‹ Nouveaux samedis (volume 3)Chapitre 5 sur 22 · JJ J -^ J · texte numérisé non relu

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retraites, de ces ravins et de ces buissons, de ces massifs et de ces clairières, pour me dire : < Pourquoi désespérer? Nous sommes là ! » Mon affection et ma reconnaissance en redoublaient, et je n'aurais pu sans ingratitude ne pas en faire profiter les poëtes qui, en des pages inoubliables, se chargeaient d'exprimer, de traduire, d'embellir, de fixer mes impressions rustiques, depuis le fortunatos nimium ! que nous récitions au collège, jusqu'au Joumul de Campagne^ que je ne me lasse pas de relire.

Mais, franchement, il y a un terme à tout, même à la patience et à la résignation d'un agronome. C'est trop fort, la faillite est trop lourde, le passif trop écrasant, la trahison trop manifeste. La consolatrice me désole, rinfirmiëre m'achève, la sœur de charité me dévalise, la nourrice remplace son lait par du verjus; la vertueuse maîtresse commet plus de noirceurs qu'il ne s'en cache, en six mois, sous les plus illustres rideaux du demi-monde. Joseph Autran, dont la muse est si compatissante pour les pauvres, les faibles, les déshérités et les petits, me pardonnera cette digression, qui rentre d'ailleurs dans ma spécialité de critique en sabots. Pour quiconque tient une plume ou dispose d'un moyen de publicité, c'est un devoir d'appeler l'attention de nos seigneurs et maîtres sur un état de détresse qui no peut que compliquer — hélas ! ou simplifier les problèmes de la politique et qui finira par mettre d'accord — sur

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le môme tas de paille — riches et indigents, producteurs et consommateurs, travailleurs et oisifs, rentiers et prolétaires, conservateurs et radicaux, réactionnaires et démagogues, royalistes et républicains, autoritaires et partageux. Je ne sais ce qui se passe dans nos autres provinces. Mais ce que je puis affirmer, c'est que, sur les bords du Rhône, du Gardon et de la Durance, jadis si riants et si fertiles, la terre ne rend plus de quoi nourrir ni ceux qui la possèdent ni ceux qui la cultivent. Partout où Ton n'est pas inondé, englouti^ submergé, noyé, on meurt de soif; là où les fleuves ne débordent pas, les sources tarissent. Le phylloxéra a tué le vin, la sécheresse a supprimé Teau; TiDdustrie blesse à mort l'agriculture; la chimie a inventé une poudre dont la concurrence fait tomber si bas notre bienfaisante alizaris, qu'on la laisse pourrir sur sa iracine comme le vil chiendent ou la dévorante ivraie. Les compliments vlrgiliens ressemblent à d'amëres ironies. La campagne ne nous apparaît plu^ qu*à travers des tourbillons de poussière qui sautent aux yeux, prennent à la gorge et font de la promenade un supplice. Des maladies étranges, inconnues, attaquent les mûriers, atrophient les olives, peuplent de vers rongeurs les paires et les pêches, communiquent aux melons des vertus qui ne pourraient être appréciées que par les prisonniers. Navrés de nos misères, les magnans, au lieu de suivre

le conseil poétique d*Ëcouchard Lebrun^^ et de s'enfermer X*- 6.

avec joie dans leur tombeau dor et de saie, se livrent aux tentations vertigineuses du suicide et se pendent aux touffes épineuses qu ils devaient couvrir de leurs chefs-d'œuvre.

Les propriétairesytendant leurs mains suppliantes, prient humblement leurs fermiers, non pas de les payer, ^ la prétention semblerait impayable, — mais de ne pas les abandonner. Encore un an de ce régime, et la métairie 'n'aura plus rien à envier au château, la chaumière à la métairie, la belle étoile à la chaumière. Égalisés par cette effroyable crise agricole, nous pourrons nous dire les uns aux autres : « Babeuf a raison et Proudbon n'a pas tort ; à présent que nous n'avons plus rien, partageons] » En vérité, c'est à se demander si la bosse de M. Naquet n'est pas la boite de Pandore d'où sont sortis tous ces fléaux... Hélas! il en sortira bien d'autres!

J'étais donc brouillé avec la campagne ; nous allions nous rendre lettres et portraits, lorsque j'ai rouvert cette délicieuse Vie rurale, prodige! à mesure que j'avançais dans cette lecture, je sentais mes griefs se fondre comme la neige de mars aux premiers rayons de soleil. Après tout, Léonard de Vinci n'est pas responsable des ravages qu'a pu exercer, en son temps, la Joconde; ce n'est pas la faute du Titien si Vénus et ses feux redour tables ont trop souvent incendié le monde, et les malé- Oces de Salomé n'ont pas enlevé un admirateur à l'étonnante peinture de notre héroïque Henri Regnault.

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Comment résister d'ailleurs au charme de ce livre, où se résume tout ce que la vie des champs, laborieuse et paisible, active et souriante, sérieuse et féconde, offre de consolant, de fortifiant et de balsamique? Une femme laide ou vieille peut se plaindre de son miroir; jamais du tableau qui la flatte ou qui la représente dans toute la fraîcheur de ses vingt ans.

Aujourd'hui, ce beau volume est distribué de manière à suivre, pour ainsi dire, la marche des saisons et à faire de Fensemble le calendrier du campagnard guidé par le poôle : « Pendant que la terre est en fleurs. » — « Pendant que les moissons mûrissent. .1^ — « Pendant que les arbres s'effeuillent. » — Toutes les aimables joies du printemps, toutes les robustes ardeurs de Tété, toutes les douces mélancolies de l'automne. En d'autres termes, toute Thistoire de la campagne en trois chapitres ; car, pendant Thiver, elle est morte, et la mort n'a pas d'histoire. Grâce à ce classement, le lecteur, retrouvant une pièce de l'ancien recueil ou découvrant une nouvelle perle dans cet écrin de millionnaire, peut immédiatement la rattacher à telle ou telle phase de Tannée champêtre, ce qui en augmente la valeur, l'agrément et l'à-propos. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples, il est clair que les strophes ravissantes où le poëte demande grâce pour son confrère le rossignol, pris dans les mailles d'un filet provençal, se rapportent exactement au mois de septembre, où le premier ténor de nos bocages

n'est plus qu'an pauvre choriste enrhumé. Le Démon du Ifidi n'a tout son effet que lu en juillet, par une chaleur de trente-cinq degrés, avec le thermomètre pour commentateur. J'en dirai autant du Scherzo, de Sons les Troènes, de Pendant la moissoyi, de VOdeur des foins, de la Chanson d'octobre^ de Dernières feuilles, du Vol des âmes. Ce sont, l'auteur nous le dit, comme autant de numéros d'un journal de campagne, et plût auciel que les journaux des villes fussent aussi riches de bons conseils et de pures images, eussent autant de franchise, de droiture, d'harmonie et de grâce !

Vous le savez et nous Tavons répété souvent, le meilleur moyen de louer un poète, c'est de le citer. La citation, en pareil cas, a le double avantage de prouver mieux que tous les éloges le mérite de l'ouvrage dont on parle, et de corriger, par les séductions de la poésie, ce que la critique a toujours d'un peafade dans la louange, de maussade dans le blâme et d'aride dahs le raisonnement. En relisant et en citant Jules Breton et Joseph Autran, je hasarde uno remarque. Tous deux sont épris d'idéal, et ce n'est pas un de leurs moindres titres à mon admiration et à mes sympathies. Mais, chez le peintre, ridéal reste encore pittoresque; c'est au lecteur à lui faire sa part d'aprëa le tableau que lui montre l'artiste. Chez le poète, le sentiment s'empare de l'image, en devient maître, se l'assimile, lui prête ses ailes et l'enlève avec lui. Jamais vocations ne furent mieux justifiées.

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Voici la Saint Jean, de Jules Breton :

Tandis que dorment les faucilles Aux hangars, vers la fin du jour, Autour des feux, les jeunes filles Dansent en rond au carrefour.

Dans le crépuscule que dore Un dernier rayon incertain, Sur rhorizon où yibre encore La brume chaude du lointain*

On voit leurs silhouettes sombres Que baigne un reflet azuré, Dans le mystère exquis des ombres Décrire leur pas mesuré.

Et le mouchoir qui se soulève Au vent du joyeux tourbillon.

Sur leur épaule bat sans trêve Gomme une aile de papillon.

Et la ronde passe et repasse, Mêlant ses voix à Tunisson ; Vers les étoiles, dans Tespace, On croit voir monter la chanson.

Et les jeunes gens aux murailles Adossés avec abandon, Ténors, barytons, basses-tailles.

Accompagnent en faux-bourdon.

Parfois une vieille au front morne Glapit quelques sons chevrotans,

Assise sur la même borne

Qui la*connatt depuis cent ans.

La chauve-soùris, qui séjourne Au pignon noir, prend son essor, Et, béte étrange, tourne, tourne»

Au ciel où nage un croissant d*or.

Dansez t dansez I 6 jeunes filles.

En chantant tos chansons d'amour, Demain, pour courir aux faucilles.

Vous sortirez au petit jour.

Qaant à la Vie rurale^ c'est à pleines mains que je pourrais cueillir ces gerbes d'or, ces touffes de fleurs ou ces grappes yermeilles. Je choisis, entre vingt chefsd'œuvre, les stances Aux Paysans ; outre leurs beautés poétiques, elles sont tout à fait de circonstance, en un temps où nos conscrits» après un certain nombre d'années passées sous les drapeaux, ne veulent ni redevenir paysans ni rester militaires, et demandent au maire de leur village ou au conseiller général de leur canton une place dans les chemins de fer ou à l'octroi de la ville voisine :

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