La Princesse de C lèves
moi-même une sorte de Décameronsolo, où il ne serait question que de poésie, d'art, d'images agréables, de souvenirs de jeunesse, où je me raconterais d'honnêtes histoires pour me distraire d'une abominable politique. Cette sensation, si elle n'est pas la plus héroïque, est au moins la plus naturelle. Vous êtes étourdiment entré dans un de ces cabarets infects que les préfets du 13 décembre viennent de faire rouvrir sur toute la surface de notre belle France afin de bien constater le triomphe de la quantité sur la qualité. A l'instant, un horrible malaise s'empare de tous vos sens. Toutes les odeurs vous montent à la gorge, excepté les bonnes, et vous voila près d'être asphyxié par cette atmosphère où se cotisent, pour vous suffoquer, fumée et fumeurs, consommateurs et boissons. Vos regards ont à subir le buste de la Marianne, coiffée du bonnet phrygien et entourée de visages tellement • atroces que, comparée à son escorte, elle a presque figure humaine. Votre ouïe est torturée par les propos les plus infâmes, les stupidités les plus épaisses, les menaces les plus brutales qui puissent dégrader l'homme et iifsulter Dieu. Quel sera votre premier mouvement? D'opposer à ces miasmes un flacon d'eau de rose? Le parfum disparaîtrait dans ses contraires. De fredonner à demi-voix la sérénade dé Don Juan ? La délicieuse mélodie se perdrait dans ce tumulte de voix rauques et avinées. De tirer de votre poche le médaillon de votre princesse Goritza?Vous craindriez de le profaner en pareille
compagnie. Non! votre imagination, si lente qu'elle paisse être, vous présentera immédiatement de quoi forpaer un contraste absolu avec ces scènes écœurantes; une promenade sous bois ou à travers champs; une halte au penchant d'une colline embaumée de lavande et de thym; une sieste dans un tas de foin fraîchement coupé, en face d'un de ces rustiques tableaux, où se complaît le pinceau de Rosa Bonheur. Le soleil penche à Thorizon; vos poumons aspirent avec délices la brise attiédie qui s'élève de la plaine et vous apporte la vague senteur des aubépines et des prairies ; une brume légère estompe les montagnes lointaines, tandis que, sur les premiers plans, les jeux de la lumière changent en émerandes et en diamants les brins d'herbe et les gouttes d'eaii. Le jour se recueille dans les harmonies et les silences[du soir; un ciel pur sourit d'avance aux étoiles.; le long des haies en fleurs, un pâtre lance aux échos sa mélancolique chanson. Les prés, les futaies, les sillons semblent offrir au bon Dieu cette heure bénie que va consacrer V Angélus. Pénétré d'un immense bien-ôlre, vous vous dites tout bas: « Mon Dieu! que la Nature est belle !... Et que les hommes sont bêtes! »
C'est une sensation analogue que j'ai éprouvée l'autre jour à Marseille; je suivais tout pensif, non pas le chemin de Mycènes, où j'aurais craint de rencontrer Théramène, son récit et le monstre, mais le quai du vieux port, en rêvant aux belles années de la Restauration,
aux bienfaits de la monarchie payés de tant d'ingratitude, a la prise d'Alger qui avait décupléie commerce de cette splendide cité et donné à ses industries un essor incomparable; je calculais^ à vol de goélands, de milliards et de fournisseurs de nos armées républicaines, ce que les révolutions avaient coûté, ce qu'elles coûteront encore à la patrie des citoyens Bouchet, Rouvier, Labadié et Bouquet... Tout à coup, je me trouvai à vingt pas de l'Hôtel- de- ville, au milieu d'une immonde cohue de douze ou quinze cents braillards, accourus pour fêter à leur façon la réinstallation de l'ancien maire et de l'ancien conseil municipal. Ces mauvais drôles, qui se cacheraient dans un trou de taupe si trois uhlans paraissaient à l'entrée de la Ganebière, beuglaient la» Marseillaise Qi le Chant du Départ avec un k-propos d'autant plus merveilleux que leur République est plus spécialement pourvue de l'approbation, du patronage et du privilège de M. de Bismarck; que nos deux hymnes guerriers n'ont plus de sens s'ils ne signifient pas lutte à outrance et mort à l'étranger, et que c'est justement par un exécrable mensonge, en attribuant aux conservateurs une arrière-pensée de guerre, que les meneurs du radicalisme ont obtenu leur fatale victoire du 14 octobre. En ce moment, la manifestation populaire (quel peuple!) prit un caractère plus agressif. Ces misérables poursuivaient de leurs sifflets et de leurs huées un homme excellent et charmant, lype d'abnégation palrio-
tique et de capacité administrative, honoré, aimé de tous les partis qui ne veulent pas être le parti du cloaque et de l'égout. C'était M. de Jossé-Gharleval, le maire du 16 Mai, qui, de concert avec ses dignes collè'gues, ^vait rendu à la seconde ville de France l'honneur d'être administrée par des hommes dignes d'elle. Il venait de résigner ses fonctions entre les mains du maire gambettiste et d'abandonner aux hospices, au bureau de bienfaisance, aux orphelines du cTioléra, à la charité maternelle, aux pauvres sans distinction de religion, la somme de 6, 200 francs à laquelle il avait droit pour frais de représentation. Que voulez-vous? Nous sommes incorrigibles ; nous donnons là où ILS prennent. Notre joie est de nous dépouiller là où LEUR proie est de s'enrichir. D'une place salariée nous trouvons moyen de faire une dépense; d'un poste gratuit ILS ont le secret de faire une recette. Croyez-vous que cet ensemble de services rendus, de bienfaits distribués, de sacrifices à la cité et au pays, de longues heures consacrées à un travail moins agréable qu'utile, eût désarmé ces fauves — pardon 1 je manque de respect aux lions et aux panthères — eût apaisé ces brutes? Oh! que non pas!* Obéissant probablement à un mot d'ordre et de désordre, ces staglaires d'une seconde Commune sifflaient bêtement cet homme de bien, dont l'heureuse physionomie, le franc sourire, la ferme attitude, les manières cordiales, l'exquise courtoisie, ne devraient éveiller que sympathie, es-
time et respect. Je dois ajouter que jamais injares parties de plus bas ne furent reçues avec une fermeté plus stoïque, une mansuétude plas chrétienne, une dignité plus sereine, un" sang-froid plus superbe, un plus magnifique dédain. Il y avait déjà toute une revanche d'honnêtes gens dans le contraste de cette noble et calme figure avec cette tourbe dont je me disais: « Ils sont déjà bien affreux dans la rue... que serait-ce au coin d* un bois?...»
Un quart d'heure après, rentré dans ma chambre, je regardai sur ma table les livres que le hasard y avait rassemblés: c'étaient /a Princesse de Clèœs, Paul et Virginie et le Voyage autour de ma chambre, de Xavier de Maistre.
Au risque de me répéter, je veux transcrire ici les quelques lignes de Sainte-Beuve, auxquelles j'ai déjà fait allusion. Elles sont datées des premiers jours de mars 1848. La nouvelle République a pour chefs provisoires Lamartine, le plus grand de nos poètes, François Arago, le plus illustre de nos savants. Elle rallie d'urgence les légitimistes et les catholiques les plus éminents ; Berryer, Larcy, Falloux, Montalembert, Lacordaire. Armand Marast, — . un Athénien, — la préside; Lamennais la salué; Chateaubriand moribond lui dédie son dernier sourire : Bé ranger, tout en s'esquivaut, la reconnaît comme sienne; Victor Hugo, tout en la sermonnant, l'accepte; George Sand lui rédige ses bulletins; Ampère entre à TAcadémie avec une profession de f(3i républi-
caine. Daniel Stem prête son beau >tyle et ses g^randes manières 'aux Lycurgues de la Constitution nouvelle; madame de Girardin et son groupe la saupoudrent de sel attique. Mademoiselle Rachel, la tragédienne sublime, entremôle des^couplets de \b. Marseillaise les imprécations de Camille et les invectives d'Hermioue. Tout cela semble bien rajusté pour réconcilier la débile héritière des Girondins avec là société polie, vaincue par surprise. Pourtant Sainte-Beuve écrit : « Nous allons tomber dans une grossièreté immense; le peu qui nous restait de la Princesse de Clèves (et Dieu sait qu'il ne nous en restait pas grand'chose!) va s'abîmer pour jamais et s'abolir. »
Quelle était la vraie pensée de Sainte-Beuve, lorsqu'il écrivait cette phrase? Que la Princesse de Clèves est le roman par excellence? Que ce genre, essentiellement moderne, produit tardif et maladif des civilisations avancées, avait dit son dernier mot, en 1678, — deux siècles ! — sous la plume de madame de La Fayette? Assurément non. Pour lui comme^pour nous, ce livre représentait un ordre de sentiments et d'idées, une nuance de passion et de langage, qui n'est possible que dans certaines conditions sociales ; quelque chose comme une fleur exquise, qui ne s'épanouit que dans une atmosphère particulière, sans être, pour cela, moins naturelle que le bleuet de nos champs ou lelilas de nos jardins. Serrez de près la Princesse de Clèves ; comparez-la à nos romans les plus
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div6rs ; à Eugénie Grandet, à Valentine, à Colomba^ à la Maison de Penarvan, a. Monsieur de Camors ! r/est l'enfance de Tart : mais que cet art est charmant]! Que cette enfance est aimable ! Sans doute, pour l'apprécier à sa juste valeur, nous devons, aujourd'hui surtout, nous prêter à de singuliers effets d'optique. Il faut d'abord fermer toutes les fenêtres et se figurer que le paysage et le monde extérieur n'existent pas. Il faut ensuite rayer , d'un trait de plume, la bourgeoisie et le peuple et concentrer toute {^faculté romanesque, toule la sociabilité mondaine dans un petit nombre d'êtres privilégiés, lesquels, pour se mettre d'accord avec leur naissance, avec leur fortune et avec eux-mêmes, sont tenus de penser, d'agir, de parler, d'aimer avec des raffinements de délicatesse, de sensibilité, de renoncement, de scrupule et d'honneur, non-seulement aristocratiques, mais ultra-chevaleresques. Un critique narquois, sceptique et morose pourrait encore signaler d'autres défauts dans la Princesse de Clèves. Sur bien des points, l'auteur ne diffère de mademoiselle de Scudéry que par le style; ce qui, j'en conviens, est énorme, surtout lorsque Racine et madame de Sévigné ont passé par là. Le récit a pour date les dernières années dii règne de Henri II, pour Ihéàtre la cour des Valois, qui avait, comme chacun sait, la manche et la manchette larges; et les personnages, les sentiments, les discours, rair ambiant, la couleur locale, n'ont quelque
vraisemblance que si on les rapporte uniquement au lendemain du Cid ou de Rocroy. La partie historique lient trop de place, hérisse d'ennui le premier chapitre, 'et offre le double ineonvcnient de rester obscure pour ceux qui ignorent, oiseuse pour ceux qui savent, parasite pour tout le monde. Enfin, madame de Lafayette, malgré ses qualités parfaites de justesse et de mesure, n'a pas toujours échappé à une erreur qui, chez nos écrivains modernes, s'est exagérée dans des proportions inouïes. Hernani, type de l'honneur castillan, (c'est le sous-titre), Hernani, enfant d'un pays catholique et d'un siècle catholique, a certainement sur laconscience bon nombre d'incendies et d'assassinats; et pourtant il se croirait déshonoré, si, au moment où va s'ouvrir pour lui le paradis de la chambre nuptiale, il refusait d'exécuter un pacte absurde, conclu avec un vieux fou qui, au lieu d'exercer la contrainte par cor, ferait mieux de s'établir pédicure; exécution qui amène trois suicides, c'est-à-dire trois péchés mortels et trois refus de sépulture chrétienne. Le beau duc de Nemours, la princesse de Glèves et son mari ne sont pas tout à fait de cette force. Cependant, si on les examine à la loupe, on s'aperçoit qu'ils sont enclins, eux aussi, à pratiquer le surperflu aux dépens du nécessaire. Je n'en citerai que trois exemples.
Nemours, chef-d'œuvre de la nature {sic)^ adoré de. toutes les filles d'Eve, arrivé à ne plus compier le chiffre
de ses galantes victoires, aime la jeune princesse de Cièves comme il n*a jamais aimé. Cet amour le transforme, ajoute encore à la noblesse de ses sentiments, rinitie aux auslères voluptés de l'esprit de sacrifice, le rend digne de figurer à la plus belle page des romans de chevalerie, fait de lui le modèle accompli des amants discrets, généreux, dévoués,- réservés, fidèles, délicats, presque timides, prêts k braver tous les supplices plutôt
que de compromettre ou d*affii;;er leur maîtresse. Trèsbien! Seulement Nemours, au courant du récit, fait tout ce qu'il faut pour afficher la femme qu'il aime. Il rôde autour des pavillons qu'elle habile. Il se livre k des promenades nocturnes qui lanceraient sur sa piste le moins clairvoyant des jaloux, le moins vigilant des gardes champêtres. Lorsqu'un hasard bien peu admissible l'amène k entendre l'étrange confession de madame de Glèves, avouant k son mari que son cœur appartient k un autre et le suppliant tout k la fois de se fier k sa vertu et de protéger sa faiblesse, Nemours, qui est cet autre, n'a rien de plus pressé que de raconter l'aventure au vidame de Chartres, qui est un étourdi et un bavard. Il la dissimule, j'en conviens, sous des noms imaginaires; mais ce sont Ik des subterfuges qui ne donnent le change k personne. « D'ailleurs, nous ait l'auditeur, il y met tant de chaleur et de passion,que le vidame n'a pas de peine k toutdeviner.» Comme toujours, il promet le secret le plus profond, et, comme toujours, il en parle k tout le monde.
Le prince de Clèves est un mari admirable de résignation et de confiance : passionnément amoureux de §a femme, il comprend qu'il n'est aimé que d'amitié; puis un aveu héroïque, mais poignant, achève de dissiper ses illusions conjugales. Cet amour, pour lequel il donnerait cent fois sa vie, un rival inconnu le possède. N'importe! Pas un murmure ne s'échappe de ses lèvres; pas un soupçon vulgaire n'envenime sa douleur. Il élève son àme loyale au niveau de celle qui s'ouvre k lui avec tant de noblesse et de franchise; sa sécurité s'accroîtde tout ce qui froisse sa tendresse. Par cela môme qu'on le désespère, il sait qu'on ne le trahira pas ; il veut .que la confidenceetla confiance se maintiennent à la même hauteur. C'est très-chevaleresque et très-beau. Comment se fait -il donc que, à la page 216 (édition de 1859), ce phénix des maris désolés et rassurés, ce même prince de Clèves, ne craigne pas de descendre au plus fâcheux de tous les espionnages; l'espionnage par délégation? — « M. de Clèves résolut de s'éclaircir de la conduite de sa femme, et de ne pas demeurer dans une cruelle incertitude... il résolut de se fier k un gentilhomme qui était k lui, dont il connaissait la fidélité et l'esprit... Le gentilhomme, qui était très-capable d'une telle commission, s'en acquitta avec toute l'exactitude imaginable... »
Nous n'en doutons pas. . Néanmoins, voilk un tiers initié k un secret (lue M. de Clèves, pour soutenir jusqu'au bout son caractère, aurait dû s'efforcer de cacher
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il son ombre; le voilà s'infligeant à lai-môme un démenti (|ui lui fait perdre le mérite de sa résignation et de sa confiance. En définitive, sa femme ne l'a pas trompé; mais les apparences le trompent. 'Il se croit trahi, et il en meurt. Les détails de cette mort sont admirablement arrangés pour produire une impression profonde sur r imagination, la conscience et le cœur de madame de Clèves, et pour élever unejbarrière insurmontable entre son veuvage et la passion de M. de Nemours. Toutefois, — et ce sera notre troisième exemple, — il noiis est difûcile d'accepter le sacrifice final de la princesse de Cièves. Plus beau que nature, soit! Contre nature, jamais! Un raffinement de vertu, de conscience et d'honneur, qui arrive à n*ôtre plus qu'un non-sens, cesse de m'intéresser et de me plaire. Du vivant de son mari, madame de Cièves ne* pouvait pousser trop loin ses précautions, ses réticences, ses réserves, renouveler trop souvent toutes les pièces de son armure défensive. Une fois veuve, elle redevient femme, et bien femme; sans quoi elle nous eût, dès l'abord, paru moins aimable. Or, en pareil cas, la finesse féminine, juge et partie dans sa propre cause, ne saurait être en défaut. Elle ferait un câble de sauvetage avec un fil de la Vierge, un palais enchanté avec un grain de sable, un attelage de fées avec une bulle de savon. Elle ferait surtout un prétexte, si le prétexte lui manquait. Ici il ne manque pas. Si le duc de Nemours a été la cause indirecte de la mort de M. de Cièves, c'est
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parce que M. de Clèves a soupçonné et fait surveiller sa femme. Des deux torts, c'est le dernier qu'elle doit le moins pardonner. L'un ne la blesse que dans le sentiment d'un devoir; l'autre l'atteint dans ses plus légitimes fiertés. Mais, ce qui nous semble encore moins féminin chez madame de Clèves, c'est le raisonnement qu'elle oppose à la passion de M. de Nemours : « Rien, lui dit^elle, ne me peut empêcher de connaître que vous êtes né avec toutes les dispositions pour la galanterie et toutes les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux; vous avez déjà eu plusieurs passions, vous en nuriez encore; je ne ferais plus votre bonheur; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour moi; }'en aurais une douleur mortelle, et je ne serais pas même assurée de n'avoir pas le malheur de la jalousie... » Dans la situation où se trouve madame de Clèves, elle ne doit pas, elle ne peut pas concevoir cette crainte. Un tel excès de prévoyance lui ferait l'effet d'une injure pour son amant et pour elle-même. Plus tard, si elle l'épouse, si elle le voit retomber dans son péché mignon et rentrer dans sa spécialité de séducteur, elle retrouvera, pour deviner et ressentir son malheur, toute la sagacité, toute la subtilité qu'elle n'aura pas eues pour le prévoir. Elle en souffrira d'autant plus qu'elle l'aura moins prévu. Au moment où elle parle, il ne lui est pas plus permis de douter de l'avenir que du présent, et elle perdrait le droit de croire Nemours passionné, si elle ne l'espérait
fidèle. Quelle est la femme qui ne se flatte pas de fixer rhomme recommandé à son émulation par des succès où il a fait preuve de plus de passion que de constance et que les échos dessalons lui renvoient escortés des gémissements de ses victimes? Comment expliquer autrement l'irrésistible séduction exercée par les arrièreneveux de Lovelace et de don Juan — si toutefois la race n'est est pas perdue — grands coupables que le sexe faible préférera toujours à de petits innocents? Dans des zones plus tempérées, quelle est la veuve qui consentirait à se remarier, si une charmante illusion ne laissait tomber dans sa corbeille de quoi remplacer la fleur d'oranger? Ah! comme elle était plus vraie que la princesse de Clèves, cette aimable Parisienne qui médisait un soir en n^e parlantdudeuild'une de ses amies: « Ma pauvre Glaire! elle vient de perdre son mari ! ce qu'il y a de plus cruel, c'est que c'était le second, et l'on n'aime bien que celui-là! »
En relisant, après une lacune de prèsd'un demi-siècle, les vingt dernières pages de la Princesse de Clèvesy je songeais au duc de La Rochefoucauld. Madame de La Fayette — qui l'ignore? — s'était faite, au déclin, l'infirmière, la consolatrice, Tamie, la sœur de charité, de cet illustre blessé des luttes de la vie, qui fit des maximes avec ses cicatrices; et, s'il existe des sentiments plus vifs, de plus ardents bonheurs que l'amitié d'une femme supérieure, il n'enjest pas de plus doux; je n'en connais pas
de préférable! — « Il m'a donné de l'esprit, disait-elle, mais j'ai réformé son cœur. » Certes, elle avait trop d'esprit pour avoir besoin d'en emprunter à personne. Mais La Rochefoucauld, avant que son cœur fût tout à fait réformé, aurait pu se pencher à son oreille et lui dire tout bas à propos du dénouement de la Princesse deClèoes: « Prenez garde, ma chère amie! vous n'êtes plus dans le vrai. LES passions soint les seisls orateurs qui persuadent TOUJOURS. »
Et maintenant, m'accuserez-vous d'inconséquence, aurai-je l'air, non pas de résumer, mais de contredire mes réserves et mes chicanes, si j'ajoute : « Oui, je crois ne pas me tromper, et pourtant, malgré tout cela, il y a dans ce livre un charme invincible. Il s'en exhale ce parfum indéfinissable que l'on savoure avec une sorte d'inconscience, quand on rouvre le vieux tiroir d'un meuble oublié, et qu'on y retrouve, à de longues années de dislance, tout un monde de sensations et de souvenirs; un paquet de lettres, une fleur séchée, un ruban incolore, un gant dépareillé, une boucle de cheveux blonds coupée sur une jeune tête, aujourd'hui blanche de vieillesse. De ces débris, le temps â fait des reliques; de ces miettes, un morceau de pain. Le marchand qui passe n'en donnerait pas vingt centimes ; votre cœur rachèterait bien cher les heuresjbénies qu'ils lui rappellent. Il reconnaît ou il découvre dans chacun de ces frêles objets un lien qui le rattache au passé, et il revoit dans ce passé les
images d'an bonheur é\ranoui pour jamais. Quand nous lisons un roman démocratique et réaliste, alors même que nous ne pouvons contester à l'auteur un grand talent, il nous semble qu'une main brutale nous arrache nos papiers de famille. La Princesse de Clèves nous les rend.
Je devrais en rester là; car le moi est haïssable : mais il peut, à la rigueur, être toléré quand il sert à rappeler un détail d'histoire littéraire, un trait de mœurs de la critique contemporaine. C'est la note de Sainte-Beuve qui m'a donné l'idée de relire la Princesse de Clèves et d'interrompre, pour vous en parler, nos Causeries sur des œuvres plus actuelles. Or, le même Sainte-Beuve qui, en mars 1848, constatait en gémissant l'invasion de la grossièreté révolutionnaire et adressait un tendre et mélancolique adieu au roman de madame de La Fayette, portait aux nues, en 1858, Fanny et Madame Bovary, c'est-à-dire les contraires de la Princesse de Clèves, les produits grossiers d'une démocratie teintée de césarisme. Si le prestigieux critique admirait et regrettait la société polie et la littérature exquise qui se' reflètent dans ce livre, c'est, j'imagine, parce que la noblesse des sentiments et la délicatesse des passions s'y élèvent jusqu'à l'esprit de sacrifice, jusqu'à l'abnégation héroïque. Or, en 1862, à propos d'une petite nouvelle {Aurélie), qui ne méritait ni tant d'indignité, ni tant d'honneur, et dont l'héroïne avait, pour se sacrifier, des motifs bien autre-
ment graves que madame de Clèves, le môme Sainte- Beuve écrivait : « Odieuse et horrible moralité aristocratique! Dans quel siècle l'auteur croit-il donc vivre?... Nous ne vivons plus sous la loi, mais sous la grâx^e (?). Bénies soient les Révolutions qui ont brisé ces duretés et ces férocités antiques, sacerdotales, féodales et patriciennes!... »
Il est possible que ce soit là delà critique; mais ce n'est certainement pas de la logique. J'ai déjà signalé, à propos de Lamennais et d'Eugène Sue, des inconséquences de même sorte. En 1862, Sainte-Beuve me reproche (avec raison) le trou à fumier démagogique où j'avais fait tomber le Lamennais des dernières années et des dernières déchéances. En 1843,lorsque l'auteur des Paroles dun croyant n'en était encore qu'à ses débuts de sectaire, Sainte-Beuve nous dit : « L'injure y déborde (dans le livre des Am^chaspands.,.); elle est crasseuse, t» Comme s'il voulait se contredire symétriquement dans les mots non" moins que dans la pensée, Sainte-Beuve, en 1862, m'assure que « Lamennais, en 1850, ne sentait pas du tout le fumier. » — Et il avait écrit en 1843: « Il ne parle que de cadavres; mais lui-môme, ce me semble, ne sent pas la rose. » — Pendant toute cette année 1843, Sainte- Beuve ne cesse à!éreinter Eugène Sue et les Mystères de Paris qu'il traite de crapule, de perversité dans la voluptéf d*excitation à la débauche^ d'appât et d'ordure,
d'ignoble mélange de Restif, de Laclos et de Sade » —et, X****** 20.
quinze ans plus tard, au seuil de la vieillesse, Sainte- Beuve, dans le ^rave Moniteur^ se fait le panégyriste quasi-officiel, l'introducteur littéraire des romans de M. Ernest Feydeau, où il y a cent fois moins de talent et cent fois plus d'obscénités que dans ceux d'Eugène Sue! [Mémoires pour servir à r histoire liltéraire démon temps ^ chap. cxv.)
D'où je conclus que, en littérature comme en politique, — lorsqu'on dure un peu longtemps, — le plus difficile est d'être toujours de son propre avis.
12 janvier 18; 7 8.
11 semble, au premier abord, que la Princesse de Clèves et Paul et Virginie sont de la même famille; et, dans ce cas, il y aurait lieu de s'écrier que cette famille est éteinte. Ce qui domine les deux récits et en fait le charme, c'est la ^-ÇTmôiVi/é, vieux mot tombé en désuétude, comme ce qu'il exprime. Pour les bien lire et les bien juger, il faut une délicatesse de sentiments, une finesse de tact, une justesse de nuances dont la tradition n'existe plus. Pourtant, à les considérer de près, quelle différence! Entre les deux livres, il y a plus qu'un siècle; (16^8-1788) il y a un abîme. Dans la Princesse de Clèvesy la société règne en souveraine; elle maintient les
\. Préface de Jules Claretie.
âmes aune telle hauteur que les passions, les consciences, les idées ne donnent accès à la nature que pour la combattre et la vaincre au nom d'une loi morale, supérieure aux faiblesses de l'humanité. L'honneur y parle un langage encore plus élevé que le de voir le devoir^ y prend des proportions telles qu'il se confond avec Tabnégation chevaleresque et l'esprit de sacrifice. Nous autres, enfants d'un siècle où un type de faux héroïsme s'entremêle de calculs égoïstes et de dures réalités, nous avons besoin d'un effort poui^ atteindre à ce niveau, et il nous est facile, avec un peu de mauvaise volonté ou quelques excès d'analyse, de lui opposer la vérité vraie.
Dans Vaut et Virginie^ la nature a repris ses droits, et l'on peut môme ajouter qu'elle s'est fait bonne mesure. Nous disions, l'autre jour, k propos du roman* de madame de La Fayette, que Racine et madame de Sévigné avaient passé par là. Évidemment, Bernardin de Saint-Pierre a eu Jean-Jacques Rousseau pour précurseur et pour précepteur. La société, d'ailleurs bien malade en 1788, n'a plus rien à voir dans cet aimable groupe qui naît, vit, travaille, aime, souffre, pleure et meurt en dehors des conditions de la sociabilité régulière; elle en est même si complètement éliminée, qu'un des plus vifs attraits de ce touchant récit consiste à nous montrer un horizon, des paysages, des plantes, des détails d'existence familière et de couleur locale qui nous rejettent à mille lieues de la civilisation européenne, de
ses préjugés, de son joag et de ses lois. De loin en loin, quand cette pauvre société fait mine d'intervenir, c'est pour jouer un rôle tellement sacrifié qu'on est presque tenté de la plaindre. — « M. de la Tour avait épousé sa jeune femme en secret et sans dot, parce que les parents s'étaient apposés à son mariage, attendu qicil n'était fos gentilhomme. '^ — « Marguerite... avait eu la faiblesse d'ajouter foi à l'amour d'un gentilhomme qui ||ii avait prolnis de l'épouser, » — et qui, naturellement, se garda bien d'accomplir sa promesse. Lorsque paraît la tante de madame de la Tour, c'est bien pis. — . « Elle avait en France une tante , fille de qualité, riche, vieille et dévote, qui lui avait refusé si durement des secours lorsqu'elle se fut mariée à M. de la Tour, qu'elle s'était bien promis de n'avoir jamais
recours à elle, à quelque extrémité qu'elle fût réduite. « — Plus tard, M. de La Bourdonnais, gouverneur de l'île, apporte une lettre de cette terrible tante. — « Elle mandait à sa nièce qu'elle avait mérité son sort pour avoir épousé un aventurier, un libertin; • que les passions portaient avec elles leur punition; que la mort prématurée de son mari était un juste châtiment de Dieu ; qu'elle avait bien fait de passer auit îles plutôt que de déshonorer sa famille en France; qu'elle était, après tout, dans un bon pays où tout le monde faisait fortune, excepté les paresseux... » — Et l'auteur ajoute — « quoiqu'elle fût très-riche, et qu'à la cour on
soit indifférent à tout^ exceptée la fortune, il ne s*était trouvé personne qui eût voulu s allier à une fille aussi laide et à un cœur aussi dur. » .
M. de La Bourdonnais n*est pas mieux traité. Il ne répond que par de durs monosyllabes : • Je verrai... 'Nous verrons... Pourquoi indisposer une tante respectable?... C*est vous qui avez tort. » Ainsi de suite.
t)n le voit, dès le début, nous assistons à une revanche de la Nature contre la Société. Est-ce à dire que Bernardin de Saint-Pierre se soit tout à fait inspiré de Jean- Jacques? Non. Son goût personnel le préservait de la déclamation, de la violence et de Temphase. Il comprenait tout ce que son simple récit aurait perdu à se hérisser de réquisitoires contre les heureux et les grands de ce monde. Il y a d'ailleurs une nuance que je signale à Jules Claretie : « Une chose m'étonne, nous dit-il dans sa notice vraiment exquise, une chose m'étonne, entre toutes, dans ce roman, — je me trompe, — dans ce poème de Paid cl Virginie; c'est le moment où il fut * écrit. Au milieu de la littérature empestée du temps (je parle seulement des ouvrages d'imagination), il nous apparaît comme une fleur qui s'épanouirait, toute fraîche des gouttes claires de la rosée, dans une serre étrangement remplie de plantes artificielles... » — Rien de plus juste; ne doit-on pas pourtant tenir compte de cette date de 1788, qui, bien que proche voisine de la débâcle révolutionnaire, se relie aux années précédentes pour marquer
un temps d'arrêt, une sorte d'oasis entre la zone torride , du libertinage philosophique, monarchique, hélas! et mondain, et les ardents soleils qui brûlent les Bastilles? Ne l'oublions pas, Loilis XVI régnait encore, et, avec lui, Marie-Antoinette, tout heureuse de se reposer des ennuis de la cour dans la laiterie de Trianon. Les vertus exemplaires du Roi, les grâces innocentes de la Reine, n'avaient pu, j'en conviens, régénérer de fond en comble une société gangrenée et une littérature corruptrice. C'était cependant une trêve, au moins à la surface: l'idylle des jeunes cœurs et des belles âmes se mêlant à la propagande voltairienne et à la fiction erotique, quelque chose d'analogue à ce que nous avons vu et entendu sous la Restauration, quand la France, encore meurtrie de ses secousses et prête à récidiver, applaudissait Topera royaliste de la Dame blanche, admirait Chateaubriand et se passionnait pour les romans jacobites de Walter Scott. Si ces années de détente et d'apaisement moral s'étaient prolongées, si l'on avait permis à Louis XVI de prendre l'initiative des réformes réclamées par la conscience publique, on peut se figurer qu'elles auraient produit une littérature, non pas absolument pure et chrétienne, mais tempérée, rassérénée, adoucie, éclairée d'une blancheur d aurore, servant d'expression à des sentiments honnêtes et vrais, propre à réconcilier la nature désormais moins révoltée contre les lois sociales et la société, moins réfractaire aux inspirations naturelles*
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Ces correctifs, destinés à disparaître dans récroule-* ment universel^ ne furent probablement pas sans influence sur le génie de Bernardin de Saint-Pierre. Le délicieux roman de Paul et Virginie est à la Nouvelle HéUnsey à la Pucelle et au Sopka, ce que le règne de Marie- Antoinette est à celui de madame de .Pompadour ou de madame du Barry. Jules Claretie n'en a pas moins le droit de s'écrier, — et je le remercie d'avoir ressuscité, lui jeune et datapt de l'heure présente, une jolie langue qui n'est pas celle de r Assommoir, ni même du Nabab : « Le triomphe de Bernardin dé Saint-Pierre fut celui-ci : à l'heure où l'on célébrait l'être sensuel, il mit sur l'autel l'être sensible. La sensibilité ! un homme sensible 1 voilà de jolis mots, des mots exquis, que l'abus a cependant trouvé moyen de rendre ridicules. Mais rien de ce (lui est exact, pittoresque et vrai peut-il être ridicule? N'ayons plus aucune honte à nous en servir; il n'en est pas de plus charmants dans notre langue française. »
A mon tour, je me couvrirais de ridicule plus qu'il n'est permis à un homme sensible, si je prétendais étudier ici le chef-d'(BUvre de Bernardin de Saint^Pierre et surtout le critiquer. Un des mes amis répondait récemment à un homme d'esprit qui lui demandait son jugement sur une charmante jeune femme ; « On ne juge pas ce qu'on adore! » —On ne juge pas davantage ce que l'on ne peut regarder qu'à travers ses larmes. De
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deux choses l'une: ou vous pleurerez à cette lecture; et alors vous ajouterez votre hommage à celui de tout un siècle ; ou vos yeux resteront secs : et alors vous serez peut-être enclin à quelques objections, à quelques chicanes que je ne veux pas môme indiquer. Tenonsnous-3n donc à ces lignes de Lamartine, citées par \
Jules Claretie : « Les poètes cherchent le génie bien loin, tandis qu'il est dans le cœur et que quelques notes bien simples, touchées pieusement et par ha- 9ÇTd suffisent pour faire pleurer tout un siècle et pour devenir aussi populaires que l'amour et aussi sympathiques que le sentiment. Le sublime lasse, le beau trompe, le pathétique seul est infaillible dans l'art. Celui qui sait attendrir sait tout. Il y a plus de génie dans une larme que dans tous les musées et dans toutes les bibliothèques de l'univers. L'homme est comme l'arbre qu'on secoue pour faire tomber les fruits : on n'ébranle jamais l'homme sans qu'il en tombe des pleurs. »
Je relève, dans cette demi-page, un mot qui donne à rêver ; c'est le mot: par hasard; il ouvrirait toule ' une perspective à un voyage de fantaisie, non pas autour de ma chambre, mais autour des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Notre très-regrettable confrère, Amédée Achard, avait un jour écrit des variations charmantes sur le thème que voici : t Les batailles se gagnent par hasard » — et, à vrai dire, quand on songe à certaines
célébrités ou capacités militaires, à certaines bonnes X*'**** 21
fortunes do coups de canon, où se révèle la preuve que la poudre est depuis longtemps inventée, on a bien envie d*ainnistier ce spirituel paradoxe. Vous semblerai-je beaucoup plus paradoxal, si je me déclare convaincu que bon nombre de chefs-d'œuvre se font aussi par hasard, que leurs ajtears n'en ont pas conscience, et qu'il leur sufiit de la plus légère déviation pour tomber dans le médiocre ou dans Tillisible ? Il y a certainement du hasird, beaucoup de hasard, dans Don Quichotte^ dans Gil-Dlasy dans Manon l^scaut, dans Adolphe^ dans René, Corneille s'est- il jamais rendu compte de la distance qui sépare le Cid û'Agésîlas? Beaumarchais, quand il signait deux ou trois drames insipides, n'abdiquait-il pas la paternité de Fiya/o ? Estce bien la même plume qui a écrit le Neveu d^ Rameau et le Fère de Famille ? tJ Écossaise est-elle ton) bée du môme cerveau que le Pauvre Diable eiZadij? Rt^tro.ivezvous dans -Brpnor el Leucippe la moindre irnce d'André ou de François-le-Champi ? La tragédie glaciale de Françoise de Rimini pouvait-elle faire pressentir Mes Prisons ? Une femme du monde publie on laisse publier Résignation et le Médecin de Village ; deux larmes, deux perles' Elle meurt; on nous offre une édition complète de ses ouvrages; nous nous heirtons à une Luigina, gros mélodrame raconté, lourd moellon qui écrase les deux perles. Et M. Hugo! comme on Tétonnerait si on lui disait que \es Chansons des Rues et des Bois
ne valent pasiles Feuilles d'Automne ! Et Alfred de Musset ? Comparez le Songe d'Auguste à Rolla^ ÏAne et le Ruisseau au Caprice! Nous tous, tant que nous sommes, grands et petits écrivains, — oh ! très-petits ! -- s'il nous est arrivé, une fois dans notre vie, de loucher au succès de vogue, et si, parcourant en idée la liste, toujours trop longue, de nos œuvres, nous cherchons à nous expliquer relie traduction libre de Vhabenf sua faia lihelli, nous somme s nmer.és à reconnaître fjue ccfavo7i a été le produit irréfléchi d'une migraine, d'un incident imprévu, d'un accès Tle mauvaise humeur, tandis que des livres miirement médités et sagement élaborés se brisent contre l'indifférence du public. J'arrête là cette nomenclature poir me demander si \^ fort ail n'a pas une part dans Vaul et Virginie, Ce qui me porterait k le croire, c'est d'abord que les Etudes et les Harmonies de la Nature^ de Bernardin de Saint-Pierre, sont d'un mortel ennui ; c'est aussi que, dans la notice écrite par lui-même et placée en tête de cette noiivelle édition, je cherche vainement la grâce, la simplicité, le style aimable et engageant de son roman. Les premières pages sont d'une extrême sécheresse. On y rencontre cette phrase ; » Le roi Louis XVI me nomma de lui même intendant du Jardin des Plantes et du Muséum d'histoire naturelle » — et cinq ou six lignes plus bas : « Cependant l'étoile de notre illustre empereur Bonaparte a dissipé pour moi tous ces orages. Il a rétabli une partie de ma
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fortane par plasieurs pensions, et il y a joint la croix d'honneur. Son frère Joseph, roi d'Espagne, y a mis le comble par une pension de six mille francs. Je dois ces bienfaits mm sollicités au simple mouvement de bienfaisance de ces detix grands princes. «
C'est la première fois, nous le croyons, que Joseph Bonaparte a eu la chance d'être qualifié de grand prince. Remarquez en outre que ce brave Bernardin, tour à lour comblé de bienfaits non sollicités par Louis XVI et par les Bonaparte, rentre dans sa spécialité pour ne voir laque de Thistoire naturelle. Que dire des fleurs de rhétorique que voici : • Ainsi mon vaisseau^ longtemps battu par les tempêtes, s'avance en paix, à la faveur des \ents favorables, vers le port de la tie. Avant d'y jeter l ancre pour toujours, je lâche d'en couronner la poupe de quelques fleurs nouvelles. » — Ce stjle, qui n'est pas même correct, — car on pourrait croire que c'est le port qui a une poupe, et non pas le vaisseau, — nous rejette bien loin de la prose charmante qui semble couler entre les deux noms de Paul et de Virginie comme un ruisseau limpide entre deux bordures de fleurs : » Rien n'était comparable à l'attachement qu'ils se témoignaient déjà. Si Paul venait à se plaindre, on lui montrait Virginie; à sa vue, il souriait et s'apaisait. Si Virginie souffrait, on en était averti par les cris de Paul; mais cette admirable fille dissimulait aussitôt son mal, pour qu'il ne soufl'rît pas de sa douleur. Je n'arrivais p;iinl
de fois ici que je ne les visse tous deux, pouvant à peine marcher, se tenant ensemble par les hras, comme on représenté la constellation des Gémeaux. La nuit même ne pouvait les séparer : elle les surprenait souvent couchés dans le même berceau, joue contre joue, poitrine contre poitrine, les mains passées mutuellement autour de leurs cous, et endormis dans les bras l'un de l'autre. »
Cette citation d'un texte que "tout le monde sait par cœur me ramène à cette nouvelle édition, qui me semble parfaite, et où M. Quantin a heureusement continué les belles traditions de la maison Claye. Ce qui me plaît surtout dans ce charmant volume où rien ne manque, ni papier vergé, ni encadrement rouge, ni portrait, ni eaux-fortes, ni correction typographique, c'est que le luxe y reste littéraire. Il ne décourage pas le lecteur par ces magnificences de jour de l'an, qui ont l'air de nous dire : « Regardez, mais à bas les mains! » et qui font d'un bon livre un livre sacré, en ce sens que personne n'y touche. Celui-ci a des familiarités de grand seigneur qui vous mettent à l'aise, et vous en avez tourné toutes les pages avant de songer à l'admirer. Vous connaissez le mot du prince de Talleyrand à l'abbé de Pradt : « J'appelle brochure tout livre qu'on ne relit pas. » — Renonçant au jeu de mots, je dirai volontiers de cette édition de Paul et Virginie qu'on la relira avant delà relier, et j'ajoute, à propos du volume et de l'œuvre, ce que Bernardin de Saint-Pierre nous fait penser
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de ses deux héros : * Ils étiieiit faits l'un pour Tau-
tre! »
La notice ou préface de iules Claretie : « Paul et Virginie et Bernardin de Saint-Pierre, » suffirait à fixer (le nouveau l'attention sur l'ouvrage et sur l'écrivain, ici les harmonies et les afiinités sont moins complètes. Nous étions assez peu renseignés sur les détails de la vie de Bernardin de Saint-Pierre. Nous savions vaguement que son caractère avait moins de seiuibililé que Paul et moins de tendresse que Virginie. < C'était, dit Andrieux, un homme dur et méchant. ■ — Je dirais plutôt, d'après Jules Claretie, que c'était un faux bonhomme, avec cette dose d'égoisme i|u'explique l'habitude d'exprimer pi us qu'on ne ressent et de chercher en dehors de soi remploi de ses facultés aimantes. Ces contrastes ne sont pas rares, et ils n'ont rien d'étonnant, ni d'inexcus ible. Les émotions les plus vraies sont celles qui se refoulent en dedans, et (jui creusent au lieu d'éclater. Si, comme l'a dit un poète, le cœur de l'homme est un vase profond — et fragile, — ce vase, à forcede répandre ce qu'il contient, doit finir par être vide, et môme sec. Ne nous en plaignons pas trop ! S'il gardait à l'intérieur cette force d'expansion qui lui donne tant de puissance sur les foules, il se briserait, et nous y perdrions cette liqueur précieuse qui a le don de se renouveler en se prodiguant. Quand un homme ordinaire est foudroyé par une grande douleur, nous lui souhaitons des larmes
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à titre d'allégement; eh bien! les artistes, les romanciers, les poêles, font de leurs créations pathétiques ce que le commun des hommes fait de ses larmes; un dérivatif, un moyen de n'être pas suffoqué par ce qu'on éprouve et ce qu'on souffre. Lorsque Bernardin de Saint-Pierre avait bien pleuré Virginie, peut-être ne lui restait-il plus le moindre pleur pour les douleurs réelles de ses amis ou de ses proches. Ne faut-il pas d'ailleurs tenir compte de l'imagination, qui occupe une si grance place dans l'existence et dans l'œuvre de ces privilégiés, qu'il nous arrive souvent de les désigner sous le titre collectif ^"hommes d'imagination ? Or l'imagination ressemble à la lance d'Achille. A mesure qu'elle nous blesse, elle guérit nos blessures . Elle ne nous atteint pas directement dans le vif de notre cœur; elle nous aide à supposer et à rendre ce que nous ressentirions si nous étions nos personnages, et à nous identifier avec eux sans trop tirer à conséquence. Maintenant, s'il y a des femmes qui s'abandonnent à ce mirage, qui prennent l'expression pour le sentiment, qui croient trouver chez le charmeur le lingot d'or monnayé dans ses ouvrage^ et qui souvent passent des années à «déplorer l'illusion de quelques lectures, nous devons les plaindre, mais pas trop fort; elles n'ont que ce qu'elles méritent.
Seulement, à coté de la grâce d'étal il y a le caractère. Lamartine avait l'égoïsme bienveillant, agréable, souriant — - et un peu banal. Il paraît que Bernardin de
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SaintrPierre était d*humear qainteuse, morose et iégèrement misanthropique. J'ai peine à le lui pardonner,., il se portait bien!! — Jules Claretie décrit excellemment cet antagonisme, et il réussit à nous présenter sous son vrai jour le poëie de Paul et Virginie sans le rendre haïssable. Ne perdons pas de vue les époques que Bernardin a traversées. Jeune, il avait pu, sans trop de sophisme, prendre en haine une société dont les abus le froissaient dans tous ses goûts, tous ses instincts, tous ses sentiments et toutes ses idées. Plus tard, la Révolution le ruina et le fît assister à des spectacles moins aimables que les scènes de Paul et Virginie, On a beau être acariâtre ou égoïste, on peut n'être pas du même avis que Robespierre. Mort en 1814, il eut le temps de voir les effroyables guerres de l'Empire, et, tout en traitant Bonaparte de grand prince, ces boucheries de chair à canon durent lui faire horreur. En outre, né en 1737, il datait d'un temps où l'homme de lettres, tirant peu de profit de ses ouvrages, était forcé de descendre à des calculs d'arithmétique, à des questions de gros sous et de pensions, peu
compatibles avec la dignité littéraire, au lieu doffrir généreusement cinq cents francs aux conducteurs d'omnibus. Vous le voyez, Bernardin de Saint-Pierre, tel que le dépeint Jules Claretie, est parfaitement explicable. On ne remarque pas assez l'influence des révolutions sur notre humeur. Moi qui vous parle, j'ai un affreux caractère; pourtant — je ne crois pns me faire
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illusion — il me semble que je Taurais bien meilleur si (Charles X n'était pas mort en exil, si mon Roi Henri V était sur le trône, si M. Gambetta eût toujours vécu dans l'État de Gênes, si la Révolution, complice et auxiliaire de M. de Bismarck, ne nous eût pas fait perdre l'Alsace et la Lorraine, si la France gambettiste n'était pas descendue au dernier rang des nations de rEurope,et si Ie6 janvier ne venait pas de compléter notre humiliation, notre destruction et notre ruine.
« Ainsi, dit Jules Claretie, voilà ce que fut Bernardin de Saint-Pierre ; méfiant, ombrageux, irritable avant le succès, habile après le triomphe, poète épris des fleurs et des parfums, toujours prêt à chanter les agathis aux longues grappes de fleurs blanches, le lilas de Perse avec ses girandoles gris de lin, les bananiers, les orangers et les jam-roses, et cependant, préoccupé jusqu'à l'intrigue des réalités de la vie. » — C'est très-vrai; mais ce qui ne l'est pas moins, ce que Jules Claretie a bien raison d'ajouter, c'est que peu importent ces aspérités, ces mesquineries, ces petitesses, ces bouffées de maussaderie ou d'égoïsme. Pour nous, qui sommes déjà la postérité de Bernardin, il n'existe que par son livre. Sa personnalité s'efface dans son récit, sa sécheresse de cœur dans la sensibilité de ses héros, l'histoire de sa vie dans le roman de son génie. Sa ligure renfrognée disparaît sous le feuillage des deux cocotiers légendaires ou
sous la jupe qui abrite los deux enfants contre l'ondép. X'"*** 21.
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Paul et Virginie, qui n'ont jamais existé, sont désormais plus réels que leur poêle qui a vécu soixaote-
seize ans '
S'il ne fut pas toujours aimable, il fut souvent aimé. Il avait soixante-trois hivers, lorsqu'une charmaiit«^ jeune fille de dix-huit ans, mademoiselle de Pelleport, s éprit pour lui d'un sentiment enthousiaste uù l'admiration passionnée pour l'écrivain, la tendresse quasifiliale pour le vieillard, offraient le trompe-l'œil et presque l'équivalent de Tamour. Il l'épousa, et n'eut pus lieu de s'en repentir, iules Claretie n'est-il pas un peu sévère pour ces étés de la Saint-Martin, pour ces chrysanthèmes d'arrière-saison, pour ces tardifs rayons de soleil qui éclairent et réchauffent les cimes couvertes de neige?— « N'y a-t-il pas toujours, nous dit-il, dans ces affections disproportionnées, quelque, chose de choquant, et l'idylle en cheveux blancs ne laisse-t-elle point apercevoir un serpent sous les fleurs qu'elle nous présente? » — Hélas! oui, et même un serpent qui peut faire avaler beaucoup de couleuvres. Claretie en parle bien à son aise, lui, jeune parmi les jeunes! Si mon cher ennemi toujours regretté, si notre maître Sainte- Beuve vivait encore, et s'il s'obstinait à dire que je ne sais pas le latin, j'essaierais de lui prouver le contraire en traduisant le célèbre passage du traité de Cicéron dfiSeneciale. — « Un des plus doux privilèges de la vieillesse, écrit l'il lustre bavard, est d'inspirer parfois à
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de charmantes jeunes femmes assez de confiance pour autoriser de franches et solides amitiés. Rien de plus délicieux pour un sexagénaire fatigué des luttes delà vie, revenu des vanités mondaines et souvent condamné à un cruel isolement de cœur, que ces affections qui ne pe.ivent donner lieu à aucune espèce de malentendu. La sécurité parfaite, qu'un jeune homme, dans une situation analogue, regarderait peut-être comme une épigramme ou une injure, devient ici un lien de plus, un heureux supplément à la couronne de cheveux blancs, un égal titre d'honneur pour celle qui n'a rien à craindre et pour celui qui se dégraderait s'il espérait quelque ch >se. Une femme finemenl organisée — et il n'y a que celles-là qui comptent, — est presque tentée de sourire en dedans —^ alors même qu'elle serait désolée de manquer à ses devoirs, — aux dépens du jeune amoureux trjp réservé; cette réserve, chez le vieillard, ajoute au charme de ces affections inégales, comparables à la sérénité d'un clair de lune par une belle nuit d'hiver. » (Clc, deSmeci.,. Édition de Joseph-Victor Leclerc, lo.ne XIV.)