‹ Nouveaux samedisChapitre 30 sur 38 · Molière et Bourdalone · texte numérisé non relu

Molière et Bourdalone

M. LOUIS VEUILL'OT 177

objections. Selon moi, le sujet ne comportait ni vérités rigoureuses, ni vérités absolues. Expliquons-nous.

Débaptisons ce livre ; remplaçons ces deux noms si diversement illustres par ces simples mots : « La Chaire et le Théâtre; » nous n'aurons pas une page à y changer. La Chaire et le Théâtre I Les deux extrêmes. Dans sa chaire, l'orateur sacré est maître souverain, alors môme qu'il y aurait des rois dans son auditoire. Interprète de la parole divine, il n'a pas plus de ménagements à garder, que si le Dieu invisible qui parle par sa bouche descendait du ciel pour lui dicter chacun de ses anathèmes. Il peut me dire, à moi, pécheur perdu dans la foule, les duretés les plus offensantes, sans que je puisse me tenir pour offensé ; car ses traits les plus acérés se généralisent à mesure qu'ils me frappent, et, n'était le cri de ma conscience, je serais libre de les appliquer à mon voisin. Lui en vouloir serait aussi injuste que si j'en voulais à la morale qui me condamne, aux dogmes qu'il me rappelle, aux devoirs que je néglige, à l'Esprit-Saint qui Téclaire et l'inspire. Son point d'appui est si solide, qu'on ne lui pardonnerait pas de chanceler un seul instant; son but est si net, qu'il ne lui est pas permis de s'en écarter une minute ; sa mission est si claire, qu'on s'étonnerait à bon droit si elle se montrait accommodante ; son apostolat est tellement surhumain, qu'on l'accuserait de le défigurer ou de l'amoindrir s'il se souvenait trop qu'il n'est . qu'un homme. Maintenant, prodiguez à cet orateur

nS NOUVEAUX SAMEDIS

tous les dons de l'éloquence, toutes les perfections de la logique , toute Tautorité d'une vertu sans tache, tout le prestige d'un émouvant contraste entre l'humble cellule où il va rentrer et l'auréole dont son front s'illumine ; placez-le à une époque et en face d'une assemblée où les plus grands pécheurs ne soient pas incurables, où l'impénitence soit rarement finale, où la faute avoisine le repentir, où les désordres du cœur soient d'avance démentis par les inquiétudes de l'àme, où la foi ressemble à ces racines si vivaces qu'elles font jaillir du sol une végétation nouvelle pour remplacer le vieil arbre qui dépérit et se dessèche; faites que parmi ses auditeurs, nul n'ait envie de lui dire : « Médecin^ guéris- toi toimême ! » ni de se révolter contre les flèches célestes qui l'atteignent au plus vif de ses secrètes faiblesses; vous aurez Bourdaloue, c'est-à-dire l'expression, sinon la plus haute, au moins la plus pure, de l'éloquence chrétienne au xvip sièc 1.

Le théâtre est tout le contraire. Pour lui, pas de milieu; ou cesser d'exister, — et cesserait peut-être là le vœu tacite de M. Veuillot, — ou se créer une morale intermédiaire qui ne soit ni trop écrasante pour le mal, ni trop blessante pour le bien. Nous sommes tout à fait de l'avis du vaillant ennemi de Molière, quand il se moque du proverbial : « Casiigat ridendo mores, » qui me fait l'effet d'une de ces réclames à inscrire sur les rideaux d'entr'acte à côté des annonces de confiseurs et de dro-

guistes. Soyons sages, et n'en demandons pas tant. Ainsi que l'a dit un contemporain, intéresser ou amuser honnêtement les honnêtes gens, voilà tout ce qu'on peut exiger du théâtre; n'avoir rien de commun avec les grands ressorts de la conscience humaine, mais rectifier parfois les erreurs ou les sophismes de l'esprit; rester sans influence contre les vices, mais peindre les ridicules et les travers de façon à venger leurs victimes ou à fournir contre eux des armes au bon sens; de temps à autre, — mais ceci est de la légende plutôt que de l'histoire, — prouver, à l'aide d'une fable ingénieuse, que l'abus du romanesque nous prépare d'irrémédiables malheurs et qu'une bonne conduite est, dès ce monde, une condition de bien-être; avertir, arrêter, ramener une jeune fille imprudente ou une jeune femme affolée, au moment où elles allaient franchir le Rubicon de l'enlèvement ou de l'adultère; enfin et surtout offrir une pâture, ou, si vous , le voulez, un dérivatif, à cet immense public, k cette moyenne de gens que l'on pourrait appeler la population flottante de la morale facile ou de l'immoralité décente, dont les vertus ne s'élèvent pas au-dessus des bienséances, dont les vices ne s'abaissent jamais jusqu'au scandale, qui ne veulent être ni rudoyés, ni corrigés, ni pervertis, qui, s'ils n'avaient pas le théâtre, chercheraient pire, et qui, si, au théâtre même, ils n'avaient pas Tartufe, le Misanthrope ou Amphitryon, iraient grossir la clientèle, déjà bien grosse, de la Timbale d'Argent ou de la Petite

Mariée, — ni convertisseur, ni corrupteur ! — Encore une fois, n'en demandons pas davantage !

En essayant de fixer les limites de la morale théâtrale, ai-je épuisé toutes les circonstances atténuantes qu'il est possible de plaider en Thonneur de Molière ? Pas encore. M. Louis Veuillol ne me semble pas avoir tenu suffisamment compte de ce qu'était, en 1660, la profession de comédien. Aujourd'hui, un sociétaire de la Comédie- Française qui vivrait publiquement dans le désordre, afficherait une sorte de promiscuité sultanesque, alternerait, à l'égard des grands de ce monde, entre la familiarité et la bassesse, flatterait leurs vices pour obtenir le sauf-conduit de ses audaces, accepterait, en un mot, toutes les conséquences d'un déclassement social qui le dispenserait de tous les devoirs en lui refusant tous les droits, ce sociétaire bien posé, bien rente, bien correct, mon égal et le vôtre, propriétaire, contribuable, électeur influent, éligible peut-être, serait aussi blâmable et aussi sévèrement blâmé qu'un notaire prévaricateur ou un avocat ( y en a-t-il ? ) qui se jouerait des légalités de l'état civil. Mais du temps de Molière ! En pleine Bohême I Au verso du Roman comique ! Au lendemain de ces tournées en province, de ces représentations dans les granges ou sous les hangars, de ces haltes au seuil des châteaux où ces misérables nomades de la comédie de grand chemin échangeaient un éclat de rire contre un morceau de pain ! Lorsque, avant de

M. LOUIS VEUILLOT i81

parvenir à l'honneur d'amuser les maîtres, ils avaient à essuyer les mépris des valets et des marmitons! Lorsque le plus médiocre des hobereaux et le plus plat des courtisans avaient le droit de les considérer comme les héritiers directs du bouffon de cour ! Quand Vacteur, l'être vivant et pensant, s'absorbait et disparaissait dans le ti/pe traditionnel, livré aux risées de la foule !

Plus vous en direz dans ce sens, plus vous justifierez — non I — plus vous grandirez Molière. On est tenté de crier .au itairacle quand on sait de quel point de départ, de quel milieu — tranchons le mot— de quel cloaque Molière a pu se hausser, non-seulement à des chefs-d'œuvre de génie, d'art, de style, d'élégance, mais à une morale approximative, à des à peu près de sagesse, d'honnêteté et de raison, qui, depuis deux cents ans, se formulent en proverbes à rùsage des emprunteurs d'idées. Je m'étonne que M. Louis Veuillot, dont le coup d'oeil est si juste et si sûr, ait négligé ce contraste. A part quelques rares exceptions en bien ou en mal, l'homme règle ses actions et sa vie intérieure d'après la responsabilité dont le chargent ou le dégagent les respects ou les mépris du monde. S'il se sent rejeté en dehors des catégories sociales par sa faute ou par des préjugés dont il s'exagère Tinjustice il prend la société au mot et s'indemnise du chagrin d'être décrié par le plaisir d'être libre. On doit encore s'applaudir, quand ses licences ne sont pas vindicatives et ne se traduisent pas. en repré-

sali les. Il lui semble, pour me servir d'une expression vulgaire, qu'il serait bien bon de se gêner avec des gens qui le condamnent sans l'entendre, ne lui savent aucun gré de ses vertus et ne s'étonnent pas de ses vices. C'est l'histoire de toutes les déchéances morales, et on pourrait là poursuivre jusqu'au milieu des échappés de prison, ou parmi ceux qui, possesseurs d'un dossier judiciaire, flétris par l'opinion publique, guettent les révolutions au passage pour usurper le pouvoir à défaut de l'estime et se nettoyer dans la politique. C'est l'histoire des outlaws de toutes les époques, soit qu'ils tirent sur un chevreuil seigneurial, soit qu'ils détroussent les passants, soit qu'ils escamotent un gouvernement, soit qu'ils massacrent des otages ou incendient une ville. Si nous sommes dans le vrai à propos de l'excommunication sociale, que dironsnous de l'excommunication religieuse ? Elle n'existe plus, Deu merci ! ce qui rend la discussion plus facile.

Gil Blas, soixante ans plus lard, était envoyé aux provisions par la comédienne Arsénié qui en avait fait son économe : — «G'étaitun jour maigre, nous dit-il: j'achetai, par ordre de ma maîtresse, de bons poulets gras, des lapins, des perdreaux et autres petits pieds. Comme messieurs les comédiens ne sont pascontents des manières de l'Église à leur égard, ils n'en observent pas avec exactitude les commandements. » — Des poulets gras à Tartufe, il y a loin, quoique Dorine s'écrie :

Tartufe ! il se porte à merveille,

Gros et gras, le teiul frais et la boiiohe vermeille... ..... Et fort dévotemeot il maogea deux perdrix, Avec une moitié de gigot en hachis!...

Pourtant, n'est-ll pas permis de croire que Molière, doué d'une intelligence trop haute pour se dérober à une sorte de nostalgie chrétienne, trop proche voisin de Bossuet, de Biurdabue et de Fénelon pour rester sourd aux échos de la parole divine, ressentait, en songeant à la religion et à TÉglise, non pas la haine impie de Malhan,

Voulant anéantir le Dieu qu'il a quitté !

mais un bizarre mélange de doute, d'inquiétude, de regret, de trouble, d'humiliation et de rancune, le perchance d'Hamlet, aigri et envenimé par ce régime d'exception et d'exclusion qui le forçait de paraître indifférent, n'étant pas sûr d'être incrédule ? Ne peut-on pas supposer que la première idée de Tartufe lui fut suggérée par ce conflit des aspirations de son âme avec les attributions de son métier, et qu'il attaqua l'hypocrisie pour se mettre d'accord avec lui-môme?— «Si telle était alors la déplorable condition du cDmédien, nous dira M. Veuillot, qui obligeait Molière ii la choisir, lui, fils d'un honnête et presque riche bourgeois de Paris ? » Voyons! sommes-nous des Vandales et des en erg umènes? Alors détruisms les tableaux du Titien, les statues de

i.S4 NOUVEAUX SAMEDIS

Praxitèle, les opéras de Meyeibeer et de Rossini, quelques-unes des pages les plus exquises de toutes les litté- " ratures profanes; hrùlons Phèdre ti Andromaque\ bâtissons un vaste bûcher où les bûches ne manqueront pas, et où nous jetterons pôle-môle Pascal, Descaries, Haniilton, Saint-Ëvremond, La Fontaine,' Lesage, Montesquieu, George Sand, Goethe, TArioste, le Tasse, André Chénier, Alfred de Musset, lord Byron, etc., etc. Coupons les ailes de nos abeilles; écrasons les roses de nos parterres; défendons aux femmes d*étre belles ; créons la Madone des Singes; supprimons tout ce qui est le charme, le sourire, le rayon, la consolation des tristesses de la vie. Mais si nous pensons que les extrêmes se touchent et que la barbarie de l'éteignoir ne vaut pas beaucoup mieux que celle du pétrole, amnistions la vocation fatale, invincible, synonyme d'inspiration et de seconde vue, qui nous a donné Tartufe et le Misanthrope^ les Femmes saeantes et le Bourgeois gentilhomme !

Il est impossible d'omettre Louis XIV quand on parlede Molière, et d'oublier le Prince ennemi de la fraude quand on discute le Tartufe, Bien des ignorants se figurent que le Tartufe marqua une réaction préventive contre les hypocrites de cour, multipliés et disciplinés par la dévotion tardive de Louis XIV, en attendant la débâcle. Il n'en est rien. Le grand Roi n'avait pas trente ans quand le Tartufe fut écritet joué. Cette comédie se rattache, au contraire, à la période des juvéniles amours, aux pre-

M. LOUIS VEfJILLOT 185

mières bouchées du fruil défendu, à cette phase radieuse qui fut le 18 brumaire des galanteries royales, où la sincérité romanesque d'une passion partagée atténue les laideurs de l'adullère, où tous les vertiges du pouvoir absolu, de la gloire, de la grandeur, delà jeunesse et de l'amour se réunissent pour nous crier : « Que celui d'entre vous qui aurait résisté à ces ivresses lui jette la première pierre ! » On dirait vraiment le Dieu du jour, donl farc est (Targetit, descendu de l'Olympe et dédommagé de son exil chez Admète par une métamorphose triomphale. Les lauriers et les myrtes de la Fable se ravivent pour lui cacher les austères sentiers du Calvaire. Il retrouve, parmi les mortelles, les sœurs de Daphné, de Cassandre et de Clytie. L'art, la poésie, l'amour s'agenouillent sur ses pas; et il lui faudrait plus de vertu pour repousser ce qui s'offre qu'il ne faut d'habileté aux séducteurs pour conquérir ce qui se refuse. L'histoire, dérogeant à ses sages habitudes de lenteur, se hâte de lui payer d'avance un énorme à-compte, qu'elle lui reprendra plus tard ; la satire lime ses ongles en son honneur, et lui fait de chacune de ses milices un hommage; je ne sais quelle substitution idéale résume en lui les victoires qu'il n'a pas rem portées, les chefs-d'œuvre créés par d'autres, les gloires qui ne sont pas siennes, et de tout cela il se forme un piédestal magique dont les basreliefs sont peut-être préférables à la statue, mais qui prête à la statue une grandeur monumentale. Quant aux

i86 NOUVEAUX SAMEDIS

courtisans proprement dits, héritiers des plus beaux noms de France, ils saluent trop bas pour que j'aperçoive leurs figures ; le seul plaisir de vanité que se réservent ces privilégiés de la naissance, du bel esprit et de la fortune, est de s'effacer devant le maître, de se surpasser les uns les autres dansTart de faire agréer le sel de leurs flatteries et le parfum de leur encens. Et vuus voudriez qu'un pauvre comédien se tint debout, quand tout, autour do lui, s'annihile ou se prosterne? Dans ses fâcheuses complaisances, que je suis loin d'approuver, Molière avait du moins une excuse. L'infiniment petit caressait en beaux vers les passions de l'infini ment grand, non pas pour mendier une place, une broderie ou un cordon, mais pour obtenir la signature royale sur le passe portde ses œuvres immortelles. Tarlufey dont l'à-propos eût été moins contestable en 1685, fut une déclaration de guerre au parti dévot qui gardait son influence à la cour, que soutenait la Reine, qui se reconnaissait avec orgueil dans les magnifiques accents de la chaire chrétienne, et qui, sous les traits renfrognés de la duchesse de Navaiiles, gênait les printanières équipées de Louis XIV. Am-phytrioriy beaucoup plus coupable, eut le tort d'associer la comédie au plus lourd chapitre du romai de Louis XIV, et, dans le merveilleux répertoire du poète, je l'appellerai volontiers un bâtard mal légitimé.

Nous ne surprendrons personne en déclarant que M. Louis Veuillot ,a excellemment parlé de Louis XIV :

M. LOUIS VEUILLOT i87

< Il ne fut pas un saint; de terribles reproches atteignent sa mémoire. Cependant, tout compté, il était chrétien, et du nombre de ces grands rois qui, pour employer une parole de Bossuet, « comprennent le sérieux de la religion. » — Entouré de flatteries et de séductions, il eut le bon sens dene point fermer les lèvres sacerdotales et le bonheur de ne point repousser ce glaive de lumière qui venait courageusement attaquer son cœur hautain... »

Et plus loin :

« La parole de Dieu, ne pouvant tirer le roi du libertinage des sens, l'enipêchait du moins de tomber dans le libertinage de l'esprit. Il s'abandonnait au mal, mais en gémissant, et non pas avec une stupide indifférence; il ne disait pas que le mal est le bien. On voyait encore « une manière de retenue dans le penchant qu'il suivait et môme dans ses paroles. » — Il se refusait à son devoir;

il ne l'avait pas oublié; il savait qu'il devait quelque chose à Dieu et à son peuple, et qu'il ne pouvait sagement et utilement gouverner son peuple qu'en obéissant à Dieu. C'est là le vrai de l'homme que l'on vit si violemment orgueilleux et si noblement pénitent, si faible et si fort, qui fut si sincère chrétien et trop souvent si mauvais catholique. » — Hélas ! je dirais plutôt : c qui fut si absolument catholique, et trop souvent mauvais chrétien ! >

Le libertinage de l'esprit ! Le libertinage des sens ! Nous touchons ici aune question bien délicate. M. Veuil-

Iota raison, complètement raison. Qne dirait-il poartant, si un esprit chagrin, un La Rochefoucauld doublé d'un Sainte-Beuve, lui répliquait: < La pénitence de Louis XIV a fait plus de mal à la France que ses péchés de jeunesse. La spécialité de pécheur repentant (le mot est de M. Thiers), alliée à un pouvoir sans limites et à une dévotion plus pratique que réfléchie, est de créer au souverain un singulier effet d'optique qui lui montre chacun de ses sujets chargé de coopérer à son salut et lengage à réparer les fautes de sa vie privée par les actes de sa vie publique. Ce mirage du repentir peut le mener loin. Qu'est-ce que le scandale des amours de Louis XIV, à demi voilé de majesté et de prestige, si on le compare à la révocation de l'Édit de Nantes ou à cette dévotion d'étiquette qui lit de tant de courtisans tant de sacrilèges, grossit clandestinement la part du diable et prépara aux lendemains du grand règne une si effroyable explosion ? Qu'est-ce que la disgrâce conjugale d'Amphitryon* Montespan , mise en regard des persécutions exercées contre Port-Royal , lesquelles traasformèrent, à quarante ans d'échéance, des chrétiens égarés en philosophes démolisseurs et appliquèrent sur l'austère visage de Saint-Gyran le masque grimaçant de Voltaire? Mais je sens que je glisse sur un terrain dangereux, et je reviens à la littérature.

M. Louis Veuillot, passant complètement sous silence la perle la plus pure du merveilleux écrin de Molière,

M. LOUIS VEUILLOT i89

— les Femmes savarUes^ — étudie en maître le Tartufe et le Misanthrope ^ et, s'il nous semble très-sévère pour Tua et fort injuste pour Tautre, nous devons avouer du moins que ce magnifique éreintemeni révèle tout à la fois une main bien fine et une poigne bien vigoureuse. Soyons bref avec Tartufe, et résumons notre impression en quelques mots. L'intention est répréhensible; l'œuvre d'art est incomparable, les conséquences ont été désastreuses. S'il est vrai que l'hypocrisie, jugée avec optimisme, soit un hommage à la piété sincère et à la vertu, on est forcé d'en conclure que la vertu et la piété sincères sont atteintes par une admirable satire^ hérissée de maximes proverbiales contre l'hypocrisie. Un homme d'esprit a dit de Voltaire, que son châtiment est de devenir le Dieu des imbéciles. Le châtiment de l'auteur de Tartufe, depuis près de deux siècles, est d'avoir ouvert un arsenal où l'innombrable armée des sots, des commis voyageurs, des journalistes d'estaminet, des moitiés et des quarts de lettrés, des libres- penseurs sans pensée et sans liberté, cherche et trouve des armes contre la religion. Le bourgeois hébété, qui vote pour Barodet et ne va pas à la messe, .croit grandir de dix coudéees, quand il a cité, avec un ricanement idiot, quelques-uns de ces vers présents à toutes les mémoires. La punition était déjà bien cruelle pour un homme de génie. M. Veuillot y ajoute des pages foudroyantes. Je ne les discuterai pas, et je me rabattrai sur le

Misanthrope. Ici le parti-pris est trop évident. L'éminent publiciste méconnaît, toutes les lois de la comédie, lorsqu'il reproche à Alcesle, à Philinte, à Célimène, de personnifier le pour et le contre, de ne pas nous offrir des caractères tout d'une pièce que l'on puisse admirer ou réprouver sans réserve. L'art prodigieux de Molière, au contraire, est d'avoir peint la misanthropie d'Alceste, la coquetterie da Célimène, l'humeur accommodante de Philinte, sans faire d' Alcesle un fou, de Célimène une effrontée et de Philinte un égoïste. L'espèce de balance qu'il établit entre ses divers personnages, sans rien leur ôter de leur relief, de leurs saillies, de leur saveur originale, voilà ce qui fait du Misanthrope Tœuvre, sinon la plus séduisante, au moins la plus étonnante que Molière ait écrite. Oui, c'est bien Vœuvre du démony que le singe ou le démonde Ferney n'ajamaispu ni approcher, ni atteindre, qui occupe une des cimes les plus hautes de la littérature profane, et que Louis Veuillot, si vertement comique à ses heures, était digne de ne pas déclarer inférieure à la tragédie. Mais que ne pardonne-t'On pas ?,,. Comment se plaindre des injustices de M. Veuillot envers Molière et Célimène, quand elles nous valent des pages telles que celle-ci :

— € Quelques femmes abjurent la coquetterie absolument, et montent vers la haute vertu; quelques aulres, plus ou moins, descendent, deviennent coquettes formelles et s'acheminent vers la perdition ; la plupart de-

meurenrsur la terre, dans le milieu, dans la nature, entre la grâce et le péché, qui se les disputent et qu'elles rêvent peut-être de concilier; à la inesse le matin, au bal le soir, voulant plaire, craignant de plaire trop, éprouvant plus cette crainte le matin que le soir, plus disposées le soir à risquer de trop plaire qu'à se résoudre le matin de ne pas plaire du tout; très-aisément et très-sincèrement touchées de repentir quand elles s'aperçoivent qu'elles ont trop plu, mais d'un repentir qui. n'est pas sans douceur et sans un peu d'envie de recommencer. Sont-ce des saintes ? Pas encore. Sont-ce des Célimènes ? ^as du tout. Ce sont de pauvres, de faibles, d'aimables créatures (oh ! oui, bien aimables !) qui cèdent et résistent à l'instinct ; c'est la petite et fragile humanité, penchant à la chute, restant debout. Celui qui est sans péché ne jettera pas la première pierre sur cette misère, qui demande la force sans la désirer autant qu'il faudrait: celui qui a connu la tentation et la défaillance se gardera du mépris. Tout en blâmant ce que la conscience défend d'absoudre, il admirera la grâce de Dieu, qui assiste nos lâchetés, secoue nos langueurs, nous maintient au combat et s uiat couronne d'une belle fin de si périlleux débuts. >

c — Paraîtrai-je trop indulgent ? » •— ajoute Louis Veuillot. — Non, cher maître, non ! au contraire ! Ah ! ne leur demandons pas des vertus trop farouches et des robes trop montantes, à ces enchanteresses qui seules

méritent que la jeunesse rève et que la vieillesse se souvienne ! Je dirai d'elles ce que je disais tout à l'heure de la comédie et du théâtre. Supprimez-les, — hélas ! leur influence n*est déjà que trop sacrifiée à d'ignobles créatures; — les jeunes gens prennent en horreur la bonne compagnie. Adieu cette sociabilité charmante qui fut jadis une de nos gloires, où s'aiguisaient l'esprit français et la causerie mondaine, où la hardiesse des sonsentendus se dissimulait sous la politesse des manières, où une coquetterie élégante donnait la réplique à une galanterie délicate ! Elle est remplacée par le règne des courtisanes et des pécheresses attitrées, c'est-à-dire par un odieux mélange de corruption vénale, de raffinements byzantins et de grossier sans-gêne, qui enlaidit le vice sans profit pour la vertu.

Je veux, avant de finir, intéresser M. Veuillot à la cause que je plaide. S'il doit y avoir un avenir — disons le gros mot 1 — une postérité pour notre siècle littéraire, les hommes illustres, les écrivains supérieurs qu'auront séparés, de leur vivant, les plus formelles disr sidences, Louis Veuillot comme Montalembert, Victor Cousin comme Sainte-Beuve, Lacordaire comme Guizot, apparaîtront unis et confondus dans un même groupe. Ce qui serait vrai pour notre époque si affreusement divisée, dévoyée et troublée, est encore plus vrai pour le grand siècle. Au lieu de me représenter ses prédicateurs foudroyant ses poètes, j'aime à me figurer Bossuet et

M. LOUIS VELîILLOT 193

Corneille, Bourdaloue et Molière, Massilton et Racine, Fénelon et La Fontaine, madame de Sévigné et La Bruyère formant un même faisceau de gloire, oiïrant entre eux des ressemblances de famille. Je n'oublie pas que Molière, soutenu et consolé par deux religieuses *qu*il logeait par charité », est mort avec des sentiments chrétiens, et je me dis tout bas que, si Bossuet et Bourdaloue, sur la terre, ont lancé l'anathème à l'auteur de Tartufe^ ils ne l'ont pas continué dans le ciel.

PAUL FEVAL

28 octobre 1877.

Quelle belle àme, ce Paul Févall Si vous lui disiez qu'il a volé au coin d'un bois, assassiné sur les grands chemins, triché au jeu, prêté à usure, séduit la fille de son concierge, voté pour Bonnet-Duverdier ou composé une tragédie en cinq actes, il serait homme à vous ré- ^ pondre : « C'est vrai, ou du moins c'est possible ! Je ne le ferai plus... J'étais, je suis encore un grand pécheur. .. Priez pour moi, vous qui valez cent fois mieux que moi ! » Ah! ne nous plaignons pas de cette intensité de repentir et de piété I Nous y gagnons un Paul Féval tout

Page 1