‹ Nouveaux samedis (volume 3)Chapitre 6 sur 22 · AUX PAYSANS · texte numérisé non relu

AUX PAYSANS

A ceux qui vous diront la ville et ses merveilles N'ouvrez pas votre cœur, paysans, mes amis 1 A rappel des cités n^ouvrez pas vos oreilles ; Elles donilent, hélas I moins qu'elles n'ont promis.

Laissez chanter le chœur des machines stridentes ; Laissez les noirs engins harler à pleins ressorts. De vos sages aïeux, gardez les mœurs prudentes ; Et, comme ils ont vécu, Tirez... calmes et forts !

La cité pour son peuple en yain se dit féconde ; Le pain de ses enfants est rude à presque tous. Sous un luxe qui ment, tel rit aux yeux du monde Qui tout bas porte envie au dernier d'entre vous.

Fusibles et contents, la tâche terminée, A votre cher foyer vous rentrez chaque soir.

Combien de citadins, au bout de leur journée, Ne rapportent chez eux qu*un morne désespoir I

De beaux enfants vermeils, une chaste compagne, Voient se pencher sur eux votre front adouci. Pour le pâle ouvrier que la misère gagne, La femme et les enfants sont un ftpre souci.

A vos champs, à vos bois demeurez donc fidèles ; Aimez vos doux vallons, aimez votre métier.

Auguste est le travail de vos mains paternelles ; C'est à votre sueur que vit le monde entier.

De Tair qui vous entoure une sagesse émane La plante vous conseille et le sol vous instruit. Restez ! dit le sillon dont vous cueillez la manne Et le frêne du seuil : Malheur à qui me fuit !

Les saisons, il est vrai, vous sont parfois cruelles Aux caprices des cieux vos labeurs sont soumis. Les blés, tendres encor, sont broyés par les grêles Les vergers sont battus par es vents ennemis.

im ' NOUVEAUX SAMEDIS

Le désastre pourtant n'est jamais sans remède ; Avant peu, sous vos toits, la douleur s'interrompt. L'olive a fait défaut, les prés viendront en aide ; Si les blés ont manqué, les pampres donneront.

Redoutez seulement la misère des villes I De quels affreux haillons ses membres sont vêtus . Que d'opprobres en elle et de passions viles ! La pauvreté rustique est mère des vertus. .

Elle a sa dignité ; sans envie et sans haine, Elle va poursuivant le travail de ses bras.

Virile et bienfaisante, elle ressemble au chêne, D'autant plus généreux sur des sois plus ingrats.

C'est elle qui revêt d'une indomptable force Vos fils, durs' à la neige, insensibles au feu ; Par elle vous gardez, sous une rude écorce, Les tendresses du cœur et la croyance en Dieu.

Si la France un matin vous aligne en phalange, Fiers, vous faites honneur à votre humble berceau, Vous. tous, les héritiers des gloires sans mélange. Frères de Jeanne d'Arc, de Hoche ei de Marceau.

Vous allez, votre foule aux frontières se rue ; Pieds nus, vous bondissez, vous courez en sarraux. Et le fer se transforme, et, d'un soc de charrue Vous forgez en chemin la lance des héros I

A ceux qui vous diront la ville et ses merveilles Fermez bien votre cœur, paysans mes amis I A L'appel des cités fermez bien vos oreilles ; Elles ne donnent pas ce qu'elles ont promis.

J'aperçois dMci vos deux objections. Me voilà bien près de me contredire, mol qui viens de lancer contre la campagne de si furieux anathèmes, et voilà des paysans fort différents de ceux que nous ont montrés nos expériences de chaque jour et les épisodes de l'invasion de 1870. Que voulez-vous? si vous exigiez d'un critique qu'il fût toujours d'accord avec lui-même, il serait forcé d'en rester à son premir article ; ce dont personne ne se plaindrait. Si les poètes n'avaient pas le droit d'embellir la réalité, il n'y aurait plus de poésie. Les lecteurs de la Vie rurale ajouteront : « — Ce serait bien dommage ! »

Vous connaissez la réponse de ce berger à qui on demandait ce qu'il ferait s'il devenait tout à coup millionnaire. — Je garderais mes moutons à cheval! répliqua-t-il. -- Garder ses moutons à cheval, voilà certes un bien vif plaisir; mais n'est-ce pas un luxe plus charmant encore, pour un poète, sincèrement épris de son art, de publier et do relire ses vers dans un volume admirablement beau, tel que celui que j'ai sous les yeux» et que M. Alphonse Lemerre, aidé d'un groupe d'exceilents artistes, a consacré aux Poésies de M. Aehille Mil-

lien ? Quel homme, cet Alphonse Lemefre, et quel bienfait de la Providence, an moment même où la poésie est en disgrâce, où les positifs et les sceptiques la déclarent morte de vieillesse, où les poètes, après avoir donné un corps, une forme, une âme, un esprit, un visage, à leurs rêves les plus hardis, à leurs fictions les plus chimériques, à leurs créations les plus fantastiques, se trouvent en face de cette triple chimère, bien autrement impossible; un éditeur, un acheteur et un lecteur 1 £b bien ! Alphonse Lemerre a réalisé ce qui semblait irréalisable. 11 a été rintrépide sauveteur de ce poétique naufrage, le médecin qui ne désespère pas de son malade, Tavocat qui découvre des ressources nouvelles pour le salut de son client. Grâce à lui, ce terrible monosyllabe — CLAYR — qui jadis était synonyme d'un affreux supplice, devient, pour les auteurs et pour le public, le gage, non plus d'une exécution, mais d'une impression sans peur, sans reproche et sans coquille. Grâce à lui, les Leconte de Lisie et les François Coppée« les Sully-Prudbomme et les Paul Bourget, les Lafenestre et les Anatole France, les Alphonse Daudet et les Achille Million, — sans compter vingt autres dont le dénombrement serait trop long, — ont pu sortir de ce demi-jour, plus favorable à la rêverie qu'à la célébrité, échanger le crépuscule contre la pleine lumière, et former une brillante pléiade, un bataillon sacré qui a le droit devons dire : — c Voyons! Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset, c*est très-

LES POETES i\\

bien, c'est convenu ; ils sont admirables, incomparables ; nous les savons par cœur, et nul ne songe à les discuter ; mais, au lieu de les déifier, il faudrait les haïr si leurs noms glorieux devaient s'inscrire, en guise d'épitapbe, sur le tombeau de la poésie française, s'ils devaient éternellement servir à étouffer quiconque essaie de parler, après eux, la langue divine. Nous ne prétendons pas les tuer; est-il juste qu'ils nous empochent de naître? »

Donc, M. Achille Millien, en se contemplant dans ce splendide volume^ a dû éprouver une émotion analogue à celle que ressent, non pas une belle coquette en se regardant compiaisamment dans son miroir, mais plutôt une mère conduisant sa fille au bal après une minutieuse toilette, et se disant tout J}as que jamais fraîche beauté et taille élégante n'auront été mises en relief par une plus ravissante parure. Je sais bien que l'habit ne fait pas le moine, que la ciselure ne fait pas le métal, que l'écrin ne fait pas le bijou, que la femme la mieux parée n'est pas toujours la plus jolie, et que, Paris Bordone (pas celui d'Avignon,) ayant peint une Vénus toute couverte de soie et d'or, le vieux Tintoret s'écria : « Ne pouvant la faire belle, tu Tas faite magnifique! » — Prenez grande pourtant! n'est-ce pas déjà de bien bon augure, un poëte inspirant, par son caractère et son talent, assez de confiance et de sympathie, pour que des artistes tels que Bardas, Chabry, Hanoteau, Bryon,

il2 NOriVEAUX SAMEDIS

Patrois, Max Lalanne, Saffrey, etc., etc., se fassent les confidents et les amis de son œuvre, en étudient tous les aspects, en pénètrent le sens intime, et rapportent de cette intimité de délicieux dessins? Le frontispice^ à lui seul, suffirait au succès du livre: il nous introduit chez le poète, sous un portique de fleurs qui mériterait de se changer en arc-de^triomphe. Que dire du Printemps^ de M. Pierdon ; de la Légende de Veau, de Félix Barrias ; ûu Clair de lune, de Lalanne; de la Légende de la guerre^ de Lançon; de VAdoption, de Ballin, de la Légende du charbonnier, éQ Eànoiean; de la Légende de Vair, de F. de Niederhausen-Kœchlin, sinon que de pareils dessins ne peuvent être inspirés que par de beaux vers?

L'œuvre de M. Achille Millien est trop vaste pour que l'analyse puisse l'effleurer, môme avec des pattes de mouche ou des ailes d'abeille. Je crois en donner une idée assez exacte en la comparant à un immense clavier où toutes les voix du monde extérieur et du monde invisible rencontreraient tour à tour un accompagnement ou une mélodie. La musette du pâtre alterne avec le clairon des batailles, l'écho des ruines avec la légende évangélique, le lieder d'origine germanique avec le sonnet de physionomie française. Les sinistres rumeurs de l'invasion vibrent à travers ces paysages où les rigueurs de l'hiver ont effacé les traces légères du printemps. Le uhlan passe à cheval dans le morne silence

LES POETES il3

de ce village dont le sol est durci par la glace, dont les toits exhalent les dernières famées de Tincendie. Les fureurs de Tbomme donnent la réplique aux sourires de la nature ; les tambours et les obus, le grincement des chariots et le rugissement des canons, répondent aux gazouillements de l'alouette et à la chanson des faneuses. Les larmes de la Lorraine et de l'Alsace mouillent , les fleurs éparses des myosotis et des marguerites. Les cyprès s'inclinent sur les croix de bois noir ; la poésie écrit sous la dictée du patriotisme. Ce qui caractérise le talent de M. Achille Million, ce qui lui vaudra de légi* times suffrages, c est que, passionnément artiste et sincèrement poëte, ou, en d'autres termes, attiré par vocati(^n et par goût vers les images de paix, de douceur, d'égoïsme à deux avec la campagne ou la Muse, il est tout à coup saisi d'une émotion mâle et généreuse et l'exprime en énergiques accents, chaque fois que reviennent sous sa plume les scènes de la guerre et les souvenirs dé nos désastres. Je crois voir les soldats de Neuville ou de Détaille traversant un paysage de Jules Dupré ou de Daubigny.

Encore une fois, les insuffisances de l'analyse ne peuvent être suppléées que par une citation. Je n'ai que l'embarras du choix. V Adoption est bien pathétique ; la Légende de Veau ressemble à une page d6 la Bible, commontée par un riverain de la Loire; mais ces deux poèmes dépasseraient mon cadre. Je me décide pour

ii4 NOUVEAUX SAMEDIS

FRATEKNCM CARME:«

Jeunesse, toi qui sens battre dans ta poitrine Un cœur chaad qui s*indigne an mot de lâcheté, Toi qui joins à la soif de la beauté divine L*amour de la justice et de la vérité I

Avant que le flambeau qui rayonne an Ion Ame Ne pÂllsse à travers ce monde ténébreux ; Avant que nul fauteur de trahison infftme Ne mêle son poison à ton sang généreux ;

Avant d'avoir connu Theure des défaillances Où le front est courbé par le doute vainqueur, Et d'avoir entendu, pleurant sur tes croyances, Le glas de ta vertu résonner dans ton cœur.

Avant de regretter ta virilité morte, jeunesse, affermis ton honneur virginal I Et qu'une volonté souveraine t'emporte Jusqu'à l'azur sans tache où régne l'idéal I

— Notre ciel est voilé de brume et de poussière ; Joyeux d'avoir proscrit la grâce et la beauté, Nous dressons des autels à l'inerte matière, Indifférents à tout, même à la liberté I

Le siècle au plus offrant, sans honte, voue un culte... Mais toi, foulant aux pieds ces prostitutions. Sois plus fière, 6 jeunesse, et prends pour une insulte L'appel fallacieux de nos corruptions !

Le vulgaire, à qui Tor a donné son bien-être, Sous Tabject despotisme aisément s'assouplit ; Heureux comme un troupeau docile à rœil du maitre, II est prêt à bénir la main qui Tavilit.

Un sommeil énervant T engloutit ; vers sa chute Il marche aveuglément sans souci ni remords.

Toi, tu t'en souviendras ; le travail et la lutte Sont des conditions que Dieu demande aux forts.

Entre donc avec foi, jeunesse, dans la vie !

Place haut ton espoir, ton rêve et tes amours I fille des héros, l'avenir te convie.

Et pour un labeur mâle il ouvre ses grands jours.

Il faut que, dans la tombe où veille leur mémoire, Tes aïeux, ces vaillants des immortels combats>. Ranimés un instant par un souffle de gloire, Disent : « La France est belle et ne périra pas I »

On ne peat se défendre de réflexions mélancoliques sar rinégalité des conditions en littérature, quand on songe que MM. Chivot et Duru, par exemple, ou, si vous l'aimez mieux, MM. Leterrier et Vanloo, sont aux yeux de bien des gens — et des mieux posés — de plus grands personnages, des célébrités plus brillantes que M. Auguste Batuiïe, auteur des Vibrations poétiques et des Cigarettes. Pourtant, en ouvrant ces modestes volumes, on a envie de chanter comme le Faust de Gounod : « Que de trésors dans celte obscurité !» — et ce n'est

pas le cas d'ajouter que Ton chante ce que l'on n'oserait pas dire. Je me méfiais un peu au premier abord. Ces poésies, bien qu'éditées par la librairie académique de Didier, avaient un petit air provincial qui semblait les condamner à ne pas faire parler d'elles. Vous savez quelle est sur ce point la puissance du préjugé, du paradoxe et du parti-pris. Paris est essentiellement réfractaire à la poésie pure. Il n*a ni le droit de l'inspirer, ni le temps de la lire, ni le moyen do la récompenser. Son mouvement, ses goûts, son tour d'esprit, sa manie de sacrifier un bon sentiment à un bon mot, ses corruptions élégantes, ses servitudes volontaires ou forcées, son atmosphère étouffante ou violente, la rapidité de ses impressions, de ses curiosités, de ses arrêts, de ses engouements, de ses dédains, tout cet ensemble ne peut que s'opposer ou faire tort à Tépanouissement de ces fleurs poétiques qui ne sauraient se passer de culture, de rosée, d'air et de soleil ; elles peuvent croître sur des ruines, prospérer dans la solitude, se môler à l'herbe des cimetières, grandir entre les dalles d'une église de village; mais elles languissent et meurent sur le pavé, l'asphalte ou le macadam des grandes villes. N'importe ! il n'est pas plus permis à un poète de se laisser soupçonner de provincialisme qu'à une jolie femme d'avouer un chapeau ou une robe qui n'arrive pas directement du faubourg Saint-Honoré. Voltaire, s'il revenait au monde, dirait encore : « Faites tous vos vers à Paris \ »

LES POETES Ml

J'espère, pour notre honneur, qu'il n'aurait plus besoin d'ajouter : « Et n'allez pas en Allemagne ! »

Parisien d'intention ou de fait, provincial de résignalion ou d'habitude, M. Auguste Balufîe est un vrai poète. Il a le don, il a le secret, il a Témotion, il a le charme ; il aime, il pleure, il prie ; les battements de son cœur sont si sincères qu'ils font battre le nôtre. Souvent un trait lui suffit pour éveiller tout un groupe d'images et d'idées. Ecoutez I Nous sommes au printemps, à la fin d'avril : quoi de plus frais et de plus gracieux que ces six vers :

Un matin de printemps, 8*ennuyant sur sa branche,

La fleur du pommier dit à la rose : « Oh ! combien

Ton sort est doux I on t'aime^ on t'admire, on se penche

Pour sentir ton parfum... on méprise le mien... »

— La rose, triste, dit : « Plains mon sort, ô fleur blanche !

Tu laisseras un fruit ; je ne laisserai rien I »

D'autres fois, une légère pointe de raillerie aiguise la sensibilité ou la rêverie du poëte. Que dites-vous de ces Épanchements où se révèle la suave harmonie d'un jeune couple que Ton peut supposer en pleine lune de miel :

Elle lui disait : « Comme ces prairies

» Sont belles & voir I Gomme ces grands bois

» Inspirent au cœur mille rêveries I

» Comme ces oiseaux ont de douces voix t

H ^OUVEAUX SAMEDIS

— Comme on est ravi dan^ ces frais parages I

— 11 dit : ■ Nous auroos bien peu de fourraget. s

Elle lui disait : i Couiuie l'air est pur '.

a Comme le soleil brille dans l'azur I

D Comme le loiatain bleuit les montagnes !

a Comme l'on éprouve un plaisir divin

B A fouler à deui les vastes campagnes I... «

— H dit : B Ifoas am-oni anui peu de vm. «

Elle lui disait : « C'est si beau, l'automne ! » C'est ri beau l'été 1 si beau le printemps I • C'est si beau l'Iiiver, quand on s vingt ans 1 a C'est si bon d'aimer tout ce que Dieu donne ! a Qu'un ricbe est heureus de faire du bien 1... >

— La propriété ne rapporte n'en .' «

Uclas! oui, riea de plus vrai; la réplique est tout à

Tait de circonslance, et l'on serait presque tenté de donner

raUon à ce mari prosaïque; niuis, pour être absolnment

juste, l'aimable poëte n'aurait- il pas dil ^demander deux

sons à la mâme cloche, nous offrir la conlrepanie de cet

édifiant dialogue, placer en regard de celle épouse ia-

comprise un épous incompris? Je supposerais, par

mple, un homme jeune, sentimental, romanesque,

sie, épris de pittoresque et d'idéal, marié depuis unu

n'ïaine, amenant sa femme dans le cbàieau bérédi-

e; pnis, le lendemain, se promenant avec elle n

vers bois et prairies, et lui disant :

LES POETES il»

Il disait tout bas : « Vois-to ces prairies » Qui font naître au cœur mille rêveries ?

» Quoi de plus chq^mant que ce frais vallon ? » Ma terre avec toi me semble plus belle... »

— « Si nous la vendions, ami, disait-elle^

» Nous pourrions meubler boudoir etsalou... »

Il lui disait : « L'air, sur cette colline, » S'embaume, en passant, d'une odeur divine.

» Entends-tu la voix de ce vieux clocber » Qui répète au loin la bonne nouvelle ? »

— « Avec cet argent, mon Paui^ disait- elle,

» Nous pourrions avoir chevaux et cocher. »

Il disait encor : « Ces vastes futaies,

» L'or de ces moissons, les fleurs de ces haies,

» Tout va resplendir, si tu me souris !...

» Mon cœur près du tien attend l'étincelle... »

— « C'est un capital perdu, disait.elle ; » Nous pourrions avoir hôtel à Paris I »

Que M. Balufîe me pardonne cet essai d'acclimatation de la poésie dans la critique . Beaucoup moins métaphysicien que Malebranchf^, je ne suis pas plus poëte que l'auteur du fameux et ondoyant distique. Ma chicane d'ailleurs n'ôte rien à mes profondes sympathies pour ces Vibrations^ dont il suffit d'indiquer les trois parties principales pour faire comprendre avec quel art ou plutôt avec quel naturel M. BalufTe a su graduer les divers sentiments du cœur humain et les diverses pîiases de

la vie. Amour ! c'est, en effet par là que Toq commence ; mais cet amour môme ne se ressemble pas, snivant qu'on en est encore aux rêves de la fremière jeunesse ou qu'on subit les expériences de la seconde. Les Rêves bleus ! voilà le début, et vous aurez, sous cet heureux titre, toutes les chansons printanières, toutes les nuances de l'azur, toutes les illusions riantes, fragiles trésors de la vingtième année, de ces heures rapides et sans lendemain, où la poésie et l'amour apparaissent sous les mêmes traits, reflètent la môme image et parlent la même langue. Pas un nuage dans ce ciel, pas une ride sur ces joues vermeilles ; pas une tache sur cette robe blanche ; pas une goutte d'amertume dans cette coupe comparable à la fleur du magnolia. Est-ce pour une veille de fiançailles ou pour les mystiques joies de la première communion, que sont écrites les délicieuses strophes Sur une voilette f

Sur son front céleste.

Petit voile, reste

Mouvant ; Flotte à son visage Ainsi qu'un nuage

Au vent,

Montre, 6 petit voUe, Ses regards d'étoile

A tous ; Car rien ne peut rendre Mon cœur, grave et tendre,

Jaloux.

Comme dans un temple, Fais que Ton contemple

Ses traits Si purs que la grâce Du lys blanc s*efface

Auprès.

Sa beauté rayonne ; Ne cache à personne

Ses yeux ; Laisse-les voir comme Dieu fait voir à Thomme

Les deux I...

Mais le temps s'écoule, les nuages surviennent, et le poëte a trouvé, pour les orageux réveils de ses rêves bleus, un titre bien spirituel : in partibus — sous-entendez infidelium. Ici l'ange devient femme, le lys se change en tubéreuse. La vierge naïve nous est tour à tour présentée sous les aspects qui la dérobent aux chastes effusions du premier amour; maternité ou coquetterie, élégances mondaines ou séductions du vice; alternatives d'espérances et de mécomptes, d'ivresses et de douleurs. Le poète aime encore; mais son amour n'a plus les sérénités matinales^ il devient synonyme d'inquiétude et de trouble; ce n'est plus l'étoile dont les douces clartés se confondent avec les premières blancheurs de l'aube : c'est la flamme qui consume et qui dévore. Silence ! voici la diversion terrible qui va

sapprimer tout ensemble les rêves bleus et les diables noirs; la date néfaste qui remplacera les ramiers et les colombes parles vautours et les orfraies. — 18701 — Le premier chapitre s'appelait Amour; le second s'appellera Patrie:

Poète ! trop longtemps aux genoux d'une femme, Ta jeunesse inclina ton cœur et ta raison. Lève- toi ! Tes amours ne sont plus de saison. Un austère devoir maintenant te réclame.

poste insensé ! regarde à l'horizon Ton pays ravagé par le fer et la flamme...

Un regret du passé reste-t-il dans ton Ame?

T'en souvenir encore est une trahison.

Lorsque la France accourt à la frontière en armes, Honte à qui peut verser sur soi-même des larmes ! Honte à qui peut gémir, quand un peuple se bat I

Va ! le fusil sied bien aux mains d*un homme libre ;

Et, si ta lyre encor pendant la guerre vibre.

Que ce soit seulement pour des chants de combat.

Il tient parole, et je vous recommande spécialemeni, d!)ns cette seconde partie, les Oiseaux de proie, Le vieua soldat^ Sunt lacrymœ rerum, la Discipline, Àti^c morts de Reischoffen, La chanson des nobles quêteuses; Kœmer succède à Lamartine, et la corde d'airain n'est pas moins sonore que la guitare des amoureuses sérénades.

LtS POETES »23

Quaad Tâmour est en fuite ou en faillite, quand la patrie est en deuil, que reste-t-il? Dieu! C'est l'épilogue du volume, la dernière de ces vibrations poétiques. On le voit, rien de plus simple, de plus logique, de plus humain que ce plan ou cette gradation qui va du songe de l'adolescentvà la prière du chrétien. J'ajoute : rien de pins sincère que mes impressions et mes louanges.

M. Auguste Balufife m'a mené plus loin que je ne Tavais cru; on n'a pas tous les jours de pareilles rencontres ; on ne fait pas tous les jours de pareilles trouvailles. Je demande donc pour mes poètes une troisième audience ; et, franchement, ce n'est pas trop, si l'on se souvient de toutes celles que la publicité prodigue aux vieille barbes de la démocratie et aux vieux clichés de la politique.

M. N. Martin est pour nous une de ces bonnes et anciennes connaissances, dont on est tenté de se plaindre quand elles restent trop longtemps sans donner de leurs nouvelles. Jusqu'à présent, si mes souvenirs ne me trompent pas, sa poésie, plus délicate que robuste, plus ailée que corsée, avait aimé à se jouer dans les zones intermédiaires, entre l'esprit français et la rêverie allemande. Il lui suffisait de ce qui peut tenir dans un lisd ou une

légende, de ce que l'aïeul raconte à Teofant, le grillon au foyer, Tabeille à la fleur, la source au creux dérocher ou au tapis de mousse, Tondine au pêcheur, la rosée à la plante, le cor magique à la forêt enchantée, Taile des sylphes à la surface des lacs, la touffe de lierre à la tour en ruines ; vestiges du passé, poèmes en miniature» fantaisies légères, ânes broderies, que les générations se transmettent, et que les littératures échangent en souriant, comme les épingles d'un traité de commerce ou d'alliance.

Aujourd'hui, le poète s'attaque bravement à une des figures les plus compliquées de ce Bas-Empire, qui semble ajouter ses ombres et ses énigmes aux obscurités et aux disparates de ses personnages. Julien V Apostat nous offre ce caractère particulier, — fort consolant pour les chrétiens, — que, si on lui maintient ce titre flétrissant, si on le traite de grand criminel ou de grand coupable, si Ton accepte les anathèmes lancés par des voix pieuses contre «r ce suborneur des consciences et des âmes, • sa mémoire milite en faveur de la religion qu'il essaya de démolir au profit d'une renaissance payenne. Si, au contraire, vous écoutez ses apologistes, si vous le jugez explicable et excusable, si vous considérez en lui le général habile, le vaillant homme de guerre, le césar en« clin à la clémence, le prince sincèrement épris des beautés de l'art et de la poésie antiques, l'héritier des grandes traditions de la Grèce et de Rome, les éloges

qu'il mérite tournent finalement aux dépens de la tâche qu'il entreprit et à la gloire de ce qu'il s'efforça de détruire.

Voyez, en effet, dans quel milieu se produisirent le génie et le rôle de Julien. Yous le savez, la seconde moitié du iv® siècle aurait été fatale à l'Église, si l'Église pouvait périr.Les vapeurs byzantines montaient jusqu'au sommet du Calvaire. La subtilité orientale s'était emparée des dogmes évangéliques, et leur appliquait ses corrosifs et ses dissolvants. Sauf un petit nombre d'illustres exceptions, les âmes et les consciences se sentaient prises d'une irrésistible lassitude, d'où elles ne sortaient que pour s'égarer en de misérables arguties. On eût dit que l'héroïque effort des premiers siècles, la phase des persécutions et des martyres, la nuit lumineuse des catacombes, avaient épuisé tout ce que la foi nouvelle possédait de sève et de vigueur ; l'œuvre divine périclitait dans la main des hommes. L'arianisme, cet essai de confiscation de la vérité par le despotisme, semblait inventé tout exprès pour cette heure critique où Constantin et ses successeurs prétendaient imposer au christianisme toutes les servitudes des religions officielles, et n'avaient Pair de le déclarer omnipotent que pour l'apprivoiser à leur tyrannie. Ces théologiens couronnés, ces chrétiens pour rire ou pour pleurer, retardaient indéfiniment leur baptême, afin de pouvoir vivre en parties doubles, ne rien refuser à leurs passions et à leurs caprices, et placer la religion

de leur bon plaisir entre celle qu'ils se vantaîenl de proscrire et celle qu'ils n'avaient pas le courage de pratiquer. Dans cette atmosphère énervante, Tastuce des sophistes se substituait à Tintrépidité des confesseurs ; les évêques faiblissaient, les Papes cessaient d'être des saints; l'épidémie circulait du palais à la basilique; la maVaria détendait tous les ressorts de la vol^sté. Les hommes de bonne foi cherchaient vaineqoeBt à se reconnaître dans ce perpétuel conflit de mensonges et de vérités. Aux yeux de Julien et de son groupe, ce régime débilitant, corrupteur^ venimeux, oblique, faux, despotique, sarvlle, contraire à toute idée de grandeur et 4b beauté morale, favorable à un retour vers les riantes et poétiques fictions du paganisme, se personnifia dans Constance.

Constance fut le type de ce strabisme politique et religieux qui, chez Constantin, s'ennoblit du moins en des traits de génie et des journées de gloire. Il nous offre, dans son expression la plus complète et sa laideur la mieux réussie, le Bas-Empire fait homme et hissé sur le trône. Ce qui, sous la main sanglante de Constantin, garda la majesté d'un tableau d'histoire, devient, entre les doigts amollis de Constance, une caricature sinistre. Il est criminel en biais, triomphateur en effigie, casuiste en contrefaçon ; il vit dans rartificiel comme dans son élément ; il ne voit clair que dans les ténèbres. On le croirait prédestiné à faire des courtisans avec des pré-

lats, des paradoxes avec des dogmes, de là famée avec de la flamme, de Tômbre avec de la lumière, de Tarianisme avec rÉvangile, des sectaires avec des chrétiens, de la poussière avec la pierre angulaire. Falsificateur par vocation et par goût, il voudrait pouvoir falsifier l'Église, le ciel, la Trinité, les mystères, la foi, la tradition, Tévidence, pour les accommoder à son image.

Étant donnés les antécédents et les origines de Julien, les massacres auxquels il avait échappé, le» périls dont le menaçait sans cesse la jalousie de Constance, les prétextes que lui fournissait, pour la haïr, ia prétendue religion de ses persécoleurs, des tyrans de son enfance, des envieux de sa gloire, on comprend qu'il s'aix pas eu besoin d'apostasier pour être païen. Le paganisme, embelli des souvenirs de la Grèce homérique, purifié, idéalisé, rajeuni par un mélange de platonisme et de stoïcisme, s'accordait mieux avec ses goûts de lettré, ses études de philosophe, son tempérament d'artiste et de guerrier, que ce christianisme qui n'était plus celui de saint Paul et de saint Pierre, que défiguraient de puériles querelles, et qu'il n'avait entrevu que sous les traits d'hérésiarques sans conviction et sans vertu. Mais voici où éclatèrent les desseins de la Providence, sûre de trouver une preuve et un gage dans une humiliation ou une crise passagère. Constance meurt, Julien règne sans partage. Il a pour lui le prestige de la victoire, l'amour de ses soldats, je

ne sais quel reflet des belles époques de Rome républicaine et de Rome impériale. Tout semble se réunir pour seconder la renaissance de ce néo*paganisme dont il va être le grand prêtre, l'Empereur, le Constantin en sens inverse. L'Olympe se repeuple, les autels se redressent, les pontifes se rhabillent, les augures se reprennent au sérieux ; la fumée des sacrifices cache au ciel d'Homère le ciel de Jéhovah... Eh! bien, non! Il suffit de quelques jours de cette mise en œuvre — j'allais dire de cette mise en scène, pour qu'elle se traduise et se perde dans le monstrueux et l'impossible.

Les idoles relevées paraissent plus grimai^antes et plus décrépites qu'au moment de leur chute. Les oracles n'ont plus de voix, les corybantes n'ont plus de souffle, les symboles n'ont plus de sens, les poulets sacrés n'ont plus d'entrailles. C'est un feu d'artifice dont il ne reste que la carcasse, un vieux décor auquel manquent le public, les acteurs et le drame. Toute l'antique poésie du polythéisme a disparu, pour n'en laisser survivre que les ridicules et les vices. Ce ne sont pas deux religions en présence; c'est désormais l'éternel antagonisme du mal et du bien. Vénus n'est plus que l'impudeur, Bacchus la débauche. Mercure le vol, Jupiter Tadultère; ce n'est pas un mort que Ton ressuscite; c'est un cadavre que l'on galvanise. Jamais argument ne fiit plus invincible, jamais épreuve plus irrévocable. Tout ce qui démontre l'impossibilité définitive du paganisme, les effets grotes-

LES POETES i29

ques ou immondes de cette restauration d'outre-tombe, rappelle aux consciences affaiblies ou hésitantes à quelles sources elles doivent puiser la vérité, la force et la vie. Bannie des régions officielles, sevrée des philtres dangereux de la puissance et de la faveur, délivrée de ses chaînes d'or cachées sous la pourpre, la religion de Jésus-Christ rentre en possession d'elle-même; elle se retrempe dans la disgrâce, et cesse d'être la religion de l'État pour redevenir universelle. Ses évêquessont d'autant plus fermes, qu'ils ne sont plus protégés. Ils marchent d'autant plus droit, qu'ils n'ont pas d'autre appui que leur bâton pastoral. L'adversité refait ce que la prospérité avait comprom's; et un écrivain moderne a pu dire : « Quand Julien est tué près de Ctésiphon, après un règne de deux ans, il n'y a plus même à s'informer de ce que va devenir le paganisme. Il n'y a qu'à s'incliner devant les conseils de Dieu, qui vient d'accorder à son Église l'apostasie de Julien pour la dédommager d'Arius et de Constance.

J'ai cherché en vain cet épilogue dans le poème dramatique de M. N. Martin ; ou plutôt j'y cherche presque tout, et je n'y trouve presque rien. Le poète nous dit en commençant : « Même en ce grave sujet, la poésie, pour rester dans son rôle, devait surtout se préoccuper de peindre ; tel a été ici son impartial et constant effort. » Très-bien ! Mais l'auteur est-il sûr d'avoir rempli son programme? Ce beau sujet devait, ce me semble, être

divisé en trois parties, qui auraient formé trois actes, injouables, mais intéressants. D'abord Julien adolescent, suspect, disciple d'Eusèbe de Nicomédie, prisonnier dans un château de Cappadoce, se nourrissant da mfet de THymète et de Tibar, découvrant dans Tarianisme un prétexte pour redevenir païen, amené par tout cet en* semble à concevoir une haine, sinon excusable, au moins explicable, contre la religion chrétienne; puis, Julien victorieux. Empereur, offrant sur le trône le contraste de remarquables vertus humaines avec la manie de relever les autels du polythéisme; et enfin l'avortement de cette tentative servant à affermir la vérité un moment compromise par d'hypocrites sophismes, de coupables faiblesses et de fâcheuses alliances. Cette trilogie aurait mis suffisamment en relief la figure de Julien. Chaque scène aurait ajouté un trait à sa physionomie; il se serait peint en parlant et en agissant.

Au lieu de cela, je ne rencontre dans le poëme de M. N. Martin qu'une succession d'épisodes^ dont quelques-uns, bien qu'empruntés aux écrits mômes do Julien, sont vraiment trop insignifiants pour concourir à la vérité du portrait, à l'exactitude du tableau. Les figues, par exemple, occupent près de deux pages dans ce joli volume, qui n'en a que 106. Les figues de Damas, passe encore! Mais celles de Lutèce, c'est-à-dire de Paris! Je n'y crois pas, et, justement, je me disais ce matin avec mélancolie, que, si une bonne fée pouvait transporter

chez Voisin oa chez Brébant toutes les figues qui se perdent dans mon jardin, il n'en faudrait pas davantage pour nous indemniser largement de toutes les misères de notre agriculture. Qaant au style, je comprends que M. N. Martin, pour faire plm vrai, ait voulu rompre avec l'emphase traditionnelle des tragiques de 1810, dont on a dit qu'ils continuaient la convention sous l'empire. Mais ce goût de simplicité ou de familiarité ne l'a-t-il pas mené trop loin? Voyez cette lettre dllormisdas a Julien :

Entre ces deux dangers, Julien et Saper, Constance n^osera rien entreprendre encor.

Il oscille et se dit, en cet état complexe, Qu'Athanase, Arius, le rendaient moins perplexe. Les progrès de Saper pouvaient seuls Tarracher A la théologie, à son goût de prêcher Et de dogmatiser sur le christianisme.

Zélateur par orgueil du plat arianisme. Lui qui se pose en Dieu, le Fils de Dieu, cru Dieu, Devait lui faire ombrage en bas comme en haut lieu. Donc, les Perses ici nous taillant des croupières^ Il dut se préparer à couvrir ses derrières...

monsieur Martin 1 il y a des dames !

Et c'est alors qu'enfin, contre un péril pressant, Il crut faire coup double en te dégarnissant De tes meilleurs soldats dont s'accroîtrait sa force, Et Varrachant à toi, noble arbre, ton écorce.

Les choses ont tourné contre ses vœux. Le bruit,

Éclos un soir, partout s'en répandait la nuit ;

Et Constance, aux regards d'un malin entourage.

Comme un épileptique en écuma de rage ;

Mais quel déboire ! Au lieu de guerriers pleins d'ardeur,

Voir venir mainte lettre et maint ambassadeur.

Exposant sur un ton de stricte politesse

Les grands événements de Gaule et de Lutèce,

Les troupes en révolte et César couronné,

-— Et peut-être demain Constance détrôné.

De Jupiter, depuis, le front sacré se fronce.

Léonas va, dit-on, t'apporter sa réponse...

Ce sont là de ces vers dont Lamothe-Houdard aurait dit : Beaux comme de la prose! » — Heureusement, il y en a de plus poétiques dans Julien VApostat, notamment dans la grande scène où Julien et son amiSalluste, après avoir évoqué Timage des douze Césars, finissent par arrêter leur choix sur Marc-Aurèle. Pourtant, ce qui manque à cet ouvrage où se révèlent ie talent et le travail, c'est une certaine harmonie de ton, Tart de concentrer la lumière sur les détails caractéristiques, un parfait accord entre le langage des personnages et leur époque. Pour nous, ce iv« siècle, sous ses voiles byzantins, est presque de Tantiquité. Or, il est facile de signaler, dans ces lettres, ces dialogues et ces récits, une foule de traits qui nous rapprochent trop de la vie moderne. En somme, la tragédie — môme dans un fauteuil — convient moins à M. N. Martin que la légende,

le conte populaire ou la poésie pure. Le cothurne est trop lourd pour ses pieds, habitués à se reposer au coin du feu, pendant que son imagination charmante poursuit son rêve aérien.

La Vie inquiète^ de M. Paul Bourget, mise en regard des Prières et Souvenirs^ de M. Octave Ducros (de Sixt), peut donner lieu à une curieuse étude. M. Bourget a du talent, beaucoup de talent ; mais de quelles idées, de quels sentiments, de quelle foi s'inspire-l-il? Doit-on le ranger dans le groupe des impassibles? Non; car on rencontre çàet là, au milieu de préciosités presque puériles, des bouffées de franche et généreuse poésie, de vigoureux élans vers un idéal de combat et de gloire. Faut-il chercher dans ce litre, la Vie inquiète, la vraie pensée du poète, Texpression d'un état de Tâme qui se reflète dans bien des pages de la littérature contemporaine? Non ; car, si M. Paul Bourget était en proie à ces inquiétudes, il n'écrirait pas des vers qui supposent une grande tranquillité d'esprit ; — ceux-ci, par exemple :

Il me souYient d'une soirée Où, vous sentant plus admirée, Vous rougissiez d'orgueil, un peu, Dans un costume gris et bleu.

Un peu lasse, avec indolence, Quand vous reveniez de la danse, Vous me repreniez chaque fois Votre grand éventail chinois.

iU NOUVEAUX SAMEDIS

Cet éventail fait d'une palme Où, la tasse en main, d'un air calme, Deux mandarins boivent du thé Sur les bords d'un fleuve argenté.

Cette recherche du joli, du mignardj s'accuse trop, surtout dans la première partie du volume. Un jeune poète versifierait ainsi du matin au soir; il ferait la joie des aimables maîtresses de maison qui conservent la superstition de Valbum, Il prouverait son aptitude ou son habitude dans Part de ciseler d'agréables riens; il n'aurait pas le droit de se plaindre de Tindifférence du public. Non-seulement il n'ajouterait pas à la poésie de son époque un accent nouveau, une note originale, une fleur encore inconnue des colleciionneurs d'herbiers; mais on pourrait le lire d'un bout à Tautre, sans savoir s'il y a une âme au-dessous de ces jeux de l'hémistiche et de la rime, sans deviner si cette âme est susceptible d*émotion ou de passion, si elle s'appuie sur une croyance ou se débat contre un doute.

L'inconsistance, tel est le défaut du volume, fort recommandable d'ailleurs, de M. Paul Bourget. Lisez, au contraire , les Prières et Souvenirs , dont M. Octave Ducros ( de Sixt ) nous donne la troisième édition, si soigneusement remaniée et refondue qu'on peut presque la regarder comme un nouveau livre. Quelle unité de ton! quelle sûreté de main ! comme le poôte sait bien ce qu'il veut, où il va, ce qu'il croit, ce qu'il sent, ce

qu'il pense I Quelle puissance dans le rayonnement de cette lumière divine qui l'éclairé et qui le guide! Ce qui me frappe, ce que j'admire chez M. Octave Ducros, c'est qu'il est impossible d'être plus profondément, plus ardemment chrétien, et qu'il n'a rien de ces mièvreries, de ce mélange d'exagération et de mollesse, de cette tendance à faire de la dévotion une particularité^ où se complaît un peu trop, de nos jours, certaine littérature religieuse. Chrétien de la grande école, on dirait un contemporain de ces heureuses époques où la religion, la société, l'art, la poésie, les lettres, s'unissaient dans un si magnifique ensemble, qu'une page de Bossuet, une scène de Corneille, un tableau de Le Sueur, un sermon de Bourdaloue, une lettre de Fénelon, paraissaient jaillir de la même source. Tout est à lire, tout serait à citer dans ce beau livre; je choisis les strophes sur V Humilité,

L'humble baisse les yeux et regarde la terre, Sans se croire son fils, sans rappeler sa mère ; L'humble s'ignore moins ; son père est dans les cieux. Mais le fils a, devant la majesté divine, Comparé sa misère avec son origine, Et le fils vers le ciel n'ose lever les yeux.

Quel trésor de faiblesse et quel fonds d'indigence !

Tout, jusqu'à sa vertu, le convainc d'impuissance ;

Car il l'a regardée, elle aussi, dans son cœur.

Mais des vertus de l'homme il sait ce qu'il faut croire.

Il remonte à la source, et va porter la gloire

A celui dout le bras soutient seul le vainqueur.

Pour se cacher Téclat de son propre mérite, Il D*en détourne point un regard hypocrite.

Il peut hien rester humble, hélas I sans se mentir 1 Il voit en lui le bien ; ce u*est point de Taudace. Ce pâle éclat d'emprunt se laisse voir en face ; Il faut être orgueilleux pour qu'il puisse éblouir.

L'orgueil cherche la nuit pour embrasser un songe ; Il ne peut s'estimer qu'au prix d'un long mensonge. Qu'on l'amène au grand jour ; c'est un pauvre insolent I Il méconnaît la main qui lui fait ces largesses ; Drapé dans ses haillons, il compte ses richesses. Il ne vit que d'aumône, et se croit opulent !

L'humble aussi veut compter «mais c'est pour rendre compte;

Ses trésors sont sa dette ; et plus haut elle monte.

Moins il songe en son cœur à se glorifier.

Il contemple en tremblant ce que son Dieu lui donne ;

Car, plus le bienfaiteur a prodigué l'aumône,

Plus sévère au grand jour sera le créancier.

S'il fait la part de Dieu, l'humble se fait la sienne.

De lui-même il est juste aussi qu'il se souvienne ;

Il sait quels sont les droits de chacun ici-bas.

Du tribut qu'il doit rendre à la majesté sainte

Il distingue celui qui porte son empreinte :

Le mal qui vient de lui, du bien qui n'en vient pas I

En voyant l'humble ainsi passer sur notre terre, Pour te chercher au ciel j'ai levé ma paupière ; Mais dans le chœur céleste, ô sainte humilité,

LES POETES i37

Parmi tes nobles sœurs tu Ves caché la face ; J*ai cherché vainement, et mes yeux à ta place Ont trouvé deux vertus : Justice et Vérité 1

L'humilité chrétienne admirablement chantée par un poëte, dans le siècle de Victor Hugo! Je ne pouvais terminer par une plus consolante image ces pages si incomplètes sur les poëtes contemporains.

UN

Page 1