‹ Nouveaux tableaux de Paris, ou, observations sur les moeurs et usages des parisiens au commencement du XIXe siècleChapitre 1 sur 22 · ESQUISSES PARISIENNES · texte numérisé non relu

ESQUISSES PARISIENNES

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H entre dans un des plus ch.irmans hôtels , surlout jiour les étrangers, ei plus encore pour ceux qui, dole's par la fortune, ne peuvent trouver trop chers les petits ittm d'un me'moire.

Lord BïHON, Don Juan, ch. II.

Bordeaux , Lyon , Marseille , Nantes et Lille , villes de commerce et de fabriques , dont la population réunie est égale aux deux tiers de celle de Paris, comptent à peine cent hôtels garnis ou auberges un peu remarquables. Paris en possède plus de cinq cents : on ne comprend pas

dans ce nombre au moins trois cents maisons de loueurs à la semaine et à la nuit. Que Ton donne, pour terme moyen, quarante locataires à chacun de ces huit cents établissemens , et Ton trouvera que , du matin au soir , trente-deux mille individus peuvent changer de domicile, pourvu qu'ils soient munis de passeports en règle, ou bien de livrets , s'ils appartiennent à la classe ouvrière. Depuis qu'une mesure sage , mais un peu tardive, a fermé le repaire trop connu où les malheureux nomades sans asile et sans papiers allaient dormir sur des bancs au bruit de la boule de la roulette et des râteaux du trente-et-un, plus d'un habitué de l'hôtel d'Angleterre est réduit à se glisser, avec la silencieuse agilité du chat, dans la sombre allée d'une maison sans portier. Là , blottis dans un coin jusqu'à l'heure où ils n'ont plus à craindre l'arrivée de quelque habitant , ils fmissent par s'étendre sur le palier d'un étage, et aux premiers rayons du jour, emportant avec eux , comme Bias , la garde-robe, les trésors et le génie qu'ils ont reçus en partage , ils vont exercer quelque industrie hasardeuse qui finit par leur procurer , peut-être pour toujours , un logement gratuit.

Parmi les hôtels garnis oii Ton paie son gîte , il y en a pour tous les goûts , pour tous les états. Les rues Grange-Batelière , de la Paix , de Rivoli , de Richelieu, sont plus spécialement consacrées à Topulence, Lesnégocians et manufacturiers recherchent les rues du Bouloi, Notre-Damedes- Victoires, Saint-Martin et Saint-Denis. Au faubourg Saint- Germain va s'abattre la volée des solliciteurs , tandis que les rues de la Harpe, Saint- Jacques , Saint-Jean-de-Beauvais et d'Enfer assurent une modeste retraite au jeune étudiant venu de sa province pour se consacrer au cuite d'£sculape ou de Thémis. Heureux s'il ne s'égare pas enroule, séduit par quelque divinité trompeuse! ..

- Les hôtels garnis des quartiers brillans rénniisent tous les agrémens du luxe. Le pied du voyageur y foule un tapis moelleux ; la mousseline etla soie y tombent en plis ondoyans et se relèvent en riches draperies. Les forets de l'Amérique ont fourni leurs bois précieux à nos habiles ouvriers, dont le talent a su tripler la valeur d'un meuble magnifique. L'albâtre et les porcelaines attirent et charment l'œil, effrayé 4e leur beauté fragile ; des glaces immenses re-

flètent à T infini T éclat des dorures et des cristaux. De nombreux serviteurs rivalisent de zèle pour prévenir et deviner les volontés ou les caprices du favori de la fortune, monté au somptueux premier ou à Tentresol plus élégant, et dont les riches équipages occupent les remises de la cour. Depuis le portier jusqu'au maître de la maison , tout le monde prend un air riant à la fois et respectueux ; on épuise les plus obséquieuses formules du langage ; Fescaiier ciré , frotté , recouvert encore de tapis , semble adoucir sa pente , pour ne pas fatiguer un sybarite indolent. Peut on regretter cinquante louis échangés chaque mois contre de si douces jouissances ? Sous le même toit, il est d'autres appartemens moins somptueux pour l'étranger plus économe , pour le propriétaire calculateur et réglé , quelquefois aussi pour le fils de famille trop gêné chez d'austères parens. Les prix baissent en raison des marches que l'on monte. A cent vingtcinq degrés , non pas de longitude , mais d'élévation, est située la petite chambre parquetée en carreaux couleur de brique ; des rideaux modestes en calicot bariolé amortissent les rayons du soleil ; le merisier et le jonc remplacent l'a-

LES HOTELS GARNIS. b

cajou et le velours ; la terre de pipe tient lieu de porcelaine; à défaut d'édredon , le couvre-pied d'indienne est jeté sur un lit étroit et peu rebondi. Le portier est toujours poli, mais il n'est rien de plus. Cent francs par mois paient ce logement : il est juste qu'on n'y jouisse que du douzième des égards prodigués à l'habitant du premier étage.

Dans les hôtels de seconde classe , les grands appartemens ne valent plus que 25o à 3oo fr. ; on s'élève aux régions supérieures moyennant vingt écus. Le service et la complaisance des domestiques ont encore une fois des nuances. Etes-vous venu en chaise de poste? Y avait-il une cache sur l'impériale de votre berline? un ou plusieurs domestiques sur le siège? Vous êtes d'une tout autre importance que l'homme arrivé par la messagerie ou par le coche , et dont un fiacre poudreux a transporté le bagage et la personne. Malheur à celui qui débarque seul, à pied, le paquet sous le bras; c'est presque un individu suspect : je lui conseille de ne pas se montrer exigeant.

Il n'en est pas ainsi à l'hôtel occupé par les fils d'Hippocrate et de Cujas. Parti dans une de

ces petites voitures qui parcourent un rayon de dix lieues , le jeune homme , chargé de sa légère valise et de l'indispensable carton à chapeau , s'achemine gaîment vers l'Estrapade , aidé par les indications bienveillantes de chaque passant , qui s'empresse de lui montrer la route la plus courte. Moyennant 1 5 ou 20 fr. par mois, on lui donne Thumble chambrette , favorable au repos et à l'étude. Là , s'il obtient quelques préférences , elles s'accordent à la conduite régulière et aux dehors aimables. Souvent une table servie à heure fixe , et recommandable sous le rapport de l'économie et de la frugalité , réunit tous ces joyeux cénobites , voués au culte des arts : on cause , on discute , on rit : toutes les études se prêtent un mutuel secours. Du frottement de ces esprits de nature diverse jaillissent quelques étincelles , et l'on s'éclaire au foyer commun de la science, de l'esprit et du goût. Là se forment peut-être à la fois les successeurs des Laplace , des Lacépède , des Méhul et des Girodet , à côté du jeune légiste qui sera un jour l'aigle du barreau , et auprès d'un élève novice destiné à remplacer Bichat.

En attendant les succès, la gloire et la paresse,

on se lève avant l'aurore : certains détails de ménage et de toilette coiiteraient trop cher s'il fallait en charger quelque honnête enfant de la Savoie. On descend dans la rue pour prendre les fruits et le pain destinés au premier repas. Aussi, avec quel appétit on dîne . après une matinée consacrée au travail! On se promène , un livre à la main ; on se réunit à des condisciples , à des compatriotes. Que de privations Ton s'impose, quand de pauvres parens se refusent le nécessaire pour ouvrir une carrière honorable à leur enfant chéri , plus favorisé de la nature que de la fortune !

Jusqu'à présent le tableau que nous avons sous les yeux ressemble un peu à celui que peuvent offrir d'autres capitales ; mais on ne voit qu'à Paris une espèce d'asile chèrement payé par la misère à des aubergistes hideux qu'on désigne sous le nom de logeurs. Pour 10 fr. par mois , un ménage entier, composé du mari , de la femme et d'une nichée d'enfans , s'entasse dans une chambre de huit pieds carrés , où il trouve un lit délabré , des draps de toile d'emballage , une couverture de vieux tapis , trois chaises boiteuses , une table vermoulue et ouel-

ques vases ébréchés. Point de rideaux , des cloisons mal jointes; pas d'autre jour que celui de la porte : ces malheureux , pour respirer, sont obligés de descendre dans la rue ; et quelles rues! l'atmosphère y est constamment chargée de miasmes que jamais une brise bienfaisante ne parvient à dissiper : l'air ne circule point dans ces quartiers , dont mes lecteurs ignorent peut-être même les noms, et qu'ils découvriraient avec peine. Ici je ne puis qu'effleurer mon sujet : la vérité entière serait trop repoussante.

L'ouvrier célibataire ou isolé donne 6 fr. par mois pour disposer, dans ces maisons , d'un des trente ou quarante lits du dortoir commun. Une petite armoire à hauteur d'appui lui sert de malle et de commode ; mais il n'ose presque jamais y renfermer ce qui lui reste du salaire de la semaine : les exemples des vols de chambrée sont trop fréquens. Tant que le loyer se paie avec exactitude, tout va bien chez l'hôle de céans ; mais si, par inconduite ou par une suspension momentanée d'ouvrage, on expose le propriétaire à quelque non- valeur , le linge de la petite caisse est saisi , et le pauvre locataire se voit expulsé , le tout sans aucune formalité judiciaire

et par voie de fait. Cette jurisprudence est établie , et tout le quartier se persuade que le Code civil a consacré en termes exprès une législation si expédîtive , plus ancienne que la bourgeoisie de la Cité.

Alors il ne reste plus d'autre ressource que le logeur à la nuit. Cinquante ou soixante centimes , tel est le prix d'un asile que la police peut visiter à chaque instant. Pas une minute où Toii n'aille examiner quelque figure dans ces taudis, et pour bonne raison. Sans cesse il arrive de nouvelles recrues , point de relâche : toujours Cm bruit ou la patrouille. C'est là, cependant, que vont se réfugier quelquefois des hommes nés au sein de l'opulence, et que le libertinage ou le jeu ont conduits par degrés à cet abaissement. Tel qui ne jouissait qu'avec dédain des douceurs d'une vie tranquille ,, heureux et considéré dans sa province, voulut briller à Paris. Il y occupa des chambres que venait de quitter un lord. Reçu au cercle trop fameux où le tapis vert a été entouré si souvent des plus grandes illustrations européennes, confondues avec les chevaliers d'industrie et les escrocs , il eut le malheur de gagner une somme considérable. Dès lors

une passion funeste s'empara de lui et dcvora son patrimoine ; la délicatesse , l'honneur , les lois de la probité la plus commune , tout fut oublié successivement, à mesure que le sort se montra plus rigoureux. Bientôt , caché à tous les regards , poursuivi par une autorité sévère qu'a vaient éveillée des plaintes trop légitimes , et ne sachant plus où reposer sa tête , il passe la dernière nuit de sa vie dans un de ces déplorables refuges qui s'ouvrent au vice comme au malheur. C'est ainsi que , dans la capitale du pays le plus civilisé de l'univers , on tombe de l'hôtel Meurice ou de Castille chez un logeur à la nuit , au dernier échelon de la misère humaine.

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