‹ Nouveaux tableaux de Paris, ou, observations sur les moeurs et usages des parisiens au commencement du XIXe siècleChapitre 22 sur 22 · N° XXIV · texte numérisé non relu

N° XXIV

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L'écrivain à la mode, entre un double flambeau, Et son verre, et son sucre, el sa carafe d'eau , Dans son fauteuil cherchant une posture, Et tefiant en main son rouleau, Vient de son chef-d'œu\re nouveau Aux assistans proposer la lecture.

Delillb.

Le soir est pour tous les gens qui , par nécessité , par devoir ou par goût , travaillent durant le jour, le moment des plaisirs. L'agitation des affaires a cessé ; le repos de la nuit apparaît en perspective ; libres des unes , et rassurés par l'espoir de l'autre, nous cherchons cette situation qui n'est pas encore le calme, mais qui n'est plus la fatigue du travail. Aussi nos pères , qui entendaient mieux que nous la vie , avaient-ils réglé l'emploi de leurtems avec plus de sagesse. Si l'amitié les réunissait dans un festin , c'était

le soir que se dressait la table joyeuse. Que soat-ils devenus ces brillaus soupers oii l'esprit étincelait avec la flamme des candélabres , où les saillies s'écbappaient avec la mousse du Champagne , où la gaîté n'était point une grimace, où Ton osait chanter sans l'accompagnement des instrumens ? Hélas! ils ont disparu au milieu de notre parodie des mœurs républicaines; le plaisir fut alors traité comme aristocrate; la licence, la débauche convenaient seules à la pureté des modernes Brutus. Au retour de l'ordre , d'autres habitudes se sont formées , et maintenant , il n'y a plus guère que les artisans qui soupent ; car on ne saurait considérer comme des soupers ces repas qu'à trois heures du matin prennent, en courant, les invités des bals de noces. Et , en effet, comment, lorsque tous les dîners ont lieu de cinq à sept heures , pourrait-on trouver la place du troisième repas? A peine existet-ii encore une soirée , et souvent la raison demanderait qu'on se mît au lit à l'heure où l'on s'habille pour aller dans le monde. C'est pourtant de ces prétendues soirées qui , dans beaucoup de maisons, seraient plus justement appelées des nuits, que nous voulons nous occuper au-

jourd'îiui. Il y en a de plus d'un genre ; mais un rapport commun les unit presque toutes : c'est l'ennui qu'elles causent.

Un banquier millionnaire, devant l'or duquel toutes les dignités s'inclinent , toutes les vanités s'abaissent , tous les préjugés disparaissent , donne-t-il une soirée , vous montez en voiture à dix heures ; mais il vous faut prendre la file , et attendre là pendant cent vingt minutes que chaque équipage ait déposé ses maîtres: que dix cochers aient échangé des injures avec leurs confrères , ou des explications avec les gendarmes , sans lesquels il n'est plus de bonne fête. Enfin la fumée des lampions , qui saisit votre odorat , semble vous annoncer la fin de votre attente. Déjà vos chevaux sont arrêtés au pied d'un élégant perron , le marche-pied de votre coupé est descendu , vous avez pris terre. Mais, grand Dieu! quelle cohue! On se presse dans l'escalier de Fhotel opulent, comme dans celui du théâtre où I^Iartin sexagénaire fait entendre des accens brillans de fraîcheur et de jeunesse. En vain , madame , vous appelez à votre aide la galanterie française ; ces messieurs , emballés dans leurs manteaux , ne songent qu'à éviter la

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suffocation. Il faut prendre bravement votre parti, rendre vos coudes le plus pointus que vous pourrez , ne pas vous effrayer des arbustes renversés sur la pierre , que debout ils devaient décorer , et, suivant le flot qui vous porte, arriver avec lui au somptueux appartement de la divinité financière. Une fois là , vous tâcherez de trouver votre part d'une étroite banquette , ou d'apercevoir , malgré un triple rang d'épaules , les danseurs qui se meuvent péniblement dans un espace rétréci. Passez dans le salon voisin, vous obtiendrez peut-être la faveur de perdre quelques centaines de louis au creps. Il est possible même que , dans le pillage des glaces , vous fassiez la conquête d'un ananas ; puis vous songerez au départ, renonçant à retrouver un manteau qui a été l'objet d'une distraction, ou a servi la convoitise d'un hardi filou. Vous attendrez , en grelotant pendant une demi-heure, que les crieurs aient fait retentir dans tout l'arrondissement le nom de votre cocher , et enfin , il vous sera permis de rentrer chez vous malade , harrassée , avec un rhume de plus , et quelques diamans de moins. Voilà, en fait de soirée, tout le monde vous le dira, ce que Ton peut vous

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offrir de mieux. Vous enragerez tout bas , mais vous direz tout haut : « J'y étais. »

Notre siècle, qu'on accusait d'être anti-littéraire, a voulu se laver d'un reproche aussi humiliant, et, depuis quelque tems, les bureaux d'esprit se multiplient. Romantiques et classiques ont leurs hôtels de Rambouillet, et le marquis de Mascarille trouverait facilement , de nos jours , des Précieuses ridicules pour le prôner et l'applaudir. Un jeune poète, que la coterie place sans façon à côté de nos plus grands auteurs , vient-il de terminer une tragédie , on va la lui faire lire dans vingt salons , dont les maîtres appelleront une nombreuse société. Chaque personne sera invitée comme amie des lettres , et ne pourra refuser sans encourir le reproche d'ignorance ou d'obscurantisme. Neuf heures sonnent , et tout le monde est réuni. L'auteur s'asseoit devant une table sur laquelle est développé , entre deux^bougies , et près d'une carafe d'eau sucrée , le précieux manuscrit. D'une voix sourde , et qu'il croit tragique , il déclame lentement ses vers, appuie sur les rimes retentis-» santés , ouvre de grands yeux et de grands bras quand il rencontre une image ridiculement gi-

gantesque, et, après une tirade de lieux communs emphatiques , s'arrête pour que les claqueurs ( car il y en a dans les salons comme au théâtre ) aient le tems de donner le signal des bravos. Le premier acte excite toujours les transports. C'est

trop beau pour une exposition! Mais à quoi

bon se montrer économe , quand on est si riche? Les flatteurs se disputent la palme ; l'encens s'échappe de toutes les cassolettes. r\îais, à mesure que la lecture avance , les auditeurs oublient un rôle qui les fatigue: quelques-uns ne peuventretenirdesbâillemens, d'autres résistera un invincible sommeil ; les protecteurs du poète finissent par combattre seuls , et ne trouvent des imitateurs que lorsque le dénoûment arrivant, chacun à l'espoir d'une liberté prochaine. Alors le concert d'éloges a commencé. Mais pourquoi ce chef-d'œuvre n'est-il pas à l'instant reçu , monté et joué par messieurs de la Comédie- Française ? Des rivaux intrigans barrent donc le chemin au talent moder.le? La barbare censure exige donc des suppressions ridicules? Et comme l'intrigue apparaît souvent dans les avenues de Melpomène, comme la censure a donné de nombreuses preuves de la plus bizarre

sévérité , personne ne réclame , et l'on tient pour une victime le Racine en herbe que l'on vient d'entendre. Le punch et les gâteaux achèvent de lui gagner tous les suffrages , et chacun se retire, regrettant tout bas l'ennui qu'il lui a fallu subir , mais promettant bien de parler à tout le monde pendant huit jours de la soirée lîltéraire à laquelle il a assisté. Faire connaitre son ouvrage à des spectateurs qui ne sifflent jamais , et qui applaudissent presque toujours , c'est pour les auteurs un si doux plaisir que l'un d'eux a entrepris dernièrement de lire deux fois sa tragédie dans la même soirée. Il a trouvé des complaisans au faubourg Saint- Honoré , mais , dans le quartier du Marais , on a , dit-on, éludé la proposition.

Si les soirées où on lit ne sont pas très-divertissantes , les soirées où l'on chante sont quelquefois passablement ennuyeuses. Qui ne connaît la réputation des concerts d'amateurs? Ils vont de pair avec la comédie bourgeoise , les charades en action et les proverbes. Or, aujourd'hui , les dilettanti pullulent et les concerts deviennent de mode. Ce n'était pas assez que la demoiselle de la maison vous fit subir cette

sonate qui faisait dire à Fontenelle : « Sonate , que me veux- tu? » qu'un élégant, après s'être essayé dans tous les tons et s'être plaint du mal de gorge , écorchât à la fois nos oreilles et une romance de Romagnesi , ou, de complicité avec un soprano de soixante ans , dénaturât un duo d'Auber; maintenant quand on a un octave dans la voix et qu'on connaît la valeur des notes, on se croit obligé de chanter toutes les partitions de Rossini , et nous ne pouvons nous rendre à une soirée musicale sans risquer d'entendre écorcher par des amateurs un opéra italien tout entier , ce qui est déjà passablement long quand les chanteurs de profession s'en mêlent.

Nous avons vu les différentes manières dont se passent les soirées dans la haute société : les classes inférieures ont fourni , suivant l'usage , des imitateurs. A-t-on un salon qui peut contenir cinquante personnes , on en invite cent , qui n'ont ni le libre exercice de leurs mouvemens , ni la jouissance de leur respiration. On étouffe dans le salon ; la chambre de madame est envahie; la petite salle à manger regorge d'auditeurs , et même dans l'antichambre quel-

ques amateurs tardifs , qui ne peuvent pénétrer plus loin , élevés sur la pointe des pieds , le cou tendu et la bouche béante , s'efforcent de saisir quelque son lointain ou un trait de chant. On pourrait chanter de jolies nocturnes, on se lance dans la grande musique ; et , dédaignant des paroles spirituelles, parce qu'elle sont françaises, on en débite d'italiennes qu'on ne peut cornprendre ni prononcer. Enfin, comme dans notre bon siècle vîrtus post nummos est la devise universelle , c'est surtout en risquant au jeu les pièces d'or, que l'on cherche à imiter les grands. Un avoué, qui n'a pas encore payé sa charge, permet à l'écarté de rogner la dot de sa femme: un avocat perd dans une nuit tous les honoraires qu'il a gagnés dans un mois, et la plupart des jeunes gens se laissent enlever par un joueur habile l'argent qu'un usurier leur a vendu bien cher le matin et qu'ils iront bientôt pleurer à Sainte-Pélagie.

Il est vrai que, dans toutes ces soirées, un observateur peut trouver des sujets d'amusement; mais c'est en dépit d'elles , et aux dépens des individus qu'elles réunissent. Certes , cette bonne dame qui cherche des maris pour ses

filles, au risque de ne leur procurer que des amans , ce mari qui a la bonté de reconcilier sa femme avec un petit cousin qui la boude , cette vieille fille qui gagne toujours auboston, parce qu'en baissant ses modestes paupières , elle lorgne incognito le jeu de ses voisins ; cette autre qui ne veut pas convenir du prix de Vindépendance et des dangers de la misère , ce monsieur qui , d'un air capable , donne comme la tenant d'un conseiller d'état la nouvelle que son coiffeur lui a apprise, et ce jeune homme qui s'avoue Fauteur d'un quatrain qu'il ne saurait écrire sans faire des fautes d'orlliograpbe, tout cela compose une jolie collection de grotesques, et se rencontre dans les soirées de la haute ou moyenne société ; mais les indigènes ne gagnent rien à ce qu'un étranger s'amuse de leurs ridicules, et la meilleure critique qu'on puisse faire des soirées , c'est de dire que le seul moyen de s'y divertir est de rire de ce qui s'y passe et des gens qu'on y voit.

De tous les genres de réunions maintenant en vogue , le plus amusant sans doute est ce qu'on appelle une soirée d'artistes. Les arts y confondent leurs jouissances , la franchise y règne , et

la gaîté s'y montre hardiment. Tandis qu'Horace Vemet ébauche une charge , Panseron et Charles Plantade improvisent un duo comique ; Désaugiers chante, en les composant, des. couplets pleins de verve *, et Lafont tire de son violon des sons enchanteurs. Là tout est plaisir pour les invités ; les yeux , les oreilles sont tour-à-tour enchantés. Des femmes , honnêtes sans affectation et aimables sans prétention, empêchent que le ton de la société ne devienne trop libre , et l'on peut comprendre , en observant leur toilette, combien Télégance est plus séduisante que la richesse. Plusieurs personnes qui occupent dans le monde un rang honorable ont établi chez elles des réunions de ce genre, où Ton brigue la faveur d'être admis , et Ton peut voir confondu dans leurs salons ce que la France a de plus élevé en dignités et en talens. Cependant les avantages et les plaisirs qu'offrent les soirées d'artistes , tout le monde ne peut pas se les procurer. Faut-il donc que le reste des Parisiens fasse absolument un choix entre les ennuyeuses soirées que nous avons tâ-

* Hélas ! ses chants ont cessé !

ché de dépeindre en courant? Eh! mon Dieu , non! Il suffit peut-être, pour rendre les soirées amusantes , de ne plus prendre tant de peine pour Y introduire l'ennui. La première chose que nous devons faire, c'est de n'inviter que nos amis et ceux qui nous paraissent dignes de le devenir. Ce petit cercle réuni, et les personnes âgées installées à cette table de jeu que l'habitude leur a rendue nécessaire , qu'une conversation générale et sans apprêts s'établisse. Celui qui aura le plus d'esprit en tiendra naturellement le dé: après lui d'autres l'alimenteront ; la timidité même finira par lancer de tems à autre son petit mot, et les individus assez malheureux pour ne savoir ni sentir ni exprimer, vous délivreront à l'avenir de leur présence. Vient -on à parler d'une romance nouvelle ? qu'aussitôt quelqu'un se mette au piano et la chante. Se rappelle-t-on un jeu qui peut amuser tout le monde et ne blesser personne? qu'on s'y mette à l'instant. Puis , si la jeunesse est en majorité et que des jambes imnatientes demandent de l'exercice, improvisez un bal sans prétention , où l'on ne craindra rien pour les toilettes, oii l'on ne demandera

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aux danseurs que de sauter en mesure. Mais surtout imitez une dame de ma connaissance qui avait placé sur les murs de son salon ces mots : « Ici on ne parle pas politique ; » car avec la politique il n'y a plus accord ni gaîté. Passe pour une épi gramme de tems en tems ; mais des discussions, jamais! car elles amènent presque toujours des querelles , rarement une solution certaine; et, avec elles, les soirées de votre salon finiraient par ressembler aux matinées de la chambre des députés.

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