UR DU MON T BLANC
muets et stagnants sous leurs chapeaux à cornes, ils marchent de cette allure qui n'est ni le pas, ni l'amble, ni quoi que ce soit de définissable, la bête paraît auprès d'eux une commère accorte et bien prise, qui s'en va, en tricotant, vendre son lait aux citadins. Nous traversons Martignyle-Bourg, et tout à l'heure nous voici tous engagés dans les pentes de la Forclaz, à l'exception de Poletti et de Ganta, qui ont manqué le sentier et
pris la route du grand Saint-Bernard. Après délibération on les abandonne à leur sort, qui ne peut manquer d'être celui de rebrousser vers le déjeuner aussitôt qu'ils se seront aperçus qu'ils s'en éloignent.
Les pentes de la Forclaz, qui sont rudes à descendre, ne sont pas douces à monter. Outre que le sentier est à peine zigzagué, et que, du bas au haut, les aspects ne changent ni devant ni derrière, l'on n'y rencontre d'ailleurs l'aubaine d'aucun replat consolateur. Mais jusqu'à mi-hauteur, les noyers d'abord, les châtaigniers ensuite, défendent le sol contre les ardeurs du soleil; et là où de bienfaisants rameaux ne se joignent pas en dôme au-dessus du sentier, on peut le quitter pour suivre le long des vergers l'ombre continue des grands arbres. Quelques touristes nous croisent ou nous dépassent, et aussi un brave homme avec son mulet chargé de deux barils; cet homme est communicatif. « Tel que vous me voyez, nous dit-il, c'est moi que je les entretiens de vin par là-haut. A minuit je charge ma bête, et j'y grimpe pour redescendre avant la chaleur... et aussi pour
avoir de la compagnie, reprend-il, car vous ne savez pas, vous autres, que dans ce creux il passe plus de gens la nuit que le jour. Ah ça! bonsoir, et conservez- vous. »
Plus loin, c'est une bonne grosse dame qui descend aussi précipitamment que le lui permettent son âge et son embonpoint. Elle nous aborde, et de ce ton familièrement affectueux et poli qui est propre aux £ens de ces vallées : « Pardon, messieurs, si je vous arrête... Ne savez-vous point de remède pour l'érysipèle? » Nous nous regardons les uns les autres, fort embarrassés de trouver un remède pour l'érysipèle. « C'est pour notre petite, continue-t-elle, qui est tant, tant malade! Je lui ai monté hier du
sirop de gomme qui n'a rien avancé. » Survient madame Tôpffer, qui dit son idée. « Eli bien, chère madame, faites-moi cette consolation de voir notre petite en passant ! Vous lui ferez du bien en attendant le médecin que je vais quérir. » C'est le cas ou jamais d'être médecin malgré soi; en sorte que nous promettons tout ce qu'elle veut à cette brave femme, qui repart émue comme elle est, mais soulagée pourtant.
Au bout de deux grandes heures, nous atteignons le sommet du col. De cet endroit, l'on aperçoit, tout au fond d'une étroite et nue vallée, quelques grises toitures éparses sur un bout de pâturage : c'est Trient! Aussitôt l'avant-garde d'y courir pour commander le déjeuner et en hâter les apprêts. Honneur sans doute à l'avant-garde!... mais il n'en est pas moins vrai que dès ici commencent, pour le traînard affamé, les doux moments, les croissantes joies. Sans hâter le pas, bien mieux! tout en s'accordant désormais de petites haltes inestimables, il voit au-dessous de lui les messagers de la faim descendre à grands sauts, arriver en bas, enjamber les clôtures, couper par les prairies, et franchir un seuil... il voit une riche fumée s'élever en tournoyant dans les airs, et, rempli d'aise à ce ravissant signal, il se lève, ingambe et léger, pour ne plus se rasseoir qu'autour d'une table qui se trouve servie quand il arrive. Celui qui écrit ces lignes
connaît à fond cette pratique, et, chose honteuse à dire, sans cesse, en voyage, on l'a vu préférer aux glorieuses palmes du dévouement agile les délices calculées de ce sybaritisme de traînard.
En approchant de Trient, nous apercevons une longue figure d'homme noir qui va et vient lentement sur l'aride plate-forme d'un rocher attenant à l'église. C'est le curé du lieu, un bon vieillard en soutane trouée, qui
s'édifie dans un bréviaire crasseux. Que de degrés dans une même condition! et quelle distance n'y a-t-il pas encore de ces deux curés de Gcdruns, dont, l'an passé, nous troublâmes la partie de dames, à ce pauvre prêtre claquemuré entre des rocs stériles et une muraille de glaciers! Et, toutefois, peut-être que, lui aussi, quand il porte envie à la condition des opulents touristes qui passent devant sa hutte, il dédaigne à tort sa destinée, et souhaite d'échanger des biens trompeurs contre une sainte pauvreté.
Ge qu'il y a de certain, c'est qu'à Trient, comme dans presque tous les endroits de vaches et de pâturages, le beurre est fort et le lait rare. Sorbières demande du kirch-wasser, on lui apporte de l'eau de cerises. C'est du kirdi-muss qu'il voulait dire, cette confiture des montagnes à cerisiers. Mais ici, à peine quelques mélèzes et trois ou quatre pommes de terre frileuses qui se hâtent de croître dans le jardin du curé. Il faut donc nous contenter de ce miel blanc que font les abeilles avec le suc embaumé des fleurs alpines, et auquel la renommée a donné le nom générique de miel de Ghamounix. Malgré les imperfections de ce repas, personne ne désavoue l'inestimable prix d'une ou quatre tasses de café au lait, après une marche matinale de trois heures, et, sur la proposition de M. Tôpffer, l'assemblée