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Ils le sont redevenus

souplesse, de facultés évasives et d'arguties. L'orgueil et le despotisme des sens sont d'ordinaire les seuls complices de leur apostasie. Mais cet orgueil même qui les égare aurait tropàsouffrir de se dénoncer comme le coupable, et sa cause serait honteusement perdue s'il était prouvé que tout se réduit, pour ces déserteurs du sanctuaire, à une question d'entraînemenl sensuel. La liberté se rencontre là tout à point pour signer les passe-ports des transfuges et prêter k des motifs misérablement personnels ces généralités d'autant plus séduisantes qu'elles s'accordent avec notre penchant à renouveler incessamment nos illusions perdues. — t La liberté ! s'écrie éloquemment M. l'abbé Yidieu; que vous connaissez bien la puissance magique de ce mot, Père Hyacinthe! En est-il un autre qui trouva jamais plus d'écho dans les âmes? C'est un levier qui ébranle le monde, un courant qui l'entraîne... Je me trompe; c'est quelque chose plutôt qui nous fait tressaillir jusqu'au fond de notre être, nous attire, nous précipite sans effort à travers les obstacles vers le bien qu'il nous promet, qfui nous convainc sans motifs, endort nos souffrances, nourrit notre espoir. La liberté ! c'est le bien de l'homme; c'est une propriété que Dieu lui donne; c'est le rêve de sonàme, le besoin de son cœur... » Oui, c'est à la fois la grandeur et l'infirmité de l'homme qu'il ne puisse jamais ni réaliser à sa guise ridée de liberté, ni renoncer à la poursuivre. Bien souvent, dans son for intérieur, il est tenté de lui redire, à

l'instar de madame Roland : c liberté ! que de folies, de crimes ou de bêtises on commet ou on débite en ton nom ! > — Son nom n'en garde pas moins son prestige. Elle nous abuse de ses pseudonymes, elle nous irrite de ses mensonges, elle nous humilie de ses mécomptes, elle nous ruine de ses expériences, elle nous déconcerte de ses métamorphoses. Elle crée à ses adorateurs des servitudes plus lourdes que l'esclavage ; car les chaînes que nous acceptons de nos passions et de nos vices sont plus pesantes que celles dont les tyrans ont le classique monopole. Tout cela est vrai ; et cependant on hésite à blâmer, non-seulement le jeune homme qui ne peut entendre ces électriques syllabes sans un cri d'enthousiasme ou un [battement de cœur, mais l'homme mûr qui, sur les débris entassés par ses fautes, sous le collier de misère où chaque déception a gravé sa date, refuse d'abjurer son culte. Telle est cette mystérieuse influence, que, dans les conflits les plus violents des opinions et des partis, nul ne s'avoue en principe hostile à la liberté : on ne se querelle que sur la façon de l'interpréter et de la pratiquer. C'est un texte obscur, presque indéchiffrable, susceptible, comme certains passages du Dante, des commentaires les plus contradictoires ; mais, si chacun veut l'expliquer à sa manière, personne ne prétend le détruire. La liberté partage avec l'amour ce privilège, que tout ce qui devrait en dégager y rattache, et qu'on l'aime jusque dans les douleurs qu'elle

inflige. L'amant trahi est disposé à tout maudire, excepté le sentiment même dont les naïvetés et les crédulités ont amené la trahison. Le libéral désappointé s'en prend aux circonstances, à Timprévu, à la méchanceté ou à la rouerie humaine, au servilisme des masses ignorantes, à un dérangement subit des rouages de la vraie politique, à tout, excepté au beau rêve qu'a interrompu son brusque réveil.

Dès lors, s'il était avéré que, en se séparant de l'Église, le Père Hyacinthe a fait un pas, un seul, du côté de la liberté véritable, ce ne serait pas assez pour l'absoudre ; mais quel titre auprès des multitudes qui, ne raisonnant ni leurs croyances ni leurs doutes, sauraient gré au prédicateur en habit noir d'avoir voulu être libre et les libérer avec lui ! C'est sur ce terrain que s'est trèsheureusement placé l'auteur du Libéralisme du P. Hyacinthe. Il me suffirait d'indiquer les principaux chapitres pour faire comprendre avec quelle ampleur et quelle vigueur l'abbé Vidieu a réfuté les arguments les plus spécieux de son adversaire. — « Le vrai et le faux libéralisme. — Liberté de conscience. — De l'infaillibilité. — Du pouvoir temporel. — Séparation de l'Église et de l'État. — Causes des maux dont souffrent les races latines. — De la transformation sociale. — Célibat ecclé* siastique. >

Vous vous croyez libre, Cléobule, parce que vous n'allez pas à la messe, refusez d'admettre les vérités de

l'Évangile el mangez du veau le vendredi. Mais d'abord, il y a un détail auquel vous n'avez jamais songé; c'est que la servitude ne conrmence que là où les actes d'oppression et d'obéissance sont en contradiction avec les scrupules de la conscience, les convictions de l'esprit et les aspirations de l'àme. Un catholique sincère et fervent ne cesserait d'être libre que le jour où un despote quelconque Fobligerait à enfreindre ces lois de Dieu et de l'Église qui vous semblent si tyranniques. Encore lui resterait-il la ressource suprême de s'élever par la pensée au-dessus de ces servitudes matérielles, de se réfugier dans cette partie de lui-môme où ne saurait pénétrer la force brutale. Mais vous, Cléobule, voulez-vous qiîe nous récapitulions ensemble l'emploi de votre journée? Vous avez des passions, et, comme elles ne rencontrent en vous ni contrepoids ni correctif, elles asservissent à leur bon plaisir ou à leur caprice vos facultés les meilleures. Vous êtes pauvre, et vous voudriez être riche ; que d'esclavages dans ce seul contraste ! Ne voyant rien au delà et au-dessus des jouissances de ce monde, vous êtes opprimé par vos privations mille fois plus que ne le serait un chrétien. Pour lui, le sacrifice a un sens, le renoncement s'adoucit par une espérance ; l'abnégation s'absorbe en des indemnités divines. Pour vous, rien de tout cela; vous vous pliez en murmurant sous le joug de fer de la nécessité, et nous savons qu'il n'existe pas d'autocrate plus implacable que cette terrible Ananké,

A peine levé, il vous faut courir à votre bureau. Vous aimeriez bien mieux dormir deux heures de plus ou faire à travers les rues de Paris un peu d'école buissonnière; mais, vous avez un chef peu commode; vos retards soulèveraient une tempête, et, s'il vous était possible de réfléchir, vous compareriez ses façons hautaines, son humeur de dogue, ses coups de boutoir et ses rebuffades aux douces et affectueuses remontrances du prêtre. Votre travail presque machinal, sans horizon, sans avenir, sans compensation pour l'amour-propre vous assujettit et. vous accable d'autant plus que, pour vous, il n'est pas relevé et allégé par l'idée du devoir. Enfîn, vous voilà sorti ; il était temps ; vous étouffiez d'ennui, de fatigue et de sourde colère. Vous entrez au café, et vous lisez un journal. C'est le vôtre, celui auquel vous croyez beaucoup plus qu'à la Bible et à l'Évangile. Vous n'êtes pas un sot, au contraire ! et cependant je vous vois acceptant avec une docilité d'esclave ce tas de niaiseries, de billevesées, d'injures et de mensonges, vous qui traitez d'absurde la- religion de saint Paul et de saint Jérôme, de saint François de Sales et de Bossuet I Votre intelligence se fait petite, elle s'astreint à un abaissement et à un servage volontaire, pour se river aux idées de votre journaliste. Vous vous promenez sur le boulevard ou aux Champs-Elysées ; hélas I ces magnifiques voitures, ces chevaux si bien attelés, ces belles demi-mondaines qui ne daignent pas vous sou-

rire, ces affiches de théâtre, ces étalages de primeurs, tous ces irritants et affriolants témoignages des joies de la vie opulente et heureuse, sont pour vous des oppresseurs plus cruels qUe Caligulaou Néron. Vos servitudes intérieures s'aggravent et s'enveniment de tous les biens qu'ils vous montrent et dont ils vous privent. Je m'arrête; rénumération serait trop longue; maintenant, Cléobule, rapprochez de la douloureuse série de vos esclavages la liberté morale du chrétien, qui, une fois décidé à se faire guider par son Dieu, est sûr de ne jamais se laisser asservir par les hommes; — et ditesmoi : qui de vous deux est le plus libre, ou le plus esclave?...

Je prie M. l'abbé Vidieu, ses lecteurs et les miens, de me pardonner st j'ai traduit et résumé sous une forme presque fantaisiste ces beaux chapitres que j'aurais dû serrer de plus près ; pages éloquentes et persuasives où la sûreté de doctrine rivalise avec l'élévation et l'éclat du style, où le prêtre fidèle n'a pas de peine à confondre le faux chrétien, le faux moraliste, le parleur de liberté. Quelle consolation pour les catholiques de voir se dissiper sous cette vaillante plume les nuages amoncelés par des sophismes intéressés à se tromper eux-mêmes autour de ces questions vitales de la liberté de conscience, de la séparation de l'Église et de l'État, de la régénération sociale 1 Quelle joie de saluer une œuvre de réparation et de revanche, également recommandable par

là solidité des arguments et par la beauté du langage ! Quel recours pour les consciences chancelantes ou troublées, de se sentir peu à peu rassérénées, fortifiées, imprégnées, éclairées, purifiées, par cette douce lumière qui descend du ciel et baigne les hauteurs ; à peu près comme le promeneur matinal, incertain sur la route à suivre, aperçoit, en levant les yeux, les clartés de l'aube et les premiers rayons du soleil qui se répandent sur les cimes avant de s'étendre dans la plaine ! Mais c'est peutêtre le célibat ecclésiastique qui a le mieux inspiré M. l'abbé Vidieu; c'est là que son âme profondément sacerdotale, pénétrée du véritable esprit de l'Église, trouve les accents les plus irrésistibles ; sujet difficile et brûlant où le pieux écrivain semble s'être servi d'une plume de cygne trempée dans la rosée du Carmel ! Il faudrait tout citer :

« — Qui donc, s'écrie-t-il, remplira le saint ministère ? Qui aura la hardiesse de toucher le corps virginal du Christ, s'il n'est vierge lui-même ? Prêtant au sacrificateur sa puissance et son autorité, la victime de l'autel, notre Dieu, en fait un autre lui-même et, à son tour, empruntant la voix et le corps de son ministre, il s'incarne en lui pour ainsi dire, et l'homme et le Verbe unis, confondus, ne sont plus qu'un seul être, et leurs deux âmes ne doivent plus être qu'une âme, et leurs cœurs qu'un seul cœur, immolé par le même glaive, consumé par la même flamme. Dans cette union intime,

le prêtre, associé par le Christ à son sacrifice comme à son ministère, devient, comme le Christ lui-même, le représentant de l'humanité, Tâme de la nature ; il est à Dieu et à tous ; sa pureté doit être la pureté du Christ ; son dévouement le dévouement du Christ ; son regard et sa pensée doivent habiter les cieux ; mais son cœur doit embrasser et les cieux et la terre, etc., etc., etc. »

Toute celte page et les suivantes me semblent d'une logique et d'une éloquence entraînantes. Il s'en exhale cette chaleur communicative dont le foyer est au ciel, ce chaste parfum, comparable à ceux que les saintes femmes versaient aux pieds divins du Sauveur... Ah î elle ne peut pas ne pas être vraie, la religion dont les ministres acceptent avec une joie surnaturelle les sacrifices qu'elle leur impose, et y répondent par de tels actes de foi, par de tels témoignages de reconnaissance et d'amour! Quel admirable clergé, ce clergé de Paris, que rien ne décourage, qui réplique à l'insulte, à la raillerie, à l'indifférence, à la calomnie, à la menace, à la haine, en redoublant de piété et de charité, qui donne à la vérité des défenseurs, h l'hérésie des contradicteurs, à la littérature des écrivains, à l'enfance des catéchistes, à la révolution des otages, aux jours de crise des martyrs ! Comment rendre hommage à un bon et beau livre, écrit par un vicaire de Saint-Roch, sans nous incliner devant le vénérable curé de ^cette paroisse, dont les prônes sont le bonheur dé nos dimanches ? Sa

lîgure, couronnée de vieillesse, mais jeune encore par le rayonnement intérieur, révèle ce mélange de douceur inaltérable et d'indomptable énergie dont se compose l'âme du vrai prêtre. Il monte en chaire, et son seul aspect dispose au recueillement et à la prière. Il' parle; sa parole exquise, suave, sobre, pleine d'onction et de tendresse, trouve si vite le chemin des cœurs que Ton est ému, ravi, persuadé, avant de l'avoir entendu jusqu'au bout. Il possède au plus haut degré le charme, et ce charme indéfmissable que tant d'autres font servir au triomphe de l'erreur et du mal, il l'exerce au profit de la vérité et du bien. Sa foi est si ardente qu'elle devient, pour ainsi dire, visible sur ses lèvres et que son auditeur attentif n'a qu'à le regarder pour croire. Maintenant, le voilà qui descend de sa chaire; il quête pour ses pauvres, pour ses malades, pour les petits loyers, plus onéreux et plus pressés que les grands. Jamais la charité chrétienne n'eut une expression plus touchante et plus aimable. Ne calculez pas d'avance le chiffre de votre offrande; le chiffre grossit à chaque pas que fait cet enchanteur de l'aumône pour se rapprocher de vous. Mais aussi, quel remercîment! Ce n'est pas le banal: « Dieu vous le rende ! » murmuré par un marguillier ou un sacristain. C'est un mot du cœur, un gage d'espérance, une promesse de pardon et de salut: « Que Dieu vous récompense ! » nous dit le bon curé avec une grâce incomparable. « — C'est déjà fait !» pourrions-nous lui répondre.

Ea vous voyaat, en tous écoulant, en vous oiïrant notre obole, nous sommes récompensés au centuple, et c'est TOUS seul qui mérilsE toutes les célestes récompenses! >

JV

PAUL FEVAL

22 juillet 1877.

M. Paul Féval personnifie un des nombreux remords de ma vie littéraire. Comment n'ai-je pas encore donné une place dans ma longue galerie à cette énergique et loyale figure de Breton brelonnant, dont les récits, fortement conçus, pleins d'émotions et de surprises, parsemés d'heureuses alliances avec l'imprévu, compliqués, enchevêtrés et dénoués d'une main puissante, prolongèrent la jeunesse, la vie et le succès du roman-feuilleton, prêt à tomber de lassitude entre les bras d'Eugène Sue et d'Alexandre Dumas ? C'était le bon temps; nous avions à la fois les honneurs de la vertu et les plaisirs du vice, les joies piquantes de l'opposition et les balsamiques

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