‹ Nouveaux samedisChapitre 15 sur 38 · Par M. Tabbé Yidieu, vicaire àSaint-Roch · texte numérisé non relu

Par M. Tabbé Yidieu, vicaire àSaint-Roch

3b NOUVEAUX SAMEDIS

et de boites à revers, a essuyé des revers et a dispara à propos de bottes, t— Ma journée, me dit- il, a été singulièrement employée. J'étais chez madame Emile de G... (la seconde), et j'ai aidé le Père Hyacinthe à sortir par une porte pendant que le prince Napoléon entrait par une autre. > Hélas! il y a des noms qui ressemblent à des pressentiments ou à des présages. C'est, en effet, de ce côté que partaient, en l'honneur du Père Hyacint-he, des fusées d'enthousiasme, malheureusement discréditées par l'athéisme de ses admirateurs. Pareille bonne fortune serail-elle échue au Père de Ravignan, au Père Félix, ou même au Père Lacordaire ? Assurément non, et il n'en fallait pas davantage pour marquer la nuance. Il existe des affmités secrètes et, en quelque sorte, inconscientes entre des esprits que l'on dirait, à première vue, dominés par un idéal bien différent et placés aux deux extrémités contraires. C'est comme une même famille, dispersée d'abord par des vocations ou des aventures diverses, ' mais qui tôt ou tard se réunit et se retrouve. Ils s'attirent par leurs contrastes mêmes, parce qu'ils sentent ou devinent au fond de ces contrastes un je ne sais quoi qui les rapproche et qui éveille la curiosité en attendant la sympathie. La vérité se met en frais de coquetteries avec l'erreur, et l'erreur en dépense de politesses avec la vérité.

Certes, on aurait bien étonné le Père Hyacinthe à cette époque, — (1837), — si on lui avait annoncé qu'il serait

un jour plus près de ses étranges amis que de Bossuet ou de Bourdaloue. Néanmoins, il s'acclimatait déjà au rôle dangereux de prédicateur à transactions, de média^ teur entre le bon Dieu et ces existences fiévreuses où la politique, le journalisme, les affaires, l'argent des autres, le luxe, le plaisir, les conflits de l'ambition, les hasards de la Bourse, les tours de roue de la Fortune, tiennent lieu de religion, de croyance et quelquefois d'honnêteté. Il ne lui déplaisait pas de se poser en consolateur ou en confident de ces belles pécheresses qu'une déception de cœur, un roman mal commencé ou mal fini, une douloureuse épreuve de la vanité des joies de la terre, disposaient à remplacer un moment par le sentimentalisme religieux, le sentimentalisme mondain. Bon nombre d'albums, de recueils ou de Keepsakes nons ont offert les Femmes de Shakespeare et de Goethe, de Walter^Scott et de lord Byron. On aurait pu, dans ce temps-là, esquisser toute une galerie des Femm^j du Père Hyacinthe; émues, éplorées, touchantes, pathétiques, sincères, subitement prises d'un accès de nostalgie céleste, les yeux mouillés de larmes ou levés vers les étoiles, se débaptisant pour s'appeler Madeleine, en extase devant ce beau moine en robe blanche, à larges épaules, qui jonchait de fleurs et de parfums le chemin du Paradis. Seulement, pour être complet, le peintre aurait eu à nous montrer dans un coin du tableau, enveloppé d'une ombre discrète, un Méphistophélès en miniature, dont le rictus, entr'ouvert par

un sourire diabolique, aurait eu Tairde nous dire : « Elles me reviendront! »

A un point de vue plus sérieux et plus élevé, qui ne se souvient de l'impression bizarre que nous laissaient ces Conférences^ où une éloquence excessivement inégale dissimulait tant bien que mal les soubresauts et les lapsus théologiques? Un homme d'esprit, mon voisin de chaise à Notre-Dame, me disait tout bas : « Ce n'est pas une chaire, c'est une corniche! » — Il exprimait ainsi la sensation que l'on éprouve dans les régions alpestres, lorsque, gravissant une montagne, on aperçoit tout en haut, presque dans les nuages, des voyageurs suivant un imperceptible sentier, suspendu entre la cime inaccessible et le goulTre sans fond ; il leur suffirait du moindre faux pas pour rouler dans le précipice. Notre ignorance ne pouvait que se récuser quand il s'agissait de théologie proprement dite et de doctrine; mais sur des sujets plus délicats, où les instincts de l'homme du monde sont peut-être plus sûrs que les inspirations du séminaire ou du cloître, le Père Hyacinthe manquait parfois de cette gravité, de cette réserve de langage que l'on appelait, dans le grand siècle, tristesse chrétienne. Il avait surtout, à propos du mariage, des échappées inquiétantes. On ne pouvait pas tout à fait lui dire comme une princesse d'Orléans à son fils : < Vous rendez le mariage indécent. » — Non, il le rendait trop aimable. Il le dépeignait de couleurs si vives, que les maris ne pouvaient plus soutenir lacomparaison,etqueles mau-

vaises langues* ajoutaient : « Il faut qu'il y ait bien souvent rêvé! » Le mariage, dans l'infinie variété de ses douleurs et de ses joies, de son azur et de ses orages, de ses agréments et de ses mécomptes, de ses éclaircies et de ses bourrasques, a cela de particulier qu'il aime autant qu'on ne s'occupe pas de lui. Les compliments l'ennuient comme des pléonasmes ; les épi grammes l'agacent comme des redites. Il semble avoir envie de répliquer aux indiscrets et aux bavards : « Laissez-moi faire tout seul ma petite affaire; si je tourne bien, je n'ai pas besoin devons: si je tourne mal, je ne puis rien vous demander de plus désirable que le silence. » Cela est si vrai, que les romanciers, quand il ont marié leurs deux béros, se bâtent de clore leur récit. Ils auraient trop peur des lendemains I ^

Puisque ces mots de romancier et de roman peuvent désormais, sans irrévérence, s'adjoindre au nom du Père Hyacinthe, ils vont me servir à compléter ma pensée. Tout conteur, quand même il serait un de ces conteurs moraux dont se moquait Sainte-Beuve, doit, s'il essaie de créer ou de peindre une figure de femme, avoir sans cesse présent à sapenséeun type de beauté féminine, emprunté à ses souvenirs ou à ses songes, et se familiariser si bien avec lui qu'il arrive à croire que cette femme a réellement existé ou qu'elle existe, et qu'il n'a plus qu'à la faire agir ou parler. Seulement, s'il reste fidèle au spiritualisme chrétien, il l'entourera d'un triple voile ; il relèvera vers

ces régions pures el sereines où Tamour a toutes les ferveurs, tous les respects, toutes les délicatesses d*un culte; dût-il y perdre les trois quarts de son succèsj il s'arrangera pour que le lecteur n'aperçoive cette vision charmante qu'à travers les brumes lumineuses de l'idéal. S'il a le tort de demander à des amorces sensuelles une vogue peu enviable, il dira comme la camériste de madame du Barry : t II n'y a que le nu qui habille; » — il sollicitera par des indiscrétions savantes les plus mauvaises convoitises; cette figure, cette forme d'abord indécise comme tout ce qui participe aux vagues conditions du- rêve, il la dépouillera de ce qui la dérobait aux regards curieux ou blasés. Il ne négligera rien pour la rendre visible et tangible, et, quand elle aura complètement cessé d'être immatérielle, il se croira sûr des sympathies de son public et du chiffre de ses éditions. Eh bien! s'il était permis de confondre le profane avec le sacré, nous dirions que le Père Hyacinthe, quand il discourait sur le beau sexe à qui il doit madame Merriraan, semblait toujours enclin à abandonner la première des deux méthodes pour adopter la seconde. Lorsqu'il s'efforçait de concilier la chasteté chrétienne avec une flamme moins surnaturelle, on était presque tenté de lui dire comme dans les jeux de société : « Vous brûlez! » On sait ce qu'est devenue cette brûlure. Dès cette époque, les libres penseurs remarquaient et exploitaient ce dangereux penchant. Je me souviens d'un roman anticlérical^ publié en 1868, dont l'auteur, jouant

avec un médiocre esprit sur le nom fleuri de Père Hy acinliie, rappelait le Père Tubéreuse,

Compromise par toutes sortes d'aventureset de déboires, enveloppée par les vrais catholiques dans un charitable oubli, estompée par l'absence, épaissie par le mariage, condamnée désormais aux proverbiales variations de rhérésie et du schisme, la renommée en parties doubles du Révérend Père ou de M. Loyson ne méritait plus que notre ironie ou notre indifférence. Je n'ai pas à vous rappeler comment il s'y est pris, cet hiver, pour redevenir Parisien, attirer une nouvelle clientèle, récolter un regain de célébrité et surtout remplir les vides de sa caisse. En passant d'une cathédrale dans un Cirque et de la plus illustre des chaires sur la plus vulgaire des estrades, le Carme sécularisé, avant même d'ouvrir la bouche, pouvait mesurer l'effrayante distance qu'il venait de parcourir. Nécessairement, ce Cirque laissait deviner beaucoup de manège dans ses convictions de fraîche date, et il était difficile de l'écouter sans évoquer des souvenirs de trapèze, de tremplin, de saut périlleux, de corde raide, de cercles en papier peint et de clowns, ou sans se dire tout bas que ce moine défroqué et marié allait traiter cavalièrement nos dogmes et nos mystères. N'importe ! il obtint à peu près tout le succès auquel il pouvait prétendre ; la curiosité, la foule, la surprise, la recette, de bruyants applaudissements surexcités par quelques sifflets, et, au premier rang de son auditoire, ceux qui étaient alors

nos seigneurs et maîtres *: sophismes politiques en chair et en os, parfaitement dignes d'apostiller de leur présence et de leur adhésion le sophisme religieux, et de se déclarer les Pères ou les docteurs de son Église.

Le clergé de Paris, si éclairé, si ferme et si sage, ne pouvait rester insensible à ce triste épisode, que personne, au fond, n'a pris au sérieux, qui a diverti les rieurs, amusé les sceptiques, scandalisé les faibles, réjoui les haines anticléricales, mais qui nous vaut aujourd'hui un bon livre : Le Lihéralume du Père Hyacinthe, Tout est là. L'auteur de cet ouvrage, M. l'abbé Vidieu, vicaire à Saint-Roch, a excellemment compris que la discussion, cette fois, ne devait pas se renfermer dans le cadre de l'orthodoxie catholique ; il n'aurait prêché que des convertis. Mais lallberté— qui l'ignore?— sert constamment de mot d'ordre ou de désordre à ces éclatantes ruptures où se révèlent toutes les supercheries, tous les subterfuges du cœur humain au dehors et au dedans de lui-même. Il n'est jamais plus subtil que lorsqu'il s'agit d'expliquer comment il sort du droit chemin pour s'aventurer dans les sentiers de traverse. Les prêtres surtout, auxquels leurs habitudes de réserve, la nécessité de se tenir sans cesse sur leurs gardes, l'étude de la casuistique et la direction des consciences communiquent à la longue une fmesse féminine, possèdent, quand ils nous consternent de leur déchéance, des ressources incroyables de ruse, de

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