‹ Nouveaux samedis (volume 3)Chapitre 9 sur 22 · LIBÉRATEUR DU TERRITOIRE · texte numérisé non relu

LIBÉRATEUR DU TERRITOIRE

Maintenant, rapprochez de cet odieux épisode cette page de M. de Champagny (Correspondant du 25 janvier 1874; Une famille d'autrefois) : « Est-ce dans les livres ou dans les journaux que le peuple a vu que cent mille francs ont été envoyés aux Prussiens par tels ou tels grands proprétaires qui, au contraire, sont allés eux-mêmes ou ont envoyé leurs fils combattue les Prussiens? Sont-ce les livres ou même les journaux qui lui ont appris que tel évêque envoyait aux Prussiens Targent

des quêtes pour les ambulances? Est-ce \h qu'il a su que M. de Bismark était le parent de M. de R... ou de M. de N..., et que, peu avant la guerre, on avait vu circuler de nuit une voilure noire avec des chevaux noirs, un cocher noir et les roues enveloppées de linge pour ne pas faire de bruit, et que c'était celle du cousin Bismark allant comploter avec ses cousins français la ruine de la France?... » Je m'arrête; l'espace et le sangfroid me manquent pour reproduire toute la page.

UN CHATEAU EN SEINE-ET-MARNE EN 1870 153 Lisez-la, puis relisez le livre de U. de Mun, et, si vous êtes député, allez voter la loi électorale!»'

Le calice d'amertume est épuisé jusqu'à la dernière goutte. On rend à M. de Mun le mal pour le bien, et ce bien, il ne peut plus le faire, ne voulant pas administrer sa commune sous un préfet prussien, et ne sachant pas où trouver les autorités françaises. Le 6 décembre, il se décide à quitter Lumigny. Ce voyage en plein hiver, avec des véhicules de rencontre, à travers le givre et la neige, sur des routes durcies ou défoncées, au milieu d'incidents racontés avec une résignation charmante, sert d'épilogue au récit. Il me suggère une réflexion finale. L'auteur d'Un Château en Seine-et- Marne ne s'est pas étudié à faire du style, et on ne peut que l'approuver. Le style est à la prose ce que la rime est aux vers. Il n'est pas le mensonge, mais la recherche. Il suppose un travail d'après coup, où la préoccupation de l'écrivain domine les souvenirs du narrateur, où peuvent se perdre et s'altérer la sincérité, la vérité, la vivacité de l'émotion et du sentiment. Or il fallait que tout fût vrai, spontané, vécu, dans ces pages qui résument quatre mois de souffrance et où parlent tour à tour, avec un accent irrésistible, les voix les plus pures, les plus chères, les plus sacrées et parfois les plus vengeresses, du foyer domestique et de la patrie. Un homme de bien qui sait écrire, voilà ce que je rencontre dans

ce livre, et je ne désire rien de plus. Le portrait du

général Trochu, mieux saisi et mieux peint, ayt jugé, le 28 septembre, qu'il ne l'a été après révcnement par les politiques les plus madrés ; bon nombre de détails du voyage de Lumigny à Bruxelles, où l'on entrevoit des effets de neige dignes de Fleury-Chenu et d'Emile Breton, prouvent que M. de Mun n'aurait qu'à vouloir pour être, lui aussi, un styliste. Mais, encore une fois, ce n*est pas là ce que je lui demande. Ce que je voudrais, ce que cette simplicité môme et ce naturel rendent plus souhai* table, c'est que son livre, dont le succès est certain, devînt tout à fait populaire; cVst que, après avoir ému et charmé les lecteurs d'élite, il pût visiter, instruire, éclairer, faire rougir de leurs ingratitudes et de leurs folies ces masses ignorantes que nous devons aimer quand même, et qu'il ne faut pas abandonner sans résistance à la propagande radicale. C'est, en un mot, qu'à cette édition destinée au public des librairies et des salons succédât un volume d'un format plus portatif encore, à très-bon marché, fait pour devenir l'ami du village et de la chaumière, de la mansarde et de l'atelier. Ne nous lassons pas de le redire, et que ce soit là la moralité de cette douloureuse histoire ! Nous rendons justice aux efforts de nos législateurs pour améliorer notre organisation militaire, pour donner au pays des défenseurs plus nombreux, mieux disciplinés, et mieux exercés, pour effacer la rouille, laver les taches, réparer les accrocs de notre antique armure. Pourtant, qu'on

le sache bien! la France ne se relèvera, elle ne pourra préluder à la revanche matérielle par la revanche morale, que le jour où elle reconnaîtra enfin ses amis véritables et ses véritables ennemis*.

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