‹ Nouveaux samedisChapitre 37 sur 38 · PRÈS DU BERCEAU · texte numérisé non relu

PRÈS DU BERCEAU

Le père dit: « C'est moi qui des dangers sans fin

Saurai te préserver, quel que soit ton chemin. »

334 NOirVEAUX SAMEDIS

La mère dit : « C'est moi qui, loin de nos orages. Saurai te faire aimer les paisibles rivages. »

— « Moi je te donnerai, cher futur voyageur, Pour soutenir tes pas le bâton protecteur, »

— « Moi, le baiser mouillé de larmes qui console, Et d'un immense amour la précieuse obole. »

— « Moi, la fleur du matin ; » — « Moi Tétoile du soir. » La père est le courage, et la mère Tespoir. »

Ou bien :

Une petite fille, ayant sa sœur malade.

Un soil* d'été, rentrant après la promenade,

Méditait sur ces mots entendus une fois :

Que tout serait fini quand les feuilles des bois *

Sous le vent tomberaient. — Alors, un jour d'automne,

Le vieil aïeul surprit la gentille mignonne

S'occupant au jardin d'un travail singulier.

— « Fillette, que fais-tu? » — « Père, je veux lier Les feuilles aux gros troncs, reprit l'enfant naïve, Solidement, afin que ma grande sœur vive. »

N'est-ce pas que c'est touchant et charmant? On pourrail récolter dans ce volume si tendrement maternel toute une gerbe,.non pas de roses mousseuses, de lis superbes ou de magnolias à la coupe embaumée, mais de gentilles pervenches, de jolies pâquerettes ou de mélancoliques scabieuses. Parfois, à force de se pénétrer de son sujet, cette aimable poésie peut paraître un peu enfantine. Mais quoi ! Reproche-t-on à une ode d'être lyrique, à une idylle d'être pastorale, à une tragédie d'être

tragique ? Les enfants, dans ce livre, sont seigneurs et maîtres. Il existe par eux et pour eux; n'est-il pas juste qu'il parle leur langage, et, pour plus de fidélité à ses modèles, qu'il se tienne à égale distance des lisières du bébé et de la béquille du critique ? Non ! Ce que je chicanerai plutôt chez l'auteur de la Volière ouverte, c'est le choix de ses épigraphes. Ne pouvait-elle pas les emprunter à Laprade, à Lamartine, à Victor Hugo, à Joseph Autran, à Louis Ratisbonne, à Stahl, à Eugénie de Guérin, à Jean Aicard, au lieu de choisir, non pas Childebrand, mais le citoyen Deschanel, Charles Baudelaire, Jules ou Edmond de Concourt, Daniel Stem, Gustave Droz ou Siébecker? Ce sont là de singuliers anges gardiens pour ces innocences baptismales. Le poëte des Fleurs du mal nous rejette à mille lieues de ces chères créatures qui ne sont encore que {e% fleurs du bien; le romancier de la Fille Élisa se soucie peu, j'imagine, de patronner les berceaux; ainsi de suite! Sij'avais l'honneur de connaître et le droit de conseiller cette mère qui écrit de si agréables vers, je lui aurais communiqué une idée qui me semble excessivement ingénieuse. — « L'art et la poésie, lui aurais-je dit, vivent de contrastes. A ces trésors de candeur, de pureté, de confiance, de tendresse, de délicieuse ignorance, pourquoi n'opposeriez-voiis pas, dans vos épigraphes, tout ce que les leçons de la vie peuvent, inspirer de triste, de vrai, de profond et d'amer à un moraliste de génie? Pourquoi ne pas écrire, par exem-

pie, en tôle de vos gracieux poèmes, le premier mot^ la première dent, la branche de roses ^ la poupée^ foi, bon cœur, ècko de Noël, etc., etc., des pensées dans le genre de cellesKîi :

« L'amour-prôpre est le plus grand de tous les flatteurs. » « Les passions sont les seuls orateurs qui jpersuadent toujours. »

. t Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui. > Ou bien :

« Il faut de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que la mauvaise. > « Le soleil ni la mort ne se peuveht regarder fixement.» Ou encore :

« Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce qu'on peut pour y paraître établi. »

« La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde, que ses apparences n'y font de mal. »

t Les hommes ne vivraient pas longtemps en société, sïls n'étaient les dupes les uns des autres. >

— Mais, monsieur, me dites-vous, ces pensées... ce sont des Maximes de La Rochefoucauld !

— Eh bieni madame, avez-vous quelque raison de famille pour renier ce livre immortel?...

6 janvier 187 8.

La presse radicale, malgré ses odieuses violences, est^ plus habile qu'elle n'en a l'air. Elle s'arrange pour nous inspirer un tel dégoût, que, au lieu de chercher les éléments d'une réplique, nous voudrions nous enfuir au bout du monde. Jamais je n'avais éprouvé avec plus d'intensité que depuis deux mois ce besoin d'échapper à mon temps, de me réfugier dans le passé, de me dérober à des spectacles qui nous humilient bien plus qu'ils ne nous effraient, de me délivrer, non pas des frissons de la peur, mais des hoquets de la nausée, de me créer à

Page 1