‹ Nouveaux samedisChapitre 27 sur 38 · LOUISE · texte numérisé non relu

LOUISE

Madame Dargy à M, Rovdil.

Paris, 5 octobre 1877.

Mon cher Eugène, ce que je vais vous écrire n'est pas gai... Hélas! je ne vous apprendrai probablement rien;

car Marseille n'est pas, sur ce chapitre, plus raisonnable que Paris... J'ai eu hier la visite du baron Réviile... Vous le connaissez. Il possède le don d'ubiquité, et, depuis le Solitaire du vicomte d'Arlincourt, personne ne Ta dépassé dans l'art de tout voir et de tout entendre. Membre de trois clubs, lié avec cinq ou six journalistes influents, proche parent d'un sénateur et d'un conseiller d'État, admis au foyer de l'Opéra et de la Comédie-Française, chargé, dit-on, d'une correspondance avec Londres ou Bruxelles, il est parfaitement en mesure de juger la situation politique et le courant de l'opinion. Ses amis l'ont surnommé le baromètre de l'esprit public... Eh bien ! ce baromètre n'est nullement au beau fixe ; hier, il descendait au-dessous du variable. En d'autres termes et sans métaphore, les élections du 14 octobre lui causent d'avance de vives inquiétudes. — « Nous serions à peu près certains du succès, me disait-il, si nous pouvions compter sur tous les hommes intéressés au maintien de l'ordre... Mais que voulez- vous espérer, quand nous voyons le Journal des Débats, par exemple, rivaliser de violences républicaines avec le Rappel^ et le Temps copier la République française? A quoi devonsnous nous attendre, lorsqu'un vieillard tel que M. de Montalivet, qui avait presque racheté ses péchés de jeunesse en faisant de la réconciliation des deux branches de la maison de Bourbon la rançon de son orléanisme, retire son pied goutteux du bord de la

tombe pour s'adjoindre au cortège thiérisle, gréviste et gambettiste? > Le baron Réville, anecdotier intarissable, doué d'une prodigieuse mémoire, a conservé toute la collection des Débats^ de 1814 à 1824. Il m'en a cité quelques passages; c'est inouï! Jamais, jamais, la ferveur monarchique ou plutôt le fanatisme subventionné n'alla si loin!... Je me souviens, entre autres, de ces lignes incroyables : (quelques mois avant le mariage du duc de Berry). — « Quelques bons Français ont eu l'heureuse idée de s'unir et d'organiser une souscription destinée à offrir à la Sainte Vierge une statue en argent, afin d'obtenir de son intercession toute-puissante que Madame, duchesse d'Angoulême, se décide à donner un Dauphin à la France. » — Qu'en dites-vous? Après celle-là, il faut tirer l'échelle.; et notez que, depuis cette époque, le Journal des Débats, s'il a cent fois changé d'opinion, n'a pas changé de propriétaires, qu'il est constamment resté dans la même famille!... Aujourd'hui, Le moine en prières devant cette vierge d'argent est d'un ordre absolument inconnu dans la hiérarchie catholique... Mais voilà que je plaisante, et je n'en ai nulle envie... D'après le baron, que je sais trop bien informé, nous serons, si les élections sont mauvaises, bien plus en péril qu'avant le 16 mai, bien plus menacés que si le 16 mai n'avait jamais existé... Ce n'est, malheureusement, que trop vraisemblable Figurez-vous des

convives faméliques à qui l'on fait attendre cinq mois un

dîner qu*ils se croyaient sûrs de manger au bout de cinq minutes... Figurez- vous des bouledogues en arrêt devant un quartier de mouton, lâchés sur leur proie après cinq mois de muselière... Figurez-vous désintérêts usuraires, accumulés pendant un semestre entre les mains d'un rival de Shvlock ou de Gobseck, et attisés au feu des plus dévorantes passions populaires! Vous me demanderez pourquoi ce luxe de comparaisons? C'est que j'ai peur; n'est-ce pas permis à une pauvre veuve, demeurée seule en ce monde avec une fille de dix-sept ans? J'ai peur; Mathilde a gardé, de cette terrible maladie dont elle a failli mourir, une susceptibilité nerveuse qui m'effraie. Il lui faut une atmosphère de recueillement et de calme ; si le hasard la mettait en présence de (luelque scène révolutionnaire, ma chère enfant en deviendrait folle. Tant qu'elle a été malade, pouvais-je songer à autre chose qu'à l'espoir de la sauver, ou au malheur de la perdre? J'étais absorbée; mais aujourd'hui les symptômes du malaise universel se révèlent à moi de toutes parts. Fière de votre confiance, voulant m'acquitter en conscience de ma mission délicate, j'ai fait une visite préliminaire à la plupart de nos magasins en vogue. mon ami! quelle morne tristesse! quelles figures allongées! quelle solitude dans ces rendez- vous du luxe et de l'élégance! On ne fait rien, on ne vend rien, on ne prépare rien. La politique arrête les affaires comme la gelée le cours de nos ruisseaux. — « Si les

LITTÉRATURE ÉLECTORALE ili

élections sont radicales, me disait B..., le célèbre fabricant de bronzes, notre jour de l'an est manqué, et gare à l'Exposition de 18781 Préval, le romancier, qui est de nos amis, avait un ouvrage tout prêt, dont il présumait beaucoup, et sur lequel il comptait pour son hiver... Son éditeur l'ajourne aux calendes grecques, et lui déclare que, si les 363 sont réélus, il ne publiera pas, d'ici au printemps, un seul volume... Et les campagnes! Notre cousine Alix m'écrit, de son château de Touraine, que la propagande communarde pénètre les plus petits villages... On persuade à ces pauvres gens que, s'ils nomment les candidats de M. Gambetta ou de M. Duportai, il n'y aura plus d'impôts, plus d'armée, plus de budget des cultes, plus de frais de justice, plus de gouvernement, que tous les hommes seront égaux, que les prolétaires feront la loi aux propriétaires, que les fermiers n'auront plus de renies à payer, que les propriétés gardées seront ouvertes à tous les braconniers et à tous les maraudeurs, que les paysans pourront impunément tuer lièvres, faisans et chevreuils....

Il résulte de tout ceci, mon cher Eugène, que je re* nonce à la pittoresque et charmante villa dont vous m'avez parlé, que je vous prie de n'acheter ni chevaux, ni voiture, ni rien de ce qui vous semblait nécessaire pour compléter mon installation marseillaise... Si les craintes des alarmistes se réalisent, nous irons, Mathilde et moi, passer la mauvaise saison à San-Remo dans les

i'n NOUVEAUX SAMEDIS

conditions les plus modestes. — Pour tout ce qui pourrait enrichir le commerce marseillais, nul doute que les citoyens Bouquet, Bouchet, Lockroy, Raspail, Bouvier, Labadié et Tardieu ne me remplacent avec avantage. Votre sjfur dévouée.

Claire D...

M. Roudil à madame Dargy.

Marseille, 7 octobre 1877.

Hélas! ma chère sœur, je vous dirais que les beaux esprits se rencontrent, si j'étais d'humeur à plaisanter... Mais on ne badine pas plus avec le radicalisme qu'avec Tamour... Pendant que vous vous décidiez... à ne rien décider du tout et à contre-mander villa, chevaux, ameublement et voiture, j'avais exactement la même idée pour la corbeille. Voici ce qui m'est arrivé. Avanthier, j'ai été surpris par une averse dans un quartier populaire. Cherchant un abri quelconque, je suis entré dans un café — quel café!— que fréquentent, à ce qu'il paraît, les commis de magasins borgnes et les ouvriers du port... Le temps était très-sombre, et j'avais instinctivement choisi, pour attendre la fin de la pluie, le coin le plus obscur de cette buvette démocratique et sociale. Sa clientèle habituelle y affluait. Nul ne faisait attention à moi, au milieu de ces gros nuages de fumée, arrosés d'absinthe, de bière et d'eau-de-vie. Je n'ai pas

perdu un seul des agréables propos tenus par ces honnêtes électeurs dont la plupart composent une population flottante, et que le suffrage universel fait les égaux de M. Talabot ou de M. Pastré. C'était à épouvanter les plus intrépides, à décourager les plus optimistes. Guerre aux riches! Mort aux propriétaires, aux banquiers, aux chefs de manufactures et d'ateliers! - « Cette fois, disait le beau parleur du groupe, on ne nous attrapera plus, sous prétexte d'obtenir de nous quelques années de patience... Nos députés savent ce que nous voulons, s'ils ne savent pas très-bien ce qu'ils veulent. Quand nous les aurons réélus, il faudra bien qu'ils marchent et que leurs électeurs soient leurs maîtres... La République conservatrice! Allons donc! c'est une blague monarchique, inventée pour continuer le régime des exploiteurs et des dupes... La République sans républicains, c'est-à-dire bonne à mettre les royalistes au pouvoir et les démocrates à Cayenne ! .. . Plus de ces bêtises ! Nous n'avons été que trop patients... Puisque Thiers est mort,nous n'avons plus rien à ménager. Nous irons droit à la sociale... Il faut bien que ces gueux de riches, de réactionnaires et decalotins nous payent ces cinq mois de retard. A bas les riches ! à bas les curés ! Plus de prêtres, plus de soldats, plus de juges, plus de percepteurs, plus de gendarmes! A bas le Maréchal M Vive Gambetta! vive

l. Ce tribun de cabaret était un naïf; il aurait dû dire : « Vive cet excellent Maréchal ! »

Naquet! vive Rocheforl! vive la Gommane! etc., etc. » Encore si ce n'étaient là que des paroles en Tair, échangées, an hasard de la bouteille, *entre énergumènes et ivrognes ! Mais non ! cet homme avait une certaine faconde... On devinait aisément qu'il obéissait à un mot d'ordre... Ces sauvages doctrines ont leurs journalistes et leurs tribuns... Que les élections soient radicales, ces tribuns seront nos dictateurs, en attendant qu'ils soient dévorés par leur peuple. Que la société refuse ou néglige de se défendre, que les abstentionnistes secondent les démagogues, tout est dit; nous redevenons des barbares avec la vigueur de moins et la corruption de plus; nous n'avons qu'à nous voiler la face, et à dire à ce peuple souverain : « Cœsar! morituri te salutantî » — Donc, ma chère sœur, je décommande le trousseau et la corbeille, comme vous décommandez la villa et les chevaux... Mais ce n'est pas tout; voici le plus navrant. Ernest çst réserviste; or, si les élections du 14 octobre amenaient un conflit, offraient à l'Allemagne un prétexte et donnaient à M. Gambetta six mois de dictature, il n'y a pas d'illusion possible... c'est la guerre... la guerre en mars ou en avril. Ernest est un brave cœur; il aime passionnément Louise; mais il aime encore plus son pays. Rien, même les larmes de sa fiancée, rien ne le retiendra, s'il faut partir, se battre et mourir. En face d'éventualités pareilles, mon devoir de père est évident. Je retarde indéfmiment le mariage, à moins que la poli-

tique du Maréchal n'obtienne la majorité. J'ai besoin de toute «la fermeté; l'on pleure, maison se soumet. Mieux vaut un peu de chagrin aujourd'hui que beaucoup do malheur dans un 2«i. Tout à vous, ma bonne Claire!

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