‹ Nouveaux tableaux de Paris, ou, observations sur les moeurs et usages des parisiens au commencement du XIXe siècleChapitre 21 sur 22 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

Dum yiiant stulti yitia , in contraria currunî. Houacf..

« Nous étions à la fm du premier ser^ice ; une conversation fort animée était engagée sur les progrès des lumières , dus principalement à l'introduction des forces aveugles dans les manufactures. Notre hôte s'exprimait sur ce sujet avec beaucoup de chaleur , et était en train de démontrer qu'aucun siècle de l'antiquité et des tems modernes n'avait été plus éclairé que lenôtre, lorsque tout à coup les becs de gaz s'éteignirent, et nous laissèrent plongés dans la plus profonde obscurité. L'à-propos parut si plaisant à presque

tous les convives, qu'il y eut une explosion d'hilarité , qui se manifesta par des rires bruyans et prolongés ; Deligny seul ne partagea pas la joie publique , et fulmina contre ses gens , qui ne l'avaient pas averti qu'une soudure mal faite au tuyau de conduite avait laissé échapper l'air inflammable de sa prison. « Belles lumières , en vérité , s'écria le voisin , partisan des anciens usages; s'il en est de même de toutes les belles inventions modernes, nous finirons par nous casser le cou. Dans l'ancien régime, nous nous éclairions les grands jours avec de la bougie du i\lans. Si cela continue , je ne saurai que faire de la cire de mes abeilles , qui me donnent encore un honnête revenu, quoiqu'il me semble que leur miel était plus abondant et meilleur avant la révolution. » Il y avait de quoi étouffer; aussi Saint- Léon et moi nous nous en donnâmes à coeur-joie. « De la bougie! répliqua Deligny; tu vas en voir auprès de laquelle celle du Mans pâlit comme la lune devant le soleil. » En disant cela, il donna ordre que l'on apportât de la bougie diaphane, et bientôt les domestiques placèrent sur la table des flambeaux dans lesquels brûlaient des cylindres d'une matière légèrement azurée

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et de la plus belle transparence. A la vue de ce luminaire , notre aimable hôtesse , qui jusque là s'était réunie à nous pour rire du contraste que formaient F enthousiasme de son mari et les boutades anti-industrielles du vieux voisin , devint sérieuse et même un peu triste. Je cherchais à en pénétrer le motif, lorsqu'elle-raême contribua à l'explication de cette énigme. « Je vous avais prié , mon ami, dit-elle à son mari, de ne plus employer ces vilaines bougies et de les réserver pour votre appartement. — Vous voilà encore avec vos préjugés, répondit Deligny; ne craignez-vous pas que l'on se moque de vous? J'ai eu le malheur , ajouta-t-il , en s'adressant à la compagnie , de faire connaître à madame que la base de la confection de ces bougies diaphanes était Vadipocire ou matière huileuse et gélatineuse que l'on trouve dans les lieux d'inhumation , 011 elle se dépose au fond des fosses communes , par suite de la décomposition des corps. Il s'en fait un commerce considérable , quoique peu connu; car les ignorans prennent cette matière pour du blanc de baleine ; c'est un des plus beaux procédés de la chimie appliauée aux arts. Sous d'autres rapports, je n'y

vois rien de choquant. Les anciens , qui certainement étaient pleins de respect pour les restes de leurs, parens et de leurs amis, les brûlaient sur des bûchers ; pourquoi ne fabriquerions-nous pas de la bougie avec les débris des générations qui ne sont plus? N'est-ce pas d'ailleurs une chose admirable que de faire servir les morts à éclairer les vivans :' »

» La tristesse est contagieuse comme la gaîté. Cette lugubre révélation répandit sur tous les fronts un nuage , et un sérieux glacial succéda à la gaîté la plus bruyante. Le second senice fut apporté ; en voyant la mine que chacun faisait en le mangeant et en regardant ces bougies funèbres , je me rappelai invontairement ce couplet de la chanson de Désaugiers sur les diners d'étiquette :

A sa Irislesse étrange, On dirait quelquefois Que chaque invité mange Pour la dernière fois.

» Notre Amphitryon ne tarda pas à s'en apercevoir , et , voulant faire diversion , il se leva et et s'en fut à un grand tableau représentant un paysage flamand et une église avec son clocher,

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au haut duquel figurait une horloge rustique dont le cadran nriarquait les heures. Il tira un petit cordon de soie ; et un timbre senJjiable à celui d'un chaudron, mais que Deligny voulut nous faire passer pour l'imitation parfaite de la cloche villageoise, se fit entendre. Le malencontreux marteau frappa douze coups, quoiqu'il ne fut que sept heures du soir. Bientôt un petit carillon fut en mouvement, et joua passablement en mesure Tinévitable chœur de Robin des Bois. Cependant, arrivé au JV-^ la la , l'instrument s'arrêta et resta muet, malgré les efforts de son propriétaire , qui tirait en vain le cordon , et remontait encore plus inutilement sa machine avec une clé. « Je suis fâché de cet accident, nous dit-il; vous auriez entendu l'ouverture de la Gazza , exécutée dans la perfection. Malheureusement , il n'y a que l'inventeur de ces horloges qui puisse les raccommoder. C'est un Napolitain qui est en ce moment à Saint-Pétersbourg. Lorsqu'il sera revenu , je veux que vous veniez entendre ce petit componium , qui est' vraiment admirable. — Je crois que votre homme est mort en route , dit malignement Saint-Léon, en sorte qu'il est à

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craindre que vous n'ayez jamais que la moitié du fameux chœur des chasseurs. C'est vraiment dommage; car ce qu'il y a de plus joli dans repéra de Robin des Bois , c'est Tra la la ^ et je connais à Paris un amateur qui ne va à TOdéon, et ne prend même sa place qu'au moment où les choristes, baissant la voix, chantent avec tant d'ensemble et sur des tons si variés ce délicieux passage , après lequel il sort transporté. Je ne puis lui comparer qu'un autre dilettante d'une singulière espèce, qui n'entrait au théâtre des Variétés que pour entendre la chanson des Cuisinières, li s'est procuré ce plaisir cent vingt on cent trente fois de suite. Du reste, il ne savait pas un mot de la pièce. — C'est la faute des domestiques , reprit notre hôte , si la plupart des nouvelles inventions ne peuvent se répandre et se conserver. Ce que les gens de la cam.pagne sont en agriculture , eux le sont en économie intérieure. J'ai eu des lampes à la Girard ; au bout de quelque tems le double courant d'air n'a plus produit son effet. Les maladroits n'ont jamais pu comprendre le mécanisme de celles à la Carcel , et quant aux appareils hydrostatiques, autant aurait valu leur parler grec. Ils m'ont

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détraqué mon calorifère à régulateur, et il m'a fallu renoncer aux canelles aérifères. J'aurais besoin de gens formés exprès; aussi vais-je envoyer le fils d'un de mes fes^miers à l'école des arts et métiers de Châlons. »

» Le surplus du dîner se passa sans aucun événement remarquable , et , à l'exception des épinards , dont j'ai déjà parlé , et qui avaient fait le tour du monde conservés dans un bocal, tout alla à merveille. Il fut décidé que l'on prendrait le café à table , afin que cbacun pût être témoin de l'essai d'nn filtre nouveau inventé par l'ingénieux M. Morize, pour la préparation de cette boisson sans ébullition , et par l'inévitable vapeur. On apporta en conséquence, devant le maître de la maison, divers appareils , au milieu desquels il ressemblait à un chimiste dans son laboratoire. C'était une lampe hydrostatique pour obtenir du feu à l'instant ; une bouilloire à l'esprit de vin , un petit moulin perfectionné pour réduire en poudre la fève torréfiée du Moka, au moment de s'en servir, et enfin ia célèbre cafetière à la Morize. Nous regardions tous , comme des enfans devant lesquels un escamoteur dispose ses tours. Le vieux voisin seul

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murmurait tout bas , et témoignait son impatience.

» Notre hôte , imperturbable comme un professeur de physique qui fait son cours, tourna inutilement plusieurs fois le robinet du briquet hydrostatique. Il ne put venir à bout d'en obtenir la plus faible lueur. Il fallut recourir à l'antique et vulgaire allumette et à la fiole phosphorique. L'esprit de vin s'enflamma , ce qui parut consoler un peu Deligny de son premier échec , et tandis que la flamme de l'alcool frappait les parois de la bouilloire , il nous adressa cette allocution : « C'est par respect, messieurs, pour des préjugés que le tems seul pourra détniire , que je ne vous serxirai pas de café indigène. Il est démontré cependant que la chicorée amère et aromatique, que la fève, le haricot, le pois, soumis à la torréfaction et à la trituration, peuvent remplacer avantageusement ce café exotique, pour lequel nous nous obstinons à payer un énorme tribut à rétranger. Combien de bons Parisiens boivent sans s'en douter du café dont la matière première a été récoltée dans la plaine Saint- Denis! Nos besoins comme nos goûts sont donc

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dans notre imagination. Mais patience, le siècle marche et rien ne le fera reculer , comme dit Tabbé de Pradt. — Oui , interrompit le vieux voisin; mais toii café ne se fait pas, et voUà déjà une demi -heure que nous attendons. — Il est pourtant , continua Deligny sans se déconcerter , certaines substances , comme le sucre , par exemple , qui se trouvant en plus on moins grande quantité dans différens végétaux et même dans des matières où on serait loin d'en soupçonner l'existence , présentent une parfaite identité avec des productions que nous faisons venir de très-loin en les payant fort cher. Le sucre s'obtient de la carotte, du navet, de l'érable ; on en trouve dans la farine des céréales, et j'ai lu dans un journal consacré à l'industrie qu'un habile chimiste en avait extrait d'un paquet de vieux chiffons. Pourquoi pas , puisque ?iî. de Mongolfier est parvenu à faire de très-beau papier avec un paquet d'allumettes! Mais le végétal qui, après la canne , fournit une plus grande quantité de sucre et approche le plus de celui d'Amérique, c'est la betterave; aussi est ce du sucre de betterave que.... — Au diable, dit le partisan de l'ancien régime , en se

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levant furieux ; au diable ta vapeur et ton café indigène, et ton papier d allumettes , et ton sucre de chiffons et de betterave! as -tu juré de nous empoisonner après nous avoir fait attendre deux heures ce qui demanderait tout au plus dix minutes si tu procédais comme avant la révolution? Mais lu n'as jamais voulu faire comme tout le monde ; car je me souviens qu'au collège tu avais inventé une nouvelle manière de confectionner les balles ; elle ne valait pas mieux que l'ancienne ; aussi toute la classe se moquat-elle de toi. Je vais me chauffer au salon; tu me feras avertir quand ton café sera prêt ; mais je t'avertis que je ne le prends pas à la betterave ; moi je tiens pour Fancien régime. » Deligny ne répondit à son camarade de collège que par un regard de pitié. Cependant l'eau commençait à frémir, et notre hôte, dans son impatience , la versa avant qu'elle ne fut bouillante , par l'ouverture de son appareil. Ce transvasement refroidit le liquide à peine échauffé, et le résultat de l'opération fut une faible teinture tirant sur le brun , sans ébullition, à la vérité , mais aussi sans force et sans arôme. Le démonstrateur désappointé se leva

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à la grande satisfaction des convives, qui suivirent son exemple. Nous rejoignîmes au salon riiomme de 1 ancien régime , qui nous reçut d'un air triomphant et goguenard. Il se trouva par bonheur dans un coin obscur de l'office une cafetière à la Dubelloy, depuis long-tems proscrite par le maître de la maison; elle servit à faire un café excellent qui ramena la gaîté parmi nous.

« Il était trop tard pour revenir à Paris , et nous nous décidâmes à passer la soirée et à coucher au château. On nous donna à choisir entre vingt jeux nouveaux dont nous ignorions même les noms, futiles amusemens d'une société blasée , dus à la féconde industrie de Gide et de Giroux. Sur une table ronde , couverte d'un tapis, étaient étalés le Topiarion, le Topographorama , la Ménagerie grotesque, le Jeu du IMonstre , Polichinel-Vampire , le Componium pittoresque , les Jokos , le \Vitzig et le Trocadéro. Le vieux voisin grommelait entre ses dents , et demandait si on ne ferait pas un boston ou du moins un reversis. Mais deux raisons péremptoires s'opposèrent à ce que sa proposition fiit accueillie, même avec des amende-

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mens. La première, c'est qu'il n'y avait point de cartes à jouer dans la maison ; la seconde , que personne de la société ne savait ces jeux de l'ancien régime qui amusent encore quelques provinces et certains cercles de la place Royale. Furieux de ce dernier contre - tems , notre homme demanda ses chevaux et retourna dans son manoir, après avoir adressé au camarade Deligny une verte mercuriale sur son goût pour des innovations dues au génie des jacobins et des industriels.

» L'heure du repos arriva et nous procura de nouvelles surprises. Saint-Léon occupa la chambre du hêtre et moi celle du charme. Notre hôte, passionné pour tout ce qui est indigène , a imaginé de faire parqueter, boiser et meubler ses appartemens d'amis en bois français. Chaque pièce porte le nom de l'arbre qui a fourni sa décoration et son ameublement. Il y a la chambre du noyer, celle du peuplier, celle déforme, etc. Cette singularité me parut une des plus raisonnables de toutes , car enfin elle comporte une idée patriotique , et plusieurs de ces meubles me parurent aussi agréables que ceux confectionnés avec le sombre acajou. Au bout

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du compte, me disais-je, je dormirai aussi bien dans un lit indigène que sur une coucliette exotique. Hélas! j'avais compté sans mon hôte. Le traître ne m'avait pas prévenu qu'à la place des matelas et des lits de plume , il avait adopté les lits élastkjues à la Molinard^ qui cèdent au poids qui les presse et reprennent leur forme aussitôt. Il me sembla être étendu sur àts outres remplies de vent , et comme je suis naturellement très -peu chargé d'embonpoint, je passai la nuit à bondir au gré de l'élasticité de ce nouveau coucher. Sur pied au point du jour, je réveillai Saint-Léon, et nous partîmes sans prendre congé des maîtres de la maison, usage également moderne , qui n'est ni très-poli ni fort hospitalier. Pour que rien ne manquât à notre voyage, nous dédaignâmes Tignoble et gothique coucou et montâmes dans les élégantes.

» L'excès en tout est un défaut , dit la chanson; il est ici plus fâcheux qu'en bien d'autres choses. Le sage ne repousse pas les nouvelles idées ainsi que les nouvelles inventions sans examen , et par cela seul qu'elles sont nouvelles. Il ne les adopte pas non plus aveuglément et sur la foi de pompeuses annonces. Sous le rap-

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port matériel, comme sous le rapport intellectuel , la réflexion , Texpérience et les leçons du tems doivent être nos guides. Nous avons rencontré deux êtres absolument antipathiques sur la manière de voir les mêmes choses ; tous deux étaient dans l'exagération. Je désire que vos lecteurs puissent tirer quelque profit de la relation de mon voyage.

;> J'ai rhonneur d'être , etc.

» Le chevalier de B »

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Ne pueri ^ ne tania animis assuescite belha , Neu pallia validas in viscera veriite vi/es. ViBG. , jŒneid., lib. VI.

Nos lecteurs ne pensent pas sans doute qu'on ait entrepris de leur donner dans ce chapitre un traité complet du système représentatif. Ce n'est jamais dans un pareil cadre qu'on s'avisera de placer le tableau historique de ces graves assemblées qui remplacent les tumultueuses réunions des champs de mai. Portion essentielle de la puissance législative, appelée à discuter et à voter librement les lois proposées , la chambre , considérée sous cet aspect, réclame l'attention la plus sérieuse. Il n'est pas permis de traiter légèrement ce qui concerne ses travaux constitutionnels. Nous ne parlerons point ici des chan-

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gemens qu'ont subis les collèges électoraux , le nombre des députés, la durée de leurs fonctions, le renouvellement de l'assemblée; il ne sera pas question des ressorts qui l'ont fait agir quelquefois ; en un mot . de la part qu'elle a prise depuis douze ans à des mesures plus ou moins salutaires. Notre tâche n'est pas aussi compliquée : modeste peintre de genre, nous produirons sans crainte notre petit tableau de chevalet. Nous n'avons cherché qu'à esquisser la salle et les scènes qu'elle peut présenter à l'œil dun observateur superficiel. Pour peu qu'il eût un bon guide, rhonnére commettant, venu exprès du fond de sa province afin de voir siéger pendant quatre ans le mandataire du département, saurait aussi bien que nous tout ce que nous avons voulu apprendre aux habitans de la ville et de la campagne qui nont pas eu le bonheur d'assister à une séance publique.

Sur la rive gauche de la Seine , à l'extrême frontière du faubourg Saint-Germain, près du pont Louis XYI , et en face de cette superbe église de la Madelaine , que Ton construit toujours et qui n'est jamais finie, s"éiève un beau péristyle^ ajouté, il y a vingt ans , au palais des

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Condé. Un portique de huit colonnes d'ordre corinthien, bâti en 1795 pour servir d'entrée à la saîle du conseil des cinq- cents, se présente au fond de la cour d'honneur du Palais-Bourbon, du côté de la place. Dans cette enceinte siègent les députés des départemens. Le péristyle est orné des statues de jMinerve et de Thérais ; au portique , figurent JMinerve et la Force. On voit que la sagesse y est en majorité.

Vers la rivière , se présentent , à l'entrée du palais, Sully, Colbert, les chanceliers de THospital et d' Aguesseau , assis sur des chaises curules. Au pied du magnifique escalier que gardent ces vénérables figures colossales , on voit s'allonger chaque matin , jusque dans le ruisseau du quai , la double file de curieux qui , deux heures avant l'ouverture des portes, attendent l'instant d'être enfin reçus à la tribune publique. A droite, parla grille du jardin, se glissent des amateurs audacieux et fluets qui ont réponse à tout, même au qui ça là? du factionnaire et du garçon de salle. On décline le nom du député à qui Ton veut dire deux mots , et l'on est admis à le guetter au passage pour solliciter une entrée de faveur. Devant cette grille , arrivent aussi les

voitures des mandataires de la nation qui habitent la rive droite.

Dans la rue de Bourgogne , une porte latérale sert d'entrée aux députés piétons; ils trouvent sous la voûte un artiste muni de brosses et de pinceaux , qui donnent un nouveau lustre à leur chaussure endommagée.

Par la cour d'honneur, sur la place du palais , arrivent les brillans équipages : de belles armoiries , une riche livrée , un chasseur à moustaches et des chevaux fringans attestent que le propriétaire n'a pas eu de peine à fournir la preuve de son éligibilité, conformément à Tarticle 38 de la Charte , pour peu qu'il ait cessé d'être en nourrice avant la prise de la Bastille.

A la droite de cette cour d'honneur, est la salle de la Victoire ; la majorité y passe avant d'entrer dans l'autre salle où va se livrer la bataille des discours et des votes. C'est là que se fait la distribution de V ordre du jour ti àQ,s feuilletons , qui indiquent les objets dont va s'occuper la chambre. Plus loin est le Vestiaire , où deux cent seize armoires doubles , fermées à clé, contiennent le costume brodé, habit, veste, etc. , des quatre cent trente-deux députés dont les

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noms , tracés au pinceau , figurent sur les portes. C'est un endroit souvent visité à la hâte : nul n'est reçu à la tribune des orateurs, la seule place d'où il soit permis de parler à l'assemblée , s'il n'est revêtu des marques de sa dignité. Souvent on n'avait pas prévu la tournure que prend la discussion : tel qui , en arrivant , comptait n'avoir rien à dire , se sent tout à coup inspiré par la circonstance ; il éprouve le besoin d'une toilette improvisée. Cependant, plusieurs orateurs quotidiens , par un mouvement que l'habitude a rendu machinal, dépouillent chaque jour Fhomme de la ville en montant l'escalier , pour endosser à tout événement les habits de l'homme de la France.

Vis-à-vis de la salle de la Victoire^ et à gauche de la cour d'honneur, est la salle de la Paix. C'est là que se réunissent les journalistes chargés de rédiger le bulletin des séances pour les feuilles des diverses couleurs ; hommes pacifiques et tolérans comme un procès-verbal. Là aussi on reçoit les porteurs de billets pour les tribunes réservées : ceux-ci vont se placer à l'instant. Les rédacteurs des journaux politiques n'ont la permission d'entrer dans leur loge qu'après

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l'arrivée de M. le président an fauteuil ; c'est une mesure de prudence dont personne jusqu'ici n'a pu deviner le motif, et qui n'en est probablement pas moins sage.

Les députés traversent les deux salles d'attente s'ils ont besoin de se rendre soit au secrétariat , soit aux procès-verbaux , soit à la questure , soit dans quelque autre division de leur entourage bureaucratique , soit enfm dans les sections, bureaux particuliers où ils examinent les propositions ministérielles avant de les soumettre à un examen public. C'est aussi le chemin de la bibliothèque , où sont déposées les grandes collections de livres d'histoire , de droit public et de jurisprudence , avec les ouvrages nouveaux dont il a été fait hommage à la chambre , afin que la mention au procès-verbal , répétée par le Moniteur^ servît d'annonce de librairie. Dans cette bibliothèque , on lit tous les journaux du matin et le journal du soir de la veille.

Ordinairement la réunion publique est indiquée pour midi. A une heure, M. le président, qui habite un hôtel sur la place Vendôme , traverse la salle de la Paix pour occuper le fauteuil. Il est en habit de député, grand costume, et dé-

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coré du cordon bleu. Le tambour bat aux champs ; les vétéraus forment une double haie et présentent les armes. Deux messagers, en habit noir français , l'épée au côté , portant récharpe blanche autour des reins, ouvrent la marche. L'officier commandant le poste , Tépée nue à la main, escorte le président que suivent deux députés-secrétaires en habit bleu de ciel , brodé. Les spectateurs , qui s'étaient tous découverts, s'approchent des garçons de salle en livrée gros bleu, à revers et passe- poil rouge. Ceux-ci continuent de vérifier les billets de faveur. Les huissiers circulent , et les rédacteurs de journaux marchent lentement à la loge qui leur est accordée : ils savent que rien ne presse pour eux.

Les bancs des députés restent vides pendant long-tems. Les honorables membres sont disséminés dans les diverses dépendances de la chambre. Le président seul et les deux secrétaires sont en place. Quelquefois, à deux heures , un seul député arrive ; le président, sans blesser la règle établie , pourrait lui dire : Monsieur , la séance est omerte.

En attendant, les nombreux spectateurs,

placés dans les diverses tribunes, examinent toutes les parties de la salle, ornée de niches dans lesquelles d'habiles statuaires ont placé de grands législateurs et des orateurs célèbres qui enraient bien d'autres , Lycurgue et Solon, Cicéron et Démosthène : on y voit encore deux terribles députés en leur tems , Ca'on et Brutus : ce dernier fait un singulier contraste avec le buste du Roi, placé au-dessus du président. Enfin, nos législateurs arrivent en foule, et on ouvre la séance.

Pendant la lecture du procès -verbal de la veille, lecture qui n'est pas écoutée, on dit à ses voisins les noms des princesses russes et des ambassadeurs qui occupent la tribune diplomatique. C'est là que nous avons va d'illustres Persans, le jeune Abron , neveu du premier ministre de Méhémet Ali , pacha d'Egypte , et notre excellent ami Sidi Mahmoud , de Tunis. Nous espérons y voir bientôt des princes iroquois et osages. Une tribune , en face de celle-ci , est destinée aux pairs de France ou à leurs ayantcause ; et , quoi qu'eu dise la Charte , la représentation des titulaires y a lieu à l'infmi dans la ligne collatérale.

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Une loge très-vaste est réservée pour les billets : mais les porteurs sont loin du lustre , qu'une heureuse disposition a suspendu au dessus de la tête des orateurs.

Le profane vulgaire est parqué à F étroit et se place comme il peut.

Les journalistes , spectateurs impassibles de la lutte parlementaire qui va commencer , sont relégués au paradis , afin qu'ils voient les choses de plus haut. Le grave Moniteur a seul le privilège de siéger dans l'intérieur, de plein pied, devant une table où cinq logographes , à côté des députés de l'extrême gauche, recueillent ces trésors d'éloquence qui alimentent les immenses colonnes du plus colossal des journaux.

Cette loge si élevée mériterait un chapitre à part. Au nombre de vingt -deux, comme les Girondins proscrits , les journalistes disgraciés ne sont pas ceux qui s'amusent le moins : entre eux ils jugent en premier et en dernier ressort la cause qu'on plaide, les moyens et les avocats. Les feuilles établies d'ancienne date jouissent à titre de droit d'aînesse d'un pupitre sur le devant de la loge : on y voit et on y entend quelquefois assez bien. Mais les frères assis derrière ces pri-

vilégiés ne voient souvent que des yeux de la foi , et entendent sur la parole de leur chef de file. Cependant les communications officieuses vont leur train. Là point de distinction de parti pour les actes d'obligeance. Le Constitutionnel lé.pond à une question de la Gazette de France , la Quotidienne vit en bonne intelligence avec le Courrier français.

Tel rédacteur est habile sténographe. Sa plume est aussi rapide que les paroles de l'orateur; souvent même elle finit par les devancer de quelques lignes. Tel autre ne cherche qu'à saisir Tensemble et le précis de la discussion ; il procède par la voie de l'analyse. Mais ni l'un ni l'autre ne parviendrait à rendre un compte exact et complet des débats , sans l'utile secours de quelques députés bénévoles. Plus d'un honorable opinant , dont la voix n'est pas même parvenue jusqu'à l'oreille de ses collègues , fait monter à la lucarne des journaux le manuscrit de son éloquente harangue , étouffée par les conversations particulières. D'autres , qui parlent d'abondance , ont bien voulu donner , dès la veille, une copie de leur improvisation.

La tribune où monte l'orateur est ornée, sur

le devant, à sa partie inférieure, d'un bas-relief remarquable qui représente les figures emblématiques de l'Histoire et de la Renommée. JMais elles ne peuvent attirer ses regards ; il s'élève au dessus , et il se tient en arrière. Les auditeurs seuls les contemplent.

Le président , placé au milieu du fond de la salle , sur un fauteuil isolé , voit devant lui deux secrétaires députés , flanqués d'un secrétaire rédacteur, qui lui tournent le dos. La tribune aux harangues , qui coupe en deux parties égales le bureau du secrétariat , s'avance de trois pieds dans la salle, et les orateurs peuvent s'y élancer de tous côtés par des marches posées latéralement , se rencontrer et se heurter en arrivant au but. Celui qui obtient la parole est posé de telle manière que le jeu de sa physionomie est perdu pour les personnes assises au bureau. Il se tourne constamment vers les députés qui siègent en face du président , sur les gradins élevés en amphithéâtre, au fond de la salle , et dans les rayons du demi-cercle.

Au bas de la tribune , sur des sièges mobiles, se tiennent les huissiers, en habit noir et Tépée au côté : ils portent au cou une cbaîne dorée : leur

chef seul se dispense de cette dernière espke d'ornement.

Les messagers de la chambre sont avec les huissiers. A F arrivée d'un ministre, les uns et les autres sont maîtres des cérémonies. Ils vont au devant de lui et le conduisent à son banc. Leurs autres fonctions consistent à remettre les notes , les billets , les imprimés qui circulent.

Ces messagers sont d'anciens serviteurs du système représentatif. Tel d'entre eux a marché à pas comptés devant tous les personnages qui ont présidé les assemblées législatives depuis 1 789. 11 se rappelle ce bon M. de Robespierre, le plus doux , le plus aimable des hommes , dans ses relations de président avec les huissiers. Tel autre ne date que de la constitution de l'an YIH. L'œil de l'observateur se plaît à comparer les coiffures de ces têtes privilégiées, qu'a respectées la faux révolutionnaire. L'un de ces flegmatiques et silencieux personnages étale avec orgueil un superbe toupet en fer à cheval : deux ailes , terminées en boucles , lui couvrent l'organe de Fouie dans toutes ses dimensions ; sur son dos flotte avec grâce un sac de taffetas noir, improprement appelé bourse ; Véchiànie

et fine poussière de l'amidon , répandue sur cette forêt de cheveux postiches , qui nous retrace la vaste tête de Mirabeau , le dispute en blancheur à la fraîche et belle ceinture qui fait ressortir un ventre historique. L'autre messager , petit , maigre et sec , cache avec peine quelques mèches grisâtres sous une petite perruque blonde à la Caracalla, Toute l'histoire de la constituante et du directoire est dans ces deux coiffures.

On ne remarque pas une pareille bigarrure parmi les honorables députés de la France ; il en est jusqu'à trois peut-être qui observent encore dans toute sa rigueur la mode si chère aux perruquiers classiques de l'ancien régime. L'immense majorité des suffrages s'est prononcée pour le système moderne. Royalistes de la contre-opposition , partisans du ministère , les ministres eux-mêmes , les libéraux de l'extrême gauche , tous ont adopté la coiffure romantique et pittoresque d'Ossian et de Fingal. A peine voit-on , à longs intervalles , s'agiter sur quelques bancs une queue poudrée , qu'un ruban noir fortement serré a réduite aux proportions les plus minces.

S'il règne à cet égard un ensemble satisfaisant , il n'en est pas de même de l'accord qu'on pourrait désirer dans les sons qui partent de tous les coins de la salle au moment oh s'élèvent des discussions un peu vives. Les députés des départemens représentent souvent trop bien les intérêts des anciennes provinces quant à la consen^ation de l'accent héréditaire. Sans doute , rien n'est plus français que les sentimens , les vœux et la conduite de ces bons et loyaux défenseurs de la monarchie et des libertés publiques ; mais , sauf un petit nombre d'élus , qui ne sont pas brouillés avec l'euphonie , aux formes extérieures de leur langage , et à ces accens fortement prononcés qui accusent l'origine bretonne ou provençale , normande ou gasconne , on ne les croirait animés que du zèle municipal et du patriotisme d'arrondissement.

L'ordre de la discussion est réglé ; vingt orateurs sont inscrits pour parler à leur tour. A la gauche du président, sur les banquettes inférieures , bien rapprochées de la tribune , se réunissent les membres de l'opposition , désignés sous le nom de libéraux ; à la droite se

groupent les députés dont l'opinion est représentée par la Quotidienne ; en face du président , et sur le premier banc à droite , sont les ministres ; sur la même ligne, vers la gauche, se tiennent les directeurs-généraux et les autres commissaires cliargés de soutenir les projets de loi: immédiatement derrière ces organes du gouvernement , Pamphithéâtre est rempli jusqu'aux sommités par la majorité ordinaire des votans , désignés, si je ne me trompe , sous le nom de centre. Ces diverses masses vont se mouvoir comme si un ressort les mettait en action , chaque fois qu'une proposition sera votée par assis et levé. L'épreuve est-elle douteuse? on la recommence. S'il s'agit de l'ensemble d'une loi , on procède au scrutin secret. Alors tous les députés , leurs boules blanche et noire à la main , défilent devant le fauteuil de la présidence , en traversant la tribune des orateurs , où se trouve en ce moment l'urne du destin. Dans l'intervalle, des groupes se forment. Quelques orateurs se sont combattus avec beaucoup de véhémence ; ils n'ont pas toujours ménagé la personne de leur adversaire , en cachant toute-

fois sous des phrases polies des insinuations peu flatteuses. Maintenant ils se rapprochent par une salutation familière , ou quelquefois avec ce geste affectueux qui , chez les Anglais , tient lieu de nos démonstrations révérencieuses; ils causent ensemble comme d'anciens amis de collège, au grand étonnement d'une partie de l'auditoire , qui tremblait de les voir venir aux mains. Enfin le résultat du scrutin est proclamé ; la foule disparaît.

Cinquante députés, tout au plus, vont rejoindre leur famille autour de la table qui la réunit chaque jour ; les autres sont seuls à Paris , où ils habitent , comme des étrangers , les hôtels établis pour les voyageurs que la curiosité attire dans nos murs. L'heure du dîner vient de sonner. Vous n'apercevez nulle part , dans ce quartier , la demeure de quelque rival de Beauvilliers et de Grignon. La chambre ne possède pas même une de ces modestes succursales de Comus , qu'un usage immémorial a consacrées , sous un nom trivial , dans le sanctuaire deThémis. Quelle preuve touchante d'une frugalité vraiment spartiafe ! Passez à la rive droite ,

VOUS chercherez peut-être en vain au restaurant du café de Paris , ou chez les frères Provençaux etVéry, les honorables votans que vous avez vus opérer. Que sont-ils donc devenus , me direz- Tous? Vous sortez de la question. Je ne vous avais promis que le tableau d'une séance ; cinq heures sont sonnées ; la séance est levée.

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