EUGENE ROUDIL
p. s, — Mes voisins et amis R... et Z... me chargent d'une commission pour vous. Ils désireraient avoir quelques informations sur l'Exposition universelle... Où en sont les organisateurs? Peut-on s'inscrire d'avance pour assurer de bonnes places aux produits de notre industrie provençale ?. . .
Mathilde à Louise,
Paris, 30 septembre 1877.
ma chère Louise! quel état délicieux que la convalescence! C'est à se réjouir d'avoir été malade!... Les moindres sensations deviennent des jouissances... Tu sais que je ne suis pas gourmande;' eh! bien, ma première tasse de chocolat (pas de Ménier), a été pour moi un vrai bonheur... Hier, ma mère m'a conduite au bois de Boulogne... Les gazons me semblaient plus verts, le ciel plus bleu, l'air plus doux, les passants plus aimables, les massifs plus élégants, les fleurs plus suaves et plus fraîches. Pour les convalescents, l'automne est encore le printemps... Et puis, quels jolis rêves, quand mes rideaux de mousseline blanche me cachent à demi ma veilleuse, qui m'apparaît comme une étoile dans la brume! Je ferme les yeux sans dormir; je les rouvre sans être bien éveillée. Je me laisse mollement bercer par cette vague somnolence qui ne demande à la pensée aucun effort, et que je bénis en souriant comme si elle continuait les caresses maternelles... C'est à toi, Louise, que je songe avec un redoublement de tendr3sse... Je sais tout... tu aimes et tu es aimée... Ton fiancé est digne de toi... tu seras heureuse, et je veux ma part de tes joies... Je te parlais de mes rêves; en voici un que je recommande à. ion amitié; ne pas me marier; vivre
avec toi comme une sœur; accepter gaiement les attributions de vieille fille, soigner tes enfants, les dorloter tant qu'ils seront petits, puis leur servir de gouvernante, de précepteur et de bonne maman... Confondre toutes mes affections avec les tiennes... Ne me dis pas, chère Louise, que ce serait me sacrifier... Ce mot n'a de sens que pour les égoïstes... Pour ceux qui savent aimer, se sacrifier c'est s'enricbir de tout ce qu'on donne, c'est doubler tout ce que l'on partage* c'est se créer un autre soi-même et travailler pour soi en nous dévouant à lui. En attendant, ma belle fiancée, je puis vous assurer que ma mère ne reste pas inactive. Elle court les magasins les plus célèbres, consulte les autorités les plus imposantes, sort, rentre, va, revient, ne trouve rien d'assez beau pour toi, passe des heures entières à examiner toutes les élégances parisiennes, s'apprête à ruiner du même coup ton père et ton amoureux, et, sans se décider encore, prépare les éléments d'une corbeille princière, d'un trousseau comme on en aura peu vu sur les rives de la Méditerranée et même sur les bords de la Seine... Consentirez-vous, madame, à me reconnaître quand je vous saluerai dans toutes vos magnificences?...' Je t'embrasse et je t'aime I...
MATHILDË.
Louise à Mathilde.
Marseille, 2 octobre 1877.
Qae signiGe, mademoiselle, cette fantaisie de convalescente?... Ne pas vous marier! aspirer au respectable état de vieille fille! Et cela parce que ta cousine — la sœur — se marie selon son cœur, parce qu'elle est heureuse ! J'espère bien, an contraire, que mon exemple t'engagera à m'imiter, et que nous aurons un jour à marier mon fils à ta fille... Crois-tu, par hasard, que ma tendresse pour Ernest — pour M. Ernest — efface ou affaiblisse mes autres amitiés! Détrompe-toi bien vite, ma charmante jalouse! Il y a, dans un amour tel que le mien, je ne sais quelle puissance d'expansion qui nous donne envie d'aimer mieux ce que nous aimions déjà, de faire plus de bien pour être moins indignes du bienfait céleste, de ne pas nous tenir quittes si nous ne distribuons autour de nous des parcelles de notre bonheur... Lorsque je rencontre un pauvre, je vide ma bourse au lieu de lui donner, comme autrefois, le 'petit sou... Si j'entends parler d'une jeune fille qui ne peut, faute d'argent, épouser son amoureux, je demande à la doter... toi, je ne te doterai pas; mais nous te chercherons un gentil mari, qui deviendra l'ami inlime d'Ernest, et qui, foudroyé par tes beaux yeux, ne voudra plus savoir s'il y a d'autres yeux en ce monde. Quel gracieux
quatuor^ et qaelle ravissante partie carrée ! Nous nous quitterons le moins possible; nous alternerons entre Paris et Marseille... et à C3 propos, mon père voudrait avoir une réponse définitive pour cette villa de Montredon, dont il a parlé à ta mère. Nous sommes allés la visiter en famille; c'est une merveille... Vous ne pourriez trouver mieux à vingt lieues à la ronde. Quelles bonnes heures nous y passerons ! Ernest a un bateau ; il nous fera faire de longues promenades sur cette mer dont les vagues ressemblent à de légers plis de dentelle. Ainsi donc, ma bonne Matbilde, prie ma tantt de se décider. Ici,nous vous promettons de vous adresser, dans un très-bref délai, notre dernier mot au sujet de cette fameuse corbeille dont rosier se tresse avec des billets de banque, et dont les richesses s'accordent si bien avec nos secrètes faiblesses. Elles ne font pas le bonheur, mais elles l'habillent. . . A bientôt, chère cousine-sœur! cherche dans ton cœur une place où je ne sois pas, et, si tu la trouves, hàtetoi d'y inscrire le nom d'Ernest :ce sera encore le mien.