‹ Nouveaux samedisChapitre 31 sur 38 · Jésuifes · texte numérisé non relu

Jésuifes

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nouveau, qui ne fera pas oublier l'ancien, mais qui nous offre le spectacle d'un bien rare phénomène. D'ordinaire, 'lorsqu'un écrivain célèbre est arrivé au seuil de la vieillesse, lorsqu'il a beaucoup produit et accoutumé son public à ne rien lui demander en dehors de sa manière, de ses cadres et de son genre, il n'est, pour cela, ni épuisé, ni fini; il peut donner, même au delà de la soixantaine, bien des preuves de talent; son imagination ressemble à ces nourrices dont le visage se ride, pendant que leurs opulentes mamelles peuvent encore allaiter de robustes poupons. Ce qui lui est difficile, c'est de se renouveler; c'est de prodiguer à ses lecteurs les plaisirs de la surprise. La foi vient d'opérer ce prodige chez l'auteur des Étapes éHane conversion. Ce n'est plus un romancier sexagénaire à qui Dinazarde charmée demanderait volontiers de raconter sans cesse les histoires qu'il conte si bien; c'est un ardent néophyte de vingt-cinq ans, ra- Jeuni par un coup de soleil de la grâce sur le chemin de Damas, multipliant son credo sur tous les points menacés pac l'impiété moderne, ne gardant de son art profane que c>e qu'il faut pour répandre à flots sur des pages d'apologétique chrétienne la couleur, la passion, le mouvement, l'intérêt, la vie, et prêt à accepter avec joie le martyre, comme couronnement de Tédifice dont il fait un temple. Par bonheur, il existe pour les écrivains un genre de martyre qui n'est pas le moins douloureux, et qui reste absolument inconnu à Paul Féval converti.

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Jamais il ne s'est plus vendu que depuis qu'il s'est donné au bon Dieu. Le libraire d'une grande ville me disait que, s*ii avait eu dix fois plus d'exemplaire^ des Étapes d*une conversion et de Jésuites ! ils auraient trouvé acheteur; et cela au moment oîi la fièvre électoraie n'admettait d'autres lectures que les journaux, d'autres vérités que les promesses des candidats? Que serait-ce, si nous étions tranquilles? Mais, hélas! la tranquillité nous semblerait une insulte au suffrage universel et à la République !

Dans cette ferveur de dévouement aux causes d'autant

plus sacrées qu'elles sont plus impopulaires, Paul Féval ne pouvait oublier les jésuites. Il y avait, entre les jésuites et rintrépide jouteur, ce mystérieux magnétisme, ces affinités secrètes, qui attirent au péril les âmes fortes, redoublent en elles le sentiment du devoir et la tentation du bien par la certitude des difficultés à combattre ou des préjugés à vaincre, et mesurent l'énergie de la défense au nombre des agresseurs, au succès des mensonges, à l'audace des calomnies On peut dire que, pour cette noble tâche, Paul Féval était l'homme unique. Les jésuites, qui ont eu des détracteurs si acharnés, des persécuteurs si puissants, des ennemis si implacables, n'ont pas manqué d'avocats, et il serait facile d'ailleurs do composer un plaidoyer magnifique avec les aveux échappés à ceux-là même qui affectaient de les mépriser, de les craindre ou de les haïr. Quant à leurs défenseurs of-

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(icieux ou oHiciels, tantôt leur spécialité sacerdotale, monastique ou exclusivement religieuse éveillait les méfiances, et nous assistions à ce singulier contre-sens; des juges très-intéressés accusant de partialité des témoins très-véridiques; — tantôt la 'personnalité de l'apologiste semblait dépourvue de cette autorité morale, de ces perfections nécessaires pour élever l'ouvrier à la hauteur de l'œuvre. Ainsi, pour le dire en passant, je suis fâché que Paul Féval ait paru prendre au sérieux -Crélineau- Joly, qui m'a toujours fait l'effet d'un condottiere au service de la vérité, de même que d'autres chefs de compagnies franches — très-peu franches — s'enrôlent sous les drapeaux bariolés de l'erreur. Quiconque s'est croisé, sur le boulevard des Italiens ou dans les couloirs de l'Opéra, avec celte figure de bouledogue doublée de tête-de-loup, aura peine à se le représenter cessant de lorgner le corps de ballet pour glorifier l'esprit de saint Ignace. N'insistons pas et passons.

Avec Paul Féval, rien de pareil. Détail remarquable ! ces antécédents littéraires et romanesques, qui se traduisent désormais pour lui en meâ culpa, le servent admirablement dans sa nouvelle phase. Il aura beau se serrer contre l'autel, s'abriter dans le sanctuaire, noyer dans un bénitier le diable dont il a si bien imaginé le fils; il n'en conserve pas moins, auprès de sa primitive clientèle, le prestige du romancier populaire, qui nous entraînait avec lui à travers d'intéressantes aventures,

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nous donnait la curiosité pour guide, rémotion pour compagne, et nous faisait si vivement désirer la suite au numéro prochain. Si pour la masse des indifférents et des sceptiques, sa conversion n'est qu'une curiosité de plus, tant pis pour eux! Tant mieux pour lui! Il groupe tout ensemble autour de ses livres ceux qui le traitent peut-être de déserteur, et ceux qui le regardent comme une précieuse conquête. Et puis quelle aubaine! quels éléments deT)ersuasion ! Quelles conditions de supériorité ! D'une part, on le dirait si étonné, tellement ravi, après tant d'inventions heureuses, de se trouver en présence du vrai, que, à l'instar des premiers chrétiens passant des idoles à Dieu, il fait de cette lumière une flamme et de cette flamme un je ne sais quoi d'irrésistible et de magique qui se communique à ses récits, à ses arguments, à son style. D'autre part, croyez- vuus que ce ne soit rien, entrer dans la lice avec des souvenirs qui doublent le prix des révélations présentes, avec des facultés de narrateur qui découvriraient des tisons dans les cendres les plus froides? Tenez, voulez-vous des exemples? Ouvrez les premières pages, et lisez la Causerie préliminaire, Paul Féval n'était-il pas, parmi ses contemporains, le seul qui pût écrire les lignes suivantes :

, — « J'étais tout jeune encore dans les lettres; je courais éperdument après le succès populaire, et je l'obtins dans une cert«aine mesure... (Oui, certes! dans

une large mesure!)... Eugène Sue venait de publier son célèbre roman, le Juif Errant, qui n'était que l'idée de Roqueplan, engraissée par le docteur Véron et mise au four sur commande. Le docteur Véron n'avait rien contre les jésuites, ni Eugène Sue non plus. Le docteur Véron était un bourgeois triple : triple menton, triple embonpoint, triple estomac; il avait une peur horrible des révolutions, et faisait des révolutions dans l'intérêt de son commerce, sans trop s'en apercevoir: conservateur frénétique, il débitait en tout bien tout honneur de la graine de barricades; il appartenait à la catégorie de ces industriels implacables qui, pour un sou, dépavent les villes, brûlent les palais et violent les cathédrales; non pas eux-mêmes, grand Dieu! ils sont bien trop prudents pour cela mais par la confiture de pétrole qu'ils débitent quotidiennement. Homme éclairé d'ailleurs, quoiqu'il méprisât l'orthographe, ne manquant pas d'esprit, donnant de remarquables dîners et désapprouvant, comme étant peut-être un excès, tout assassinat d'archevêque... Il a laissé des neveux... »

Il faudrait tout citer; il faut tout lire. En dehors même de la question des jésuites, les braves gens qui se font une opinion d'après celle de leur journal, apprendront, dans ces cinquante pages, comment ces opinions se fabriquent, ce que sont ces initiateurs d'idées, toujours prêts à sacrifier une vérité, un pays, un peuple, au plaisir de rouler carrosse ou de faire bâtir un hôtel, et

comment des problèmes d'où dépendent le salut d'une société, rhonneur d'un gouvernement, la paix de l'Europe, la vie de milliers de bons citoyens, sont assimilés, dans ces cerveaux mercantiles, à des intérôis de boutique, à des concurrences de marchands, à des chiffres d'abonnement, à des annonces de Revalescière ou de Moutarde blanche. Un Véron,^ un Roqueplan, un Boniface, un Girardin, interprètes, instructeurs, moralisateurs, redresseurs de la conscience publique! Avant de s'inquiéter de celle des autres, chacun de ces messieurs aurait dû s'enquérir de la sienne!

Donc, peu s'en fallut que Paul Féval ne donnât un pendant, puis une contre-partie à l'odieux roman d'Eugène Sue. Comme c'est vrai, pris sur le vif et bien raconté! Voici le directeur d'un très grand journal parisien. Féval ne le nomme pas, par charité chrétienne; mais je crois le reconnaître, et, si je ne me trompe, J eut plus tard des démêlés avec la justice. A ses yeux, la matière n'est pas épuisée. Le jésuite peut encore défrayer vingt volumes, après les dix volumes du Juif Errant^ Évidemment, c'est l'auteur des Mystères de Londres qui doit parachever l'œuvre de l'auteur des Mystères de Paris, S'il mène à bien cette revanche du bon sens, de l'esprit français, de la raison, du progrès, de la liberté et de l'humanité contre les survivants des âges d'ignorance, de superstition, d'intolérance, de ténèbres et de barbarie, quel honneur, quelle fortune pour le grand

journal et pour lui! L*honorable imprésario possède une masse énorme de documents d'une nature si accablanle, d'une origine si certaine, d'une physionomie si authentique, que Rodin, d'Aigrigny et Adrienne de Cardoville ne sont rien en comparaison, et que, s'il en réchappe celte fois un seul des derniers enfants de Loyola, il faudra ou qu'il soit bien rusé, ou que le romancier — non, le justicier y mette bien peu de bonne volonté. Ces documents sans réplique sont livrés à Paul Féval... à merveille! Premier triomphe de la Providence et de la Vérité dans une âme droite, dont elles ne prendront pleine possession que trente ans plus tard! Il se trouve (lue ce dossier est un panégyrique, que ces collections de maléfices sont des inventaires de bienfaits, que ces éléments d'un arrêt sans appel sont des brevets d'innocence, que ces pièces de conviction sont des pièces justificatives. — « A force de me renseigner, s'écrie Paul Féval dans toute la sincérité de son brave cœur effleuré déjà par le doigt de Dieu, j'ai reconnu par la lecture MÊME DE vos DOCUMENTS quc je calomuiais, à tant la ligne, non pas seulement des innocents, mais des citoyens utiles, des bienfaiteurs de l'humanité, des soldats de la science, de pacifiques conquérants, des apôtres, des héros, dès saints, dont le crime est d'avoir fait honte à toutes les autres réunions d'hommes en produisant à la force de leurs bras, avec leur sueur, avec leur sang, une œuvre de civilisation qui <îst la plus étonnante peut-

être de nos temps modernes... » — Qu'en dites-vous? L'émouvante péripétie qui sauve l'héroïne poursuivie par le traître vaut-elle ce revirement soudain d'une belle intelligence sous l'impérieuse pression de la vérité et de l'équité? Môme pour les lecteurs frivoles, est-il un romanfeuilleton comparable à celui-là?...

Vous n'êtes pas au bout de cette comédie parisienne, où le iplns jésuite des deux n'est pas celui qu'on pense. Au fond, cet excellent, cet intelligent directeur n'a aucun grief personnel contre ces grands coupables. S'il veut manger du jésuite, c'est uniquement parce que son vaste appétit compte métamorphoser chaque morceau en dîners au café Anglais, chevaux de luxe, mobilier de prix et largesses au foyer de la Danse. Si, au lieu d'un bocal de verjus, nous prenions un pain de sucre ? C'est une idée. Mais laissons-lui la parole :

« — Bravo! approuvé l'écriture! vous avez raison! c'est un point de vue beaucoup plus original ! £t, au moins, comme cela, nous ne nous traînons pas à la remorque du ConsiUutionnel ! Nous allons faire, pour le coup, sensation dans Landerneau ! L'idée religieuse n'est pas morte, vous savez ? Ah ! mais non ! Ma femme penche vers l'eau bénite. Je crois aux femmes. Demi-tourà droite sur toute la ligne! £t allez donc !... Mais il faut que ce soit sérieux ! Et solide ! Et bâti à chaux et à sable ! avec du comique en masse ! Les Provinciales à rebours ! Pas d'injures, par exemple, ça a fait son temps une

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impertinence sereine ! Et des des documents ! Des faits î des faits ! De l'esprit , da diable au corps, de la poudre, des mouches, quelques martyrs, pas trop, beaucoup de jolies personnes ! Et des militaires étburdis, mais honnêtes! Et du nerf! De la passion ! Du tambour ! Des castagnettes ! Dix volumes ! u quinze ! ou vingt !... Voici le titre : LaRevanchede Rodinl Dix mille écus d'affiches ! Des hommes-annonces qui porteront l'enseigne du journal le long des boulevards ! Des ballons-affiches avec pluie d'étoiles-prospectus ! Toute une cavalerie de distributeurs équestres ! etc., etc., etc. »

EtPaulFéval ajoute : « Je refusai tout, le mal par instinct de probité, par dégoût, par gentilhommerie;le bien par lâcheté. J'eus peur. » Non, non, cher pénitent ! vous n'aviez pas peur; mais votre heure n'était pas venue !

Elle a sonné, et je crois entendre ses tintements se confondre avec les cloches matinales du 15 août 1534, annonçant à la ville de Paris la fête de l'Assomption. Si, par hasard, quelques lecteurs récalcitrants étaient tentés de se plaindre que la cause des jésuites soit plaidée par un auteur de romans, et de voir dans ce contraste un sujet de méfiance, je les engage à lire et à relire le Premier Vœu, le début de cet irrésistible récit, et je leur demande s'il n'y a pas quelque chose de providentiel, un signe de prédestination spéciale, dans ces aptitudes ou habitudes de conteur, appliquées à des faits historiques d'une gravité d'autant plus évidente qu'ils

ont été plus cyniquement travestis et défigurés. Ce qu'un illustre critique a dit de Walter Scott : » Il est plus vrai que riiistoire 1 » — on pourra le dire de Paul Féval, lorsqu'il aura complété ses éloquentes réfutations de mensonges estampillés par la haine. Quoi de plus vivant, *de plus engageant, de plus entraînant que ces pages où nous voyons, au milieu du vieux Paris, sur les pentes du quartier Saint-Jacques, le sublime boiteux, l'immortel invalide qui, sous le nom d'Ignace de Loyola, avec six compagnons de dévouement, de sacrifice et de lutte, va faire une contre-révolution religieuse, offrir àN. S. Jésus-Christ un état-major marqué à son chiflfre, grouper autour de la Papauté et de l'Église d'héroïques sentinelles, opposer une digue de granit aux invasions de l'hérésie, et, du tronçon de sa vaillante épée, brisée au siège de Pampelune, creuser dansle sol catholique un trou,y verser quelques gouttes de son sang, puis y planter un arbuste qui deviendra un arbre gigantesque, lequel bientôt sera une immense forêt. Après l'avènement du christianisme et la propagation électrique de l'Évangile à travers le monde, nous ne connaissons rien de plus miraculeux que le développement delà compagnie de Jésus en dépit des obstacles et des difficultés de toutes sortes. On a dit du formidable évadé de l'île d'Elbe : c II arrive au golfe Jouan avec un soldat, à Grenoble avec un régiment, à Lyon avec une armée, à Paris avec un empire. » — Qu'estce que cet explicable tour de force du militarisme, com-

paré à ce prodige ? Le 15 août 1534, ils sont sept; dix ans après, ils sont vingt mille : cinquante ans plus tard, on ne les compte plus. Pareils à ces pionniers d'Amérique qui défrichent l'espace à mesure que les terres cultivées manquent sous leurs pas, ils vont chercher au delà des mers de quoi restituer à l'Église ce que Luther et Calvin lui ont pris. Ils donnent un nouveau monde à la religion catholique, décimée dans l'ancien par la Réforme, aïeule de la Révolution.

L'horizon est trop vaste, le sujet trop beau, la cause trop juste et trop sainte, Paul Féval l'a plaidée avec une conviction trop éloquente, pour que je renonce à le suivre à travers les épisodes de ce récit. Il nous mène jusqu'aux bords du gouffre dont les profondeurs, minées par la sape souterraine, nous font frissonner d'épouvante. Le présent a donc un énorme enjeu dans ce passé. D'ailleurs, puisque Paul Féval me donne l'exemple des confessions rétrospectives, je dois avouer que j'ai, moi aussi, à l'égard des jésuites, quelque chose à réparer. Je m'accuse, non pas d'avoir tondu de ce pré monastique la largeur de ma langue, mais d'avoir un jour, en 1828, panurgiquement applaudi M. Villemain, au moment où il prononçait celte phrase en la soulignant de son geste de bossu et de sa grimace de singe : « Les Provinciales^ qui viTront plus longtemps (une pause)... plus longtemps que les jésuites eux-mêmes !» — vanas hominum mentes ! à aveuglement du bel-esprit, persuadé qu'il prend

possession de Tavenir en obtenant un applaudissement de cinq minutes ! Un demi-siècle s'est écoulé; les Provinciales sont mortes, tuées à petit feu par l'ennui; — et les jésuites vivent encore !

A propos des Provinciales, j'adresserai à Paul Féval une légère chicane. Plus il est sûr des vérilés qu'il défend, plus il doit pousser l'exactitude jusqu'à la minutie. Je lis, page 57 : « Il y avait un 'postscript um qui disait tranquillement: « Depuis quej'ai écrit cette lettre (la 9«) » j'ai lu les Pères Barry et Binet. » — et, naturellement, cette façon cavalière d'avouer que Ton n'avait pas lu ce (lu'on réfute éveille les premières méfiances de Paul Féval. Or, voici le texte de la note : « Depuis quej'ai écrit cette lettre, j'ai v>u le livre du Paradis ouvert par cent dévotions aisées à pratiquer, ^2iV le Père Barry,el celui de la Marque de Prédestination, par le Père Binet; ce sont des pièces dignes d'être vues, » — N'y a-t-il pas une nuance ?

C*est aussi une nuance que je relèverai dans le style, si chaud et si coloré, de ce beau livre. Au lieu de caresser l'image jusqu'à ce qu'elle consente à s'assouplir, à se familiariser avec l'idée et à lui servir de moule, Féval la brusque parfois : il la brutalise, il la prend d'assaut. D'autres fois, il met double charge dans sa phrase, au risque de la faire éclater : — « Beaucoup de Portugais pensent que le, Portugal aura peine à. se relever tout à fait de la fastueuse agonie stratégique que sua chez lui, à ses dépens, le très-honorable Arthur Wellesley pour ga-

gner son bouquet de litres, sa guirlande de pensions, son plein panier de gloire anglaise et naître enfin « Sa Grâce » milord duc de Wellington. » Plantez une cuiller dans cette phrase, elle restera perpendiculaire.

N'importe ! ce sont là des vétilles. Le tissu est d'une solidité admirable; les broderies sont presque toujours splendides. Je me résume ou je me répète en disant : — « La fiction avait fait de Paul Féval un éminent conteur; La vérité fera de lui un grand écrivain. »

Rien n'était plus facile que d'écrire, en l'honneur des jésuites, une apologie très-exacte, très-véridique, trèsconsciencieuse... et parfaitement ennuyeuse. Aussi, quand je vous aurai avoué que mon respect pour Paul Féval et pour ses clients m'empÊche seul de dire à quel point son livre est amusant, ou plutôt empoignant, vous comprendrez tout le bien que peut faire ce livre.

Je me suis souvent posé une énigme dont le mot se trouverait, je le crains, dans les bas-fonds de la nature humaine. Il n'est pas rare de rencontrer dans le monde des hommes d'esprit, chrétiens superficiels ou sceptiques respectueux, qui vous disent : « Les jésuites ! Mais, individuellement, ils me paraissent fort respectables ei

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fort aimables. L'autre jour, le hasard m*a placé en présence d'un de ces Révérends Pères ; nous avons causé, et j'ai été ravi de la Variété de ses coqnaissances, de ses idées conciliantes, de sa bonne humeur, de la politesse de ses manières et de son langage... Mais ce que je n'accepterai jamais, c'est le jésuite collectif; c'est la Compagnie de Jésus avec sa morale accommodante et ses doctrines retardataires; avec son génie d'empiétement et de domination ; avec ses influences occultes, sa politique absolutiste, ses attaches ultramontaines, sa haine contre les libertés modernes, son penchant à s'insinuer dans les familles, ses allures obliques, etc., etc., etc.. D'ailleurs, l'histoire est là, et ce n'est pas pour rien que la langue française, s'inspiraut de la sagesse des nations, a créé les mois jésuifisme, jésuitique, etc., etc.. »

Oui, l'histoire est là, et, quand Paul Féval nous la raconte, elle nous montre exactement le contraire de ce ({n'allèguent les préventions mondaines. A quoi devonsnous attribuer ce contraste ? A une double tendance de l'esprit de révolte dans les âmes qui n'ont pas le courage de déclarer franchement la guerre au bon Dieu. Elles veulent à la fois frapper juste et frapper à côté. Dans le jésuite, dont le nom môme ne laisse pas do place à l'équivoque, elles peuvent attaquer Jésus, ou, en d autres mteres, la Religion catholique dans son expression la plus nette et la plus précise ; et cependant l'attaque n'e»st pas directe : elle a l'air de ménager Dieu pour se

détourner sur des hommes qui peuvent, après tout, participer aux erreurs et aux faiblesses de notre triste humanité ; il reste aux agresseurs la ressource de paraphraser le mot célèbre : « Jésuila! Jésuita! Jésus non ibat ilà l » et de nous dire que, s'ils n'aiment pas les jésuites, c'est parce qu'ils leur reprochent d'être infidèles au nom qu'ils portent, de dénaturer, de rétrécir, de falsifier l'Évangile. Zèle très-édifiant ! SI on demandait à ces ombrageux théologiens de s'expliquer sur cet Évangile dont ils prennent tant de souci, ils seraient fort embarrassés!

Rouvrons le volume de Paul Féval, et voyons !

D'abord, quoi de plus difficile que de concilier le caractère, la physionomie du fondateur de l'Ordre avec ces habitudes d'intrigue, ces prodiges d'astuce, de duplicité et de souplesse, ce strabisme religieux, cette profusion de chausse-trappes et de traquenards, cette dévotion cauteleuse et pateline, cet art de prendre en biais les consciences, que la malveillance et la sottise attribuent à la Compagnie de Jésus; si bien qu'un vieux lion blessé aurait eu pour héritiers des chats, sous prétexte qu'il est, I ui aussi, de race féline ? On croit avoir tout dit quand on a laissé dédaigneusement tomber de ses lèvres ces paroles railleuses , les Enfants de Loyola^ ou quand on s'est moqué du nom de saint Ignace. On ne s'aperçoit pas que, en prononçant ce beau nom, on réfute d'avance tout ce qu'on va dire.

« — Ces Loyola, seigneurs d'Ognez, étaient de race cantabre et durs au combat comme l'acier de leurs épées. Ignace, brillant capitaine, jeune, ambitieux, orgueilleux, aimé, se révolta d*abord contre la main de Dieu qui le clouait sur ce lit d'où il pouvait entendre le bruit des batailles. Il demanda, dit-on, à ceux qui le veillaient, des romans de chevalerie pour endormir sa peine ; on lui apporta des histoires de martyrs et enlre autres les actes du premier, du plus grand de tous les martyres : la Passion de Notre-Seigneur. Il est de tradition dans Guipuzcoa qu'Ignace était alors épris d'une belle jeune fille qui avait de grandes richesses et dont la main lui était promise. Quand il eut achevé de lire la Passion selon l'apôtre saint Jean, il arracha de son cœur une image bien-aimée, et, collant sur ses lèvres une médaille de Marie, mère de Dieu, il voua son âme au libre servage de la Foi, son corps à la chasteté de Dieu crucifié, disant : « Me voilà le chevalier du grand amour et le soldat de la. seule gloire ! >

Soldat ! chevalier ! oui, c'est bien cela ! Et vous voulez que ce chevalier, ce soldat, sacrifiant toutes les joies de la vie pour obéir à une vocation surnaturelle, ait créé une société d'intrigants, de fourbes et d'hypocrites ? Ce n'est pas possible ! ce contre- sens ne serait acceptable que si les faits parlaient plus haut que les vraisemblances. Or, si vous vous méfiez de Paul Féval, écoulez Voltaire. Si vous pensez, avec le gros public, que le temps,

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la prospérité, la condition fatale des œuvres humaines ne tardèrent pas à altérer, dans l'institut des jésuites, rhéroique pureté des débuts, lisez ce qu'écrivait, deux siècles plus lard, l'impitoyable railleur, l'oracle des philosophes, l'ennemi patenté du christianisme :

« Pendant sept années que j'ai vécu dans la maisoa des jésuites, qu'ai-je vu chez eux ? La vie la plus laborieuse et la plus frugale, toutes les heures partagées entre les soins qu'ils nous donnaient et les exercices de leur profession austère. J'en atteste des milliers d'hommes élevés comme moi ; c'est pourquoi je ne cesse de m'étonner qu'on puisse lès accuser d'enseigner une morale corruptrice. »

Entre la prise d'armes de saint Ignace et cet aveu de Voltaire, deux cents ans se sont écoulés. Comment la Compagnie de Jésus les a-t-elle employés? Les premiers compagnons du vaillant soldat, guéri de sa blessure visible par l'invisible trait de la grâce, Pierre Lefèvre, Xavier Rodriguez, Laynec, Bobadilla, Salmeron, Claude Le Jay, Jean Codura, Paschase Brouet, furent de ceux qui combattent au grand jour, dont le front rayonne, de bravoure et de franchise au plus fort de la mêlée, pour qui le péril a des séductions aimantées, et à qui le martyre apparaît comme la plus désirable des récompenses. Si nous nous souvenons assez de notre grec pour savoir que martyr signifie témoin, nous aurons le droit d'ajouter : Quels sont donc ces étranges témoins, dont le

sang, depuis Ignace jusqu'au Père Olivaint, aHirme la vérité, et dont la doctrine enseignerait le mensonge ? Pierre Lefèvre meurt à la peine, épuisé de travail et de fatigue. Claude Le Jay répond aux luthériens qui le menacent de le noyer dans le Danube : « Aborder le ciel par terre ou par eau, qu'importe? » Ainsi de suite. Autant de recrues de ce premier enrôlement, autant de couronnes d'épines sur des fronts pâlis par les austérités et les veilles ; autant de confesseurs de la Foi, debout sur les marches de l'Église menacée par les sectaires ; autant de soldats d'avant-garde, l'épée au poing et les yeux levés au ciel. Si vous m'accordez que la fourberie et la lâcheté sont sœurs, que l'hypocrite est celui qui n'a pas le courage de ses opinions, et que l'intrigue est le refuge de quiconque déteste ou redoute le droit chemin, je vous dirai : cherchez dans les rangs de cette sainte milice un fourbe, un hypocrite ou un intrigant, et, quand vous l'aurez découvert, nous lirons ensemble une page de Dulaure, ou nous fredonnerons une chanson de Déranger. Et François-Xavier! Paul Féval a raison: • Avec François-Xavier tout seul on écrirait un poème qui serait l'ardente épopée de la charité. » François-Xavier ! A ce nom, il semble qu'une brise balsamique nous apporte le parfum des plages lointaines. L'horizon s'ouvre ; l'imagination emprunte à l'alcyon ses blanches ailes pour traverser l'Océan et aller se poser dans ces réglons inconnues, presque fabuleuses, dont la Religion fera présent à la

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science. On croit entendre tomber les chaînes des esclaves, s'exhaler de ces sauvages poitrines un cantique d'action de grâces, et la voix des missionnaires dominer le^rugissement des panthères et des tigres. L'apotre prédestiné triomphe, non-seulement de l'ignorance et de la barbarie de ses catéchumènes, mais de la cupidité, du libertinage, de la cruauté des Européens, qui discréditent et font haïr en leur personne le beau titre de chrétien. H convertit deux sortes d'anthropophages, ceux qui se nourrissent de chair humaine, et ceux qui dévorent les peuples conquis. Il ne se lasse pas de bénir, et il ne cesse pas d'être béni. L'hostie sainte purifie des lèvres souillées par d'horribles blasphèmes ou de hideux festins. Nos dompteurs modernes ne sont rien, comparés à ce doux inspiré qui dompte et apaise les fauves en leur montrant le crucifix. Nosabolitionistes sont bien peu de chose, mis en regard de cet humble prêtre qui promène sur de noirs visages les sublimes blancheurs de l'aube évangélique. Le soir, sa main tombe de lassitude à force de verser l'eau du baptême, et peut-être baptise-l-il plus de nouveaux catholiques que n'en débaptisent, à celte heure môme, Luther et Calvin, Goa, la Travancor, Manar, Méliapour, Malaccar, l'Inde, le Japon marquent les étapes de cette victorieuse et prodigieuse campagne. Il révèle aux pays du bleu, un azur plus pur et plus profond que celui de leur ciel.

« Il croit u'avoirrieu fait, tant qu'il lui reste à faire!

La Chine l'attire; c'est un inconnu, et il veut que tout l'inconnu soit à son Dieu. Mais ses forces le trahissent; il succombe comme le moissonneur affaissé sous le poids d'une gerbe trop opulente. Il meurt à quarante-cinq ans, après douze ans d'apostolat. Il meurt, et, avec lui ou après lui, des milliers de fidèles indigènes et des centaines de Pères jésuites confessent leur religion dans les tortures. Encore upe fois, si ce sont là les ancêtres de Tartufe et de Basile, je suppose que Basile et Tartufe n'avaient jamais regardé leurs portraits de famille.

Mais rentrons en Europe, où la tâche de l'historien se complique de toutes les haines amoncelées sur ceux dont il retrace l'histoire. Le temps a fait un pas; nous sommes au déclin de ce terrible xvi« siècle, qui semble tendre la main au xviii*, par-dessus le grand siècle. Le sang coule ; les querelles religieuses se traduisent en guerres civiles; des excès, des cruautés des crimes se commettent au nom du Dieu de miséricorde et de bonté. Plus tard, la Ligue gâte par de grossières violences ce que son principe avait d'excellent. La conversion d'Henri IV prouve à la fois que les ligueurs ont eu raison de le vouloir catholique, et tort d'oublier d'être chrétiens. Certes, les jésuites ne pouvaient pas être du parti de Genève contre Rome, de Coligny contre le Connétable, d'Elisabeth contre Marie-

Stuart, du Béarnais contre les Guises. Mais les voit-on au premier rang des énerguraènes et des fanatiques qui

attisent les discordes, enveniment les plaies, encouragent les persécutions, applaudissent aux massacres et rendent les réconciliations impossibles? Non! C'est ici que nous pouvons signaler un nouveau contraste qui donne à réfléchir sur le vrai rôle de la Compagnie de Jésus pendant cette période mémorable.

Quelle est,dans notre galerie royale, la flgurela plus franche,la plus ouverte, la plus avenante, la pi us populaire, la plus française, la plus empreinte de cette bonne humeur qui exclut toute idée de fourberie et de ruse? Quel est le prince qui a eu le m'ieux, comme on dit, le cœur sur lamain^ dont la politique a été la plus nationale, dont le règne a été le plus favorable à la liberté de conscience? Vous avez déjà répondu; c'est Henri IV. Si les jésuites étaient tels que leurs ennemis les ont dépeints, il y aurait, il devrait y avoir, entre Henri IV et les disciples d'Ignace, d'insurmontables antipathies. Eh bien! c'est tout le contraire, et nous devons remercier Paul Féval d'avoir remis en pleine lumière tout ce qui prouve l'affectueuse estime du plus aimable des rois pour ces pauvres religieux tant calomniés, tout ce qui réduit à néant les abominables mensonges enroulés comme des vipères autour des noms de Jacques Clément, de Jean Chatel et de Ravaillac. Lisez la verte réplique du roi Henri (page 163) aux membres du Parlement de Paris qui, le président Achille de Harlay à leur tête, avaient jugé bon de lui présenter, à ce sujet, de très-humbles

remontrances, » — Quelle nellelé d'accent ! Quelle verve! quelle fermeté 1 Comme la vigueur de ce langage sied bien à cette physionomie si sympathique et si cordiale ! Et comme Paul Féval, après avoir cité ces belles pages, a le droit d'ajouter : « Nous avons reproduit tout au long ces paroles d'un roi si souvent assassiné par les jésuites, non pas tant pour défendre les jésuites depuis longtemps absous que pour rendre notre hommage de lettré à l'auguste écrivain qui parlait déjà un français si net, si pur et si robuste, plus d'un demi-siècle avant Bossuet, Pascal et La bruyère I »

— Mais, me direz-vous, Henri IV était très-fin. —Pardon ; il était très-spirituel, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Voudriez-vous, par hasard, que les jésuites ne fussent appréciés que parles imbéciles? Spirituel ! le beau malheur ! Je voudrais bien l'être, au moins une fois par semaine, et je ne me croirais, pour cela, ni un intrigant, ni un fourbe, ni un partisan du régicide !... Ah! si nous avions eu seulement autant d'esprit que Henri IV, nous n'en serions pas où nous en sommes. Nous n'aurions pas cette humiliation et cette infortune, d'entendre crier dans nos rues, comme Valpha et Voméga de l'esprit humain et de la politique française, le discours de M. Gambetta à Chàteau-Chinon. Nous serions rois par droit de naissance et de pacifique conquête, et, à force de prodiguer à nos sujets le bonheur, le repos, la richesse, la paix, la sécurité au dedans,

Paul févaL 2J17

la dignité au dehors, tous les biens qui leur manquent et dont la République les privera éternellement, nous finirions par les convertir comme François-Xavier convertissait les Indiens; nous les amènerions à ne plus chanter la Marseillaise que sur l'air de : Vive Henri Quatre !

En somme, les ennemis, des jésuites, au xvi* siècle, furent les protestants, luthériens ou calvinistes, que vous me dispenserez, n'est-ce pas? de considérer comme les dépositaires de la vérité; au xvii% les jansénistes, ces hérétiques in parUbus qui cultivaient le superflu aux dépens du nécessaire, et les parlementaires, ces exécuteurs testamentaires de la monarchie au profit de Révolution, ces types du jettaior politique, précurseurs quand ils ne sont pas dupes, dupes quand Us ne sont pas complices, constamment occupés à tirer les marrons du feu et k les voir croquer par les vrais révolutionnaires; au xvm* siècle, toutes les variétés de la dissolution sociale, toutes les formes de la corruption mondaine, toutes les alliances grammaticales du courtisan avec là courtisane, toute Tartillerie, pesante ou légère, de la guerre à TÉglise et au bon Dieu. Quelle gloire! dirons-nous avec .Paul Fé val. Ces hommes, que le jansénisme a dénoncés comme des amollisseurs de consciences, que les Parlements signalent comme des prédicateurs d*une morale trop facile, Tair leur manque, la terre tremble sous leurs pas, la société ofiicielle les menace.

les repousse et finalement les proscrit, à mesure qu'elle devient païenne, licencieuse et athée, qu'elle abandonne aux philosophes les derniers lambeaux de ses traditions et de ses croyances, à mesure que les lis sont étouffés sous les tubéreuses et que le règne honteux de madame de Pompadour prélude à l'immonde orgie de Jeanne Vaubernier.

Qael tableau ! quel ensemble ! quel réseau ! La Compagnie de lésus a été parfois comparée par ses détracteurs à un immense filet dont les mailles invisibles vous saisissent avant que vous ayez songé à leur échapper. Entre les mains de ces néfastes pécheurs qui s'appelaient Ghoiseul, d'Aranda, Pombal et Tanueci,il veut, si nous ne nous trompons, un filet d'un genre plos sinistre, aux mailles plus meurtrières, où passèrent (fabord les jésuites, où finirent par s'abîmer pêle-mêle leurs persécuteurs, leurs juges, leurs bourreaux, les institutions, les trônes, tous les débris de ce vieux monde qui, en les condamnant, s'était condamné luimême. Épargnons notre pauvre France, dont les humiliations et les malheurs datent de cette fatale époque. Faisons l'aumône de notre silence à ce nom de Ghoiseul, qu'attendaient, de nos jours, des expiations si cruelles, et que l'on ne pourrait accabler sans citer Horace Bornons-nous à constater la coïncidence entre l'expulsion des jésuites, que l'on dit indifférents ou hostiles au sentiment national, et cette phase de scandale public et

d'ignominie, où un ministre et une favorite jouaient avec l'honneur de la France comme des voleurs sacrilèges avec les vases de l'autel, mendiaient, pour le successeur de Louis XIV, la sécurité du mépris, courbaientdocilement notre échine sous le talon de l'étranger, livraient à l'Angleterre notre marine et nos colonies, organisaient la défaite avec un entrain gambetliste, ruinaient nos provinces pour subvenir aux fonds secrets de leur luxe et de leur luxure, et n'accordaient à nos soldats vaincus, démoralisés, affamés, d'autres regards que ceux de l'OEil-de-Bœuf; tandis que le héros futur de notre patriotisme radical, M. de Voltaire, félicitait le roi de Prusse de nous avoir battus, réclamait en prose et en vers sa part de ses triomphes et regrettait amèrement d'être Français. Ce spectacle fait mal, et nous avons bien assez de ceux que nous inflige ou nous prépare rincroyable chaos delà situation présente. Pombal, d'ailleurs, nous suffit. Ce monstre, si singulièrement ménagé par les dictionnaires biographiques et philosophiques, a inspiré à Paul Féval un de ses chapitres les plus émouvants. Avoir été sa victime est un titre de gloire aussi beau que, pour les premiers chrétiens, avoir été martyrisés par Néron, ou, pour les royalistes français, être tombés sous la hache de Robespierre. Pombal va nous aider à conclure.

Vous avez donc, dirons-nous aux ennemis des jésuites, vous avez lîonc deux poids et denx mesures? Quand le

inoyen âge et l'ancien régime vous apparaissent avec leurs abus d'arbitraire, leurs appareils de torture, leurs oubliettes, leurs chevalets, leurs roues, leurs claies et leurs geôles, applicables au crime et à l'erreur, vous vous indignez,et je ne vous donne pas tort; mais il semblerait, à vous entendre, que ces abus, cet arbitraire, ces bûchers, ces supplices, n'ont existé que pour affirmer rintolérance monarchique, féodale ou catholique, pour servir les passions fanatiques ou les ombrageuses méfiances des rois de la terre ou des princes de l'Église. Eh bien ! que dites- vous de ce marquis philosophe, de ce ministre librje-penseur? Son dossier, admirablement dressé, j'allais dire dramatisé par Paul Féval, est de force à prouver que l'intolérance du mal peut être mille fois plus sanguinaire et plus barbare que l'intolérance du bien. Écrivez, sous la dictée de tous les voltairiens ou radicaux de votre connaissance, l'histoire des auioda-fé, de l'Inquisition, de Torquemada, des Dragonnades, de Philippe II ou du duc d'Albe; vous n'aurez rien de comparable à l'épisode de la marquise de Tavora. Je ne vous le raconterai pas ; je gâterais, en l'abrégeant, un récit que l'on dirait teint du sang des victimes. En immolant à sa rage, sous un misérable prétexte, quelques-uns des chefs les plus vénérés et les plus illustres de la noblesse portugaise, Pombal faisait coup double. Il se vengeait des dédains et des refus qu'il avait subis, et il s'entretenait la main avant de frapper

ses véritables ennemis, les jésuites. Tout ce qu'ils souffrirent sous les griffes de ce tigre, tout ce qu'ils déployèrent de courage, de résignation, de douceur, de mansuétude chrétienne, de patience dans les prisons, d'héroïsme dans les tortures, de fermeté dans l'exil, vous vous en pénétrerez dans cette lecture, et vous vous écrierez avec l'auteur :

« — Jésuites! jésuites ! jésuites! assassins qui n'assassinez jamais et qui êtes toujours assassinés ; orgueilleux qui baisez la terre, ambitieux qui faites vœu de n'accepter ni places ni honneurs, calomniateurs qui buvez la calomnie, qui l'absorbez sans démenti et qui rendez le bienfait pour l'injure, jésuites incroyables, jésuites impossibles, héritiers de la divine infamie, je ne vous comprends pas tout à fait, parce qu'il faudrait être un saint pour plonger au fond de vos consciences... Confiez-moi seulement ceci, tout bas à l'oreille, je ne le répéterai point; apprenez-moi, égorgeurs des rois qui vous protègent et qui vous aiment, pourquoi vous ne fites pas planter dix, cent, mille et dix mille de vos poignards historiques dans la poitrine de ce Pombal?... Pombal dura quatre-vingt-deux ans. ! »

Un mot encore, et je finis. Ghoiseul, Pombal, Tanucci, d'Aranda, ont aujourd'hui des petils-fils. Les grands seigneurs de ce temps-là se continuent sous les traits grossiers des tribuns de ce temps-ci. La rue Haxo et le mur de la Roquette donnent un pendant démocratique aux

supplices organisés par le marquis portugais. C'est, des deux parts, le même esprit de destruction et de mort; le même acharnement contre les gardiens et les martyrs de la foi, pour arriver jusqu'à leur Dieu. On sait quellei épouvantables catastrophes suivirent de près ces saturnales de Tarbitraire par en haut, et comment furent foudroyées ces royautés débiles, entraînées par d'odien\ ministres dans le vaste complot contre Jésus et contre l'Église. A présent, l'arbitraire qui nous menace, c'est l'arbitraire par en bas. Le souverain, c'est le peuple, ameuté par ses flatteurs et ses mandataires contre tout ce que la Compagnie de Jésus a mission de défendre. A ce nouveau souverain, (lue des centaines de Pombal approvisionnent chaque matin de tiel et de poison, nous disons hardiment, le livre de Paul Féval à la main : « Votre règne s'écroulera dans le satig et dans la boue, si vous persistez k maudire ce que les jésuites enseignent, à blasphémer ce qu'ils prêchent, à calomnier ce qu'ils pratiquent, k outrager ce qu'ils prient,à brûler ce qu'ils adorent. »

Il novembre 1877.

Dix-huit mois, ou à peu près, se sont écoulés depuis la mort de madame Sand. Qu'ont-ils fait de ce talent ou de ce génie, de cette célébrité ou de cette gloire ? Assurément, Userait bien injuste d'écrire ici les mots d'abandon, de déchéance ou d'oubli. La mort de l'auteur d* André a été pour le roman moderne un véritable veuvage, et, s'il n'en porte pasle deuil, c'est d'abord qu'il n'existe pas de veuf plus volage, plus soumis aux variations du costumeet aux capricesde la mode ; c'est ensuite parce que nos romanciers les pi us achalandés se sont chargés de recouvrir son habit noir de blouses humectées d'alcool ou de loques tachées de boue. Nos grands théâtres entrepris avec succès Maupral et le Marquis de Villemer.Qaei

l. Dernières Pages.

î-n NOUVEAUX SAMEDIS

que soit d'ailleurs le ravage exercé par le Temps dans cet immense répertoire, le style survivra toujours; le' style, ce fidèle appareil de sauvetage, si négligé, mais si nécessaire, que les plus heureux dons de l'imagination et de Tesprit flottent un moment à la surface et finissent par se noyer, pour avoir voulu se passer de lui.

Toutefois, on ne saurait se le dissimuler : cette première épreuve, que nous avons appelée la postérité du lendemain, n'est pas absolument favorable à madame Sand. Il n'y a pas encore déchet, mais une sorte de désuétude. Elle ne s'incruste pas dans la société contemporaine, elle ne se détache pas en relief sur la littérature de son siècle, comme Balzac, par exemple, un an ou deux après sa mort. On dirait plutôt que sa figure originale et puissante est, comme ses innombrables récits, en proie à un travail de vaporisation. Sans être précisément des fantômes, il semble que nous les voyons peu à peu s'estomper dans la brume lointaine, et perdre cette vivacité de couleurs, cette netteté de contours, qui bravent la fuite des années et remplacent la vie par l'immortalité.

Cet effet d'optique tient à deux causes, que j'espère pouvoir indiquer sans manquer de respect à cette illustre mémoire. Madame Sand a pu écrire, pendant les trente dernières années de sa longue et laborieuse carrière, un grand nombre de romans fort intéressants. Elle a pu y déployer ces prodigieuses qualité* de narra-

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' tioii, de description, d'illusion, qui, souvent, retenaient

sur les lèvres un bâillement prôt à éclore, et donnaient le change sur la monotonie des procédés, l'invraisemblance des situations, et Vinanilé des caractères. En réalité, pas un de nos écrivains n'a été plus complètement de 1830; pas un n'en a porté plus profondément l'empreinte, plus visiblement l'étiquette. Or, il faut en avoir été soi-même, au moins par quelques [côtés, pour apprécier toute la valeur de cette remarque. Il faut avoir vu, et, pour ainsi dire, ressenti cet incroyable mélange d'aspirations élevées, d'idées généreuses, de sentiments excessifs, de passions ardentes, de sophismes insensés, d'utopies dangereuses, de hardiesses subversives ; le tout avec une crànerie, une verve, un entrain, une fougue, des airs de jeunesse et de franchise qui donnaient envie de pardonner. C'était comme une gigantesque chaudière où un nombre égal de bons et de mauvais génies jetait pêle-mêle tous les ingrédients d'une cuisine infernale et toutes les racines du dioiame immortel qui fleurit dans les deux. On ne doutait de rien, et l'on se croyait aussi habile à rebâtir qu'à détruire. Parce qu'un trône antique venait de s'écrouler sous l6s pavés de l'émeute, on se figurait que tout était à défaire et à refaire; la religion, la philosophie, la politique, la poésie, l'art, la morale, le théâtre, la famille, les lois, le Code tout entier du bien et du mal. Il y avait des prophètes en chambre et des dieux au quatrième

étage. On était romantique, saint-simonien, pbaiansterien, icarien, fouriériste, pour être encore plus sûr que Ton était révolutionnaire. Le mariage révoltait comme une atteinte aux libres penchants des jeunes cœurs, et peu s'en fallait qu'on ne le traitât d'immoral. L'adultère n'eiïrayait pas, mais on le voulait grandiose, sans mensonge et sans partage,avec embranchement sur les cimes de rOberland ou les sables du Lido. La passion ne semblait sans excuse que lorsqu'elle cessait d'être sans limites. Se servant à elle-même de pièce justificative, elle maximait ses pratiques après avoir pratiqué ses maximes; elle légitimait ses folies comme Louis XIV ses bâtards. Temps heureux I les hommes de • trente ans passaient pour des Gérontes: les quadragénaires pour des perruques, les quinquagénaires pour des momies!

Tel fat le jardin d'acclimatation des premiers romans de madame Sand, et ce sont les seuls qui comptent, si nous demandons, avant tout, aux écrivains de génie d'interpréter telle ou telle phase de nos vicissitudes sociales, de donner la forme, la couleur, la vie, à tout ce qui parle, agit, pense ou rêve autour d'eux, de traduire dans un beau langage les sentiments que nous éprouvons sans savoir les exprimer, de créer des personnages fictifs en qui se résument des êtres réels. Pour que les héros et les héroïnes de madame Sand parussent possiblés, ce cadre était nécessaire. Pour que l'on pût un moment les accepter comme vrais, il fallait que cette vé-

rite, toute relative et accidentelle", se composât d'an ensemble et d'un voisinage de mensonges; il fallait une atmosphère spéciale, brûlante, saturée d'odeurs fortes et de chaudes vapeurs, • pour qu'il fût possible à ces poumons démesurés de respirer et de se dilater à l'aise. C'est ainsi que vinrent au monde Indiana, Valentine, Lélia, Silvia, Lavinia, Bénédict, Jacques, Sténio, Trenmor. Octave, Pulchérie, .Juliette, Leone-Leoni, et c'est ainsi qu'ils rencontrèrent, dès leur naissance, un public prêt, non-seulement k les admettre comme vraisemblables, mais k les reconnaître, k les revendiquer comme siens, k saluer en eux des camarades d'enfance, des compagnons de jeunesse, associés k ses émotions, k ses joies, k ses douleurs, k ses folies, k ses fautes, au contraste de r immensité de ses songes avec les petitesses de sa vie. Mais hélas! que fallait-il pour que ce monde poétique, romanesque, héroïque, fantaisiste, passionné, révolté, déclassé, sublime, fou, dangereux, charmant, tombât en poussière et s'effondrât comme un château de caries? Que le Temps fit un pas; il en a fait dix, il en a fait cent, il en a fait mille. Aujourd'hui, voilk qu'il nous jette sur un rocher k pic, avec des vertiges autrement redoutables que ceux de nos illusions printanières. Aujourd'hui, Indiana et Bénédict, Lélia et Stenio, Silvia et Trenmor, Lavinia et Jacques, né nous apparaissent plus qu'k titre de suppléments du dictionnaire de la Fable. Si nous songeons qu'ils ont trouvé

moyen d^ôlre à la fois des créatures imaginaires et de mauvais conseillers, qu'ils ne sont pas tout à fait étrangers à nos calamités présentes, nous nous disons avec un reste de rancune : < Ils «'étaient pas vrais... que n'étaient-ils impossibles? »

Est-ce tout? Pas encore. Madame Sand vivait dans le paradoxe comme dans son air natal. Or le paradoxe, alors même qu'il emprunte toutes les séductions de l'esprit et de l'éloquence, est passager, fugitif, mobile, de courte haleine et de brève existence. Je l'appellerai volontiers le gouvernement provisoire de l'intelligence et de la pensée. Il parle dans le vide, il écrit sur le sable, il est plus capable d'allumer dix feux d'artifice que d'entretenir une lampe. Ses propriétés sont essentiellement dissolvantes, et, lorsqu'il s'est amusé à dissoudre toutes les vérités de sa connaissance, il finit par se fondre et par se dissoudre lui-même. Au moment même où il se produit, passe encore ! Il plaît, il éblouit, il séduit, il entraîne ; il a la beauté du diable, le piquant de la nouveauté, le charme de l'imprévu; il repose ou il distrait de l'idée juste dont on se lasse, comme le paysan athénien se lassait de la vertu d'Aristide. Mais à la longue ? Après quinze ou vingt ans ? Lorsque deux ou trois révolutions lui ont passé par-dessus la tête, lui prenant son dernier cheveu, plissant son front, éteignant ses yeux, creusant ses rides, d'autant plus ingrates, d'autant plus corrosives qu'il les a plus aveuglé-

GEORGE SAND 22t)

ment préparées I Essayez, si vous le pouvez, de relire Spiridion, le Meunier d'Angibaut, Isidora, Consuelo^ le Compagnon du tour de France^ etc., etc., et vous serez de mon avis.

Le volume posthume qui vient de paraître sous le titre de Dernières Pages aurait pu rester inédit sans grave détriment pour la gloire de George Sand. Pourtant, n'exagérons rien. Si les articles sur les Dialogues et Fragments philosophiques de M. Ernest Renan, sur la Nouvelle Lettre de Junius, sur la Flore de Vichy, sur le Village, de M. J. Gotthelf, accusent un manque absolu d'esprit critique, si le court traité sur le théâtre des marionnettes n'oiïre qu'un intérêt médiocre, si la saynète de la Laitière et le Pot au lait est d'une faiblesse anémique, si deux morceaux plus importants, Nuit d'hiver et Voyage chez M. Biaise^ fourmillent de ces détails puérils, de ces abus de noms inconnus, que sauvaient, dans les Lettres d'un Voyageur^ le souffle lyrique, la magie du pinceau et nos complicités enthousiastes, il suffit d'une heureuse rencontre, d'un coin de paysage, d'un croquis lestement enlevé à la clarté des étoiles, pour que nous retrouvions l'écrivain de grande race, le maître de la littérature descriptive. Ainsi, dans la Nuit d'hiver^ après une série d'aventures nocturnes et carnavalesques dont le comique nous échappe complètement, savourons cette bonne bouffée d'air pur et de charmante prose : < La nuit est plus douce à

mesareqae la lune monte dans un grand lac de nuées blanchâtres Nous suivons les méandres de la rivière glacée que borde une frange diamantée. Le courlis sanglote dans les roseaux desséchés. On dirait d'un petit enfant abandonné dans les herbes du rivage. La solitude est absolue. Les arbres jettent leurs ombres grêles sur le sentier, de telle façon qu'on lève instinctivement le pied pour monter ou descendre des escaliers imaginaires ...»

Et plus loin, dans le Voyage chez M. Biaise : — « Je m'assis sur un de ces troncs noueux; une pluie fine mouillait mes cheveux, qui se mirent à pendre en saules pleureurs, comme s'ils voulaient se mêler au travail printanier de la végétation. Le chant d'un coq rompait seul par moments le silence de la campagne encore engourdie à la surface. A travers le fouillis des branches, je découvrais l'un des sites les plus mélancoliques et les plus doux de notre vallée, les eaux frissonnantes de la Vauvre, avec ses buissons de presle, ses prés coupés d'arbres et ses petits moulins d'où s'échappent de minces filets de fumée bleue. Pas un seul village, pas un clocher, pas de maison bourgeoise, pas de ruines, pas de routes, rien que des sentiers encaissés et bordés d'épines, des troupeaux blancs sur des prés verts, des ponts de bois sur la rivière, des oies devisant gravement sur le sable des rives, des horizons fermés d'arbres, rien pour e peintre, rien pour le chroniqueur ; et, sur tout ce

paysage positivement simple et sans intérêt, planait pourtant je ne sais quelle poésie qui se sent et ne peut guère se traduire... »

Ce sont là des beautés clairsemées et purement littéraires. Ce qui, dans ce volume, attire plus particulièrement l'attention, c'est le très-curieux chapitre où madame Sand étudie, analyse, apprécie, juge, dépeint ou essaie de dépeindre ce problème vivant, cette énigme Tiiorle, Napoléon III.

Du temps que nous gémissions sous le joug de l'Empereur, nous prétendions qu'un seul homme, dans tout son Empire, était capable de réussir son portrait, (je ne parle pas, bien entendu, d'Hippolyte Flandrin et de Cabanel, qui s'en tirèrent à merveille); cet homme, c'était Sainte-Beuve revenu de ses illusions impéralistes et rendu à son indépendance baptismale par son avènement sénatoriaU Ce serait, disions-tîous alors, un caméléon jugeant un Prêtée. On sait comment Sainte-Beuve esquiva la difficulté. Au lieu de couvrir une grande toile, il se contenta, en un moment de mauvaise humeur, d'écrire quelques pages infmiment spirituelles, mais plus amusantes que sérieuses; une boutade, une fantaisie, le prologue étincelant d'une étude qui n'existe pas, le premier coup de fleuret d'un malin, d'un maître qui veut se faire la main; de quoi divertir les contemporains sans renseigner la postérité; quelque chose comme la jolie impertinence d'un domino rose détachant le

faux liez du proiil d'un faux César. Sainte-Beuve, d'ailleurs, mort en 1869, tirait nu jugé. Il apercevait la décadence: il ne pouvait prévoir la débâcle.

Républicaine ou soi-disant telle, madame Sand a voulu être et a été impartiale. Fidèle à sa vocation et à ses antécédents illustres, elle a peint un Napaléon II! plus romanesque qu'historique, et il se pourrait que ce fût là le point de vue le plus vrai. Le roman sera moins sévère que l'histoire pour le prisonnier de Ham, pour le vaincu de Sedan. Il est juste qu'il en reçoive quelque chose, après lui avoir tant donné ! Si l'on a pu dire de Lauzun : « On ne rêve pas comme il a vécu ! » — on peut dire de Napoléon III : « Sa vie n'a été qu'un long rêve, terminé par un effroyable cauchemar. « Il a marché dans un nuage qui, au lieu de se dissiper pour lui laisser voir son horizon et son but, s'épaississait pour lui faire cortège, à mesure qu'il avançait sur sa route. Son œil caressant, mélancolique et voilé ne révélait pas l'ennui préventif des grandes âmes,' mais l'invisible incertitude des intelligences Incomplètes. Son visage atone trahissait une solution de continuité entre sa pensée intérieure et le monde invisible ou son étoile s'effaçait de plus en plus. Il avait plus de douceur que de bonté, plus d'entêtement que de caractère, plus de fatalisme (|ue de volonté. Comme la plupart des prédestinés et des visionnaires, il ne se faisait pas une idée bien exacte de la moralité des actions humaines, et ses amis, —je ne

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dis pas ses complices, — en profilaient pour exploiter sa munificence, dilapider son budget, violenter sa politique et compromettre son règne. D*un aspect peu séduisant au premier abord, il possédait le secret de se faire aimer, et, pour avoir sa mesure, il eût suffi peut-être d'établir une moyenne entre ceux qui rapprochaient de plus près et ceux qui le haïssaient de plus loin. Son naturel et peut-être sa toute-puissance le privèrent du plus grand bonheur qu'il soit donné à l'homme de réaliser en ce monde; le charme divin d'une affection immortelle, un battement de cœur qui ne s'éteigne qu'avec la vie. Sa lutte victorieuse contre l'invraisemblable et l'impossible avait tellement aliéné chez lui l'esprit pratique, le sens du réel et le calcul des probabilités, qu'il crut pouvoir soutenir jusqu'à la fin celte fatale gageure. Au fait, était-il plus difficile de vaincre les Prussiens avec un soldat contre cinq, que d'arriver de Boulogne aux Tuileries, de la chapelle de Ham à la nef de Notre-Dame, dé la cour des pairs au Congrès de Paris? Seulement, quand il joua ce paroli formidable, il n'était plus que son propre fantôme. C'est d'une main de spectre qu'il secoua les dés et qu'il battit les caries. Sa confiance en lui-même n'était qu'un reste d'hallucination continuée dans la nuit. Ses pressentiments sinistres changeaient ses mauvaises chances en écrasantes certi tudes. Les enjeux étaient encore sur la table que la partie était perdue.

Quant aux épitbètes de ôandtï, de brigand^ de scélérat, de monstre, d'assassin, etc., etc., il sied de les renvoyer à l'école de M. Victor Hugo, de la Lanterne et du Rappel, de les maintenir intactes en Thonneur des héros de la Commune ou de les réserver pour une nouvelle occasion, qui ne se fera peut-être pas attendre. Madame Sand est plus modérée, pins équitable et plus bienveillante. Cet instinct de justice et de justesse lui a porté bonbeur. Au lieu de gâter le portrait par mes retouches ou mes surcharges, j'aurais mieux fait de le transcrire. En voici, du moins, quelques traits :

— «... Au reste, pour qui aurait étudié de près, sans prévention d'aucun genre, toute la vie de cet homme funeste, je crois que l'observateur se serait assuré d'une chose nouvelle à dire, mais ancienne dans l'histoire ; c'est que certains personnages historiques n'ont pas eu de libre arbitre et n'ont pas exiué, dans l'acception que nous donnons au mot existence comme conscience de la vie. Celui-ci a été traité d'homme chimérique; le mot est juste s'il désigne un cerveau nourri de chimères, encore plus juste s'il dépeint un être problématique, insaisissable à l'analyse. Moi, je dirai simplement l'impression qu'il m'a causée personnellement...

» ... Au temps de Ham, par correspondance, écriture et rédaction d'un jeune homme sans énergie, dominé par une vision énergique, vision conçue dès l'enfance, entretenue par un entourage dont il subissait la pression avec

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une lassitude résignée ; point d'instruction réelle, beaucoup d'intelligence, les rudiments et même les éclairs d'un génie plutôt littéraire que philosophique, et plutôt [philosophique que politique. Santé perdue (?), vitalité chancelante, inégale, suspendue par moments avec des reflux d'expansion et des refoulements douloureux. Point d'amertume cependant, point de rancunes, peu de courroux ; trop contemplatif pour être passionné ; aimable, aimant, fait pour être aimé dans l'intimité, désintéressé de tout pour son compte, et pourtant, voyez quels contrastes formidables ! — capable" des plus grands crimes politiques (!!!), parce que ses notions de droit humain différaient entièrement des nôtres...

» L'habileté était nulle. L'homme était naïf sous son air contenu et réfléchi. 11 ne posait pas comme son oncle ; il n'avait pas appris à se draper dans la toge antique... Louis Blanc, qui l'avait vu à Ham, lui avait trouvé un profil et un regard d'aigle en cage. Le regard d'aigle avait disparu quand je le vis; la cage était restée ; quelque chose d'inquiet, de contraint, de timide, qui se résolvait en expression affectueuse et triste... Alors il se crut grand et fort. II entreprit de grandes choses qui ne pouvaient aboutir. Il parut devoir mener à bien tout ce qui répondait au sentiment public. Homme à principes erronés, il gouverna une nation qui manquait de prmcipes et qui mettait un idéal de prospérité romanesque à la place de la vraie civilisation, le succès

et la chance à la place du droit et de la jastice... > Les pages suivantes ne sont pas moins remarquables, et madame Sand était peut-être trop modeste, quand elle ajoutait: « Ce portrait n'a pas la prétention de s'imposer à l'histoire. » — En somme, elle est plus ftiturable qu hostile à Thouime qu'elle traite de fatal ou de funeste sans consentir à l'appeler un grand coupable. Comment expliquer ce secret penchant? J'ai bien envie, avant de finir, de risquer, moi aussi, mon petit paradoxe à propos d'une femme qui en a commis une quantité si effrayante. U existe, dans les diverses familles d'esprits, certaines affinités qui rapprochent les extrêmes et triomphent des différences de situation, d'intérêts, d'opinion et de parti. Si madame Sand n'a pu se défendre d'un attrait indéfinissable pour Napoléon III, c'est parce qu'il est facile de signaler de singulières analogies entre le roman de l'une et la politique de l'autre.

Le mariage vous pèse, Silvia, et je conçois vos griefs. Supérieure aux autres femmes, il vous semble pénible de condamner aux vulgarités du ménage, aux bouillonnements du pot-au-feu, aux lourdes chaînes du devoir, tant de dons heureux et de facultés brillantes. Eh bien, soit! Voici la plus éloquente de vos sœurs; elle plaide auprès de vous une cause gagnée d'avance ; la cause de la passion superbe, libre, hautaine, révoltée, s'étalant au grand soleil et au grand air, et méprisant ce pauvre petit devoir qui grelotte, comme Cendrillon,

dans un coin du Toyer domestique. Rien de#mieux: mais attendons la fin! L'orage a été préféré k l'ennui: l'orage a tout dévasté. Je reviens au bout de quelques années, et que vois-je? Ces héros et ces héroïnes tombent de lassitude. La passion lésa vieillis plus vite que l'ennui. La prostration a remplacé l'accès de fièvre. Je n'aperçois plus que des ruines là où s'élevait le palais enchanté; les fleurs d'avril se dessèchent entre les pages de l'herbier; et, si, parmi ces victimes du roman et du mirage, il en est de sincères, elles me diront, les larmes aux yeux, en me montrant l'humble toit qui abrita leurs saisons paisibles: < Le bonheur était là! »

Vous vous ennuyez, ma pauvre chère France! Un grand poète vous l'a dit, et vous l'avez cru sur parole. Pour vous, la monarchie légitime, modérée et pacifique, c'est le mariage, c'est le mari. Il vous rend raisonnablement heureuse, et vous ne voulez pas d'un bonheur raisonnable. Il a le tort de ne pas parler à votre imagination en essayant de contenter votre bon sens. Vous êtes femme, vousaussi, femme par la curiosité, par l'esprit, par le charme, par l'inconséquence, par l'appétit du fruit défendu, par le goût de l'aventure. Supérieure aux autres nations, vous trouvez dur de ne plus les dominer du haut d'un char de victoire; vous êtes humiliée de cette prospérité tranquille qui succède à l'éclat et au bruit. Eh bien 1 l'aventure, la voilà, sous les traits d'un Sphinx que vou.s recommandent les se-

ns NOUVEAUX SAMEDIS

dactiofls de rinconnu, les prestiges d'un grand nom, les souvenirs d'une grande gloire. Celui-ci sera Tamant, et tant pis pour les maris qui n'ont su ni vous plaire, ni vous comprendre! Mieux avisé, l'amant ne vous refcserarien; vos caprices seront les siens: ses fantaisies seront les vôtres. Que de prodigalités ! que de magnificences! que de fanfares! Oui, mais la suite du roman? mais la fin du George Sand politique ? Ohl elles sont si poignantes que je n'ai pas le courage de continuer. Sedan, Metz, Strasbourg et la Commune vous ont dit la suite. Gambetta vous dira la Un.

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