R&AL
SOUS vingt bannières différentes des hommes à principes absolus qui veulent régler le monde à leur gré , sans égard à l'état encore indéfinissable où les révolutions nous ont mis , et des hommes à formes violentes qui se flattent, dans leurs rêveries cruelles , de le gouverner par la terreur , j'ai eu le temps de prendre ceux-ci en haine et ceux-là en pitié. La devise de l'écu et la couleur du drapeau sont , de leurs entreprises ou niaises ou féroces, la chose qui m'occupe le moins.
A considérer en lui l'homme littéraire , j'ai déjà fait pressentir que Babeuf ne méritoit guère plus d'intérêt. La surabondance inextricable de ses idées sans méthode et sans netteté, ou plutôt des lubies vagues et confuses qui lui en tenoient lieu, le rendoit tout-à-fait incapable d'improviser une phrase bien faite II avoit certainement plus de facilité comme écrivain ; mais cette facilité déplorable n'est qu'un vice de plus dans les gens qui écrivent mal. Ses nombreux écrits enchérissent encore sur tous ceux des tribuns de son espèce , et il n'en manquoit pas alors , par une verbosité incorrecte et rebutante qui ne laisse ni vivacité
J84 PORTRAItS.
à h pennéd, ni prise à l'attentiofi. Incapable (fe soumettre ses haHucinations tagabondes aux règtes de la plas shnple logique, il perd i lotit momefrt de me la question qu'if s'est proposé de traiter , pour s'égarer dao» des cK« gressions inutiles ^ et il ne sort de ceHeS"*ct que pour tomber danrs des digressions nomeltes qui rélorgnent de plus en plus de son siqei , jusqu'à ee qu'il l'ait fotsrieinent oublié. Cette absence complète de méthode et de rarsomre'^ ment, qui est leplusf sûr criteritm auquel OH puisse reconnottre un fou , ne prouve pas , comme on sait , le défant d'imagination , et l'imagination étort en effet la faculté dominante de Babeuf ; mais elîe ne s'étoît développée dans son înteHfgenee imparfaite et maladie * qu'au préjudice du jugement.
La moraKté de Babeuf n'auroit pas été non plus exempte de reproches, si l'on poutoit i^'en rapporter au témoignage des biographies cotf^ temporaines , et la défense avott pen de parti à tirer de ses antécédents , s'if est permis dé parler leur langage. Mais on sait ee que valent ces fmpuiaftions quand eHes sontt proférées sur te fl)Bs« #im tnanenreiff tfne F^intini ei hi
lof Ont frappé; La calomnie ne rhqtie rien d'être inexorable quand elle marche à la suite du bourreau ; et il est aussi prudent que gé^ néreux de lui renvoyer la plupart des dffTama** tiens qui poursuivent jusque dans le tombeau les victimes de nos troubles civils. Aucun nusrg^ ne s'éleva pendant le cours des débals sur la probité de Babeuf, et cette circonstance est d^autant plus remarquable dans sa vie, que jamais la pauvreté n'a mis les principes d'uA père de fbmille à de plus rudes épreuves. Ge qui le distingua , même entre les autres accu^ ses , qui réunissoiént presque tons les mêmei qualités à un degré fort émment , ce fut mre expansion ardente et passionnée, une sfncérrté capable d'éditer jusqu'à rabuégation , et qui se faîsoit conscience du moindre détour; la fer** meté inflexible de volonté qui fait les grande hommes, et la résignation à la mort qui fait les héros et les martyrs. S'il n'étoît pas possFble de se défendre de l'impatience et de l'ennui au débit disgracieux de son interminable ver^ biagé, l'énergie de sentiment et la puissance d^âme qui éclatoient de temps en temps att milieu de tes cKvagations accablantes, éveth
28i PORTUAITS.
lèrent plus d'une fois l'admiration , et il est probable qu'il seroit parvenu sans peine à maîtriser son auditoire dans de pareils moments, s'il avoit su ménager ces ressources avec une sage économie dont la nature ne lui avoit pas donné le secret. Quant au délit qu'il s'agissoit de prouver, et surtout de punir, c'étoit , je le répète, un de ces crimes qui ne sont j usticiables en bonne police que de la médecine philosophique, le cauchemar d'un républicain atrabilaire , la monomanie d'un sophiste. Babeuf étoit un publiciste insensé dont il falloit briser la plume , un énergumène inquiétant dont il falloit réprimer le fougueux apostolat , un homme à enfermer entre quatre murailles avec les égards et les soins que l'humanité prescrit toujours : ce n'étoit point un homme à égorger.
Darthé ne paroissoit avoir pris à cette conspiration ébauchée qui se résumoit en pamphlets et en af&ches, qu'une part assez passive; mais il étoit le beau-frère du cannibale Joseph Lebon, il avoit été le secrétaire de ses commandements homicides , le meneur de son épouvantable tribunal, l'assassin d'une
mÊAL. 285
province , et tout manifestoit dans ses traits altérés par des veilles sanguinaires , dans sa physionomie de bête fauve , dans son silence brutal et obstiné, quelque chose de la réprobation de Gain. Ce n'étoit pas pour les forfaits qui avoient plongé Ârras dans le deuil et dans la désolation qu'il étoit mis en jugement» mais c'est sur eux qu'il fut jugé. Le présent le compromettoit à peine ; le passé le condamna, car le passé est implacable pour les méchants. Quoi qu'il arrive, il ne perd jamais ses droits sur eux.
Ici, contre l'ordinaire, l'intérêt le plus sympathique ne s'attachoit pas dans l'auditoire aux principaux accusés. Il s'étoit pris audessous d'eux à des hommes plus imposants par le talent ou plus recommandables par leur caractère. Germain n'étoit qu'un officier obscur nourri dans les conciliabules des jacobins , d'opinions exaltées et d'espérances ambitieuses. La première impression produite par son ton farouche et hautain, par ses bruyants emportements , par ses accès de colère convulsive , et surtout par cette espèce de lai. deur morale plus facile à comprendre qu'à
ft86 ^ POETUltS.
expriiDWi et qui résulte plutôt de l'easemble que des détails dans la figure de l'hoiame « ne lui avoit été nullement favorable ; mais il ea était autrement quand il sortoit de cet état 4' irritation passagère pour aborder à tâte reposée une question sérieuse. On étoit étonné de lui trouver alors une logique nerveuse et serrée qui n'avoit plus rien de Tallifre désordonnée des passions , et qui n'admettoit dans une méthode facile de raisonnements bien enchaînés qu'autant de mouvement et de chaleur qu'il en faut pour donner de l'autorité à la pa« j^ole. Ses idées qui sepressoient sans se confondre^s'énonçoient toujours avec clarté, quelquefois avec éclat. Les preuves sembloient naître i son gré pour fortifier les propositions; les conséquences jaillissoient si vivement des faits, les inductions se formuloient si naturellement dans l'esprit des assistants , qu'à l'instant ou elles leur étoient offertes, il n'y avoit personne qui ne crût les avoir prévues. Des allusions «spirituelles qui n' étoient jamais forcées , des citations savantes qui n'étoient jamais pédan* lesques, des figures vives et singulières, mais
{yoienéei avec tant de goût qu'elles freppoent
m» étoAPor 9 de$ pka» de Fâme qui n'anaoa-
çoieot aucun apprOt , et qui o'auroieot été que simples s'ils n'a voient pas été sublimes ; tous les ornements dont l'art des rhéteurs enseigne inutîleinent l'usage , et que le génie seul sait employer sans étude, relevoient encore, comme mite riche broderie, ces magnifiques improvisatlpusy et Germain en fit entendre dix dans le cours de la procédure. Germain étoit éloquent, le plus éloquent peut être , après le colonel Oudet , de tous les orateurs de son époque.
Je ne citerai de lui , non comme un des mor-^ ceaux remarquables de son plaidoyer, mais comme le plus court et le plus propre i être isola sans perdre beaucoup de son énergie , que cette apostrophe au délateur Grizel , qui s'étoit flatté devant le tribunal d'avoir mérité la couropne civique par sa dénonciation :
f Non, Georges Griiel, tu n'auras pas la cou^ n. ronne civique 1 Non, Georges Grizel, tu n'auji ras pas la couronne d'épines 1 Ces couronnes • appartiennent aux victimes l La couronne A qui t'est réservée à toi , c'est la couronne de niioux» celle quon mettoit & Rome sur la
4 UAA d« «SQlaves pcwr tea vendre quelques
» deniers de plus. > — Tj ajouterai seulement ces dernières paroles de sa péroraison qui n'occuperont pas plus de place : i Au reste , » qu'ai-je à craindre ? Tout mon sang n'est-il » pas à la liberté ? et qu'importe le jour où »j'en verserois la dernière goutte pour elle? » J'ai choisi cette destinée pour la liberté. Pour • la liberté, je l'accepte l Vivant, elle n'auroit >pas eu de plus ardent défenseur; mort, elle «n'aura pas eu de \ictime plus dévouée. »
Il étoit impossible de mieux louer Real qu'on ne l'a fait, en lui attribuant la harangue de Germain. Malgré mon admiration souvent exprimée dans ces pages pour le beau talent de Real , je ne saurois admettre cette supposition; elle ne seroit fondée en vraisemblance qu'autant que Germain, étranger aux débats, auroit attendu l'heure de la plaidoirie pour étaler son éloquence d'emprunt, et c'est ce qui n'est point arrivé. Les débats lui ont souvent fourni, au contraire, l'occasion de se livrer aux mêmes élans et de développer les mêmes facultés d'une manière tout-à-fait extemporanée, puisque c'étoit dans des circonstances tout-à-fait imprévues. Or, aucune de ces ripostes soudai-
nés dont Real n'avoit pu pressentir la néces*site, n'est restée, en verve et en habileté ora* loire, au-dessous des meilleures parties de son dernier discours. Qui a improvise les unes étoit très-capable de composer et d'écrire l'autre^ 11 faudroit expliquer d'ailleurs comment on s'approprie l'ouvrage , les pensées , les intentions d'un homme éloquent , comment on s'identifie avec lui jusque dans les moindres nuances par l'éloquence du regard , du geste, de l'inflexion , et comment on parvient ainsi , sans être éloquent soi-même, à faire illusion à ceux qui regardent et qui écoutent. Ce genre de puissance auquel je ne crois pas, ne me parollroit inférieur en rien à celui de l'écrivain. Si c'est en effet Real qui a composé le discours de Germain , il y avoit ce jour-là plus d'un grand orateur à la barre de la haute-cour. Il y en avoit certainement deux.
Buonarotti, révolutionnaire décidé, mais grave , modeste et doux au-delà de tout ce qu'il est possible d'attendre d'un homme de son opinion , altiroit l'attention à plus d'un titre. Ce républicain, expatrié comme Thrasibule ^ descendoit de Michel-Ange , et ses traits im-
passiUeSi, où se confondoit cependant l'ex* pression de la bienveUlanee a^ec celle de la fierté I rappeloient les dieux de son pays. Une jeune femme l'a^oit accompagné dans sa pro< «eription, assisté dans sa misère. On l'avoit vue constamment attentive aux dépositions des té^ moins , aux impressions des }urés , ou épiant dans les regards de son mari , qui la regardoit souvent, des motifs de consolation et d'espé*rance. Elle intàressoit beaucoup, car elle étoit beUe et elle pleuroit.
Antonelle ^ fanatique de théories , que détrompa plus tard l'expérience , et qui est mort royaliste, en déclarant que sans les Bourbons il ne pouvoit plus y avoir en France de liberté oivtle el politique , montroit là y devant l'écha^ CmmI de Sidney , le flegme dont il avoit fait preuve le 13 vendémiaire, en se promenant , un livre à la main , sur la terrasse des Tuile* nesry à travers uœ grêle de balles. Son calme aisé et noble ^ empreint de toute la dignité d'un l^ntilbommie que des circonstances fortuites 9U% jeté dans la mauvaise compagnie , imposa ^ittvant l'usage une sorte de respect qui gagna jusqu'au ministre immédiat de l'accusation* Il
RÉÂL. 291
parla peii» rarement, d'une manière posée et presque insouciante , et sa sécurité fut à demi justifiée par le résultat.
La réputation d'Antonelle étoit cependant solidaire de quelques attentats qui commençoient à être appréciés. Celle d'Amar étoit encore plus difficile à défendre. L'ami , le complice avoué de CoUot d'Herbois, de Billaud , de Yadier , le terrible Âmar , qui avoit poussé les Girondins à la mort, qui y avoit traîné Fabre d'Églantiné et ' Camille ; Amar , dont tant de voix vengeresses demandoient naguère la tête , se présenta aux yeux du tribunal sous des formes si singulières et si nouvelles , qu'elles purent un moment rendre son identité douteuse. Amar , si redouté dans les comités , si ty rannique à la tribune ; Amar , le lion de la Montagne , n'étoit plus qu'un homme du ' monde aux manières élégantes et polies , re^ cherché dans ses habits , dans son attitude et dans ses paroles, qui s'exprimoit avec une délicatesse étudiée, modéroit sa voix pour la rendre plus insinuante , et ne s'adressoit ja;mais aux jurés, en général ou en particulier, sans se ménager leur indulgence par d'hum«
292 POàtRAlTS.
blés et flatteuses précautions. Il n*avoit figuré que d^une manière fort accessoire dans la conspiration vraie ou faussé de l'infortuné Babeuf, et la vindicte judiciaire ne crut devoir lui reprocher pour tout délit qu'un léger défaut de prudence dans ses relations et dans ses démarches* Quoi qu'il en soit , il n'en manqua pas dans son procès.
Quelques au 1res personnages qui étoient
arrivés aux débats avec une certaine importance , la perdirent long- temps avant qu'ils fussent clos. Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé; cette cohue de comparses politiques , extraits des plus mauvais lieux de Paris, ne se distingua que par une turbulence effrénée, des vociférations furieuses et des excès scandaleux qui firent plu6 d'une fois delà salle des séances un vil tripot d'émeutiers. La retraite seule des juges ramenoit alors une apparence d'ordre , sans ramener le silence. Une grande fille , d'une jeunesse passablement mûre, et d'une figure assez maussade que sa rouge chevelure n'encadroit pas avantageusement^ pauvre créature qu'on appelolt Sophie Lapierre, et qui s'étoit trouvée colloquée au
nombre des accusés, je ne sais trop pourquoi, si ce n'est pour chanter, entonnoit tout à coup des chants de la révolution , tantôt grandioses et sublimes , tantôt grossiers et sauvages , que ce peuple d'hommes voués au supplice , peutêtre pour le lendemain , répétoient en chœur autour d'elle. Ce concert, plustouchantqu'harmonieux, se prolongeoit jusqu'à la prison où il alloit diminuant d'éclat de chambrée en chambrée, jusqu'à ce qu'il s'évanouît entièrement sous le dernier verrou. Je puis être dans mon tort ; mais j'avoue que je n'ai point de sens pour percevoir et pour comprendre l'enthousiasme d'un héros qui s'excite à mourir sur l'air de la Carmagnole.
Je ne quitterai pourtant pas ces infortunés sans en nommer encore un dont l'étrange folie peut donner lieu du moins à des réflexions utiles : c'étoit un certain Pillé, qui croyoit fermement aux esprits, et qui attribuoit les progrès de la contre-révolution aux stratagèmes des lutins et des sorciers. Il convenoit avec sincérité quele démon familier de Babeuf l'a voit soumis , et que cet habitant de l'autre monde avoit eu l'adresse dé lé transporter au cin*
quiéme étage du tribun sans lui faire passer la porte ni parcourir les degrés; mais les sortilèges du directoire prévaloient depuis quelque temps , et Pillé s'en apercevoit mieux que personne aux tourments que lui faisoient éprouver toutes les nuits des follets aristocrates déchaînés contre son sommeil. C'est le langage, ce sont les plaintes de Galiban ; c'étoit son ignorance aveugle et stupide; et tei^ étoient en partie ceà destructeurs d'autels, qui li vroient une guerre à mort au christianisme, qui dlvinisoient la raison pour se dispenser de reconnoitre un Dieu , et qui faisoient dater la France d'une nouvelle ère de lumière et de civilisation! La nuit du 6 au 7 prairial, 25 mai 1797 , vint enfin terminer ce drame judiciaire, qui avoit duré près de cent jours. Il étoit quatre fleures et demie du matin; les rajonç du soleil, quis'étevoit depuis quelque temps à l'horizon, faisoient pâlir de plus en plus la clarté de quelques flambeaux qu'on voyoit brûler encore dans les parties les plus reculées de la salle. Les accusés, plus silencieux et plus i«rn«,ae de coutume . furent ' in«odui.s avec les précautions ordinaires ; le haut-jury
étoit torti avec une triste solennité de la cham« bre du conseil , où il avolt passé dix-neuf heu-^ res aux opinions. Les juges reprirent leurg sièges ; l'audience se remplit, il y eut alors un moment de calme sombre et taciturne, peur dafit lequel on auroit distingué le bruit d'ua insecte qui yole^ Quelques enfants , quelques femmes défaites et écheTeiées , cdle de Buona-» rotti entre autres, se pressoient à la barre et «'y Uoient de leurs mains , mais sans cris , sans plaintes, sans soupirs, presque sans moûve«ment. Quand le président du tribunal se leva pour prononcer le jugement , d'une voix nette, mms émue, on auroit cru qu'il n'y avojt que lui de vivant dans toute l'enceinte. Ce jug^ ment , on le connolt ; le grand nombre étoit rendu à la liberté. Buonarottij Germain et quelques autres dont Thistoire ne gardera pat le souvenir, étoient condamnés à la d^^ta« tion , Babeuf et Darthé & la mort. A.u moment où cette partie de la sentence fut profiirée, une agitation muette sid remarqua sur la partie des banquettes où les condasmés étoient asns.
Real y étoit placé sur une banquette intermédiaîre , aut-dessus d« Darthé, qu'il avoit un peu
à sa gauche, au-dessous de Babeuf, qui le do** minoit , au contraire , à sa droite. Darlhé ve« noit de tomber en arrière , la tète appuyée sur les genoux de son défenseur , qui s'empressoit de le soutenir , pendant que Babeuf tomboit à son tour sur son épaule. Il n*eut pas le temps d'attribuer cette double défaillance à la terreur; le sang qui Tinondoit lui en révéloit le mystère , et dans le même instant , deux poinçons qui en étoient abreuvés rouloient sur les degrés : celui de Babeuf étoit formé d'un de ces ressorts de fil de fer en spirale qui servent à exhausser la chandelle sur sa bobèche à mesure qu'elle se consume , et qu'ilétoit parvenu à aiguiser au pavé de son cachot. On enleva les deux moribonds , car leur mauvaise fortune ne voulut pas qu'ils mourussent de leurs bléssures. Leur sang n'avoit point tari sous le fer dont ils s'éloient frappés ; il leur en restoit pour la guillotine , et ils y furent portés le soir.
Tout le monde sait à quoi s'en tenir maintenant sur ces boucheries légales qu'on appelle 4Buvres de justice , et qui ne sont chez les peuples en révolution que des œuvres de vengeance. Les opinions dangereuses pour la so-
REAL. 2d7
ciélé ne se réprii^Dent point par des supplices : ce sont les bonnes institutions et les bonnes lois qui en arrêtent les progrès. C'est le bonheur de la société qui les dément et qui les diffame. La mort juridique n'a jamais prouvé, en théorie politique , non plus qu'en théorie philosophique ou religieuse , que l'absurde cruauté de ceux qui l'infligent. Donnez une saine édu« cation aux enfants , du travail aux prolétaires, de la liberté à l'industrie , des encouragements au talent, de la considération à la vertu ; réprimez avec vigueur les corrupteurs de la raison et de la morale publique parto ut où ils se trouvent, dans les journaux, dans les livres, au théâtre , au barreau , à la tribune : il ne s'agit pas pour -cela de verser du sang , il s'agit seulement de renverser à propos une écritoire quand il y a du poison dedans. Je ne sais comment ces précautions s'appellent , je ne sais même si elles n'ont pas quelque nom de réprobation chez les nations perfectionnées ; mais je sais , à n'en pas douter , qu'une nation ne se maintiendra jamais sans elles dans un état d'ordre et de repos. Si elles sont impraticables ou périlleuses , renoncez au pouvoir :
298 PORTBAITS.
il vaut mieux le quitter que de le perdre , et on le perd bien vite quand on néglige les moyens de le conserver ; ce qui est d'ailleurs assez indifférent dans la plupart des gouvernements , c'est-à-dire dans tous ceux où son action n'est pas réglée sur les besoins généraux de l'époque et du pays. Mais , dans tous les cas , n'essayez point de l'affermir par la persécution. C'est la flèche fée des conteurs orientaux qui retourne au cœur de celui qui l'a lancée. Le sang répandu n'est pas bu tout entier par la terre. U a un reflux imprévu qui remonte jusqu'au trône , le mine et le fait crouler. Voilà près de quarante ans que Babeuf est mort , et son pard est vivant , parce qu'au fond des extravagances mêmes de Babeuf, il y a voit dés vérités qu'au* cun gouvernement n'a daigné reconnottre, et (j^ui ne mourront jamais. On ne tue pas une vérité comme un homme :
Discite justitiam f moniti; non iemnerê di999,
PTécoutez pas les courtisans qui demandeot la tète des factieux pour feire parade de zèle; n'écoutez pas les factieux dont la véritable
ambilîoa est de dewnir des coortisuis , s'fls ne deviennent des rois , et qoi enirient pur* dessos tontes choses aux coortisans le pritilége d'obtenir et de commander Fassassinat* Écontez la toîx de ces sages anciens qne la mort a désintéressés de tonte spécnlaiion comme de tonte espérance ; écontez la toix de la tradition, la voix de l'histoire, la toix exp^ rimentée de tant de siècles qui valoient bien le vôtre , quoi qu'on en dise ; écoutez votre conscience et licenciez les bourreaux ; vous n'en aurez pas besoin.
Ce que je viens de dire en finissant , c*est ce que j'aurois dit au directoire , si j'avoî^ écrit de son temps , — et le directoire ne m'auroit pas entendu.
Tavois l'intention de prouver que les débuts éclatants de M. Réat au barreau révolutionnaire se rattachoient 2i des épisodes^de notfe histoire fort dignes d'être conseHrés, sous
deux rapports différents : premièrement t parce que la réalité a t>eu de chose à envier en ce genre à Vimagination , et que les amateurs de passions extrêmes et de scènes violentes qui cherchent des émotions tragiques dans les romans, trouveront de quoi se satisfaire dans les procès-verbaux ; secondement, parce que l'exemple de tant de fureurs délirantes et de sacrifices stériles que nous avons vus aboutir à la tyrannie du sabre, dans une révolution finie, ne seroit peut-être pas perdu pour tout le monde au commencement d'une révolution nouvelle , si notre malheureuse France étoit condamnée à la subir. L'avenir des peuples deviendra de moins en moins menaçant, quand ils connoitront le passé.
Si j'avois annoncé, au début de ce long chapitre , une Notice biographique sur M. Real, on m'accuseroit avec raison de m'être inutilement engagé dans des digressions interminables auxquelles mon sujet principal se renoue à peine ; mais j'ai de vieille date accoutumé ves lecteurs à voir mon sujet principal dans mes digressions elles-mêmes. Le titre de Souvenirs explique tout* C'est ainsi , en effet, que
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les souvenirs se présentent à la mémoire, irré* guliers , capricieux , divers , sans ordre , sans méthode et presque sans dessein , comme les perceptions du sommeil ; et si les miens avoient eu quelquefois le foible attrait qui captiveTattention , c'est à ce défaut de plan et de combinaison qu'ils en seroient redevables.' Je suis du moins convaincu que tout homme qui porte un plan prémédité dans la causerie , ne saura jamais causer , et je n'ai certainement pas la prétention de donner mes histoires pour autre chose que des causeries. Un autre orgueil ne m'est point permis.
Dans l'abandon d'une conversation qui erre d'objets en objets, ou d'un récit qui se développe librement au gré de la fantaisie, le fil imperceptible qui lie les idées a un usage tout opposé à celui du fil d'Ariane. 11 sert à égarer agréablement la pensée dans une multitude de routes confuses, et non à lui faire retrouver le point oublié d'où elle est partie. Il faut le rompre et non le suivre pour sortir du labyrinthe.
Il faut le rompre ici, et je ne serois ni mortifié, ni surpris que le plus grand nombre des
voyageurs complaisants qui m'ont accompagné au commencement de ces excursions, n'eussent pas attendu si tard à me quitter. C'étolt un parti fort sage.
Il est bon de prévenir le lecteur, tout en commençant , qu' il se tromperoit fort s'il attendoit ici un fragment d'histoire ou un article complet de biographie contemporaine. Je n*ai ni le temps , ni le droit , ni l'envie de chercher comment 4' histoire parlera du duc
304 POBTftAiTS.
d'Olrante , quand les passions reposées permettront à l'histoire de parler sob iFéritable langage ; et si je pouvois devoir à une indépendance éprouvée de caractère et de position un privilège dont personne peut-être ne jouit parmi les vivants , il me seroit interdit par la plus sévère des bienséances d'en user à son égard. On en verra la raison tout à l'heure , si on prend assez d'intérêt à quelques pages sans fiel, qui ne promettent ni l'attrait piquant d'une révélation, ni l'attrait plus piquant d'un scandale, pour les lire jusqu'à la fin.
D'un autre côté, on nô se tromperoit guère moins si on craignoit d'y trouver une apologie aujourd'hui fort intempestive , et que je n'ai aucune raison d'écrire. Se défende qui pourra, c'est une affaire à démêler entre la postérité et ceux qui ont la prétention d'y parvenir. Ce que je me propose de coudre ici, et je suis suffisamment autorisé par le titre même du livre , si on veut bien l'entendre dans son acception commune , c'est un lambeau de conver$ation , une causerie que l'on commence où l'on veut^ et que l'on quitte quand on s'ennuie, un verbiage vague, incom-
plet , négligé , trop individuel d'ailleurs , qui a tous les défauts des contes de la veillée, et <{ui ne sauroit en avoir le charme. J'ai connu le duc d'Otrante ; je l'ai beaucoup connu ; je l'ai vu de loin sur la scène , de plus près dans la coulisse , de très-près dans la loge où il alloit se déshabiller pour rentrer à la petite pièce au milieu des spectateurs. Quant à moi, je ne figurois, Dieu lésait, ni parmi les acteurs ni parmi les comparses de la grande comédie européenne qui se jouoit alors , et tant s'en falloit qu'au contraire. Je m'étois donné la licence , comme un étourdi que î'é<tois, de siffler le principal personnage, le Roscius de la troupe, et je m'étois juché pour cela aussi haut que j'avois pu sur ma baoi»
quette de collège. Il est évident que j'avois tort. Les applaudisseurs payés, qui avoient raison, me le firent bien voir. Oa me mit au violon, et c'est de là que je tombai , par un saut merveilleux , dans un des petits coins du Ihéfttre où s'opéroit le dénouement. Ce que je viens de dire là, c'est mon histoire; ce n'eyt pas cdie du duc d'Otrante; mais il est malheureusement impossible de dire ce que :je
«Mis da lui gânè parler bes^oeoup de moi > et Ciest tin inconvénient si maussade que la li^ bartéde la cmverêatian peut à pdne en sau«> vter le ridiottle« Vous voilà oepwdant bien «vertiSé
Josdph Fbucbé naquit i Nantes ^ le 39 mai f 763, d'un capitaine de navire marchand^ M aon d'un boulaiigeri comme l'ont avancé ^'infâmes calomnîaieur6;car il parott que le pins grand t^proolie qu'on puisse faire à ut lK)iiiae) c'est d'être fils d'un artisan, le m lui M ai du moins pas entendu faine d^autrei; pe|iâai|t l6 prcaniar moh de la secondé restau- HBition. Ce n'étoit pas prëcisémeni cela qui vnk inibi eontre lui , quelques annéeê aupa^ •fMinft , mon eoaur ei mes paMiôus de jeune hname; GeVfiiè c'élok, oh Je trouvera dans les Hegmphie9^ jsi les Mùp^etphie^ ne sont - pab .meiiteuses ^isl d« qoet Ms èiêgtapMêH nèsoAV- «Hes pas cëqpables? Jq me m\^ déjà engagé- A IhisMF ces tmtes notions li Thisl^reé
PpucHè arroet été élèvéi à i'Ônateiro, tsù làdn fpère oonseriiroky quand la révolutioh édlaia , la *téputat on d- un professeur di^irn gué» Le dut '<(l'Otpiante n^oubUa jamais ni 4'OraMiro, ni las
neux amis qu'il s'y étoit faits, et qu'il appelait ses carabins^ dans l'argot janséniste 4e la coa-r grégation. Il est notoire qu'il en restoit tou-r ^ours deux ou trois autour de lui| et le basard youloit qu'ils fussent tous élèves de mon pèr*^ quand mon huitième mandat d'arrêt veniHt de s'exécuter, après trente mois d'exil et de mit sère* U n'y eut qu'une voix pour réclamer le fils proscrit du maître d'Oudei et de Babey { on me permettra bien de citer une fois le nom de ces hommes vénérables, et c'est le moin-t dre tribut par lequel ma reconnoissane* puisse s'acquitter envers leur mémoire. MJA rigoureuse détention fut échangée contre k mUe' en êurveillance, qui n'impliqueît pa»
alors l'infamie d'un crime antérieur, et qui ne m'assimiloit qu'aux émigrés et. aut chouans, mes camarades d'opinion comnii d'infortune. Il y eut un jour à jamais heureux où les portes seules d'une ville de guerre ae refermèrent sur moi. Je respirai.
On comprendroit mal cependant la position d'un prisonnier intra muros , si on supposoit qu'il n'est placé hors de la catégorie commune que par une prohibition inccmmiode de voyA*
ges et de promenades. C'est quelque chose déjà sans doute que d'assujétir la faculté locomotive d'un jeune homme plein de sève et de passions à des limites cruellement étroites, et que de lui dire : Tu n'iras pas plus loin , comme l'oiselier le dit à son serin , en le renfermant sous les treillis d'une cage, et les vieilles flUes à leur perruche en leur mettant une chaîne à la pâte. C'est bien pis encore pour l'esprit songeur, ou poétique 9 ou malade , que l'aspect de la ville importune , que la campagne appelle en vain , qui rêve à quel* ques pas de sa vaste prison les bois si sombres et si solitaires dont l'ombrage a rafraîchi, dont les tapis de mousse ont délassé nos prcr mières années , qui en aspire de loin les parfums , qui en écoute de loin les murmures , qui leur invente au besoin d'autres beautés et d'autres mystères, et qui retombe incessamment de son illusion sous le poids des herses, des ponts-levîs et des remparts.
Mab je ne crains pas de dire que cette gêne si tolérable en apparence n'a rien à envier aux rigueurs de la prison dure^ quand elle est exercée sur un amant passionné de l'histoire
naturelle. Comprenez-vous ce pauvre banni de Tair des champs , réduit à errer autour d*un axe inflexible sous la zone des fortiGcations , pendant que les premiers jours de mai fleu* rissent les prés , que les plantes rares achèvent de s'épanouir, et que les beaux papillons du printemps s'éveillent, en développant de tou« tes parts leurs magnifiques parures ; quand un capricorne d'or embaume les bosquets de saules d'émanations plus vives que celles des roses, et que des insectes habillés de pourpre» ou chatoyants d'azur comme les saphirs , pendent à toutes les fleurs? Trop fortuné, s'il n'ignoroit ses avantages, l'insouciant vaga* bond qui peut se récréer de ses fatigues au rajeunissement de la nature, et en épier à loi* sir les délicieux phénomènes dans quelque forêt bien écartée des villes, des villages et des grands chemins, sur le bord d'un ruisseau qui semble ne couler que pour lui l Le prisonnier intra muros ne connolt plus de tout cela que la mouche importune, la guêpe irritée, le chien esclave , et l'homme plus esclave et plus vil que les brutes qu'il a conquises.
Le duc d'Otrante fit alors pour moi plus que
dltf PORTRAITS.
je n'otois désirer. Il daigna me routrir, de Ion propre mouvement , ce doux exil des champs, le Mol bien que J*aie ambitionné en toute ma tie , le seul que j'ambitionne encore , peut-* être parce que les impérieuses nécessités du travail me Font à jamais interdit. Après trois ans de laborieuse et charmante solitude ^ j0 pus quitter jusqu'& la France, cachot large et ftuperbe sans doute , mais dont les flrontières comprimoient encore mon indépendance in<»
quiète. Le hasard voulut que j'allasse planter ma tente à l'endroit où mon protecteur devoit bientôt occuper un palais : je m'arrêtai ii Lay-» baoh.
Et avant d'y revenir, je m'arrêterai ici un moment pour demander au lecteur s'il mecroit autorisé en conscience à parler de Fouché comme du premier personnage venu tombé sous la main d'un biographe dans la loterie de l'alphabet? J^'ai vu le duc d'Otrante pour la première fois dans là capitale politique des provinces illyriennes ; je l'y ai vu sous la double influence de mon esprit de parti , qui lui étoit probablement trop contraire , de ma reeonnoissance personnelle^ qui lui étoit proba*
FOUGHÉ. 311
blement trop favorable , et je me félicite de n'avoir pas à choisir entre ces deux impres* sions extrêmes pour rester impartial. J'ai le bonheur de n'avoir rien à dire de Fouché avant sa mission d'illyrie , el on devine aisément pourquoi j'oublierai volontiers tout ce qui l'a précédée. Cela ne me regarde plus. Les écrivains qui font de l'histoire par lambeaux, qui rassortissent de petites pièces de marqueierie ou de mosaïque , qui négligent le tout pour les parties et l'ensemble pour les détails , jouis-* sent d'un privilège admiraUe; j'en userai en^ eore une fois.
S'il y avoit eu moyen de discuter avec Bot^ naparte, qui n'aimoit pas la discussion, VIU lyrie auroit pu être diiScile en gouverneurs j ses trois vice-rois l'avoient gâtée ; car jamais, peut-être, pays conquis de vive force ne subit un despotisme plus affable et plus élégant. Le premier étoit le duc de Raguse , homme poli , spirituel , libéral , né dans une position âevée pour de grandes positions, le plus aimé com«i^ le plus digne de l'être des compagnons d'À* lexandre. Le second fut le comte Bertrand , esprit posé , râOiéchî , sévère , admini^rateur
312 rORTBAlTS.
religieux de la fortune publique, dontonn'à^ voit pas besoin de réprimer les largesses, mais dont le peuple bonoroit la modération et la probité. Le troisième , un vieux soldat , brave comme son nom, qui valoit mille épées, brusque et même violent quelquefois avec les gens à grands airs, parce que la représentation l'ennuyoit; mais d'ailleurs patient et doux dans les aCbires , modeste et presque timide dans le monde comme un jeune sous-lieutenant en semestre, et toujours prêt à écouter avec bienveillance et à saisir avec ardeur une vérité contre laquelle il étoit arrivé armé de toutes pièces. L'Agamemnon de ma jeunesse n'avoit pas de guerriers plus dévoués que TAchille dont je parle. G'étoit Junot , ou le duc d' Abrantès, et nous sûmes bientôt qu'il étoit blessé ailleurs qu'au talon.
Foaché le remplaça. Convîendraî-je que les deux noms du duc d'Otrante n'étoient pas po* pulnirest Son choix avoît d'ailleurs quelque chose d'effrayant pour les esprits exercés qui cherchent la raison des choses , et on pouvoit la chercher hardiment dans les résolutions M dans les choix de Bonaparte » le génie le
plus logique et le plus conséquent qui ait Jamais présidé aux destinées d'une nation. Le premier gouverneur d'Illyrie avoit.été tout ce que devoit être le fondateur d'une puissance excentrique , réservée dès-lors à devenir pour le royaume futur de TAdriatique une frontière et un boulevart. Le second apportoit, dans les relations toutes nouvelles des vainqueurs et des vaincus, cet esprit d'ordre, de conciliation et d'harmonie qui prépare la fusion des inté* rôts et consolide les conquêtes. Le troisième n'étoit venu qu'après les désastreuses journées de Russie pour jeter dans la balance déjà incertaine le poids de son glaive redouté des nations , de sa belliqueuse renommée , et de son dévouement aventureux. Fouché, récem« ment tiré de l'obscurité d'une longue disgrâce, Jie paroissoit devoir la préférence inattendue de son maître qu'à la souplesse d'un génie délié , versé dans Tart des ménagements , ha-* ]^ué au mécanisme des transitions , et plus propre qu'aucun autre à Yentremettage des né«gociations difficiles. Aussi , quand il arriva , la restitution des provinces illyriennes étoit en secret , mais irrévocablement résolue^
Je n*ai pas besoin de dire que lés éventua* lités de la possession m'étoient & peu près étrangères. Dans tout le cours de mn vie de cinquante-trois ans , je n*af jamais conçu la possibilité d'une occurrence politique où J'eusse quelque chose à perdre , et surtout où j'eusse quelque chose & gagner. Mon industrie alimentaire se réduisoit à la direction^d*une bibliothèque , et à la rédaction d'un journal publié dans les trois langues littf'^rnires du pays^ le français , l'italien et l'allemand, auquel jV joutai plus tard , et pendant deux mois seulement ) une version dans la langue vulgaire , c'est-à-^dire en slave vindique. Mes feuilletons ser la statistique nationale, et particulièrement sur les idiomes et les productions , m'avoient procuré de nombreux rapports avec ces bom* mes studieux et zélés pour la science, qui sont partout l'élite des peuples, et que l'Illyrie compte par centaines. Il a fallu rapporter cette circonstance tout*àfait dénuée d'intérêt, parce que c'est elle sans doute qui fit tomber mon nom sous les yeux du duc d'Otranta* Son infiiillible mémoire lui retraça le reste. M. Babey y l'un de ces élèves chéris de xnon père
FOUGHÉ. 818
dont j*ai déjà parlé, n'avoit quitté Taiicien mi* nistre ni dans son rigoareux exil ni dans sa nouvelle élévation. Le fils inconnu d'an vieil ami étoit pour lui un protégé naturel* Je fut mandé au palais. '
l'étois fort jeune encore , mais le malheur est comme l'orage, il mûrit vite, il nourrit et bonifie les fkruits de l'âme quand il ne les pour4 rit pas. La conscience d'tine impartialité dont j'étoiâ d'autant plus assuré qu'elle devenoit de jour en jour plus insoueiAnie et plus dédai** gnéuse , quelque aptitude d'irivestigatbn que j'avois puisée dans d'autres études , et qui m dissimuloit d'elle-même sous des formes gttt^ èhes lit timides que je n'ai jamais perdaeSi un tact involontaire et presque mmhinal de prër vision qui me trotnpoit rarement, de petits succès sans importance auxquels ma vanité ed actachoit beaucoup , m'avoient fait croire , je ne sais comment, que j'étois prédestiné i écrire de T histoire. A 26 ou 28 ans ob croît encore tout ce qui flatte. Je n'avois jamais aperçu le duc d'Otrante, et c'étoit un de mes personnages lès plus caractérisés dans œ grand drame de In conventîoii) où il a voit
iigaré MU8 le nom de Fouché. J'étois donc Tort curieux de voir le nouveau gouverneur dont je m'étois formé parfois d'étranges idées , et je fus presque aussi surpris que touché de la cordialité de son accueil.
Le duc d'Otrante n'avoit alors [que 60 ans, car mon récit nous fait remonter jusqu'à 1813; mais il annonçoit davantage. Sa taille, peu élevée au-dessus de la moyenne , étoit d'ailleurs extrêmement grêle, et même un peu cassée, quand il se laissoit surprendre par la fatigue ou par l'ennui. Sa constitution osseuse et mus* culaire, qui se manifestoit par de vives saillies dans tous les endroits apparents, ne manquoit pas de vigueur; mais elle ne portoit plus rien de ce luxe de santé auquel on reeonnolt les heureux de la terre , les égoïstes , les paresseux et les riches. Il n'y avoit pas un trait dans sa physionomie , pas un linéament dans toute sa structure, sur lequel le travail ou le souci n'eussent laissé une empreinte. Son visage étoit pâle d'une pâleur particulière, qui n'appartenoit qu'à lui, et que je serois embarrassé de définir. Ce n'étoit pas la lividité qui trahit l'action permanente d'une bile ré**
fOUCUÉ. 311
primée avec effort ; ce n'éloil pas cette couleur malade et bfémissanie qui révèle un sang pauvre et une organisation étiolée. G*étoit un ton froid , mais vivant , comme celui que le temps donne aux monuments. La puissance de ses yeux bien enchâssés prévaloit, au reste» en peu de temps, sur toutes les impressions que son premier aspect auroit pu produire.
Us étoient d'un bleu très-clair, mais tout-i-lait dépourvus de cette lumière du regard quelettr donnent le mouvement des passions et jusqu'au jeu de la pensée. Leur fixité curieuse , exigeante et profonde, mais immuablement terne, et que rien n'auroit détournée d'une question ou d'un homme, tant qu il lui plaisoit de s'en occuper, avoit quelque chose dp redoutable qui me fait tressaillir encore que^ quefois. J'ai souvent raconté au duc d'Otranle des événements flatteurs et inespérés ; J'étois près de lui, et seul avec lui , à l'arrivée de plus d'un message désolant, et je ii'ai jamais vu se démentir d'un clin d'œil l'impassible immobiliié de ses yeux de verre. Les amateurs de petits spectacles , qui se sont fait monter k 4uc d'Otran(.e chez les mouleurs en circ^» Ifi
«oonoisseiit comme il étoit , sii'iniAg^ ojStqU d'ftUieiirs la resseiubUnce reboise) dans oe. 89Dre d'imitation. Quant à moi , je m» de*mandoii par quelle incroyable opération de. la "voImIô. en pojuvoit parvenir à éteindre mm âme^ i dérober à la prunelle sa tranaparende aniiaée;, à faire rentrer le regard dans un iur fisible étuii comme l'ongle rétraotile des «hats. Ce deveit être là Tobjét d'une étrange étude! .
: Lfi tenue du duc d' Ocrante élml d'une eHbiffftme eimplicité, à laquelle ses moeurs le por; Mieiit naturellement , mais qui pouvoit avoir ftora un notif polUiquei tout-»à«4ait d'accord ^f e^ ses penchants. L'ostentation plus qta'îni'- 'l^riale de notre premier et de notre troisième Ifovvemeur) très-contenablement appr^riée «ans doute à d'autres circonstances, auroit été ^diéplacée kAw «m peuple jalou?( de sa liberté', en moment où.r£«irope entière le convoqueît i $f^ nessaîiir: Le duc d'Otrante, en redingote gfise i éa iehapeau rond ,^n grés souliers ott en bottes , se promenant à pied au milieu de Des enfonts , ls(main ordinairement liée à ia^main de sa jolie petite fille , saluant qm k
saluQit^ sans préveuancd affectée coixmae sans^ morgue et saos étiquette , et s'asseyant boii<* nement où il étoil fatigué , ^ur le iMàuc d'uuQ promenade ou rar le seuil d'ua édifice } cet extérieur de Tie bourgeoise , de bonhoiqie pafanarcale et d'inclioatieni populaires qu'on avoit regardé jusqu'alors comioe iQCOiHipatiMft avec le aaractène frauçois, et qui s'étoitmani*» feBté rarement:, à la vérité^ ch« jl€« liommqv de la conquête t tout ce qu'il y avoit de no^ veau !et de saisîsaaot dao9 cet exercise famir U»f et comme facile^ d'u« pouvoir absolu qui im s'étok jamais mo&tré qu'à travers ia pompe des eours, la cobue dorée des cérômo^nies et le .twMke des gens de gaem^e^ év<ei|r lèrent plus de sympatbie qu^nous n'en avions obtenue en plusieurs années d'oocupaUoo* C^ aentimmt coniribua beaucoup à diminuer }e$ ombairas «t lea périls du /départ pMur uM arr aaie inwtmbrable d'employé» vemA à la suite des baïQnnettes» et qui n'avoient plus de baïonnettes* pour les. défendre, quand arriva eetle cadastrophe inèvkaUe de T'èvacuationiqui 68t le quart d'beure defiabdsHsdesiUriomplinf teuvs^ Dirainie que . la kôenseîUtfiae Aa rius
32Ô POIlTRAltS.
tendre et la plus empressée prit soin de nous adoucir les rigueurs de cette humiliante né-» cessitéy et de nous en épargner jusqu'à la pu<deuf ? Dirai-je que les hommes les plus oppo-* ses à l'invasion françoise et qui en avoient le plus souffert, furent las premiers à cacher nos fourches caudines sous des draperies ei des guirlandes, et que nous en reçûmes un adieu d'amitié sur leurs frontières affranchies ? Ils ne nous aimoient point cependant ! Quel peuple a jamais aimé l'étranger pour maître , et quels mattres que les François chez les peuples qu'ils ont soumis ! H faut l'avoir vu pour le croire! Mais celui-là , c'éloit le peuple illyr rien , si naif dans ses impressions , si exemplaire dans ses mœurs, si fld^e à ses affections et à ses croyances , si éclairé pourtant sur toutes les questions qui intéressent la vétiiaUe gloire et le véritable bonheur des sociétés ; c'étoit le peuple sans assassins , sans ifoleurs, sans méchants, dont on peut, suivant le proverbe vénitien , traverser les six provipoes avec son argent sur sa main ; un peu* pie puquel nous avons presque enseigné l'u* sog$ de la serrure et de la c|é, mais qui a re-
fusé, avec une intrépidité à toute épreuve, de recevoir de notre perfectibilité philanthropique Tinvention de la guillotine ; la meilleure agrégation de bonnes gens que Dieu ait placée sur la terre : celle au milieu de laquelle on voudroit mourir.
Le duc d'Otrante avoit admirablement compris tout cela. Chargé des afl&ires d'une politique de transition qui demandoit les plus grands ménagements , et dont il parott que la modération pratique de son caractère s'étoit accommodée avec l'âge , il avoit commencé par détendre l'action des exigences fiscales. Les violences maladroites de la conscription , qui ne servoient en dernière analyse qu'à organiser des bataillons pour un ennemi voisin, dont l'ancienne autorité laissoit de profondes racines dans lepays, s'étoientcalmées tout d'un coup. Les pénalités de toute espèce perdoîent journellement de leur rigueur, et leur modification ou leur suspension dépendoit exclusivementdu gouverneur, car aucun arrêt nepouvoit être mis à exécution qu'il ne l'eût préalablement ratifié de sa signature. C'est à moi qu'il adressa ce mot mémorable qu'on a rapporté
â^ PORtHAlti.
depuis ÙMi dès itiémoirês tfés-âpoefyphes , HfMiis éclairée celte fois^ je le déclare, par d'excetteti(8 rensetgnefiiefits. La cour impériale iéfHAi de déposer sur son bureau le dossier d'Ufl arrêt eii Suspens qui attendoit soti aveu. C'étoit celui de ce fameux Jean Sbogar » dont léè jodruaux de Paris ont si bien prouvé ^ue f ittois Vêlé le tjpe à lord Byron, par atiticipatlofi , sans doute^ ^ Que) est cet homme ? mé éh h gotiterneur.
-^ Un bandit systématique, répoiidîs^je ; xiii homtné à opinions exaltés , à idées excentilques et bicarrés^, qui s'est acquis au fond de la Dàtmatie une réputatioti d'énergie et d'éldqilèfnéè, accréditée par des manières disirftgûéèë et tine figure imposante.
' -^ÀUltué?
-^ Peut-être , mais à son corps défendant.
Ati t»este y je ti*en répondrois pas. Tout ce que je sais de lui , c'est que c'est un brigand fort ilitelligeflt et fort résolu, dont le nom revient éouvent dans les conversations du peuple.
^ Assez , reprit le due d'Otrante en jetant le dossiefr dans là corbeille des rebuts, il y a dèis èirconstances où ce bandit peut rendre de
FOUOttÊ. 32â
p\m grands services que la tom impériale. »
Gela, c'étoit la moindre des énigmes du \o* gogriphe , et il ne falloit pas être bien fin pour y lire distinctement le secret d'une dis^ solution prochaine dans le grand réseau de Témpire. Je comraençoîs à comprendre I^eriibarras de la double position du gouverneur , parce que je croyois être parvenu à Ih voif sous ses deux aspects. Il d*Voit conserver k^ l'égard de toutes les autorités^ et surtout de celles qui relevoient plus immédiatement de sa personne, les apparences d'un pouvoir per^ manent et atfermi. Rien n'étoit épargné pour cet ^et , et la crédulité ne manquoit pas de prêter de nouvelles forces à ses fausses espérances. Il avoit à ménager d'un autre côté les dispositions de la multitude pour un événement presque flagrant dont il auroit au besoin marqué le jour , et la presse étoit seule capa-* ble de le seconder dans ce dessein , mais une presse hardie , une presse d'opposition , s'il y en avoit eu alors, qui auroit exprimé son arrière-pensée sans le déceler lui-même. Je faisois un journal ; mais avois-je assez de portée d^esprit pour être mis sans danger dan^ une
leUe confidence ? Le duc d -Olrante ne le penisa pas, et on voit que je ne fais pas ici de grandes violences à ma modeslie. U aima mieux m'essayer et s'assurer d'abord sur des choses insignifiantes de la discrétion que je serois capable de lui garder dans les choses sérieuses. 11 me mandoit souvent, surtout la nuit, ne me parloit pas quand j'étois venu, se promenoit comme à Tordinairc les mains derrière le dos , en laissant échapper quelques paroles enirecoupées , quelques interjections d'impatience ou de colère , comme un homme qui se croit tout seul , et me congédioit sans m'avoir rien dit. Très-persuadé que je ne pouvois pas avoir été appelé sans dessein, je jetois volontiers un article sur ces phrases presque insaisissables quand elles flattoient mon esprit ou mon cœur, et Dieu sait le beau bruit qui en résultoit à la cour : c'étoit le mot. Je m'accoutumois bientôt à supporter ces disgrâces journalières avec une sorte de dérision secrète. On me réveilloit, suivant l'usage, au milieu de la nuit suivante, et le gouverneur ne me témoignoit ni satisfaction ni déplaisir. Il se bornoit à continuer.
FOUGHÉ. 325
sans prendre garde à moi , ses soliloques de somnambules, dont je faisois le lendemain des articles plus explicites et plus \ifs que les premiers , au grand effroi de mes protecteurs et de mes amis. J'étois plus tranquille qu'eux sur le compte de l'auteur.
Une de ces nuits étranges , où , à part le valet de pied de service , personne ne veilloit plus à Laybach que le duc d'Otrante et moi, je me sentois tout près de céder aussi au sommeil , quand le gouverneur me saisit le bras : € Combien sont-ils d'arrêtés? me dit-il, comme s'il n'avoit fait que poursuivre une conversation , et quoique ce fût bien positivement sa première parole. Douze ou quinze peut-être?
— Soixante-dixhuit, monseigneur (il ne pouvoit être question que d'une insurrection très-récente de paysans montagnards).
— Soixante-dix-huit ! reprit-il. C'est une émeute qui exige prompte justice et de grands exemples. Révolte contre l'autorité françoise ! Ils sont bien hardis. Elle n'a jamais été plus puissante. Je n'ai dégarni les provinces de quelques régiments que parce qu'elles n'en ont pas besoin pour les garder. Des troupes
396 POI^TRAITfi^.
fratclies m'arrivent d'ailleurs de tous la$ côtéSt et quelques imprudentes manifestations de r Autriche seroient une mauvaise garantie pour la rébellion.
— Il n'y a point de rébellion, monseigneur»
dans le fait de ces pauvres diables» qui ne sa^ vent ni allemand ni françois , et qui ne se soucient guère des intérêts que les François et les Allemands peuvent avoir à débattre ; il n'y a que la réticence extrêmement logique du contrib^able qui répugne à payer deux fois, et qui ne suppose pas que son gouvernement puisse se rendre complice d'un stellionat et d'une concussion-
— Oh ! oh I stellionat et concussion l Gom^ meqt l'entende^- vous, s'il vous platt? dit le duo en mettant les mains dans ses poof^es, çt en continuant ii se promener.
<^ll n'y a rien déplus simple, monseigneur.
I^ gouvernement impérial s'est annoncé aux provinces par des vues libérales et généreuses ; il a proclamé Tabolition du servage ; il a pro* mis aux peuples de Içs tenir à l'abri des exacr lions seigneuriales, et de régler leur impôt sur l'éphelie commtme.
FOUCBÊ. 397
— Il n'y avoit rien de plus /asle » inior roiRpit le duc. Ce ne sont plus des vaincu^. Ce sont des nationçiux qui jouissent 4es droits da tous.
— Et qui paient cet av9ntage yi) p^u cher, continuai-je ; car on a triplé, quadruplé la cotis de leurs impositions, ^»m e^^citt^r up murmure. Il n'y a pas un département dn centre où la perception s'e^éculQ avec plu^ de facilité.
— Mais Tinsurrection ? dit le duc.
-~ Permettez-moi d'y venir. Pepujs quelrques apnées, Tautonté déléguée de France ^ toujours tendu avec plus ou moins de succès à rallier Tancienne aristgcratia par des distinctions, par des cordons, par di^s litres, ^i ces moyens étoient , en général , asse^ insuffisants, car rien ne prouve que te prince de J^ichlenberg, un des membres de votre conseil, se tienne fort honoré d'être baron de Tempiriç^ On a senti qu'il falloit davantage, et §ana légaliser par des actes officiels la vieille fiaaalitç seigneuriale, on en tolère officieusement Tesercice. Dans cent villages illy riens, les çontribuah]ie$ $oii( soumis à l'impôt double ; et il n'est
pas étonnant que cette vexation , fort éloignée de la pensée de votre excellence, ait excité quelque part un petit mouvement populaire , qui n'est pas une révolte, comme on Fa qualifié , et qui n'a rien de politique. »
Tout ce que je venois de dire , le duc d'Otrante le savoit à merveille, mais il étoit dans ses habitudes politiques de faire dire par les autres ce qu'il ne lui convenoit pas de dire lui-même. Je connoissois déjà cet artifice particulier de sa conversation , et c'est pour cela que je m'exprimois quelquefois devant lui avec une confiance et une liberté peu diplomatiques.
Je n'attendois pas sa réponse. Je savois bien qu'il ne m'en feroit point , car il ne sortoit presque jamais des formes de l'interrogation ; mais son monologue rêveur avoit recommencé, et j'en surprenois à la volée les traits les plus saillants, pour les assortir à ma rédaction. Le lendemain , l'article parut. Il imposoit le respect des lois; il blâmoit sévèrement les voies insurrectionnelles comme outrageantes aux vues d'un gouvernement qui cherchoit la vérité et qui vouloit la justice ; mais il rassuroit la classe imposée des villages sur les exigences
FOUCHË. 320
extrà^tégale$ dont la répression leur étoit duo à titre de promesse et à titre d'équilé. Il appeloit enfin Tindulgence du pouvoir sur des hommes égarés dont les mécontentements n'étoient pas sans cause et les fautes sans excuse. Il fut très-populaire à la ville et très-mal vu au palais du gouvernement, où la noblesse abondoit encore. Je n'y trouvai pas une main à serrer.
J'arrivai enfin devant le gouverneur , qui ne m'accueilloit ordinaireipentque par une petite inclination de tète; il fut plus expansif : « Où avez-vous pris toutes les lubies que vous avez débitées ce matin ? me dit-il.
— Dans ma conscience, monseigneur, et je suis si disposé à les avouerdevant le pays tout entier que je les ai fait traduire et imprimer en slave vulgaire.
— En slave, reprît-il? C'est une idée qui peut devenir profitable pour le journal; il ne faut pas que le peuple soit privé de nou»
voiles. Mais ne manquez pas alors de faire faire vos articles politiques par quelques-uns de ces messieurs, ou du moins de les consulter, car tout le monde est d'accord que vous n'y en-
880 PQaTBAiTs.
tendex rien- Les joitriumx oat du retopUsMm^n\ , ioes8ieurs ; il j 91 ua parti (rè9*avïiBiaig«iii^ 4 en tirer dans les circoo^lpoce^ où mvi» Bomm^f Je regretta souvent de n'avoir pas le temps d» m'en Qocyper. «
Après cfs par9l#s , il nous tourna le dos , et on me félicita d'être quitte d'une si rude épreuve à si bon marché. Quant à moi » j'admirai la bonne grâce avec laquelle les esprits les plus retors se laissent prendre aqi^ mystifi* cations les plus commupes.
Tout n'étoit pas fini daos l'épisode dos pays^ps* L'instruption étoit avap/?ée ; l'action de la justice ne pouvoit pas 9'interrpmpre; il y «Yoit s^r le fait d'attroupement ist de résistance à La (qtc^ dans un pays d'inv^siop, des lois positives et horriblement rigourei^ses, h!^ noblesse attendoit enfin une pleine sati^fctQtîop, et mettoit probablement h QP prix ^es derniéres condescendances, ijeureuserpept pour le gouyerneur , la prison éioit bien mal cloçg , dapf^ une capitale où les mauvais sujeti sont si rare« qn'pp p'y avpit pas compté dii^ préventions de crimes qujiliiié^, ep çipq ans, Peu^ ou
trois »mt$ npré?, Içs pays^os éiçiçpt partie.
FoueHt. 331
6t tes baodiu avec aux. Oa a déjà vu quç I9 duc d'Otrante n'at^ehoit pas uae grande îiQportance à l'exécution de oes misérable)». GfA événement n'eut d'autre suite qu'un arrâlé du gouvernement qui prdûi\DOÎt \9^ ooostriKSr tidn d'une nouvelle prîsoR ^ pprtes aoUdga çt à mqrs infrapcbissstblej», p nt les tpavayx, furent luis imniédisiteïaent en adjudica^ipq.
J'espère que oie^ cbers lUyriens de la bQQUa 1 paisible et pieuse Garniole, peuvent ancprç s'en passer. Ils se passent bi^O d^ pojii§ ausM,
Je n'ai rien racopté de fort important, parop que je n'avois rieu dfi fort important h rationst^r. J'imagine pourtant que ces détail? peuvent donner quelque idée de la Panière de prêcher du duc d'Otrante, daqs de plufi grajii* de$ a8aire3, Je iipirai par upp auecdgite qui pi'est pnppre plus persopnelle, etquitéoioignif de ce qu'il y 9Yoit de tçndre , de générw^ 9 d'éievp dapa cp caractère si çalomuip* ëU^ n'est paa très-intéressante non plus* Ou ei^t bii^U autrement à son aise quand pn inventp.
Mon journal tétragloileétoit devepu» 9Pus l'aveu tacite dugpuverneuri up moyeu 4a fioucp^ aipn progressive et amw«4e , putrç VçfieuiMitjou
332 PORTnAiTs.
et le pays .11 avoit adouci quelques mécontentemenu, afiaisé quelques haines , favorisé peutêtre le développement de quelques affections. Je continuois à l'écrire de moi*mëme, et sous la seule inspiration de ces pensées d'accommodement et de bienveillance , à l'arriére-garde de notre lente et cérémonieuse retraite. J'étois à Trieste , et les autorités françoises avoient déjà 15 lieues d'avance sur moi. Elles alloient quitter Gorice. La flotte angloise étoit à l'ancre à une portée de canon du port de Trieste. Les troupes autrichiennes occupoient Mâtéria, et de moment en moment Santa-Croce, les deux points accessibles de la montagne » qui ne sont pas éloignés de plus de deux lieues.
Un détachement hasardeux ou égaré s'étoit montré jusque dans les environs du Famedo , le pittoresque et délicieux jardin de la belle capitale de l'Istrie. Pressé par la faim, il s'aventura de désespoir à tenter l'entrée de la vil le , pour y acheter du pain. 11 l'auroit bien prise s'il avoit voulu, car il ne restoit à la citadelle que dix-huit soldats malades qu'on n'avoit pas pu transporter. Le passage lui fut accordé ; les boutiques des boulangers lui furent ou<-
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tertes; il défila en mangeant, la crosse du fusil sous Faisselle el le canon baissé : spectacle attendrissant qui avoit son côté ridicule, et qui eut une tragique péripétie.
Je n'étois pas le seul François qui fût resté à Trieste. Un employé obscur s*y tenoit caclié dans un grenier, chez une femme de son inti-* mité. li trouva fort héroïque de verser une fois, dans le cours de sa noble carrière, le 9ang impur de l'étranger , et il abattit d'un coup de carabine, tiré du toit, un pauvre AU lemand qui avoit la bouche pleine, et qui tomba mort sans pousser un cri. De ce moment, les soldats irrités se répandirent dans les rues en se cherchant des ennemis qu^ils n'avojent poiut, s'en prirent aux premiers ve-* nus, et regagnèrent confusément la campagne, après avoir massacré deux ou trois honnêtes bourgeois qui se trouvèrent sur leur chemin.
Le lâche assassinat commis sur ces malheu-* reux fut, comme on voit, chèrement payé, mais il pouvoit entraîner, quelques jours après, des représailles bien plus cruelles.
La semaine n'éioit pus écoulée que je fus éveillé à cinq heures du matin par une esta*
334 POMBAITS.
fette ehargée de dépêches du goilvef neur^ et qui reprik \k toute de Gorice^ en empoi'Unt briisqtièineot mon reçu , car le temps pres^ soit. G'étoit un ordre exprès d'interrompre éiir*ieMïhsmp la publication de mon journal , èl| en Outre, copie conforme d'un double ar-^ rèté qui ne destituoit de deux places asses IvoratÎTes dont la bonté du duc d'Otrànte m'a-* irèit pourvu le mois précédent. Ces rigueurs éUiient eiipiîquée^ avec soin dans un fornrida-^ Me tmriéérant^ dont les trois paragraphes Mmprenoient autant de griefs capitaux qui auroient pu en bonne justice coûter la tôte A troib homines : connivence démontrée avec l'étranger, conspiration continue et flagrante contre le gouvernement de l'empereur, coi^ respondance suivie entre les agents intérieurs ei enériëurs de l'ancienne maison de France^ dent j'ètoîs le trait d'union secret. Il y avoit Ifl qmlqmf apparence fondée sur mes opinionè de proscrit, dont jamais Fouché ne m'avoit dit wi lâct, mais j'étois incapable de capituler traltreusemëni avec des devoirs que m'fmpo-^ soit 1^ conGance^ et que j'avois librement aceet»tés. Je sortis indigné pour demander des
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Ahetauxi et pour aller me IWrer è Gorioe à fontes les ehadees d'une injuste aeensation.
Je croyois n'y arriver jamais assez tôt.
Quand j'arrivai dans là rne^ je la trouvai remplie de soldats. Les Autrichiens venoient d'entrer, et éette Ibis en nombre suflSsant pour ne pas craindre urï guet-^apens. Les An« glois débarquoient sans obstacle , et cinq oïl six fhidêkipmen^ le cigare à la bouche, se pro* menoient les bras croisés sur le port Trieste , sans défense, tomboit à la discrétion de l'étranger, ou, pour parler plus nettement, re-' tomboit de toute la puissance des choses sous la domination de son mattre naturel. Je n'eus pas de peine à me procurer des moyens de départ. Mes amis m'en offrôlent à l'envi, tout en tne conjurant de rester, mais j'avois une blessure trop vive à guérir pour me rendre k leurs instances. A neuf heures du soir, j'étois i Gôriee.
ie Courus chez le gouverneur, qui démentit un moment son flegme imperturbable par un mouvement de joie. '
c Vous voilà, me dit-il. Vous m'avez donné un peu d'inquiétude.
386 PORTBAIT&.
^-^Jen'en.seroispas.digDe^inonseigneur, si je m'élois rendu coupable des actions dout votre arrêté m'accuse !...
— Ah ! ah ! reprit-il en me poussant du geste ters un angle du salon, mon arrêté d'hier, n'est«il pas vrai? Mais si des violences avoient accompagné l'invasion, si des vengeances l'avoient suivie, pensez-vous qu'il vous auroit été inutile? c'étoit, ce me semble, une belle patente de contre-révolutionuaire.
— Que j'ai de grâces à vous rendre, m'écriai*je en me frappant le front, cette idée ne m'étoit pas venue ! »
11 me toucha doucement sur l'épaule en es« savant de sourire. N'y a^t-il pas quelque chose d'incommensurable dans ce mélange des sympathies les plus officieuses de la bonté avec ce qu'il y a de plus dédaigneux dans l'aristocratie de l'esprit et du pouvoir? Qui oseroit penser qu'un tel procédé pût partir d'un méchant homme ? Je conviendrai de beaucoup de choses avant de convenir que Fouché a été bien jugé par ses contemporains. L'histoire et Dieu le jugeront.