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Essai historique^ par M. Ch.de Bonnechose

gne de recueillir l'héritage de gloire légué par le héros du Canada. Mais quel singulier pays que le nôtre! En pleine Restauration, à une époque où nos princes et les bons Français (style du temps) auraient dû payer à cette vaillante et pure mémoire tout un arriéré de dettes criardes, contractées hélas! par la triste et coupable royauté de Louis XV, le nom de Montcalm aurait eu peine peut-être à se défendre de l'indifférence et de l'oubli, si les séductions de l'esprit ne s'étaient chargées de rajeunir et de raviver l'héroïque légende du courage malheureux. La marquise de Montcalm, sœur du duc de Richelieu, infiniment spirituelle, eut à Paris un salon célèbre; ce qui est plus difficile que de remporter une victoire. Elle y donnait brillamment la réplique à Chateaubriand à Villemain, au vicomte de Bonald, au prince de Talleyrand et aux illustres de cette courte période. Seulement, celle-là — je dois l'avouer en toute humilité, — était aussi peu méridionale que possible. Montpellier même, cette ville si élégante, si aristocratique, si savante et si lettrée, n'obtint jamais grâce devant elle. Elle s'y considérait comme en exil. Un jour, ma grand'mère, quelque peu de ses parentes, alla lui faire une visite. On était en hiver. Pour allumer son feu, la marquise se fit apporter deux sarments. — « Ma cousine! il n'y a que cela de bon dans votre pays ! » dit-elle avec une amertume de Parisienne exilée.

Quoi qu'il en soit, le livre de M. Charles de Bonne-

chose, en dehors de ses autres titres à nos sympathies, a le mérite de nous arriver avec un admirable à propos. Certes, à ne juger que les surfaces, rien ne se ressemble moins que le glorieux désastre où disparurent, avec Montcalm, les liens de la France avec le Canada, et les écrasantes calamités de 1870 et de 1871. Pourtant, que de rapprochements involontaires à travers cette émou- ^ vante lecture I Que de fois nous avons interrompu la page commencée, en nous demandant s'il y avait dans ce récit lointain de quoi nous consterner ou nous consoler ! Jamais le vieux proverbe: « Les extrêmes se touchent » ne fut plus applicable que lorsqu'il s'agit de ces gouvernements hors nature^ qui personnifient des monstruosités sociales, et où le bon sens, l'honnêteté, la justice, la conscience publique, l'intérêt du pays sont sacrifiés, tantôt au bon plaisir d'un seul, tantôt au caprice de tous. Louis XV abandonnant Montcalm à toutes les mauvaises chances d'une lutte inégale, et, dans sa voluptueuse somnolence, laissant paresseusement le Canada se détacher de sa couronne comme une nonchalante sultane laisse tomber, avant de s'endormir, les perles de son collier, n'est-ce pas, à une extrémité contraire, le pendant exact des dictateurs du 4 Septembre refusant de s'émouvoir des souffrances de nos soldats, des désastres de nos armées, des angoisses de nos généraux, de la détresse des provinces envahies, tant qu'il y avait du vin de Champagne dans les caves préfectorales? Le traité de Pa-

ris, par lequel la France (janvier 1763), cédait à l'Angleterre « non-seulement le Canada, mais encore l'ile du cap Breton et toute la rive du Mississipi, » n'offre-t-il pas de douloureuses analogies avec le traité de Francfort, arrachant Metz et Strasbourg, l'Alsace et la Lorraine, aux flancs déchirés de la France ? Quand nous jisons dans le livre de M. de Bonnechose, — page 78 et suivantes, — à propos des scandaleuses déprédations de Bigot et de son personnel d'employés : «... vols sur l'approvisionnement des places, vols sur les transports, vols sur les travaux publics, vols sur les fournitures du matériel de la guerre et de l'équipement... » — Lorsque Montcalm indigné s'écrie : « la friponnerie est devenue trahison ; — On donne aux soldats des fusils de l'ancienne façon, dont les baguettes cassent comme un verre... «On n'a que des bicoques où l'on croit avoir des forts... » — lorsque Montcalm, à peine débarqué et parcourant le quartier des troupes, y trouve hôpitaux et ambulances dans un état affreux et nombre d'articles nécessaires manquant dans les magasins, etc., etc., comment s'abstenir d'un inévitable retour sur une date beaucoup plus récente, sur d'autres friponneries, d'autres fournitures, d'autres articles nécessaires manquant dans les magasins, sur ces camps de Gonlie et des Alpines où s'engloutirent des sommes insensées, sur tous ces scandales auxquels les victoires électorales de la cohue gambettiste semblent assurer une triomphanle impunité, et qu'une revanche

des honnêtes gens pourrait bien, tôt ou tard, forcer à rendre leurs comptes?

Si nous voulions multiplier les points de comparaison, nous n'aurions qu'à nommer William Pitt, le premier Pitt, « devenu, nous dit M. de Bonnechose, le dictateur de l'Angleterre depuis que tous les partis, également impuissants au dedans et au dehors, avaient abdiqué entre ses mains. » Avec un génie moins acre, une éloquence plus brillante, une physionomie mieux ajustée à l'idéal des gouvernements tempérés et des nations civilisées, William Pitt' fut, à nos dépens, le Bismarck de 1760. Gomme le terrible chancelier, il devina où il fallait nous frapper ; il comprit que l'Angleterre affaiblie, menacée de décadence, ne pouvait être relevée et agrandie que par la conquête de nos colonies ; qu'en devenant souveraine de l'Amérique septentrionale, elle reprendrait en Europe sa prépondérance et son prestige. La France diminuée de tout ce qu'allait gagner sa rivale, le Nouveau-Monde se chargeant de renseigner l'ancien sur les inépuisables ressources de cette race anglaise dont on s'était trop hâté d'annoncer le déclin, l'Océan, ce vieil ami de l'île des Cygnes, se remettant à son profit en frais de tendresses et de complaisances paternelles, quel magnifique programme pour l'hoinme illustre qui venait de dire à la tribune de la Chambre des Communes : «Je sauverai ce pays, et moi seul le peux I» Dès lors, ce ne fut plus qu'une question de temps. L'héroïsme, l'énergie, le

dévouement, les talents militaires de Montcalm et de ses braves lieutenants^ sa lune de miel canadienne, l'éclat de ses premiers succès, les profondes et indélébiles sympathies des populations indigènes pour la domination ou plutôt pour Tassimilation française, les fortes racines poussées dans le sol par cette France que l'on aime malgré ses fautes, que l'on chérit encore plus aux heures de ses adversités et dont on ne se sépare qu'avec des frémissements et des larmes, rien ne put prévaloir contre cette volonté inflexible et cette écrasante supériorité du nombre dont nous avons récemment subi les meurtrières étreintes. Voilà bien des sujets de tristesse et de rapprochements pénibles ; mais le livre de M. de Bonnechbse révèle le patriotisme le plus pur. Or le patriotisme, comme la religion dont il dérive, vit surtout d'espérance et de foi. Aussi le noble écrivain a-t-il soin de mêler aux pages les plus sombres de son récit ces consolantes lueurs qui nous montrent, à l'horizon, le génie et la fortune de la France triomphant de défaillances passagères et remontant d'autant plus haut que toutes les vraisemblances humaines paraissaient les condamner à rouler d'abîme en abîme. — « S'il est une gloire qui soit à nous, toute à nous, gloire si pure qu'on ne peut la ternir, c'est d'àvoir tant de fois combattu et stipulé pour la dignité humaine. Voilà pourquoi, tant qu'il y aura dans le monde des faibles et des opprimés, c'est vers la France qu'ils tourneront les yeux et en elle qu'ils espéreront, fût-elle

comme eux faible et opprimée. » — « Avant de raconter comment nos pères furent vaincus sur la terre d'Amérique, il était doux de dire combien ils y furent aimés. » Et à la dernière page : c ... Ah ! si jamais, au milieu

des langueurs et des angoisses de l'heure présente,

quelqu'un de nous osait douter de l'avenir « du vieux pays, » qu'il regarde, sur les rives du Saint-Laurent, ce que le malheur a su faire d'une poignée de Français. Quel jets a poussés ce petit rameau transplanté, et que doit être le chêne où il fut coupé ? Mais pourquoi craindre ? Ce n'est pas d'aujourd'hui que la France connaît l'adversité; notre histoire est remplie de dou-* leurs : mais nos épreuves, quelque cruelles qu'elles fussent, n'ont jamais été longues. »

D'après ces citations, vous pouvez aisément reconnaître qu'il y a deux sentiments que M. Charles de Bonnechose exprime à merveille, qui se complètent l'un par l'autre, qui s'accordent parfaitement avec le beau caractère de Montcalm et qui nous servent de consolateurs au moment où l'intrépide marquis, trahi par la fortune, abandonné par la métropole, accablé par le nombre, multipliant en vain ses prodiges de dévouement et de bravoure, devient un martyr sans cesser d'être un héros. L'affection que savent inspirer les Français, toujours prompts à transformer l'annexion en alliance et l'alliance en amitié, l'instinctive certitude d'un imprévu qui fondra nos humiliations éphémères dans un rayon

de gloire comme des grains de poussière dans un rayon de soleil, en faut-il davantage pour consoler et rassérénerceux qu'attristerait cette pathétique lecture? L'honneur, l'immortel honneur de Montcalm est d'avoir offert aux Canadiens, aux sauvages, aux amis et aux ennemis, le type le plus parfait de ce que doit être un homme de guerre, un chef d'armée, pour transporter dans une colonie lointaine l'image, de la patrie absente et la rendre également aimable à tous ses enfants d'adoption.

Qu'était-il donc et qu'a-t-H fait, ce marquis de Montcalm dont la mémoire, grâce à la légèreté française et à l'estompe révolutionnaire, commençait à s'effacer dans les brumes du Saint-Laurent, et que M. de Bonnechose vient de restituer à l'histoire? — « C'était un petit homme de fièremine, à l'allure nerveuse, avec un nez busqué et de grands yeux noirs étincelants, que la poudre de sa coiffure rendait encore plus vifs. Quand, l'hiver, sur la route de Québec à Montréal, un traîneau filait au galop, et que du fond d'une pelisse de fourrure deux éclairs avaient brillé; — t voilà le marquis I » disaient les passants... La grandeur de Montcalm,il ne faut la chercher ni dans ses facultés, ni dans ses talents ; elle était dans son âme tout entière, subjuguée par le devoir. Montcalm fut le SOLDAT ; il en eut toutes les vertus ; il en accepta toutes les servitudes, même celle de la mort. Corneille, le grand poète du devoir, était son auteur ou plutôt son conseil; Plutarque, qu'il avait le bonheur de lire dans le lexte

grec, lui parlait aussi du devoir. Sous le rayon de celte idée fortifiée par la foi religieuse, Montcalm, pendant sa longue agonie, grandit de sacrifice en sacrifice jusqu'à l'heure suprême; lorsqu'elle sonna, il était prêt; la tête haute, l'âme sereine, il se leva, salua la France et mourut. »

La mort! on peut dire, sans exagération tragique, que Montcalm en avait fait de longue date — et surtout dans les derniers temps, — sa compagne, sa confidente, presque son amie. Il se familiarisait avec elle, sachant d'avance qu'elle serait fidèle au rendez-vous le jour où il n'aurait plus d'autre refuge; qu'elle seule aurait assez de magique puissance pour briser son calice d'amertume et transformer sa défaite en triomphe. Mais, avant d'arriver à ce dénoûment funèbre, quel premier acte! Quels brillants débuts I Est-il rien de plus caractéristique et de plus français que ces épisodes de victoire et de plaisir ? M. de Bonnechose a très-heureusement saisi la pittoresque originalité de cette guerre qui ressemblait si peu à nos guerres européennes, et où le cadre, le décor, le paysage, les acteurs s'emparent si puissamment de l'imagination qu'elle ne sait plus si elle foule le sol mouvant de la légende ou le terrain solide de l'histoire. Vous diriez parfois une page des Natchez^ un chapitre de Gabriel Ferry ou un roman de Gooper, prêtant leur poésie sauvage aux récits de siège et de bataille et associant, dans un curieux pêle-mêle, les uniformes de nos soldats auxcos-

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tûmes des Peaux-Rouges, des Algonquins, des Hurons et des Iroquois. Le tomahawak de l'Illinois achevait l'œuvre de nos sabres ; le wiggam du Souriquois faisait face aux tentes de nos officiers. On n'était pas sûr, en se battant, de ne pas être mangé le soir; les fantaisies du tatouage artternaient avec le commerce des chevelures ; cinquante dialectes différents répondaient au cri de nos sentinelles. Et quelle mise en scène ! Des lacs auprès desquels les nôtres ne seraient que des bassins, des fleuves dont l'embouchure est. plus large que notre Méditerranée, des forêts dont le moindre arbre ferait ressembler à des arbustes les chênes de Fontainebleau, des magnolias dont la fleur contiendrait plus de vin que la coupe du roi de Thulé, une végétation exubérante, des serpents enroulés comme des lianes au tronc des érables, les ours et les bisons interrompant de leurs rugissements formidables le silence de ces nuits qu'a décrites Chateaubriand; groupez tout cet ensemble autotir de Montcalm, de Bougainville, de Bourlamaque, de Lévis, de tous ces héros inconnus qui vont mourir loin de la France pour l'honneur de la France; — et dites-moi si l'esprit le plus exigeant peut rêver un spectacle plus grandiose !

Montcalm domine tout ce tableau; même un éclair de gaieté se glisse à travers nos sinistres pressentiments, quand nous voyons le général français faire auprès des Indiens son métier de charmeur. — « Il faut l'avouer, rien ne lui coûta; Montcalm devint Indien de pied en cap.

On vit, avec surprise cet homme, le plus vif qui fut jamais, gravement occupé, pendant des journées entières, à tirer du fond d'un calumet, sous le toit d'écorce d'une hutte indienne, d'éternelles bouifées de tabac. » — « Vous ne le croiriez pas, écrit-il à sa mère, mais les hommes portent toujours, avec le casse-tête et le fusil, un miroir à la guerre pour se faire barbouiller de diverses couleurs, arranger leur plumet sur la tête, leurs pendeloques aux

oreilles et aux narines Souvent ils n'ont pas de chemise,

mais un habit galonné pardessus. » — « Dans cette étrange compagnie, » pour garder le sérieux qui sied à un guerrier, et surtout à un grand chef, « Montcalm dut faire souvent violence à sa gaieté naturelle. » — « Avec mes amis les sauvages, souvent insupportables, écrit-il encore à sa mère, le 16 juin 1756, il faut avoir une patience d'ange; depuis que je suis ici, ce ne sont que visites, harangues et députations de ces messieurs ; les dames des Iroquois, qui ont toujours part chez eux au gouvernement, en ont été aussi, et m'ont fait l'honneur de m'apporter un collier. »

Si vous voulez avoir une idée complète des contrastes qui donnent aux récits de M. de Bonnechose tant de variété,de piquant, de couleur et de charme, tournez la page ; nous voici au bal. Les rigueurs de l'hiver ont suspendu les opérations militaires ; avant six mois, nulle nouvelle possible de la France ni d'ailleurs. Eh bien I dansons sur un volcan de neige! Entendez-vous les violons? Cette

fois, le Canada et sa colonie n'ont rien à envier à cette légèreté, à cette insouciance française et parisienne qui va leur coûter si cher. Au printemps le péril imminent et les affaires sérieuses ! On se battra au premier rayon d'avril; on mourra, s'il le faut, quand s'épanouiront les fleurs, quand roucouleront les ramiers et les colombes. Pour le moment, le menuet et la gavotte gouvernent Montréal et Québec. On danse, on chante, on soupe ; le bal pour les jeunes, le concert pour les prudes, le souper pour tout le monde ! Quel trait caractéristique, et comme M. de fionnechose a bien fait de le noter en passant! Montcalm, dans son livre, nous semble un contemporain de Corneille ou de Turenne plutôt que de Voltaire ou de Soubise, et il nous fait bien moins songer au maréchal de Richelieu qu'au cardinal. Il est ayant tout, nous l'avons vu, — l'homme du devoir, — et, comme tel, il tient aussi peu que possible au xviu« siècle, à cet enfant terrible qui refusa de comprendre qu'il faut commencer par pratiquer ses devoirs avant de réclamer ses droits. Pourtant, dans cet entr'acte si court et à mille lieues de Versailles, ce siècle frivole ne lâche pas prise; il trouve moyen de s'insinuer à travers les glaces du lac Ontario et du fleuve Saint-Laurent; il montre gaiement le bout de son oreille rose, teintée de blanc par la poudre de sa coiffure ; il force Montcalm de se conformer à ses usages; il donne le signal aux violons, règle les danses, anime les danseurs, commande le souper, l'assaisonne

de ses bons mots, l'enjolive de ses chansons et ne néglige rien pour que la copie ressemble au modèle. Mais ne lui en demandez pas davantage I Lorsque arriveront les jours de péril, de détresse et d'abandon, ne lui demandez pas de s'inquiéter des souffrances de ceux qu'il vient de divertir; ne lui demandez pas de faire vivre ceux qu'il a fait rire, de donner des munitions et du pain à ceux qu'il a fait danser, d'apprécier l'immense importance de cette colonie dont la perte changera la carte du Nouveau-Monde et peut-être les destinées de l'ancien ! ne lui demandez pas de se saigner aux quatre vaines plutôt que de fournir une date à cette mutilation de la France ! Ce n'est plus son affaire; il n'en sait rien: il a passé, il s'est amusé, il s'est ruiné, et il oublie.

Si l'on avait moins abusé de cette fameuse sérénade de Don Juauy où un accompagnement moqueur et sinistre contredit une mélodie amoureuse, ce serait le cas de la rappeler à propos de ces joies fugitives, sitôt suivies d'effroyables catastrophes. Néanmoins, n'allons pas trop vite ! Montcalm n'a pas encore achevé sa moisson de gloire. La bataille de Carillon —8 juillet 1758 — marque le point culminant, l'apogée de cette gloire si belle, si pure, si invulnérable, qu'en passant de la prospérité au malheur, de la victoire au désastre et de la vie à la mort, elle se déplace sans s'amoindrir. Hélas! malgré son nom sonore, cette bataille si pittoresque, si bien empreinte de couleur locale, où les érables et les bouleaux, les hê-

très pourpres et les pins jouèrent un rôle de régiment auxiliaire, a été bien peu carillonnée par notre orgueil national et par l'histoire. M. de Bonnechose, qui la venge et la ressuscite en la racontant, ajoute avec une patriotique tristesse: « Pauvre victoire délaissée, dont l'histoire de France garde à peine la trace! Son souvenir semble s'être envolé avec le bruit des cloches qui en sonnèrent le TeDeum. La forteresse, témoin de cette lutte épique, a été détruite par les Français eux-mêmes : où fut Carillon, les Anglais ont bâti Tincondéroga. » — Irons-nous plus loin? Poursuivrons-nous ce douloureux épilogue dont chaque détail serre le cœur, où chaque jour amène pour Montcalm de nouveaux embarras, des anxiétés nouvelles et rhorrible certitude — qui a dû être aussi le supplice de nos généraux en 1870, — du défaut absolu de proportion entre le moyen et Teffort, entre Tefforl et l'obstacle, entre l'imperceptible chance de salut et l'infaillible présage de ruine? Au moins, dans sa glorieuse infortune, Montcalm eut un adversaire — j& ne dis pas un vainqueur, — digne de lui, un émule d'héroïsme et de mort, le général Wolfe. Tombés tous deux presque en même temps, étroitement unis par l'admiration des deux peuples, par une communauté de monument et d'hommages, Montcalm et Wolfe, à cette distance de plus d'un siècle, nous font l'effet de frères d'armes plutôt que d'ennemis. Nous voyons en eux, non pas un Français et un Anglais, mais les deux branches d'un même laurier, les

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deux rameaux d'un môme cyprès, les deux faces d'une même médaille, les deux types d'une même famille humaine, qui devient de plus en plus rare, que l'égoïsme révolutionnaire a presque supprimée, et dont l'éloge pourrait se résumer en ces simples mois : « Les hommes

OUI NE SE PRÉFiSRENT PAS A LEUR PAYS. »

A ce point de vue et à bien d'autres, Montcalm est un modèle; sa vie est une leçon, et nous ne saurions assez féliciter M. Charles de Bonnechose d'avoir si bien présenté cette leçon éloquente à une génération que ses malheurs ont tour à tour exacerbée et énervée, à une société tourmentée et affaiblie par tous les défauts contraires aux qualités et aux vertus du héros de Carillon et de Montréal. Entraîné par l'émouvant récit de M. de Bonnechose, nous n'avons rien. dit de la vie privée de Montcalm. Elle fut aussi correcte que sa carrière militaire fut brillante et vaillante. Ses lettres à sa mère et à sa femme, sans étaler une sensibilité romanesque, sont d'un style simple et naturel, affectueux et touchant, qui va à l'âme et qui s'élève jusqu'au pathétique, lorsque le pauvre père, apprenant la mort d'une de ses filles, s'écrie : « Est-ce Mirète, qui me ressemblait et que j'aimais tant?... » — Tout au plus, peut-on supposer, d'après un passage de ce livre (page 91,) que Montcalm préférait sa mère à sa femme. Serait-ce un grand crime? Quoique fort désintéressé dans la question, je vous parlais l'autre jour de certaines faiblesses des hommes supérieurs. Il en est peu chez lesquels

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on ne remarque celte préférence filiale qui tient a des causes bien délicates, bien voisines des -fibres les plus secrètes du cœur. Quelle que soit leur supériorité, quel que soit leur orgueil, ils ne peuvent oublier quil y a eu un moment où leur âme s'est faite de celle de leur mère, où ils ont senti, pensé, imaginé, rêvé par .elle, en elle et avec elle, où leur intelligence a pris sa forme définitive dans ce moule quasi divin. Cette intime filiation leur est si chère qu'ils ne veulent pas en chercher la date; il leur semble qu'elle existe de toute éternité et qu'ils n'ont fait que continuer leur mère. Ils savent en outre qu'elle a eu, qu'elle aura toujours une façon particulière de s'enorgueillir de leurs talents, de se réjouir de leurs succès, de s'affliger de leurs revers, de pardonner leurs fautes, d'avoir mal à leur poitrinCy de les pleurer si elle leur survit et de ne donner à personne la place qu'ils ont occupée. Avec la femme, rien de pareil. Si dévouée, si tendre qu'elle puisse être, ils se disent tout bas qu'il y a eu un commencement et qu'il peut y avoir une fin, que, la veille du jour où ils l'ont épousée, elle était pour eux une étrangère, qu'elle n'est pour rien dans les origines de leur célébrité et de leur génie, que son admiratioji où son indulgence a peut-être des bornes, que peut-être, avant de les admirer, elle les juge... Mais ne voilà-t-il pas bien des subtilités à propos du plus simple, du plus uni, du plus vrai, du moins vaniteux des hommes? Mieux vaut dire que Montealm aima passionnément sa

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mère et honnêtement sa femme ; ce qui est encore la perfection du genre. Mieux vaut surtout invoquer le patriotisme de la noble ville de Nîmes, lui rappeler que le château de Candiac, où naquit Montcalm, est son proche voisin, et la supplier d'élever un monument à la mémoire de cet homme illustre, trop oublié ou trop négligé par la France. Des statues ! on en érige aujourd'hui ou on en promet à des gens que M. Guizot n'eût pas hésité k qualifierde malfaiteurs de l'intelligence. En accorder une, par hasard, à la vertu, à la bonté, à l'honneur, à l'héroïsme, au dévouement, personnifiés dans le vainqueur de Carillon, ce serait à la fois une originalité et une bonne œuvre, l'accomplissement d'un devoir et le paiement d'une dette. En attendant, le livre excellent de M. de Bonnechose est une statue qui parle. Quand le marbre ou le bronze attire les indifférents, les ignorants et les badauds, ils se demandent ce qu'a fait le personnage représenté par ce bronze ou ce marbre. Les lecteurs du Montcalm de M. de Bonnechose n'ont plus rien à demander.

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