raison au ministre; mais qui le croirait? cet enthousiasme produisit un résultat contraire à celui qu'on pouvait en attendre. Au lieu de l'attribuer à l'heureuse influence d'une politique conciliante sur des populations libérales, le Roi en fit honneur au prestige de la couronne, relevé par la
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grâce exquise de ses manières et le charme de son sourire. Il se persuada qu'on Tavait trompé en lui affirmant que le ministère Villèle le faisait haïr de ses fidèles sujets. Il
sut mauvais gré à M. de Martignac de lui avoir arraché des concessions et des réformes qu'il regardait désormais ' comme superflues, puisqu'il lui suffisait de se montrer pour ôtre salué par les cris unanimes de : « Vive le roi I » Entre ce peuple si royaliste et son armée si vaillante, si dévouée, qu'avait-il à craindre? Â quoi bon faire violence à ses idées, à ses souvenirs ? Pourquoi s'affaiblir en consentant à régner sous condition^ à subir le joug de la Charte et de la Chambre, à supporter les exigences, les taquineries, les chicanes d'un pouvoir égal ou supérieur au sien? Où devaient le conduire ces raisonnements spécieux, ces illusions caressantes, M. de Martignac ne l'apprit que trop tôt, et la France ne peut plus l'oublier.
Quant au brusque retrait de la loi départementale et municipale après le vote désastreux du 8 avril 1829, la faute en est tout entière à une de ces coalitions qui semblent inhérentes au parlementarisme comme la fièvre aux marécages, et que nous aurons toujours le droit de rappeler pour absoudre les souverains qui veulent régner par eux-mêmes et pour condamner les Assemblées qui sacrifient à des passions collectives et à des ambitions personnelles le gouvernement et le pays. Ernest Daudet a raconté cet incident et ses suites avec une émotion éloquente qui prête à ces détails d'amendements, de majorité,
de centre gauche, d'extrême droite, de conseils d'arrondissement et de scrutin, tout l'intérêt d'une scèQe dramatique — hélas ! et tragique.
Je signalerai à l'auteur de ce livre excellent quelques légères inexactitudes. Ne parlons que pour mémoire, et en vue d'une seconde édition, de la faute d'impression qui a substitué madame Pasca à Judith Pasta, Fanny Lear à Tancrède. Le fameux article du Journal des DébatSt qui commençait par ces mots : « Ainsi, le voilà encore une fois brisé, ce lien d'amour et de confiance, etc., » et qui finissait par ces paroles prophétiques : « Malheureuse France ! malheureux roi !» — n'était pas de M. Saint-Marc-Girardin, mais de M. Etienne Becquet, qui ne pouvait manquer, quoique journaliste, d'être très-véridique, si l'on en croit le proverbe latin : « In t)ino Veritas, » — Ernest Daudet me semble aussi un peu sévère pour madame du Gayla, dont l'influence ne fut pas toujours fâcheuse. C'est elle qui réconcilia Louis XVIIl avec le pavillon Marsan, et qui, plus tard, fut le Christophe Colomb du comte de Lucchesi-Palli. Ses relations avec le vieux roi pouvaient être traitées de sinécure. L'aimable femme ne fut jamais qu'un semblant de favorite. C'était encore, je l'avoue, beaucoup trop pour la société moderne. Louis XVIII, vieillard infirme, un peu isolé au milieu de la famille royale qui aurait voulu le voir plus dévot et moins libéral, ressentit pour madame du Cayla cette amitié d'arrière-saison, à laquelle s'ajoute
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aisément une nuance plus vive et plus tendre^ quand la personne qui Tinspire est magniflquement et spirituellement belle. Presque pauvre, séparée de son mari, menacée d'un procès ruineux, la charmante comtesse demanda une audience. En entrant dans le cabinet du roi^ elle n'était que solliciteuse; en sortant, elle avait de quoi recruter beaucoup de solliciteurs. Il n'en fallut pas davantage pour divertir la cour et la ville, faire crier au scandale bon nombre d*envieux et surtout d'envieuses, provoquer une grêle d'épigrammes, de quolibets et de calembours, et suggérer à Béranger une de ses chansons les plus poétiques et les plus méchantes. Môme dans le pur faubourg Saint-Germain, les avis furent trèspartages. J'entendis un jour une respectable douairière se quereller à ce propos avec un mauvais plaisant. Il prétendait que le père de la Charte aimait à léviger son tabac sur les splendides épaules de madame du Cayla ; ce qui était, disait-il, une façon de la priser, — « Taisez-vous, mauvaise langue ! répliqua la douairière, je réponds de sa vertu comme de la mienne ' » — Il y eut un sourire. La bonne dame, septuagénaire et bossue, était d'une laideur fabuleuse.
Et moi aussi, j'essaie de sourire pour ne pas avoir trop envie de pleurer ; je m'enfonce avec un acharnement sénile dans les souvenirs du passé, pour me dérober au présent. Qu'Ernest Daudet me pardonne ! Il vient de^ faire un grand pas dans l'opinion des lecteurs sérieux,
Il a su disputer aa temps et à l'oubli une proie que les générations nouvelles se hâtaient de leur livrer pour se dispenser de réfléchir, de comparer et de regretter. Il a soulevé ces pierres tumulaires que la démocratie triomphante étouffe de ses végétations parasites et vénéneuses. Il a ranimé cette douce et noble figure qui, de son vivant, avait pu se plaindre des préventions et des méfiances de la royauté, et qui, pourtant, eût été impossible sans elle. Reposons-nous, en finissant, sur cette image, que le brillant historien de M. de Martignac ne récusera pas. Il a existé, entre le ministre et son roi, de funestes malentendus ; mais, à distance, le roi et le ministre nous apparaissent appuyés Pun sur l'autre, honorés l'un par l'autre. Nos malheurs et nos périls sont là pour prouver que le ministre avait raison et que le roi n'avait pas tort; car d'une part, il fallait la vraie monarchie comme contre-poids aux institutions libérales ; de l'autre, la Révolution a pris soin de justifier tout ce qui a été rêvé, médité et essayé contre elle.
12 décexDbre 1875.
Ce recueil lyrique complète le grand poète provençal, on, pour parler 'plus exactement, achève de le révéler au public, qui l'admire et qui Taime. Quand Jfim^/e parut, le succès fut si foudroyant, la surprise si vive, que la légende s*empara immédiatement de Fauteur et de Tœuvre. Â Paris^ où un heureux <;oncours de circonstances fit de Mireille l'événement littéraire de la saison, les opinions se divisèrent en sens contraire: « Figurez- vous, madame la marquise, disait devant moi un bel esprit de salon, que Frédéric Mistral, Thomme à qui vous devez ces émotions si poétiques et ces jouissances si délicates, porte habituellement des sabots et une blouse ; il conduit lui-môme sa