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des mœurs, ne m*a paru toucher de plus près au sublime.
Pichegru fil; asseoir le Désespéré à côté de lui, ne parla en particulier qu'à lui, et ne le quitta pas jusqu'à son départ. S'il y avoit là des émissaires de Pitt et Çobourg, ils en furent pour leurs frais.
Yoilà le traître qui conspiroit pour l'aristocratie, pour le pouvoir absolu L..
Et s'il avoit conspiré pour lui-même , s'il avoit daigné leurrer le peuple d'une fausse espérance, s'il avoit trahi la liberté en la proclamant , s'il s'étoit laissé infliger le pouvoir impérial en feignant de le repousser, ceux qui le calomnioient alors, le front aujourd'hui baissé dans la poussière, adoreroient son effigie au sommet d'une colonne !
Mais cette conspiration pour les Bourbons, où en sont les preuves? Je n'en oublierai pas une.
Est-ce dans les paipers si adroitement, si heureusement saisis le lendemain du i8 fructidor dans les fourgons de Klinglin , de d' Antraigues, des intrigants de Bareuth ? car on n'a jamais vu tant de fourgons égarés. • Il eût été
PIGHE6RU. 229
facile de les examiner légalement^ dit l'habile auteur de rarticle Pichegru dans la Biographie des contemporains, qui est une des pièces les plus solides de Taccusation; înais il est tant de parvenus à l'autorité, ajoute-t-il , qui aiment mieux proscrire !»
Ces papiers n'ont donc pas été examinés légalement; ils n'ont jamais été vus en nature; on n'a fait dans leur publication ni la part du vil espion qui invente de faux rapports pour fournir aux besoins de sa méprisable vie, ni la part du sycophante qui suppose ou qui falsifie des documents pour justifier ses gros salaires diplomatiques ou pour les faire augmenter, ni la part du lâche, quel qu'il soit, qui s'empresse d'aggraver de son témoignage honteux une dénonciation capitale , pour l'empêcher de s'étendre jusqu'à lui !...
Et quanddes papiers saisis dans des fourgons ou ailleurs ont-ils manqué à la proscription d'un grand homme? Si Bonaparte avoit échoué à Saint-Cloud , le directoire n'avoit-il pas en main son premier traité secret avec le duc d'York, son second traité secret avec le roi de Prusse par l'intermédiaire de Sieyès? N'éloit-
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ce pas pour eux que le i8 brumaire avoit ét^ entrepris? J'en peux parler savamment de ces traités-là; je lés ai vu faire.
On sait aujourd'hui, à n'en pas douter, comment Bonaparte is'entendoit avec le duc d'York et le roi de Prusse.
Et puis j'admets au'il y ait des pièces authentiqués dans ce Fatras d'infamies, et je n'y suis certainement pas obh'gé; j'admets que dé misérables araélions de la police royale se soient faits forts de quelques beaux noms pour se recommander à leurs maîtres, et que leurs res aient été assez dupes pour les écouter j j'admets jusqu'à TautHenticité de ce projet de marché où Pichegriî célibataire se fait ridicii* lement octroyer dès avantages actuels {5our des enfants qui n'existent pas; qu'est-ce que cela prouve, sinon que les courtiers de conspiration sont bien insolents, et qiie céui qui les paient sont bien crédules? il n'y â pas de jour où des escroqueries, toutes semblables en petit, n'égaient l'auditoire dé là police ëbrreciionnélié.
Veut-on savoir ce qu'en pénsôit lui-même le corps législatif dé fructidor i Narras , Thibdii^
P1GHE6RU. d3i
deau, Cambacérès, et vingt autres, éioient compromis dans ces correspondances, ni plus ni moins que Pichegru : on passa à l'ordre dii jour à l'unanimité, après lé 18 fructidor!
Ce n'est donc pas cela qui peut fonder la proscription morale de Pîchegru. Voyons (é reste.
Est-ce par hasard la lettre tardive de Moreau, cette dénonciation après coup qui rêvéloit au directoire une ancienne conversation confidentielle entre lui Moreàu, général en chef, et Pichegru, alors déporté, alors garrotté d'indignes liens dans une charrette grillée^ Cela neseroitpas beau, mais qu'en résutteroitil eu dernière analyse ? Deux choses : que Pichegru croyoit à Moreau, et que, parmi les éventualités de la France révolutionnaire , il aVoît le bon sens de compter sur la monarchie. La belle merveille! Ce secret que Pichegru auroit soufflé à l'oreille de Btoreaù , c'étoit le secret de la comédie , la dernière pensée de tout le monde. Pour que Pîchegru n'en parlât pas à Moreau, il auroit fallu qu'il prit llloreàu pour un mouchard, pour l'homme de la leli^ au directoire.
Respect cependant , je le veux bien , à la cendre de Moreau , de Moreau lui-même ! qui est mort au milieu des Russes, dans des circonstances bien plus défavorables à sa mémoire qu'aucune de celles dont on charge la mémoire de Pichegru, et qui, selon toute apparence, est cependant mort innocent de trahison. Je ne suis pas suspect quand je défends celui-là 1
Mais cette lettre de Moreau, il l'a déniée sans intérêt à le faire , quand il avoit intérêt peutêtre à l'avouer; et c'est l'acte le plus viril de sa vie morale et politique» Elle est donc comme non avenue dans la question.
Allons toujours aux preuves de la conspiration de Pichegru. J'ai promis de ne pas les éviter.
Est-ce le fait singulier sur lequel s'appuie l'article de la Biographie des contemporains , qui n'est certainement pas à récuser pour les ennemis de Pichegru ? Les expressions du rédacteur, homme de cœur , d'esprit et de mesure , qui lutte visiblement malgré lui contre son intime conviction , sont trop précieuses pour que je ne prenne pas plaisir à les copier. Elles m'éviteront presque la peine de répondre.
l'ICHBOEU. 233
t Un émigré, dit-il, transfuge du parti roya-
> liste, livra le premier, à ce qu'on assure, aux
> directeurs les secrets du prince de C!ondé et »de Pichegru, secrets auxquels il avoit été
> initié , et obtint pour prix de sa délation des • récompenses pécuniaires et de& missions » d'observateur à l'étranger. •
Quand transfuge , délation^ récompenses pécuniaires et mission d'observateur à l'étranger seront de la langue de l'honneur et de This-* toire , je dirai ce que vaut ce témoin; et je le dirois dés aujourd'hui s'il n'étoit mort.
Est-ce le radotage de Fauche-Borel , devenu par je ne sais quel hasard chroniqueur authentique de la restauration ? Ceci mérite un peu plus de développements. Nous entrons sur un autre terrain.
Fauche-Borel étoit une espèce de bon homme , sincèrement attaché aux Bourbons, vulgaire et naïf de nature , actif et remuant d'in* stinct , serviable par sentiment comme un bon Suisse , plus serviable encore quand il y avoit quelque choseà gagner à l'être, comme le Suisse du proverbe; un prêteur obligeant qui avoit trop de débiteurs à Goblentz pour ne pas retrouver
aii PORTRAITS.
quelques protecteurs â h coUr; un messager officieux doni led frais dé posté se payoierït eii complimens; iin intrépide entremetteur dont les dangers se rèconnoissoient en promesses.
L'appétit vient en mangeant, et l'esprit eri intriguant. H s'avisa un jour de se dédommager des pertes dû courtage danà les; gros salaires de là diplomatie, et àes prétentions fuirent bien accueillie^ , car les diploihates dd roi légitime n'étolent |)as forts. Dès ce moment il sillonna l'Europe de ses roues dans toutes les directions, comme lé Ëawer dé Potemkiù, colportant de ville en ville, de camps en camps, et de palais éh palais , des lettres de créance g[nBbnhées sur satin, signées Louis j et pliià bas d'Avaray; puis, rendant en échange et contre de bons mandats toutes les blllëveséèé qui lui passoient par la têié. Ce n'étoltpas î]ue lé pauvre Fauche n'éflt eii des entrevues solennelles ; il seroit allé proposer au cardinal Maury de décoiffer le chapeau rouge, et à Napoléon couronné d'accepter l'épée de connétable , car il agissoit eh conscience; mais le résultat dé ces négociations s'ârrangeoit si étràiigeinent dàrib son esprit que les rëfUs lès |)liis
PIGHEGRU. 23â
déclarés s*y tournoient en promesses , et il ne rèntroit jamais auprès de son prince nomade (|ue les mains chargées de lis qui distilloieni une myrrhe royale, comme ceux du Cantique des Cantiques. Il ne faut pas croire pour cela que Paiichë fût un menteur systématique. Il croyoît profondément tôiit ce qu'il s'ètoît raconté à lui-même, et je ne l'ai jamais vu varier dans le thème grossier de ces happe-loiirdes <]u'on a fait semblant de prendre pour argent comptant dé lllîttau à Varsovie, de Varsovie â Hartwell , et de Hartwell aux Tuileries.
Fauche in'a souvent, en effet, débité toutes ces sornettes avec Tàplomb d'un théologien qui prêche lé dogme ; je les aï gravement écoutées, en me contentant d'opposer quelque douté à des faits matériellement faux dont l'împossibilité tbmboîl sous les sens de tout le monde , i>oiir me procurer le plaisir de les entendre répéter dans les mêmes termes , nîplus ni moins ; car j'ai déjà dit (jue Fauche étoit invariable dans ses fortouîes. A la seconde oii troîsîèine alfîrmation, je tombois d'accord avièc
îul, sauf à riire, et je li'en ètois pas pluscorivâîidèd* î^os contestations ne pou^oieiik alfei*
fort loin , parce que Fauche , devenu vieux et infirme , avoit été d'ailleurs dans sa cause un agent utile et un fidèle serviteur ; qu'il avoit beaucoup souffert dans sa personne et dans celle des siens, et que , pour dernier résultat, la restauration l'avoit laissé pauvre comme les pierres sur lesquelles il a fini par se briser le crâne à défaut de quelques misérables billets de 1|000 francs dont on faisoit litière à de méchants paperassiers. Je l'ai connu, je l'ai plaint ; je n'accuse pas sa pauvre cendre oubliée, abandonnée, mais je déclare sur l'honneur , et i la face de tout ce qu'il y a de gens sensés dans le parti qu'il a servi , que nous n'avons jamais cru un mot de ce qu'il disoit.
Je me rappelle ici une anecdote remarquable. Fauche conservoit une foi si aveugle à cette grande conspiration monarchique dont son génie , à lui Fauche , avoit été la cheville ouvrière , que si la toute-*puîssance et la toutebonté de Dieu lui permettant de retrouver un jour Pich^a au paradis des sages , il lui en touchera certainement quelques mots. Ne se souvint-il pas après ki restauration d'y avoir impliqué Gambacérès et Barras ? Fauche victo-
rieux se crut obligé d'aller visiter ses innocents complices, dont la position paroissoit moins favorable, et rien n'est plus propre à confirmer ce que l'on savoit déjà de la bienveillance de son caractère. Gambacérès le fit mettre à la porte; Barras, qui étoit la fleur des hommes polis, Finvita à dîner. Il y avoit là vingt hommes aujourd'hui vivants, dont quelques-uns jouent un certain rôle dans les affaires, et qui rient encore de l'opiniâtreté de Fauche à soutenir devant Barras que Barras avoit conspiré pour les Bourbons, et du dépit nerveux et con« vulsif de Barras , qui ne pouvoit opposer que des cris et des serments à son corrupteur impassible. Gela devoit être fort bouffon.
Il est probable que le dtner chez Barras finit comme la visite à Gambacérès avoit commencé; mais Fauche ne se déconcertoit pas pour si peu. Buit jours après , tout entier à son idée fixe , il vous auroit dit fièrement qu'il venoit de visiter Gambacérès ou de dîner chez Barras, ses anciens collaborateurs au grand œuvre de la restauration si heureusement accompli.
Telle est cependant V autorité historique sur laquelle sont fondés tant de mensonges kiêto*
rùiu^ff pii pcétendqs te}6, qpe j^ iiew te firpî» jer cQpyam€rp 4'il33pertia!$npe ^d'effr^)!^"- 4ef ie ; corre^popds^qces yraies , çorre3poii<)9nçfts SiUppo9^8, marcbés verbaux, m^rphés ^çits, p^dbi^Qnç graluUespp payées, le miPriÇt|i(ef.foi]rg9ii9) l^révélalJQO dQ)|p9tgaiUai^d, Jg ftot article d^ ÇeauJie^ d909 l9 5^gT?i?A«> Mmfr^effe , TarUcle çj^nJ fQÎs pjq^ défseni de ia ^(ograpbi^ii^^cofitempQrains^on rqim'a CQpîé Jieaujiieji^ qv'«n rougissant , aveux ir»pUcites .£($ la <r«sitauration qui a'étpît pas f&cfaéj3 de
isoinpt^r nn illustra martjfrdo ptu9, hopn^ur
4a^/iif y oydIlJQQS pQsthumefii» et inoaMB)eyB4S j]i)al j^fMj^dv^ I 11 ii'y a deriièro tou^ cela que la grosse j^gu^e du malbeui^euyFapeheseporr ^f}t gafi^Q^ delà honte de Pichegru devant' les jBiûurt^oiw % devant le pays et devant la poB^
. PaiVKibfl 9'^voit vu Piebegru que deux foj^ j)<\fLfift Ipi proffQr^tiçn^e fruci#der» dont le^ sjyû- «V^i^9(l4ttîf¥*Wti^J<^^#*^ ^ I^ndre$, et j^Aucbe ^ jç^ .WPFWu av^ç moi. J-a.fieQoade foia , Pir chegpji ^jffiçQf^imlf. F^whe |u«qu'#u Iws^ de 4'î«|c#\çr ,^t $e retQurnaqt d« c4*é de son aide-
49;rQili«p ; ^iliftriqt:». jnoluwar* nwkndrft i
ditrii , vouB me rfinilMz le senri^e de le &ire Iu8iileff . 9 Pais doBtMQt le Juras a Gaume pour remonter : c 11 ne faudroit pas le fusiller , coutiowi.-Hl en ri^Ql ; mais j'espère qu'il n'y retiendra plus. »
La restauration s'abandonnoit , selon son usage , à riDopulsion donnée. La eoflimissioQ au monument de Pîcbegru » dont j'ai feit partie , et dont les intentions étoient admirables, crbéissmt machiaalemeqit à la mêmie impression . il Mais , au nom de pieu , disois-je à Delarue ^ ^»us lavea qu'il n'y a pas un mot de vrai dians tout cela! — Pas un moll me répQndit Delame; mais Pichegru est mort royaliste. > — » Je te crois l
Royaliste i soit , mais pou traître ! — Mon ministère a la commission finissoit li, cQmme il iiajt ici.
£t cette longue apologie, en effet , je ne i'ai pas éonîte pour les réfuiblicains. Pichegru étoit trop fiur pour prêter son appui aux ré** publiques de nos jours de corruplion !
Je ne l'ai pas écrite pour ies légitimisles.
Pichegru, légitimiste de cœur et de raison comme tous les honnêtes gens do son temps ,
MO ^ORTKAItS.
n'auroit jamais engagé secrètement sa loyale épée à une cause qui n'avoil pas reçu son serment public.
Je ne Tai pas écrite pour les enfants de Pichegru ; il n'en a point laissé.
Je ne Tai pas écrite pour ses parents. Ses parents sont à leurs vignes , et ne se doutent guère que la vertu de Chariot Pichegru ait pu être soupçonnée.
Je ne Tai pas écrite pour sa noble et inoffensible mémoire ; elle se passera bien de moi.
Je ne Tai pas écrite pour l'histoire. Qu'estce que c'est que l'histoire ?
Je l'ai écrite pour la vérité.
S'il reste des successeurs et des avocats i Fauche, à Beaulieu, à Montgaillard, au directoire; — s'ils parviennent à me prouver que je me trompe, — ah I je n'aurai pas la force de jeter ma boule noire dans l'urne de l'opinion ! Je ne condamnerai pas Pichegru , le plus infortuné des hommes , comme il en est le plus grand I Mais je n'en parlerai plus. En attendant , je les en défiel
Parmi les gens du monde qui fréquentent les nobles salons libéraux de la nouvelle France , il n'est personne qui ne se souvienne d'y avoir remarqué un vieillard plus que septuagénaire, d'une taille moyenne, mais bien prise, d'une toilette modeste, mais propre
et soignée , d^une tournure encore \irile et quelquefois sémillante , qui ne rappeloit en rien la caducité de l'âge et les orages de la vie; d'une figure peu régulière, mais qui avoit été agréable , et qui Tétoit encore à force d'expression; coiffé de beaux cheveux blancs qu'on envieroit à vingt ans, et armé d'un regard bleu , lucide et transparent où n'avoit jamais cessé de briller tout le feu d'une ardente jeunesse.
Quand le dtner tiroit à sa fin , et que la conversation, excitée par le Champagne et le plaisir, devenoit tout à coup générale autour d'une table splendidement servie dont j'ai vu faire les honneurs par une des plus aimables et des plus jolies femmes de Paris, sinon par la plus aimable et la plus jolie (madame Goste), une voix souple et ferme, sonore et bien accentuée , s'élevoit d'ordinaire, dominoit toutes \w autres, et finissoit par captiver rattention des plus distraits. C'est que ee n'étoit plus une causerie vague et souvent insipide pour cenx mêmes qui en font les frais; c'étoit une narrâ*i tion spiriluelle, animée, dramatique, riche sans» agression, pleinesans verbiage, érudite sans pé-
dantisme , et polie sans afféterie, dont l'attrait paroissoit d'autant plus piquant aux écouteur» que l'historien avoit prescfue toujours été un des principaux personnages des scèiies qù*il racontoit. Or ce n'étôit pas là dé ces scèties vulgaires auxquelles la vanité Ibeule d*uti homme prévenu de son importance peut supposer quelque intérêt , parce qu'il imagine sottement que le reflet de son nom couvrît la pauvreté de son récit. G'étoit du grave, dd grandiose, du terrible. Tous les acteurs imposants de la révolution y jouoiênt leur rôle, depuis les tribuns sanguinaires qu'avoit fiifts la populace, jusqu'à l'immortel empereur qu'avoient fait les soldats ; et voilà pourquoi , lorsque cet homme avoit fini de parler, on gardoit quelque temps le silence, comme pouf l'entendre encore*
Cet homme , c'étoît le vieillard.
Le vieillard , c'étoit le comte Real.
Le comte Real , c'étoit le fils d'un gardechasse de Chaton , qui lui avoit donné l'éducation requise pour devenir procureur au Châtelet.
Ce procureur au Châtelet avoit fait son che-
mio. On TaYoU vu avocat , puis accusateur public près le tribunal du 10 août , puis historiographe de la république Françoise ^ puis commissaire du gouvernement au département de Paris , puis conseiller d'état à la section de h justice, puis préfet de police de l'empire , et comte par-dessus tout cela. Je ne suis pas de ceux qui le blâment d'avoir mordu trop vite à l'hameçon d'or de la fortune ; l'appât étoît friand, l'exemple étoit contagieux, et je sais quelques-uns de nos Gracques à la barbe en alêne qui n'y mettroient certainement pas plus de façon en pareille circonstance. L'histoire d'un événement et d'une époque , c'est Fhistoire de toutes les époques et de tous les événements. Mais j'auroisattendudavantage de la vocation d'un noble caractère , et tout jeune je déplorois souvent avec amertume la défection dont Real me sembloit coupable envers son propre talent. Je me souviens d'avoir exprimé un jour ce regret à Ghénier, qui faisoit rarement des calembourgs, mais qui n'aîmoit pas Real , et qui saisissoit avec plaisir l'occasion de lancer un trait mordant contre ces transfuges de la liberté , si vite embauchés au
UÉAL. 245
pouvoir r < Que veux-tu ? dit-il en me frappant sur l'épaule, Real réalise. »
Mon intention n'est pas d'ailleurs de considérer l'homme politique dans M. le comte Real. Qu'est-ce qu'une opinion, qu'est-ce qu'un rôle, qu'est-ce qu'un caractère politique? Un habit à la mode du temps jeté sur de pauvres automates que le jeu des circonstances fait mouvoir ; une carmagnole de 1793 qu'on retourne, qu'on reteint, à laquelle on attache des basques, sur laquelle on brode des palmes ou des étoiles , dont on répare le délabrement, dont on rajeunit la vétusté sous la bigarrure des rubans et la splendeur des crachats , sauf à troquer un jour ou l'autre tout cet oripeau de friperie contre la première amulette venue, au choix de la populace, moyennant un juste retour , comme ces marchands ambulants qui vendent les vieux galons. Les philosophes qui étudient l'homme dans ces sottes mascarades sont dignes d'étudier la femme dans les poupées des marchandes de modes. Il n'y a rien là de la nature humaine ; et c'est une grande consolation pour les esprits nobles et sensibles qui ont médité sur sa destination,
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et qui 86 sont fait une autre idée de sa dignité.
Ce qui constitue l'homine aux yeux de la raison, c'est la raison; c'est cette faculté intelligente qui le distingue presque seul du reste des animaux > et Spinosa , moins matérialiste qu'on ne le croit généralement , en avoit follement conclu qu'il n'y avoit de résurrectible dan^ l'homme que le principe intelligent doi|t il ne concevoit pas plus que moi l'impossible destruction. Ce qui constitue l'homme, c'est surtout la bienveillance, à laquelle Spinosa n'a pas pensé , et qui est le plus essentiellement iipmortel de ses éléments. Tous les deux ont échappé jusqu'ici au scalpel de la dissection et aux analyses de la chimie. Je ne pense même pas qu'on les ait cherchés a l'amphithéâtre pu demandés au creuset.
J'ai déjà dit que Real avoit été avocat ; et je m'expliqua , avocat en matière criminelle, ou, selon l'expression fort ei;acte et fort reçue de son temps, défenseur officieux. Je crois avoir dit ailleurs qu'il avoit porté, dans l'exercice de cette glorieuse profession , un talent digne de la couronne civique , que je le plains d'avoir
échangée contre la couronne de comte. C'est donc de cet avocat, dévoué au service du malheur» et non pas de ce comte enchaîné à la clientèle de ta prospérité , que je me pro* pose de parler aujourd'hui. Real, c'est l'avocat. Après le ministère des images qui font du bien aux hommes , quand ils en ont le pouvoir, il n'y en a point de plus auguste que celui du citoyen généreux qui consacre sa noble vie à les protéger et à les défendre j c'est même en sa faveur que penchera l'avantage , si on lui tient compte , comme on le doit , de l'abnégation de son dévouement et de l'incertitude de ses privilèges. L'autorité de la bonne foi , l'indépendance et l'inviolabilité , droits moraux et sacrés du défenseur, deviennent illusoires sous toutes les tyrannies , et n'empêchent pas Malesherl^es de porter s»
tète à réchafaud de Louis XYL Si Real s'étoit avisé de la grandeur de cette destinée , dans les cinq ou six siècles de jours qui composent le règne sanglant de Robespierre , si une vertueuse émulation l'avoit appelé à partager les périls de Ghauveau-Lagarde et de Tronson Ducoudray, s'il avoit déployé à disputer aux
bourreaux i' innocente existence des proscrits, les ressources du zèle louable et sublime encore qui ranima pour les prescripteurs , sa carrière eût été moins longue , sans doute , ou sa \ieillesse du moins ne se seroit pas écoulée dans les loisirs dorés de l'opulence ; mais son nom resteroit enveloppé d'une gloire plus du* rable et plus pure ; car il ne lui manqua pour cela , ni cet art de la parole qui entraîne et domine les esprits , ni cette chaleur d'âme et de sensibilité qui est le génie des hommes éloquents. C'est la seule chose que j'aie à démontrer maintenant ; le reste de la biographie de Real appartient à l'histoire héraldique de l'empire, et je n'irai pas le chercher Jà.
Mais il faut , pour le considérer sous cet aspect, le seul oublié, le seul mémorable de sa longue vie, rétrograder avec moi de plus de quarante ans , et s'en rapporter à mes souvenirs , dont quelques esprits défianls , ou mal servis par leur propre iiature , ont souvent suspecté l'infaillilHlité. La mémoire,quiestcertaînemeht une des facultéslesplus communes de l'homme, et dont personne n'a plus le droit de tirer vanité que de la délicatesse d'une ouïe sensible ou de
la portée d'une vue pénétrante, n'a l'apparence d'un phénomène que pour ceux qui n'ont point de mémoire ; les autres comprennent à mer-* veille comipent leâ perceptions d'une enfance vive, déjà exercée par le collège à s'approprier les faits les plus indifférents de l'histoire morte, et avidement envieuse, ainsi que cela estpro* pre à cet âge , des faits bien plus extraordinaires qui animent sous ses yeux le drame de l'histoire vivante , ont pu laisser de profondes traces dans la pensée même du vieillard. Quant à moi , je n'ai point d'autres souvenirs , et le dégoût du présent , qui s'est accru avec mes années, à dû fortifier en moi l'habitude instinctive de vivre dans le passé. Cette époque seule se reproduit à mon imagination sous des traits brillants et pittoresques , parce que les organes que je possédois alors étoient doués d'une aptitude et d'une naïveté qu'ils ont perdues, mais dont les impressions se renouvellent encore quelquefois en réminiscences fugitives. Et comment se seroient-elles entièrement anéanties, ces premières émotions de l'enfant, puisque je n'ai jamais entretenu mon esprit d'autre chose , depuis les jours de désabuse-
ment où j*ai reconnu que , hors la yne de l'en* fant, il n'y avoit rien dans notre vie qui valût la peine de vivre. C'est que pour lui tous les fiiiits sont des spectacles et toutes les illusions des réalités ; c'est que l'expérience n'a pas encore soufBé devant son prisme un nuage terne et grossier ; c'est qu'il n'a jamais soulevé le rideau de la comédie et démêlé l'artifice des misérables machines qui l' éblouissent de fausses merveilles. Mon erreur s'est évanouie comme s'évanouit la sienne » lorsque j'ai vu de près les peuples et les rois et le monde ^ mais je me suis hâté de la ressaisir , aussitôt que j'ai pu conrnoitre qu'elle valoit mieux que la vérité. J'ai nourri, j'ai caressé le prestige qui in'avoit du moins agréablement trompé , et je me suis conservé enfant par dédain d'être homme* Voilà le secret de ma mémoire et de mes livres.
Au reste , aucun des fragments que j'ai détachés tour à tour du long journal de ma vie n'a subi une épreuve plus difficile que celui-ci; aucun n'a vu son exactitude reconnue par un témoin plus digne de foi. M. Real s'étoit cru obligé d'exercer autrefois contre ma jeunesse
des rigueurs I légitimes peut-être» mais qui
REAL. ^fil
n'étoient pas légales , et dont l'exagération inouïe ne pouvoit certainement s'expliquer par mon importance politique. Le sentiment de mauvaise humeur qu'elles m'avoient inspiré à vingt reprises différentes s'étoit entièrement effacé depuis trente ans , car de tous mes souvenirs « il n'y en a point que j'oublie aussi vite que celui du mal qu'on m'a fait. Cependant j 'a vois rabattu quelque chose de mon enthou»siasme d'enfant pour M. Real, et, de peur de me trouver capable de le haïr encore en pensant à lui , j'avois pris le parti philosophique de n'y plus penser du tout, quand une des rencontres dont j'ai parlé ea commençant nous réunit à la même table et dans la mêipe conversation. Gomme le démon de la rancune ne perd ja* mais ses droits sur nos âmes imparfaites, je in'a visai de me venger d'une manière assez piquante , en lui prouvant que Técolier inoifensif envers lequel il avoit déployé tant de me^ sures acerbes , étoit alors même un des plus fervents admirateurs de son talent. Ce que je vais écrire , je le racontai avec des détails de localité plus spéciaux, plus minutieux, plus insaisissables I qui ne pouvoient avoir d'intérêt que
25t POftTKAITg.
poor loi ; fakant revivre dans une nomenclature fid^ les juges, les accusés , les témoins, reprenant le fil des débats avec leurs incidents, leurs incises , leurs interruptions , leurs péripéties ; rattachant les détaite aux faits, les physionomies aux personnes , les inflexions aux paroles , et , pour couronner mon récit, abordant ses plaidoyers par Texorde , en ferme dis« position de les pousser jusqu'à la péroraison , si sa surprise m*en avoit laissé le temps. • Par quelle fiitalité , dit-il en me prenant les mains, ne vous ai-je pas revu quand je (us adjoint au ministère; car aux jours dont vous parlez, vous éties , sans doute , auprès de moi ? — Parce qu'aussitôt que vous fûtes adjoint au ministère, lui répondis-je en riant , vous me fîtes mettre au cachot. » Des dix ou douze personnes trèsnotables qui assistoient à cet entretien , il n'y en a qu'une aujourd'hui qui ne puisse plus en attester les circonstances. On juge bien qu'il finit là , et je conviendrai , tant qu'on le voudra , qu'il ne devoit pas trouver place ici , car je ne crois pas avoir jamais écrit une anecdote plus personnelle et plus insignifiante ; mais j'y ai été contraint jusqu'à un certain point par
les chicanes obstinées d'une critiqoe soupçonneuse qui fait de ma mémoire un être de raison , pour se dispenser de me cf^ire. Il est évi* dent, en effet, que si ma mémoire me sert mal , ou qu'elle ne soit qu'une causeuse mensongère apostée par mon imagination, il' ftut bien se garder de me lire ; car c'est cenb faculté sycophante qui fait tous les frais de mes historiettes.G'est la seule queje me reconnoisse, la seule par conséquent que je sois intéressé à défendre contre les objections sceptiques de mes détracteurs ; et ils savent à merveille que s'ils étoient parvenus à m'en déposséder , je serois tout-à-fait réduit à rien , moi qui leur ai fait depuis long-temps un amiable abandon de toutes les autres propriétés de l'esprit , pour en jouir exclusivement à leurs risques et périlSà Je suis forcé d'avouer (fti'ils n'abusent pas de ce privilège.
Après cette large digression , qu'on est libre de prendre pour une préface for jetée ^ je vais essayer d'entrer en matière.
Les bourreaux de Nantes étoient fatigués.
La Loire ne suffimit plus à submerger des fi cadavres. L'opinion publique , s'il en restoic
une , se révolioit peut-être contre un massacre ^ domestique exécuté dans les murs mêmes de la
ville qui les a voit nourris, sur les plus pars ci-' toyêns. Quoiqu'il en soit, Carrier , embarrassé pour la première fois de cent trente-deux têtes à couper , Se c^ut obligé d'en faire un hom* mage-lige au tribunal révolutionnaire. Le pourvoyeur de la mort avoit cependant pris ses pré^ cautions pour abréger le v(^age des proscrits ; la fusillade les attendoit à Ancenis et la noyade à Angers ; mais les exécuteurs manquèrent de résolution et trompèrent sa prévoyance. Les cent trente-deux , entassés dans des charrettes, les membres liés et la tète pendante comme des animaux qu'on mène à la boucherie , furent dirigés sur Paris, où il en arriva quatre-vingtquatorze; les trente-huit autres moururent en route, s'il n'en mourut davantage; car deux ou trois enfants , qui étoient nés pendant le trajet , furent présentés avec leurs mères au re* gistre des écrous. Le récit que je fais là n'est pas un épisode inventé par quelque romancier atrabilaire pour noircir rhistdre des cànniba-
les ; c'eist de rhistoire de Fraoce , de rhistoire imprimée, de l'histoire oflScielie.Yoyez le M(h niteur.
A cet événement s'ouvre la noble carrière oratoire dont Real devoit sortir trop vite. Une loi d'expiation avoit renda aux accusés le droit de se faire défendre, qui leur avoit été enlevé par une loi sacrilège, ftéal fut nommé défenseur d'office, et peu de causes plas justes et plus touchantes ont jamais réclamé l'appui de l'éloquence. Pour l'honneur du pays, elleii'oftvii à l'avocat que l'occasion stérile de sô saisir sans difficultés d'un succès sans gloire. Entre le jour de la mise en accusation des Nantais et le jour de leur jugement, une ère nouvelle avoit commencé pour la France. Robespierre étoît mort , et les échafauds de la terreur s'étoient abimés sur lui. Le peuple social , le peuple civilisé , réveillé de sa stupeur, demandoit vengeance des assassins qui l'avoient décimé en moins de deux ans ; la convention , déjà jugée par l'opinion contemporaine, comme elle le sera par l'avenir, ne sembloit s'obstiner à prolonger sa souveraineté défaillante , qu'autant qu'elle en avoit besoin pour s'affranchir
de toute solidarité avec eux , et pour amasser sur leurs tètes les crimes qu'elle avoit permis et ceux qu'elle avoit commandés; les boucheries de la Vendée n'excitoient plus qu'une exécration unanime, et la tribune résonnoit encore de ces magnifiques paroles de Legendre, que j'ai rapportées ailleurs comme le modèle effrayant d'une hyperbole à laquelle la raison fait gr&ce, parce qu'elle n'a rien de trop exagéré pour le sujet : < Les voyageurs de mer n'osent se soumettre au baptême du tropique , de crainte d'être baignés dans le sang de leurs parents. » Quand les infortunés dont je parlois se présentèrent au tribunal pour être condamnés, la voix publique les avoit absous ; ils gagnèrent les banquettes des victimes au milieu d' une rumeur triomphale, et s'y assirent en accusateurs. Les rôles étoient changés, les formes ordinaires subverties, et on auroit cru qu'une disposition inaccoutumée de la salle d'audience avoit placé, pour la première fois, les juges à la barre et les accusés au prétoire. Cette mutation ne seroit souvent que justice dans les procès politiques.
Je le répète, les honorables fonctions de
Réai furent trop aisées à remplir. Philippe Tronjolly, un des prévenus, homme de sens et decœiir,qui seservoît habilement de la parole, eut tous les honneurs du plaidoyer, ou plutôt du réquisitoire. Il n'essaya point de se défen* dre, soin que le temps s'étoit chargé de rendre superflu; il attaqua, et la hache^sous laquelle Carrier l'avoit poussé lui fit raison de Carrier. Ces premiers détails, empruntés aux journaux du temps. Car je n'en avois par moi-même aucune connoissance , nç figurent ici qu'en qualité de préliminaires, puisqu'on ne voit pas que la procédure des Nantais ait contribué à mettre le beau talent de Real dans son vérita1>le jour; mais ils composent l'introduction nécessaire d'un autre drame qui laissa plus d'essor à son éloquence. J'ai déjà dit que l'absolution de TronjoUy et de ses coaccusés exprîmoit assez sensiblement la condamnation implicite de Carrier et de son comité révolutionnaire. Ce qui restoit à régler ne paroissoit plus qu'une aflaire de formalité, dont la solution définitive appartenoit au bourreau. C'étoient les témoins des premiers débats qui montoient au banc des prévenus , c'étoient les
3t^ PORTRAITS.
prévenus des premiers débats qui venaient 90 ranger aii banc des témoins. IDléal seul étoit rwté à sa place pour prêter aux coupables uu jpiecovrs plus pépi)>le et plus courageux que cel\ii qu'il avoit offert aux innocents ; admirable ixtiqistère d^ l'avocat dont la sollicitude presque providentielle ne manque à aucun maU hpi|r, et qui peut dire de lui comme ce peiv SOppage de Térence ; Je suis homme ,, et rien 4e ce qui intéresse [humanité ne m'est étranger ( Pouf> la première fois depuis que les crimes des hommes sont dévolus à la justice des bofUr ç)^a j l'épouvantable programme de l'accusatiqn épjrite p^lit devant les faits plus éppuyanr ^9ble3 enpore que révéla l'instruction arale* Po^rl§ première fois, les récriminations menées d'une \\dji\kp légitime, aigrie par des blçar sures qui ^aigpoient ^ncore , furent réduites 4 çester au-dessous de 1^ péalilé. C'est qu'il n'y avoit point d'expres^ic^n;^ dans les tangues les plus riches en ampljQejalions monstrueuses , pour peindre les forfaits . de Carrier et du comiié révolutior^najre de Nantes.. Le vol> l'asçassinat, l'infanticide, la brutalité pbscène qi|i lOMille ses yiciimes avant de If s^ sacrifier, la
dérision féroce qui les insulte ((uand elles ne flont plus , toutes les frénésies révoltantes' çle la rage et de l'anthropophagie qui s'assouvissent sur des cadavres, ont des non)6; il fidlut eo inventer de nouveaux. Le diciionnaire du coi mité révolutionnaire de Nantes n'avoit pas ét4 prévu ; il auroit effrayé Satan.
Ceci seroit trop cruel à raconter. On devinera , si on peut le deviner, ce que je n'ai pas la force d'écrire , ce que c'étoit qu'un mariage^ républicain^ ce que c'étoit que la nayacfe e&éi Gtttée au moyen du bateau à soupape , supplice, encore inconnu que la pudeur badine du comité déguisoit sous le nom de baignade par un barbare euphémisme , et que cet abominable Carrier appeloit en plaisantant la déportation verticale : figure un peu forte , selon moi , pour la portée de son esprit , mais bien digne de rinfernal instinct qui lui tenoit lieu d'âme. G^étoit le cas de dire en changeant quelque chose à la fameuse saillie de Gicéron : Habemus fa^ cetum camificem.
Tons les crimes étoient démontrés jusqu'à révidence. Ils étoient tous avoués. Il est difficile en eifet d'assassiner à la pleine clarté du
soleil dix ou douze mille personnes ( le nombre juste est resté indécis ) , de les faire mourir mille fois dans des tortures pires que la mort , sans autre formalité que celle du supplice, et de ne pas laisser quelques traces de ces exécutions sanglantes. A défaut des hommes/ les flots de la Loire auroient parlé. Il n'y a voit point de batelier qui n'eût touché de sa rame des corps inanimés, point de pêcheur qui n'eût ramené des membres mutilés dans ses filets.
Le système tout entier de la défense reposoit donc sur des récriminations véhémentes qui n'avoient pour objet que de déplacer celui de Taccusation ; les acteurs immédiats de la tragédie se prenoient au comité révolutionnaire qui se prenoit à Carrier par la voix de Real. Carrier se prenoit à la convention nationale qui se prenoit au comité desalut public par la voix de Lecointre ; le comité de salut public se prenoit à la volonté souveraine du peuple , et tel étoit en réalité le cercle épouvantable où avoit roulé l'histoire de celte démocratie re* grettée , qu'on ose nous présenter encore aujourd'hui comme unobjetd'espéranceet comme un gouvernement de progrès , tant les vieillei
BÉÀL. 261
socié tés sont pressées de finir d'elles-mêmes !
La convention jugea convenable de rompre dans ses mains cette chaîne de pourvois menaçants , et la nécessité de son propre salut la rendit unanime une fois pour la proscription d'un complice. Cinq cents votants proférèrent cinq cents votes d'accusation sur lesquels deux seulement furent mitigés par des réticences légères , celui de Bourbotteet celui de Bernard de Saintes. Gollot d'Herbois , Barrère et Billaud-Yarennes, quiavoient si long-temps fermé les yeux sur les attentats de leur émissaire » qui les avoient ordonnés peut-ôtre , n'usèr^t paj9 envers lui d'une indulgence qu'ils étoient à la veille de réclamer pour eux-rmômes ; ils l'envoyèrent au châtiment avec la même impassibilité qu'ils l'avoient envoyé au crime» Quant à ceux-ci , Carrier n'avoit point de récusation valable à exercer contre etix. il étoit jugé par ses pairs.
En faisant descendre l'instigateur du comité révolutionnaire de la chaise curule à la sellette, Real venoit d'opérer une révolution radicale dans la position de ses clients. 11 falloit toutefois savoir profiter de ce triomphe , car assez
ifli PORTRAITS.
àe délits individuels et spontanés rettoient ao« cumulés sur la tète de chacun d'eux pour appeler les vengeances de la justice. Nous allons le retrouver; mais jetons auparavant nn coup d*œil sur le spectacle que présentoit alors la éalle des séances du tribunal révolutionnaire* Tout lé monde sait dans qiaeUe classe de la société sd recrutoient les comités révolntionnaires. Ce n'étoit certainement pas dans celle des* ouvriers probes, laborieux et capables ^ qui se recommandent à l'estime publique par leur aptitude et par leur conduite. Les révolutions modernes qui se disent toujours faites au bénéfice des capadtés ^ n'aboutissent jamais en résultat définitif qu'à faire passer le pouvoir dans les mains de la médiocrité immorale i intrigante et feoiieuse. Quelques ancietij» pro-» prfétaires» appauvris parle vice et dépouillés par l'usure; un plus grand nombre déjeunes gens livrés à tous les excès qui abrutissent l'âme, dégradés de leur adolescence par dés passions grossières , stimulés par Tardente soif de ces sensations nouvelles qui ne se trouvent que dans les excès , et qui ne s'achètent qu'à force d'or; uqe multitude iniiomt]|rable enfin
REAL. Sf69
de prolétaires lâches , paresseui et dépra^s ; sans goût comme sans intetligence potrr le iravaîl, et qui armoiehi inieax trenùrper leur pain dans une mare de sang (|ue de Farrosé^' de quelques suetirs : ^oifà ce ^ûicômpôsoit en général le personnel de cette dictature à iriîigt mifle têtes , sous laquelle la France au ptifagé haletoit de douleur Cdmmé une Tille ()rîsëd'à$-' saut ; toilà ce qui cômposoft eâ pai'tîctilier le' personnel du comité révolutiônnairéde Nantes^ Un triage odietfx dés plus vîértents et des plus pervers daùs le plus vil ^ebut d*unepopiilà(ioh. n falloit Vaincre un mouvement d'épouvanté pour les regarder. Pour ari*êter quelque temps liés regards sur eux , il fâlFoit vâinére ûh mouvement de dégoAt.
Qdatre ou cinq accusés tout au pliis tè distinguoient cependant du resté par des formel^ presque humaines. Oarrier étoit procureur , et fi'oité, par conséquent, de quelques idées âë l'administration et des lois; On pou voit juger, à la plupart des dépositions, que son langage habituel avoit été jusque-là aussi infâme que ses mœurs ; mais il sembloit prendre à tâche , et non^sans des efforts quelquefois sensibles ,
d'éviter devant le tribunal cette phraséologie de corps-de-garde et de mauvais lieu , . pour étaler à la place de méchants lambeaux d'his-' toire romaine , et des bribes oratoires d'assez mauvais goût , volées au Journal de la Monia^ gne et à la tribune des Jacobins. Le notaire Bachelier aflfectoit des manières posées» des réponses courtes , pleines de gravité et de mesure , des inflexions douces et pénétrantes , et il se retranchoit contre la responsabiUté de ses actes , derrière sa réputation vraie ou fausse de tolérance et d'humanité. Chaux exhaloit la fougue de son caractère en improvisations véhémentes qui blessoient rarement les règles de la correction , et qui s'élèvoient de temps en temps à une espèce d'éloquence. Goulin, le principal meneur , la cheville ouvrière du co« mité, ne manquoit pas d'une certaine puissance de facultés ou d'organisation. Il expri^ moit le plus souvent avec une netteté froide des idées qu'il savoit enchaîner avec logique et présenter avec habileté , quoiqu'elles ne produisissent pas toujours l'efifet qu'il en avoit attendu. C'est ainsi qu'il essaya inutilement de justifier les massacres de Nantes par les
RKAL. 26S
maessacres de Paris , et dà s'e0\elopper avec ses complices du oianteau d*impuQité qui cou* vroit les septembriseurs.
L'auditoire ne répondit à son apostrophe imprudente que par une longue rumeur d'indignation. Les septembriseurs n'y étoient plus^ ou bien ils avoient déjà changé d'opinion dans l'espérance assez fondée de frapper incessam* ment d'autres \ictimes.
Le plaidoyer de Carrier , fort important comme document historiquci puisqu'il prouve jusqu'à l'évidence que les horreurs commises dans la Vendée étoient le fait des comités de gou^ernen]^ent, ne fut d'ailleurs que le plus pitoyable des lieux-communs oratoires. Il y répète sa phrase banale des lauriers changés en cyprès , qui tralnoit depuis trois mois dans les clubs et dans les gazettes ; il y parle en grande pompe de ses combats et de ses victoires I quoique l'instruction eût démontré qu'il n'avoit paru sur le champ de balaille que pour fuir, et donner à l'armée l'exemple honteux d'une déroute panique , sur un cheval qu'il n'avoit pas pris le temps de brider. 11 se compare au jeune Horace qui assassina sa sœur ;
266 PORTKAITS.
il compans les prêtres au eardlnal de Lorraine ^ùi bénit l'arquebuse de Charles IX et les p6?gnards de la Sain1;-Barthél6my , sa ifs peiiser (|ue cette érudition grotesque ne repose i^ue sur des fictions de comédie, et qu'elle se feroit siffler des enbnts dans les bâssesf classes do collège. En un mot , ce discours auroit été àF faire rire sMl n'avoit pas fait frisSonnef ^ mais Carrier s*étoit précautionué cotitre h critiqué: LMndignation le sautoit du ridiciile.
L*ovateur de la journée, ce fut Réàl i fet sa tâche n'étoit pas slisée. 11 défendott ëù\i\ib. Bien convaincu qu'il essaierait ihUtîleifieht d'atténuer des faits dont une grande tflle tôul entière avoit porté témoignage , il s'étendit habilement stir les crimes non moins exécra-^ blés qui les avoient provoqués ; il déptora cette fiitalité irrésistible des guerres civflès qui ex-» cite les âmes les plus étrangère^ aux excès à enchérir sur les forfaits d'un ennemi en ne croyant que les punir ; il rappela les époqueé trop multipliées de l'histoire où de pareilles hireurs avdient été lavées par l'amnistie , et , chose bien plus étrange , honorées par des récompenses puMiques m sanctifiées par de9 tth
Hgions ; il s'arrêta enfin au moydn ca^til que hi convention nationale venoit d'i^dmetlre ea accusant Carrier , et il tira de celte ééclàratioa solennelle la preute que les massacres exéou^ tés par ses clients n' avotent jmnais été que des actes d'obéissance passive. Quelle indépeuH dance^ quelle spo&tadéîlé pouvoient h»stei^ aux fohctidnnaires du peuple , soud romnipo*tence d'un tyrâtt altéré de sang qui n'apparois^ soit parmi eut que dans les accès de la rage^ le ^abre nu à la main , b mquMe et le blas^ phème à la bouche^ lea traits renverbéfe par lai colère et demandant des victimes? Il falloii mourir peut'-ètre plutôt que de se isoumettre ^ et laisser raccomplissement d^un affreux de* voir à d'autres assadsins qui so^ swftient prèr sentes en foule. Il n'y avoit psis ud égout du Nantes qui n'en eâl vomi. If^îs ce qu'on eiige de ces infortunés sans éducation ; sans princi*» pes, sans noblesse d'âme , conUnuoH Réal,^ c'est la plus haute des v^tus de l'homme en société , c'est cette abnégation ëublime de la vie qui est la dernière épreuve du coui^ge cii vit, et dont la suite des siècles offre à peine quelques exemples, en partie reloués au rang
des fables. Estait cependant un code chez . les nations qui punisse de mort l'absence , le défaut d'héroisme ?'En est-il un qui punisse de mort Tassassinat involontaire qu'une main , eaptivée par la ino)ence , a commis innocemment? Le bras que* l'on force à frapper n'est pas plus criminel que le couteau. En est-il un qui assimile à l'assassinat l'bomicidie froide* ment exécuté devant le peuple par Timpassible agent de la justice f Non, sans doute. La loi a pris soin de le qualifier elle-même d'homicide 1^1. L'homicide peut donc ôtre légal, et quelle l^alité que celle des volontés inflexibles de Carrier, qui étoit placé, selon l'opinion générale , par les propres termes de son mandat , au-dessus de toutes les juridictions et de toutes les lois?
Cet argument fut développé avec plus d'adresse et de talent, car [j'ai senti en écrivant que l'expression n'étoit pas toujours fidèle à ma mémmre altérée aujourd'hui par de cruelles souffrances. Il étoit d^ailleurs ingénieux en ce point qu'il sembloit satisfaire à toutes les con« venances de la cause. On ne pouvoit réellement invoquer avec pudeur » en feveur des membres
du comité révolutionnaire de Nantes, que Vin- ▼iolabiliié du bourreau.
Real n'avoit pas renoncé toutefois à l*espérance de ramener quelque intérêt sur les accusés. SMl s'étoit cru obligé pour leur salut à les dégrader du rang de Thomme, il sentoit pourtant qu'il n'auroit pas fait assez pour leur concilier l'indulgence et la pitié, s'il neparvenoit à les distinguer des tigres par quelques facultés morales et quelques émotions généreuses.
Goulin avoit été le secrétaire de ce malheureux Phélippeaux , qui fit entendre le premier d'i« nutiles paroles de tolérance aux ravageurs de nos provinces, et qui paya son dévouement de sa vie. Cette circonstance lui fournit, un épisode de sentiment et d'action auquel il n'y « presque rien à comparer dans les plus beaux mouvements de la parole : c J'avois pensé, dit-il, 9 à faire comparottre ici en témoignage la veuve » de Phélippeaux; mais le respectueux atten- » drissement que m'inspire son infortune m'a » détourné de ce projet. Non , citoyens ! Gou^ > lin , dût sa propre existence en dépendre , » n'a pas voulu forcer la veuve dé Phélippeaux » à contempler ces funestes gradins où tout
révejlle le souvenir d'un affreux sacrifice!
PTest-ce pas là , en effet, qu'étQit assis Daivton , THercule de la liberté ? Là , Camille DeamouUns , cet ingénieux La Fontaine de la révolution ^ qui en auroit été le Tacite?
Et là , le Fénelon , le Las Casas d^ la Vendée, le vertuçux Pbélippeaux? Rassure^toi, Goulin , tu Q'ei) tendras pas lesgémissemeqts , tu ne verras pas les pleurs de sa femme 1 Rappelle- toi plutôt ces jours glorieux où tu le suivois au combat , pour y acheter la paix par la victoire I Une fois , s'il t'en soiih vient , comme vous vous egatreteniez sur le pont de Gé des moyens de rendre le . repo^ et le bonheur à ces belles contrées désolées par la guerre , les brigands embusqués derrière les roseaux et les arbres du rivage vous assaillirent d'une décharge de mousqueierie.
Vous répondîtes à cette lâche agression en chantant l'hymne des Marseillois. Goulin!
quand tu passeras sur le pont de Ce , n'oublie, pas. de chantet^ à la mémoire de Phélip*peaux Fhymne de la reconnoissance et de l'amitié* < Je ne me rappelle pas le nom de cette Bgure de rhétorique par laquelle l'ora-
teur semble antieiper sur le résultat infaHUbl^ 4e sop discours , ep le transportpiQt par unp prévision barçli^ au qombr^ de;; événemeof^ accomplis , «t Je na l'ai prpbablemeixt jamais 8u; mais j'aurois pl^n de la peioe à croirp <]lu'eUe eût jamais été amenée aveo plus d'art /et employée avec plus dégoût. On sent, à n'ep pds douter , que le succès devoit y répondre* Entre autres artifices oicatfliros que j'aurois pu signaler dan$ ce beau plaidoyer, j'en citerai, un qui ne me paroit p^s moiqs bien conçu, et qui est encore plus dramatiqye ; j'ai dit que Real avoit cherché à dissiper les prévention^ trop légitimes qui naissoient de l'accusation i en ramenant l'esprit des auditeurs sur des idées douces et des sentiments natures. Gçu- Uni le cruel Goulin n'ét€|it pas encore asçe^ éloigné de la jeunesse, pour que personne np j^ souvint d'avoir vu éclater en lui quelques dispositions vertueuses et quelques affections touchantes. Il s'empare de tous les détails de ce genre qu'il a pu recueillir et qui servent ^ son dessein , il les développe , il les interprète, il les amplifie sans doute , il les invente peutr être ; mais l'illusion qu'il a voulu produire ne
trahit pas ses espérances , elle gagne les spectateurs, les jnges, les prévenus eux-mêmes qui s'étonnent de pleurer. Ému de rémott<m qu'il excite, il 7 cède à son tour, et, d'onè Toix entrecoupée , il peut à peine articuler ces paroles : ■ Sa tête fut exaltée , son zèle aveugle,
> ses actions insensées et farouches , mats son
> cœur étoit pur 1 Je jure que Gouif n est un » homme de bien ! » Au même instant , un des accusés se lève hors de lui-même , c'est Gallon, contre qui les débats n'ont fourni aucune charge , et dont le désistement du ministère pubKc a déjà proclamé l'innocence. Il fond en larmes , il tremble , il balbutie , il s'écrie en sanglotant : « Goulin est un homme de bien !
» c'est mon ami , c'est un honnête homme,
> c'est mon amî! Je le connois depuis neuf
> ans ; il a élevé mes enfants : c'est un honnête
> homme • c'est mon ami ! Tuez-moi , mais ne » le tuez pas! Sauvez , sauvez Goulin ! > L'attendrissement est universel et s'étend jusqu'au banc deis jurés. Ou en voit quelques-uns frémir et se détourner pour essuyer leurs yeux, n Ci- » toyens, reprend Real avec l'accent de la con- » viction, sont-celà des hommes de sang? j»
iiÉAL, 2*73
Si Ton a égard à la mauvaise nature dés hommes qui furent mis en œuvre dans cette scène, on n'y verra, selon toute apparence, qu'une adroite combinaison théâtrale; mais il faut convenir, quoi qu'il en soit , que l'avocat y fut merveilleusement servi par le poète. C'est la machine qui opéra le dénouement.
L'absolution des membres du comité révolutionnaire de Nantes parut dès'-lors aussi assurée que la condamnation de Carrier. Leur sécurité devint si complète , qu'ils firent ordonner les apprêts d'un superbe festin chez le premier restaurateur de Paris, pendant que les jurés étoient encore aux opinions. Deux places y restèrent vides. Avec Carrier, le tribunal avoit envoyé au supplice Pinard et Grand maison , dont les efforts de la défense n'étoient pas parvenus à atténuer les crimes. Grandmaison étoit convaincu d'avoir présidé à toutes les noyades , et on avoit vu ce monstre faire voler à coups de sabre les mains palpitantes que de malheureuses femmes, que de pauvres enfants élevoient vers lui à travers les planches mal unies du pont, au moment d'Àtre submergés* G'étoit aussi sur les femmeis ,
WMT l^ anfant», rar les vieillards chargés d'an« n^ ot d'iailrmités que s'exerçoient les lâches fiirours de Pioard. Celui-là , n^ûr à vingt^six •us pour d^s attentats qui fopt frémir la nampe» marchoit à la suite de Tarméa républi- «aipe 9 oomme Tange de la mort , avec lequel sa laideur robuste , la férocité de ses traits et h couleur basanée de sa peau , sous laquelle (Gouloit un sang africain , lui donnoient quelque fantastique ressemblance. Aussitôt qu'un Ùlisge » presque désert , qui venoit d'être un «b9oip de bataille I restoit derrière le vainqueur, on entendoit hurler Pinard qui s'avan- ^t à demi nu , qt brandissant un sabre déjà jWPglant, parmi des monceaux de cadavre, pour épier quelque reste de vie sur des fronts pèles et dans des yeux éteints , et pour égorger les blessés. 11 pénétroit ensuite dans les iMisops , massacroit le malade à son lit d'agonie, l'orphelin dans son berceau, la jeune iqèi^ sur son enfant , et s'emparoit froideaieat 4e lofit ce qui pouvoii tenter sa cupidité dans ieurs dépouilles, car c'étoit son héritage. Un Instant après, l'incendie se déclarait à la fois «m dfi points difii6rents; la flamme courait de
toitg en toits ^vec la violence et le bruit dji la tempête , et elle ne cessoit de marquer le p^$t 9age de Pinard , qui ne lai^soît jamiais d'autres adJepx à am domaines > que lorsque tout. élm\ coBwmé.
Carrier marol^a à la mort en (Ncoolaipant vm patriotisme et son innocence. Pinard, qui ^evjolt la subir avant lui ^ ^ défit tojut à coup, p^r yae secousse brusque et vigoureuse i 4^t deiiic exécuteurs qui Taecompagnoient ; pui$ courant au proconsul , la tète baissée commis un taureau furieux , il l'en frappa dans la poi? trine et le jeta sans connoissance et presque sans vie sur les degrés de Péchafaud* Quelques minutes après 9 ceux-là étoient devant leurs juges I et les autres s'étourdissment de leur; remords dans l'ivresse d'une orgie«
Ge qu'il y a de remarquable ^ c'est que Is tribunal ne punit dans ces misérables que def intei^ions contre-révolutionnaires dont je les tiens pour complètement innocents. S'ils n'a-? voient été qu'assassins , comme leurs eompU?
ces f on les auroit acquittés. J'ai montré ce qu'étoient les crimes de ce temps44« Yoilà ce (^'é^it «a IttSilIc».
Réai soutint dignement , deux ans après , ta renommée que cette cause lui avoit acquise, dans une affaire non moins célèbre , celle du fameux tribun Gracchus Babeuf, jugée à Yendôme par la haute-cour nationale. Il y parut , comme à la première , véhément dans l'attaque , adroit dans la défense , heureux à démêler les parties foibles de l'accusation, heureux à déduire de chaque fait des explications, quelquefois un peu forcées , mais auxquelles il savoit prêter une rare vraisemblance ; pénétré d'une conviction ardente , qui n'excluoit pas la mesure et qui devenoit facilement sympathique à force d'être naturelle; aussi fertile en expédients ingénieux et en effets préparés d'avance qu'habile à en cacher l'artiGce ; en un mot , spirituel et prudent jusque dans l'abandon , entraînant et passionné jusque dans le raisonnement , et sûr de se faire écouter avec faveur , même quand il établissoit un principe qui ne pouvoit être admis par personne. Celte procédure lui fat cependant moins avantageuse que l'autre , parce qu'il y agissoit sur une matière moins malléable et moins docile , et qu'il n'avoit pas pu imposer à ses
clients le système indispensable dans lequel il devoit se renfermer pour leur salut. De ces deux hommes de fer qui représentoit la conspiration, Babeuf et Darthé, le premier s'obstinoit à noyer ses théories fanatiques dans une phraséologie fastidieuse et confuse qui n'inspiroit que l'ennui et le dégoût ; le second , qi^^i n'âvoit rien à gagner à la controverse , parce que sa vie passée portoit de cruels témoignages contre lui , s'étoit , en quelque sorte , placé hors des débats , en affectant, sur les questions qui le touchoient de plus près , une taciturnité insouciante et brutale. Entre ce déclamateur d'inutilités prolixes , qui lisoit pendant cinq heures sans reprendre haleine , car il ne savoit heureusement pas parler , et ce muet volontaire , qui s'étoit retranché dans quelques monosyllabes maussades, ou par crainte de compromettre sa tète , ou par dédain de la défendre , on conçoit que Real ait été assez occupé à réprimer l'intempérance verbeuse d^ Tun, et. à stimuler la paresse inconvenante et systématique de l'autre. Cette difficulté de position nuisit nécessairement à l'élan d'up orateur qui avoit besoiqi de s'identifier étrpi-
iTS PORYltAtTS.
tënieBf avec sa cause povtt se coinmtiAi(]Uêf et pour se rét)an(lre , et c'est à cela sans dobte qti*n faut attribuer te mautais succès de ses
Au reste , feë débats de ce procès ont été iiBflriinés si amplement et sous une forme sf bien appropriée à l'intarissable batiologie dii principal accusé , que je craindrois de tomber aux yeux de mes lecteurs dans des redites aiissi vicieuses que les siennes , en tne traînant ser^ vilement sur les détails d^une analyse. It a même fallu , pour me décider à revenir sur Taspect le plus extérieur de cet épfsode de notre histoire, et à redemander à ma mémoire quelques-uns des traits qui en caractérfsenl le mieUiTétrange physionomie, que j'y fusse en quelque manière ibrcé par le désik* de cfaan* ger d'émotions en changeant de tableati. Les scènes sanglanteé de la Vendée ne me suivront du moins pas ici. Nous allons passer de l'exécrable pratique des assassins à d'éxécrabtes théories de sophistes, qui nô se sont pas, grâce au Cielj développées dans des actes , et qui hisseront aux races ftitures plus dé pdté qun d^horrenr. Ce que t'es ^rgeur^ d«. la pattie
ont êxétxtié tû 1793, Babetif 6t «es àffidés le rêtoîent peut-être pour l'avenir; maïs ce cfïtùë de leur pensée n'a pas été servi ôomme l'ailtrè par les éléments et par les bourreaut. Il ii^â fait couler que de Tencre, et, chez un peuplé raisonnable et humain , des douches aurovent suflB à le laver. C^étoît trop peu à cette époqûei où les sensatfons poignantes de la révolutimi avoîent blasé toutes les âmes ; où la France ^ nouvellement émancipée de ses tyrans , s'étoit apprivoisée avec leurs jouets odîeut , eft» s'tfe-» coutumant à les regarder sans tei^retir ; et 6ù toute comédie politique pàroissoit însipMi^ quand le dénouement n'étoif pas sanglaiit. Lâ^ perfectibilité , qui marche si vite, nous épargnera probablement un jour ces énorftieê^ aberration. H faut seulement qu'elle notor donne auparavant deux choses qui nous mM-^ quent depuis lon^-temps , et sans lesquelles' teb société n'est q«'nA coupe-gorge à la merci éxi plus fort et du plus pervers, des institution* et des mœurs : quand nous en serons là , ft fera beau s'occuper d'utopies ; il n'y atira phtt dé danger.
tes gradîns^^ FaecusàlioA présenloient doUtS
9g0 PORTRAITS.
à Ye&ddme un spectacle infiniment moins repoussant que celui qui avoit tourmenté les yeux et la pensée dans la procédure du comité révolutionnaire de Nantes. Le corps du délit étoit un songe effrayant , il est vrai , mais qui s'étoit évanoui sans laisser de traces au réveil de la publicité. La plupart des accusés n'éloient pas même escortés sur les fatales banquettes par ces souvenirs qui aggravent , de l'habitude QOnstatée des crimes accomplis , l'intention d'un crime avorté. Babeuf lui-même n'avoit pris aucune part aux excès du régime révolutionnaire. Il avoit été haï de Robespierre ; il avoit dénoncé Carrier.
. On devine assez ce que je pense de Babeuf sous le rapport politique, et le sentiment qu'il peut m'inspirer dans son rôle extravagant d'homme d'état et de législateur ; mais on me f^roit tort de supposer que je suis déterminé dans ce jugement par quelque préoccupation de parti. Je suis , s'^il plaît à Dieu, assez avancé en expérience et en raison pour comprendre toutes les folies d'opinion dans le même mépris , et toutes les fureurs d'opinion dans la n^ême antipathie. Depuis que je vois s'élever