‹ Nouveaux samedis (volume 3)Chapitre 15 sur 22 · Lesllei d'or · texte numérisé non relu

Lesllei d'or

charrette, et quand ses chevaux refusent d^avancer, son langage devient plus énergique encore que celui de Vert-Vert au retour de ses voyages. Si vous pouviez vous transférer en idée dans la basse-cour de sa maisonnette de Maiilane, vous le trouveriez, sa fourche à la main, sa pipe à la bouche, remuant le fumier d'où il extrait tant de perles, et on aurait besoin d'épuiser toutes les périphrases de l'abbé Delille pour vous nommer les animaux admis dans son intimité. »

D'autres soutenaient la thèse opposée. D'après eux. Mistral était un mystificateur de génie, lettré jusqu'au bout des ongles, licencié en droit et en poésie, sachant par cœur Homère, Théocrite et Virgile; nourri du plus

pur miel de l'Hymclhe, familiarisé de longue date avec Phabit noir, la cravate blanche et les gants jaunes, et assez spirituel pour comprendre que, dans un siècle blasé, récalcitrant aux poètes, accoutumé au vieux refrain : « pourquoi versifier après Victor Hugo, Lamartine et Musset ? » Tétonnement serait la meilleure variante de l'admiration ; qu'un chef-d'œuvre ne perdrait rien à être offert aux lecteurs sous forme de paradoxe, de curiosité ou môme d*énigme. Dès lors, il avait fait pour luimême ce que Macpherson fit pour Ossian et Chatterton pour le moine Rowley. Il s'était traduit en provençal après avoir pensé, rêvé, imaginé en français, et jamais le proverbe italien : « Traduttore, traditore! » n'avait été moins applicable !

Âi-je besoin de déclarer que le vrai Mistral, — rien n'est beau que le vrai ! — ressemblait aassi peu à l'une qu'à l'autre de ces deux légendes? Cependant, quoique un poète jeune et bien doué mette nécessairement beaucoup du sien dans une histoire d'amour trempée de larmes, on pouvait dire que Mireille nous renseignait peu sur Mistral. Cette délicieuse idylle, qui participe aux grandeurs d'une poésie et d'une nature primitives, et qui, en maint endroit, s*élève aux plus hautes cimes de l'épopée, pouvait être également attribuée à une inspiration de grand artiste, à un souvenir personnel, à un épisode de jeunesse ; il était permis d'ignorer dans quel milieu avait vécu, par quelles leçons s'était formé ce magicien qui réussissait si bien à revôtir d'une beauté homérique et virgilienne les paysages parfois un peu ingrats de la Camargue et de la Crau. Calendal nous fit pénétrer plus avant dans la pensée et dans Tâme du poète. Â travers des voiles symboliques qui ont changé «cette fois le succès de vogue en succès d'estime, il était facile de reconnaître un idéal d'un ordre supérieur ; on pouvait, sans trop d'invraisemblance, se représenter, sous les traits de la mystérieuse héroïne du poème, la Provence elle-même, h Provence toujours belle, quoique déchue de son ancienne splendeur, la Provence que son amant, son chevalier, l'héritier de ses trouvères, aspire à relever de son abaissement, à délivrer de son servage, en lui rendant sa langue, sa vie intellectuelle et morale, sa poésie

et sa gloire. Dans ce nimbe lumineux, au milieu de ces rayons et de ces ombres, se dessinait déjà la figure de Mistral ; aujourd'hui nous l'avons tout entière.

Sous ce titre éclatant, les Iles d'Or, il nous donne les pages intimes, élégiaques, lyriques, amoureuses, gaies, mélancoliques, fantaisistes, pieuses, patriotiques, qu'il a écrites depuis vingt ans, et dont la plupart pourraient servir à reconstruire l'histoire ou le roman de sa vie. Ce ne sont plus des personnages^fictifs, des types dont la vérité saisissante laisse pourtant une part à l'imagination, chargés de refléter les sentiments qui ont fait battre le cœur du poète, les visions apparues à ses jeunes années, les sites pittoresques où se sont dès Tabord arrêtés et reposés ses regards. C'est le poète lui-môme qui nous aide à le suivre pas à pas, à retrouver dans une élégie, dans une chanson, dans un rôve, dans un sonnet, dans un toast, dans un cantique, les émotions, les joies, les tristesses, les regrets, les enthousiasmes, les douleurs, les tendresses, dont il a peu à peu composé et enrichi son trésor. Aussi a-t-il deviné que le moment était venu de se raconter et de s'expliquer à ses lecteurs ; — qu'une préface biographiqv^ serait le meilleur trait d'union entre les poëmes qui l'ont illustré et les poésies qui le révèlent.

Cette préface est exquise. Si nous ne prenons pas au pied de la lettre la subite humilité de Lamartine se déclarant, dans son Cours familier de littérature^ infé-

rieur à l'auteur de MireiUe jXioxxs pouvons du moins constater, à l'honneur de la Provence, que nos écrivains et nos poètes les plus célèbres auraient bien dû venir demander à la modeste maison de Mailiane des leçons de convenance, de simplicité, de sincérité, de naturel et de charme. Vous savez combien ils ont abusé du privilège ou de Tenvie de parler d'eux-mêmes, tout ce qu'ils ont perdu à devenir les héros de leur propre récit, et comment ils ont gâté, par des surcharges inutiles ou des explications d'après coup, les plus heureuses créations de leur génie ; tantôt, comme dans les Mémoires d'Outre- Tombe, détruisant à coups de boutoir nos illusions juvéniles; tantôt, comme dans les Confidences, exposant aux regards profanes et livrant au vulgaire lecteur ces souvenirs d'amour filial et de tendresse maternelle qu'il faudrait enfermer au plus profond de son cœur comme en un sanctuaire; d'autres fois, comme Alexandre Dumas ou George Sand, prêtant à des souvenirs de famille les allures d'une chronique scandaleuse ou d'une indiscrétion de valet de comédie. Parcourez en idée celte triste littérature d'étalage autobiographique, de reliquaire domestique et de révélation personnelle qui défrayait, il y a vingt-cinq ans, tant de feuilletons, pour la plus grande joie des curieux, des malins et des badauds ; — et lisez les lignes suivantes :

— « Mon pauvre père, — je l'ai perdu en 1855, dans ses 84 ans, — était ce qu'on appelle un homme du vieux

temps. Voici comment il avait fait connaissance de ma mère:

c Une année, à la Saint-Jean, maître François' Mistral était an mllien de ses blés qu'une tronpe de moissonneurs abattaient à la faucille. Un essaim de glaneuses suivaient les ouvriers et ramassaient les épis qui échappaient au râteau. Maître François, mon père, remarqua une belle fille qui restait en arrière, comme si elle avait eu honte de glaner avec les autres. Il s'avança d'elle et lui dit :

» — Mignonne, de qui es-tu? quel est ton nom?

» La jeune fille répondit :

» — Je suis la fille d'Etienne Poulinet, le maire de Maillane. Mon nom est Délaîde.

» — Gomment I dit mon père, la fille de Poulinet, qui est le maire de Maillane, va glaner?

» — Maître, rcpliqua-l-elle, nous sommes une nombreuse famille; six filles et deux garçons, et notre père, quoi qu'il ait assez de bien, comme vous savez, quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous répond : « Mes fillettes, si vous voulez de la parure, gagnez-en! » — «et voilà pourquoi je suis venue glaner. »

» Six mois après cette rencontre, qui rappelle l'antique scène de Ruth et de Booz, le bon maître François demande Délaïde à maître Poulinet, et jo suis né de ce mariage. »

Mistral a raison d'évoquer le souvenir de Ruth et de

Booz; car ce tdbleaa rustique, d'une simplicité si grandiose et si pure, semble découpé dans une page de la Bible. Toute la préface est de ce ton. Elle lui fera autant d'amis — et c'est beaucoup dire — que les Iles (Tor auront de lecteurs. Impossible de mieux réhabiliter le MOI, de mieux réussir à le rendre aussi aimable — je dirai presque aussi touchant — que d'autres l'ont fait paraître vaniteux, fanfaron, prétentieux, indiscret, enclin à se faire le centre de tout ce qu'il retrace, embellit, enlaidit ou invente. Impossible de parler de soi avec plus de tact, de délicatesse, de franchise et de mesure. On dirait que Mistral ne s'y résigne que pour y chercher Toccasion de rendre j ustice et hom mage à ceux qui l'ont précédé ou dirigé dans sa voie, à. ceux qui ont travaillé avant lui ou avec lui à la renaissance de la langue et de la poésie provençales. Ceci m'amène à discuter un moment, au point de vue français, le texte ou le prétexte de cette charmante préface : « Pourquoi f écris en provençal. »

Je ne suis pas suspect, et, au risque de contrarier des amis excellents, il m'est parfois arrivé d'exprimer des doutes au sujet de cette littérature qui se greffait tout à coup sur la nôtre, et qui avait à mes yeux le tort de n'être ni tout à fait nationale, ni tout à fait étrangère. Il y avait là, selon moi, une déperdition de nos forces poétiques, et cela au moment où la Muse française, après bien des triomphes et des excès, entrait dans la période de décroissance, dépérissait d'inanition et n'échappait à

l'anémie qu au moyen des excitants. En présence de cette foule de noms groupés autour de Mistral, de Roumanilie et d*Aubanel, comme une ruche d'abeilles butinant les fleurs de nos montagnes, je me disais que, si tous ces poêles disséminés sur les bords du Rhône, du Gardon et de la Durance, avaient été, faute d'un autre idiome, forcés de chanter en français, il y aurait eu, à la longue, un triage. Ceux dont la vocation n'était pas bien nette et qui ne versifiaient que par imitation, se seraient peu à peu repliés sur la prose ; non pas celle que l'on écrit, mais celle que Ton pratique. Ceux que possédait vraiment et entraînait le grand souffle poétique, auraient rajeuni notre vieux sang et donné des frères et des sœurs à RoUa, à Jocelyn, à Elvire, à Steilo, à Namouna, à Graziella, à Frank, àStenio, à Esméralda, àCymodocée, à Méganyre. Eh bien ! après avoir lu la prérace de Mistral et ses splendides Iles d'or, j'avoue franchement que je me trompais, et jamais schismatique ne fut plus heureux d'abjurer son erreur.

Dans toute véritable œuvre d'art, il y a deux choses : l'inspiration et la passion; ou, en d'autres termes, l'a- Qiour de ce que l'on va faire, et la valeur de ce qu'on fait. L'artiste qui n'aime pas son œuvre, qui n'en a pas le fanatisme avant de l'accomplir, pourra se signaler par des beautés de détail, des habiletés de forme, des raffinements de ciselure ; il lui manquera Toriginalité, le feu, l'àme, la vie. C'est pour cela que, aux époques de déca-

dence, l'art et la littérature, mémo entre des mains savantes, même en exagérant les effets de vigueur, de séduction ou de grâce, gardent toujours quelque chose de factice, et n'ont pas Tair certains de n'être pas morts avant d'essayer de revivre. Si nos poëtes provençaux ne s'étaient pas, dès le début, proposé une double tâche ; s'ils n'avaient pas eu à s'affirmer tout à la fois comme ouvriers de leur propre pensée et comme promoteurs d'une pensée commune ; si, dans chacun de leurs ouvrages, ils n'avaient voulu prouver tout ensemble qu'ils étaient dignes de réussir et que leur langue, que l'on croyait morte, ressemblait à la Belle-au-Bois-dormant, ils y auraient mis moins d'ardeur, d'énergie, de conviction et d'entrain. Ils auraient eu, à un degré moins intense, ce don qui remplace ou complète tous les autres, qui est aussi nécessaire aux affaires de ce monde qu'au salut des âmes, et qui peut bien ressusciter les littératures puisqu'il transporte les montagnes : la Foi 1 Peut-être Mistral, au moment de nous donner une Mireille française, se serait-il dit : « A quoi bon? Puis-je faire mieux ou aussi bien que Jocelynf » Peut-être Roumanille et Aubanel, avant d'écrire, l'un ses charmantes MargueriteSy l'autre son admirable 9 Thermidor^ auraient-ils été découragés par une lecture de Victor Hugo, d'Alfred de Musset ou d'André Chénier. Loin de là, ils étaient deux fois créateurs; ils fabriquaient ou raccommodaient l'outil en même temps qu'ils se mettaient à l'œuvre, et, en se

passionnant pour l'un, ils assuraient le succès de l'autre. Aa lieu â'un obstacle, ils avaient deux aignillous; au lieu d'an molir de découragement et de doute, deux gageures àgagner, cleuxobjeclirs à atteindre, deux éL-menls d'enthousiasme, de confiance et de certitude. Cela est si vrai, que Mistral, parallèlement à ses poëmes, à ses élégies, à ses odes, à ses chansons, à ses girtentes, à ses plaintes, à ses rËves, écrit an dictionnaire de la' langae provençale; il bâtit laborieasement l'arsenal oii cbaqne arme lui rappellera ses victoires.

Il en aura eu de plus grandioses, mais non pus de plus aimables, de pins douces, de plus gracieuses, de plas pathétiques, de plus touchantes que ses lies dar, les bien nomméesl Je ne lui en veux que des deux difficultés qu'elles m'opposent ; analyser et choisir. Analyser un recueil lyrique? est-ce possible? Tout au plus peut-ou faire remarquer la bonhomie de ce grand artiste, la souplesse de ce génie. Nous l'avons vu, avec Calendal, sur le sommet du mont Gibal ou à l'ombre des gigantesques mélèzes du Ventouse avec Uireille et Vincent, dans les vastes et brûlantes plaines de la Cran; cette Tois, il familiarise avec lui par la simplicité de ses allures cordialité de son sourire; il ne dédaigne pas de loir à la table d'un ami, de trinqua en l'honneur gunes mariés, d'écrire de beaux vers sur les pierres :hes qni servent a marquer les beaaxjoars. S'il sait ire petit avec les petits, le poëte se retrouve tout

entier dès qa*une grande image ou nhe grande catastro* phe, un type d'héroïsme ou un souvenir des siècles de foi, un cri d'aigle blessé ou un chant de cygne perdu dans l'espace, le ramènent vers son atmosphère naturelle. Il s'agenouille sur les dalles sacrées; il pleure sur les tombeaux ; il a un cantique pour les saints, un chant pour les années heureuses, nnpianto pour les années de deuil. Il parcourt avec une égale virtuosité tout le clavier des passions, des joies et des douleurs humaines, depuis les premiers tressaillements de la jeune fille qui attend son fiancé jusqu'aux dernières convulsions de la France qui pleure ses provinces et ses enfants.

Ici les lecteurs, les filles d'Eve surtout, nous adresse* ront une question indiscrète. Ces poésies embrassent une période de vingt années; plus que le grande mor» talis œci spatium. Quelques-unes remontent à un temps où le poète était bien jeune. A-t-il aimé, lui qui boit si gentiment aux légitimes amours des novi dont il est le témoin ? Y a-t-il des reliques dans ce trésor, un portrait à demi-voilé dans cette magnifique galerie, une fleur cachée au milieu de ces riches corbeilles, la trace d'un roman intime sur les sentiers et sous les bosquets de ces lUs d'or, qui semblent si bien faites pour ôtre habitées par une Elvire? La délicate réserve de Mistral ne donne place qu'à des conjectures. Pourtant, dussé-je me tromper, je ne résiste pas au plaisir de citer la Rencontrei qu'on peut relire, môme après le Lac. Que ne suis-je capable

dé la traduire en vers ? Et pourquoi suis-je forcé de croire que mes vers seraient moins beaux que ceux de Lamartine? Heureusement, le meilleur traducteur que puisse avoir Mistral, c'est Mistral lui-même :

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