‹ Nouveaux samedis (volume 3)Chapitre 8 sur 22 · Par M. le marquis de Mun · texte numérisé non relu

Par M. le marquis de Mun

inexplicables, la défaite devient si aisément chez nous synonyme de trahison, que nous nous sommes, dès le lendemain, partagés en accusateurs et en accusés. Les griefs étaient nombreux, les rancunes profondes, les fautes évidentes, les crimes incontestables. De cette situation douloureuse, irritante, où se rouvraient et se ravivaient chaque matin nos blessures, devaient résulter autant de réquisitoires que de plaidoyers. Or, les plaidoyers et les réquisitoires ne sont pas toujours véridiqucs. Il est difficile de chercher à se disculper sans essayer de se surfaire; il est impossible de rester calme en énumérant ses sujets de colère. La grande histoire est ou veut ôtre plus impartiale. Mais, d'abord, les catastro phes ne sont-elles pas encore trop récentes et les passions trop envenimées pour lui céder la parole? Ensuite, habituée à juger de haut, par généralités et par masses, les effets et les causes, les choses et les hommes, peutelle entrer dans ces détails qui souvent livrent la clef d'un problème et le mot d'une énigme? Il y a longtemps que la qustion est résolue, et que les esprits vraiment curieux préfèrent les Mémoires k l'histoire.

Cédant à ce bizarre attrait que l'on pourrait appeler la volupté de la souffrance, nous avons lu tout ce qui a été publié sur les origines, les calamités et les suites de cette horrible guerre. Nous ne connaissons rien de plus instructif, de plus intéressant et de plus vrai que ce livre de M. le marquis de Mun : « Un château en Seine-

ei'Marne, en 1870. » En récrivant au jour le jour, — « comme ces livres de bord^qui racontent chaque soir les péripéties d'une traversée longue et pénible, » le noble auteur ne songeait qu'à ses enfants, et certes ils auront le droit d'être fiers de la façon dont leur père a payé sa dette de patriotisme. Puis il lui a semblé qu'il pouvait, sans inconvénient, étendre le cercle de «on auditoire; que tout lecteur honnête, de bonne foi et de bonne volonté, était presque de sa famille; que Terreur, le sophisme, le mensonge, la bôtise ou la méchanceté humaine, l'aveuglement populaire, les propagandes coupables, les prédications insensées, lui donnaient bien des fils ingrats à ramener, à éclairer, à corriger et à convertir; enfin, que Ton rencontraita chaque page deson récit des vérités assez utiles pour avoir le droit de faire leur tour de France. Il s'est donc décidé à nous ouvrir à deux battants les portes de ce beau château de Lumigny, qui désormais aura sa place dans les souvenirs de la guerre et comptera parmi ses dépendances une excellente maison d'école. Non-Seulement nous le remercions et nous le félicitons de publier ce qu'il ne sufiQsait pas d'avoir écrit ; mais il est possible que, avant de finir, nous lui demandions un effort de plus pour mettre cette publicité à la portée d'un plus grand nombre.

Nous voici au 19 septembre 1870. Le marquis de Mun est maire de sa comnune. Qujconqae a passé, comme nous, par cette dure et rustique épreuve, sait tout ce que

UN CHATEAU EN SEINE-ET-MARNE EN 4870 i4i

ces humbles fonctions cachent ou exigent de dévoaement» de patience, de fermeté, d'abnégation, de charité chré^ tienne, de sacrifices et de servitudes volontaires ; mais que sont, grand Dieu ! les charges habituelles du métier, les tribulations, en temps ordinaire, d'un homme du monde ou d'un homme de lettres aux prises avec les bons villageois, si l'on songe aux angoisses contenues dans cette date fatale, 19 septembre; jour où cessèrent les communications entre Paris et les provinces, et où, grâce à Tabsence et à l'absurdité des nouvelles, Lumigny, Rosoy et Coulommiers furent aussi loin de la capitale assiégée que les plus obscurs villages de la Lozère ou des Basses- Alpes? Assurément, M. de Mun pouvait se croire quitte envers son pays, puisque • son fils Albert se battait sous les murs de Metz, » et que son fils Robert « était allé à Rouen reprendre sa place parmi ses camarades de larmée.» — Pourtant il revient à son poste, et il fait bien ; car nous devinons, sans qu'il nous le dise, les innombrables services que sa présence, son courage, sa prévoyance, sa sagesse, ses heureuses alternatives de concessions inévitables et de résistances polies, admirablement secondées par sa digne compagne, ont rendus, pendant cette phase terrible, à des populations ahuries, hébétées, affolées, crédules, incapables de voir clair dans ce chaos, sans cesse ballottées entre de chimériques bulletins de victoire et d'accablantes preuves de défaites; deux extrô-

i42 NOUVEAUX SAMEDIS

mesqai se touchaient sur un point; le cabaret, où se noyaient dans le vin les bonnes et les mauvaises nouvelles.

Dans ce cadre restreint nous retrouvons un des traits caractéristiques et comme la physionomie générale de l'invasion et de la guerre. Le marquis et la marquise de Hun, par le calme et la dignité de leur attitude, leur sang-froid, leur présence d'esprit» leur promptitude à tirer parti des situations les plus critiques, ont prévenu, atténué, adouci une bonne moitié des malheurs qu'annonçait l'arrivée des Prussiens et qu'aggravaient les bénéficiaires français du désastre de Sedan, le personnel du 4 Septembre, les francs-tireurs greffés sur braconniers, les parasites, condottieri, fantaisistes, déclassés, bohèmes et bateleurs de la prétendue Défense nationale. Regardez bien; puis songez à d*autres localités, à d'autres châteaux, à d'autres communes; que voyez-vous? Â droite, un gentilhomme d'un nom illustre, un grand propriétaire, un châtelain, acceptant vaillamment la tâche que lui imposent les malheurs et les périls de sa patrie, se dévouant, sur le champ de bataille ou sur le seuil de sa maison, selon la mesure de ses forces ou le chiffre de son âge, aux intérêts et au salut de ce peuple qui le suspecte, le calomnie, le jalouse et le hait; à gauche, une masse de gens qui semblent sortir de terre sous le premier pas de la République, qui se fâcheraient si on leur disait qu'ils se réjouissent de nos défaites,

mais qui ne négligent rien pour les envenimer à leur proGt et à nos dépens; entre deux, la foule inconsciente, bruyante, indifférente, vivant d'imprévu, faite de curiosité et de stupeur^ accessible à quelques bons mouvements et à tous les mauvais conseils, se prêtant aux rumeurs les plus insensées, ne doutant que du vrai, ne croyant que Timpossible, et finalement disposée à faire économie de patriotisme, si Tennemi lui laisse sa vache, si le Prussien lui paie son blé, si elle travaille un peu moins et si elle boit un peu plus. N'est-ce pas Tbistoire abrégée de ce que nous avons vu et subi? Montez à la plus haute fenêtre du château de Lumigny. Si, a l'aide d'un télescope magique, vous pouviez parcourir du regard toute la France, vous reconnaîtriez qu'il en est du livre de M. de Mun comme de sa noble résidence; qu'il a vue sur un bien large horizon, et que le proverbial ab uno disce omnes pourraif lui servir d'épigraphe.

Maintenant, dirai-je que le maire-châtelain de Lumigny, en pleine occupation allemande, en contact perpétuel avec nos vainqueurs, sans aucun moyen de défense, assistant chaque jour à la répétition des mêmes scènes, ait eu positivement à subir des persécutions, des outrages, des atrocités ; qu'à cette incroyable souffrance morale se soit ajouté un appareil de supplice et de martyre? Je m'en garderai bien ; j'imagine que l'exagération est odieuse à cet esprit si juste, à cette âme si droite. Ce serait d'ailleurs défigurer le vrai caractèro du récit et lui

Uî- NOUVEAUX SAMEDIS

enlever un de ses mérites, qui consiste à nous offrir le contraire do ce que débitaient les dépêches gambettistes et la presse démocratique. Quelles étaient alors les formules de rigueur ? Vous ne l'avez pas oublié. Les Prussiens dépassaient, en cruautés et en infamies, toutes les traditions, toutes les légendes des guerres d'extermination et des siècles barbares ; la France régénérée par la République et par le grand souffle de 92 était de plus en plus héroïque ; mais chaque trait d'héroïsme se soldait par de nouveaux incendies, de nouveaux massacres, de nouvelles orgies de destruction et de pillage.

Eh! bi^^nonl voici la note exacte, comme tout ce qu'on lit dans ce volume plein d'enseignements'et de vérités. Le Vœvictis !iT9idmi par Barème phitôt que par Brennus, par Gargantua plutôt quepar le duc d'Âlbe ; le coq gaulois plumé plutôt qu'étranglé ; des exactions, des tracasseries, des réquisitioAS, des contributions, des menaces, des retours offensifs, plus de vin de Champagne que de sang; la nécessité de faire bon visage à des figures désagréables et de parlementer pour obtenir la réduction d'un impôt ; des ennuis plus que des horreurs, des laideursplus que desépouvantes,encorepIus de coups d'épingle que de coups de poignard, les navrants détails d'une hospitalité forcée, les intimes tortures de ce gentilhomme aux manières exquises, obligé d'endurer les grossièretés soldatesques ou tudesques, de ce Français contraint d'abreuver et de nourrir les envahisseurs de

son pays, de ce père de famille sommé de loger des soldats poméraniens et des officiers saxons dans les chambres de ses filles et de ses nièces, — presque des sanctuaires ! — Voilà le bilan ; il est, hélas ! assez lourd. Ajoutez-y, pour ce propriétaire de chasses célèbres, le chagrin d'entendre retentir, jour et nuit, la fusillade des braconniers dans ses bois et d'avoir à se dire qu'il y a, dans sa commune, des citoyens, — chauds républicains très-probablement ! — consolés des humiliations de la France par le plaisir de tuer impunément des chevreuils et des lièvres, et de les vendre aux Prussiens. Mais ce ne sont là ni ses plus vives Inquiétudes, ni ses plus profondes douleurs. Celles-ci, je vous les dirai tout à l'heure. L'anxiété dominante, incessante, est pour ses enfants ; quoi de plus pathétique que le spectacle de ce noble cœur, partagé entre ce qu'il souffre ctce qu'il redoute?... Ah I que le château brûle ! que les fureurs de Tinvasion n'y laissent pas pierre sur pierre ! Que les paysans n'épargnent pas un baliveau dans ces belles futaies, les braconniers pas un faisan dans ces giboyeuses réserves ! que ce mobilier, chef-d'œuvre de goût et de suprême élégance, disparaisse dans l'immense naufrage ! Pas un regret pour ces vieux crûs de Bordeaux et de Bourgogne, que l'on buvait gaiement à la santé du Roi... de la chasse, au retour de ces battues plantureuses qui nous font sécher d'envie, nous autres chasseurs provençaux! Pas une larme pour ces corbeilles de fleurs cultivées.

dans les temps heureux, par de blanches et charmantes mains I Que ses fils vivent, qu'ils échappent à cette épidémierde désastre et de mort! Ce cœur de père n'en demandera pas davantage, et il bénira le ciel. Hâtons-nous de dire que son vœu le plus cher a été, non-seulement exaucé, mais dépassé. Après avoir fait plus que son devoir pendant la guerre, le capitaine Albert de Mun, — qui l'ignore ? —a, par son admirable éloquence, par ses conférences populaires, marqué sa place au premier rang parmi les plus pures gloires de la France catholique.

L'auteur à'Unchâteau en Seine-et-Marne ne s'est pas proposé, je le répète, d'aggraver notre haine contre les Prussiens à Taide de déclamations ardentes et de sinistres tableaux. En pareil cas, après de semblables coups de foudre, la haine nationale, faite d'amers souvenirs et de vagues espérances, est un de ces sentiments auxquels il sied d'appliquer la locution familière : « Cela va sans dire. » A la fois sous-entendue et impersonnelle, celte haine ne peut, en conscience, s'attacher aux dociles instruments d'une volonté et d'un génie implacables, à ces officiers, à ces soldats, venus sans enthousiasmedufond delà Poméranie ou de. la Silésie, stupéfaits de la rapidité de leurs victoires et de leurs conquêtes, frappés du contraste de leurs stériles bruyères avec les plaines opulentes de la Brie ouïes illustres coteaux de la Champagne, et reconnaissant que ce qui n'avait été d'abord à leurs yeux qu'une effrayante

corvée va devenir une bonne affaire. Si nous voulions réfléchir, si on pouvait être bon juge dans sa propre cause, si riroparlialité était permise à la blessure saignante, nous avouerions tout bas, — bien bas, — que la Prusse après léna, que le Palatinat, en 1689, en ont vu et subi bien d'autres.

Non ; il a existé, pour les hommes tels que le marquis de Mun, des déchirements plus cruels, un supplice plus raffiné. Faisons l'aumône de notre silence, —de peur de redites, — à la criminelle usurpation du 4 Septembre, aux dictatures de ballon et de balcon, d'estaminet et de café, à ce mélange inouï d'ambitions^ de vanités, de rodomontades, de lâchetés, d'impuissance, de mensonge, d'impiété^ de convoitise, de folie, de connivence avec rinvasion, qui centuplaient les périls du dedans et du dehors et où se révélait un genre d ennemis plus haïssables que le Prussien. Leur impunité, — que dis-je? leur triomphale renaissance à la vie politique sur les ruines qu'ils ont faites nous déshonore bien plus que le malheur d'avoir été vaincus par des armées supérieures en discipline et en nombre. Je trouve, dans le livre de M. de Mun, des pages, des mots, si parfaitement d'accord avec mon sentiment, que j'aime encore mieux les citer que les louer : « Ceux qui excitent notre grande colère, » ce sont ces hommes qui ont passé ces temps doulou- » reux à édifier leur fortune politique et ont enfin doté » la France du gouvernement que M. de Bismarck lui

» souhaitait. » — a II fallait aimer son pays plus que sa » personne, et c'est ce que les onze dictateurs n'ont » pas compris. » — « Ah 1 messieurs les républicains,

• socialistes et autres! Vous avez seulement jusqu'ici » hurlé des chansons dans les rues, destitué des préfets » et grassement pourvu vos créatures ; on entend peu » parler de vous devan^rennemi. Est-ce que, par aven-

• ture, vos célébrités de club, de barreau et de presse, » n'auraient eu que des cousines, des sœurs, des filles » ou des nièces? Vous n'aurez pas, si vous continuez, » beaucoup de crêpes à acheter pour vos chapeaux ; et 2> nous verrons, après la grande liquidation, dans quels » rangs il y aura le plus de jambes de bois. Où est voire » levée en masse? Où est votre élan patriotique? Vous » n'avez su que mentir au pays en annonçant des vic- » toires que vous saviez impossibles. Vous avez commis » le plus grand de tous les crimes en faisant une ré- » volution sous le feu de l'ennemi, une révolution » d'avides et d'affamés. Vous aviez une telle rage de » pouvoir que vous avez sauté dessus comme des chacals » sur leur proie... » — « Le gouvernement français, ou » ce qui s'est affublé de ce nom, lance une ordonnance » absurde arrachant à leurs foyers deux millions d'hom- » mes qui ne produiront qu'une cohue. » — « Je ne puis » pas appeler cela un gouvernement, même mauvais...» — Ces citations me mèneraient trop loin. Il me suffira de déclarer que, pendant toute cette attachante lecture.

UN CHATEAU EN SEINE-ET-MARNE EN 1870 149 je croyais avoir pensé ce que le marquis de Mun a si l)ien dit, et que ce patriotique bon sens, as;>aisonné d'ironie et de dëdain, me semble préférable, contre ces gens-là, aux anatfièmes les plus véhéments.

Des hommes qui ont spéculé sur nos désastres à ceux qui, par leur stupidité et leur ingratitude, ont rendu cette spéculation si facile et si lucrative, il n'y a qu'un pas. Nous voici bien près de ce qui, dans le récit de M. de Mun, m*a paru le plus caractéristique, de ce qui, au milieu de toutes ses afflictions et de toutes ses angoisses a dû être pour lui le coup de grâce, comme la dague après l'épée. II a courageusement accepté une des situations les plus poignantes que l'invasion ait pu infliger à un bon citoyen, à un honnête homme, à un administrateur, à un chef de famille. Il a payé de sa personne, de son argent, de ses étables, de ses écuries, de ses greniers et de sa cave. Il s'est constamment interposé entre les envahisseurs et les envahis. Son énergie , le prestige de son nom , la douce influence de la marquise qui excelle à parler français en allemand, le fait exceptionnel de ce château dont les propriétaires n'ont pas bougé, de ce village protégé par son maire, tout cet ensemble a fait des prodiges. Luraigny a un peu moins souffert que les environs. Il y a eu moins de réquisitions brutales, d'excès de conquête, de velléités de pillage ; point d'incendie, point d'exécution sommaire. La plupart des oifi-

ciers allemands, en présence de ce type du stoïcisme chrétien, delà noblesse française, da dévonement patriotique, de l'éducation exquise, ont été presque polis. Les habitants ont sauvé les trois quarts de leurs vaches et leur provision de foin, qu'ils seraient bien dignes de manger. Vous croyez peut-être qu'ils vont être reconnaissants? Allons donc! leur reconnaissance, leur sympathie, leur confiance, sont pour le tribun qui pérore, pour le nouvelliste qui ment, pour le bravache qui pose, pour le démagogue qui hurle. Quant à leur bienfaiteur, leur Providence visible, voici sa récompense :

— « Touquin et Ormeaux, tout de bon furieux contre nous, disent que j'ai des intelligences dans le camp ennemi, et que, par des signaux, je les détourne de Lumigny. Ces soupçons, aussi odieux que ridicules, ont quelque chose de navrant, qui découragerait de se dévouer pour un pays qui accueille d'aussi sottes rumeurs. Quelque habitué que je sois à Tingratitude des hommes, de pareils soupçons me brûlent comme un fer rouge... 5^

Et plus tard, quand la mesure est comble, quand la position n'est plus tenable :

— « Ces infamies font à mon cœur une blessure qui ne se fermera jamais, jamais, malgré les bassesses dont ne seront pas avares plus tard les misérables qui m'injurient aujourd'hui. Ces malheureux, dont je m'occupe depuis des années, qui m'ont assailli, sans jamais se

UN CHATEAU EN SEINE-ET-MARNE EN 1870 i5i

lasser, de demandes d'intervention auprès des autorités prussienhes, ne vont-ils pas jusqu'à murmurer que je suis de ceux qui ont payé la Prusse pour venir nous dépouiller et que j'ai avec elle je ne sais quelle entente?.. Gomment ! Un de mes fils vient d'assister à sept batailles et y a tenu sa place d'une manière assez honorable pour avoir reçu la croix à Gravelotte; l'autre, devançant tout appel a quitté femme et enfants pour reprendre son épée ; moi-môme, je me suis enfermé avec vous pour vous aider à supporter cette crise, et voilà comment vous m'en récompensez! Je devrais sans doute mépriser d'aussi absurdes calomnies; mais il y a en moi un sentiment d'honneur qui se révolte... »

Oui, d'honneur, — et aussi de honte pour un pays tombé si bas. Car remarquez un détail, une circonstance aggravante qui nous renseigne sur les patriotiques colères de ce peuple sublimey héros passé, présent et futur du suffrage universel. Les misérables qui propageaient ces abominables rumeurs étaient surtout, je le parierais, les braconniers, les aubergistes, les cafetiers, les marchands de vins, les maquignons, les rouliers, les ouvriers en vacances ou en grève. Ceux-là s'accommodent très-bien de l'invasion ;m1s y gagnent de l'argent et des loisirs. Au besoin, ils fraternisent et trinquent avec les Prussiens, lesquels leur rendent en détail ce qu'ils prennent en bloc... à qui? Aux grands propriétaires, tels que le marquis de Mun et ses voisins

de campagne, écrasés d'impôts supplémentaires, molestés, rançonnés, grugés , ruinés par les Allemands — et dénoncés comme leurs complices. Tous ces calomniateurs, enrichis par l'invasion, aujourd'hui électeurs ou agents des candidats du radicalisme, doivent être bien étonnés quand ils lisent, dans le Siècle ou dans la République française, qu'ils ne pardonneront jamais à l'Assemblée du 24 mai 1873 son ingratitude envers le

Page 1