T BLANC
vote à l'unanimité que c'est bien là le déjeuner classique du piéton. Silices entrefaites, arrivent Poletti et Ganta, tout rouges de hâte et les poches pleines d'aventures à raconter. Pendant qu'ils prennent leur repas, les artistes se sont mis à l'œuvre; d'autres s'en vont faire un feu au pied du rocher voisin, et Léonidas en pleurs cherche partout dans le pâturage son coco perdu et son numéraire envolé : c'est cinq francs.
Après le col de la Forclaz, c'est le col de Balme que nous voulons franchir. Laissant donc sur la droite le beau passage de la Tête-Noire, nous remontons la vallée de Trient jusqu'à ce que nous ayons atteint les pentes du bois Magnin; pentes rapides, mais ombreuses, humides, zigzaguées, et où une multitude de spéculations abréviatives s'offrent aux marcheurs entreprenants. Ganta les entame toutes à la fois, s'y embrouille, s'y attarde, et finit par faire la moitié de sa route pendu aux racines, à
cheval sur des troncs gisants, ou rampant à plat ventre le long des gazons trop rapides. Il faut, pour spéculer, non pas seulement de l'ardeur, mais de l'expérience et du coup d'œil : alors c'est un vif amusement, et quelques-uns de nos anciens, passés maîtres dans cet art, font vraiment de très élégantes prouesses. En plaine, l'occasion de spéculer se présente rarement; en montagne, presque toujours, et si à la précaution préalable de s'être bien orienté on unit l'intelligence des roches et des terrains, la connaissance des traces et des signes, l'instinct des approches et le pressentiment des obstacles, l'on peut sans danger s'amuser à résoudre des problèmes de communication qui autrement, en menant tout droit sur le
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penchant d'une arête ou sur le bord d'un abîme., n'offre d'autre solution que celle de s'y jeter la tête la première si l'on ne préfère rebrousser sur ses deux pieds
Au-dessus du bois Magnin la pente diminue de rapidité, et l'on s'élève sans trop de peine le long de pâturages nus qui, à gauche, s'appuient contre des sommités stériles, et, à droite, penchent vers une gorge profonde. Des vaches paissent en cet endroit, et un taureau aussi, qui se met à regarder curieusement le manteau rouge de madame Topffer. On fait disparaître lecarlate, tout en tâchant de se faire perdre de vue bien vite. Mais le moyen, là où il n'y a pas un arbre, pas un quartier de roc, et à peine quelques tertres très malaisés à mettre derrière soi? En vérité, si l'on s'en tire, c'est uniquement parce que ce seigneur taureau se trouve être un bon enfant.
Un peu plus loin nous atteignons aux flaques de neige : grande joie, et vite des granités. Pour faire un granité, l'on met dans son coco une poignée de neige, force sucre en poudre, puis Ton presse dessus le jus d'un citron. Il ne reste plus ensuite qu'à brouiller le tout ensemble, et l'on obtient un breuvage de la dernière transcendance. Tant qu'il y a un citron dans la troupe, la fabrication continue; et, quoique, d'après une mystérieuse loi, ce soient toujours les mômes qui ont songé à se pourvoir de citrons, et toujours les mêmes qui n'y ont pas songé du tout, il se fait toujours, aussi par une autre loi, celle d'une camaraderie bien aimable, que chacun a sa part de granité, et que la prévoyance d'un seul sert à régaler tout le monde. Et c'est ici encore un avantage qui résulte du grand nombre de voyageurs faisant troupe commune. L'amadou est dans une poche, le briquet dans une autre, un troisième apporte sa pierre, et finalement tout le monde a du feu.
Nous sommes arrivés à Trient pas mal fatigués déjà, et l'on pourrait croire qu'après avoir gravi dès lors au soleil de midi les pentes du col de Balme, de notables symptômes de lassitude et d'écloppement doivent s'être
manifestés, au moins chez quelques-uns des voyageurs. Tout au contraire, ce sont les fatigues de Trient qui ont disparu pour faire place à cet allégement, à ce ressort, à cette élastique vigueur que l'on éprouve infailliblement et de plus en plus à mesure qu'on s'élève sur les hautes cimes.
Sans même s'y asseoir, sans même suspendre la marche, le repos vous y visite, et non pas ce repos qui n'est que la cessation d'une fatigue passagère, mais ce repos qui aspire à s'employer, qui demande à partir. Ernest lui-même, qui jamais encore n'avait été mis à pareille épreuve, est gaillard, dispos, vieille garde; il marche, il saute, il gambade, mais ne se rend pas. Bien plus, M. Tôpffer a retrouvé l'assouplissement et la force; le voilà qui jouit de deux jambes équivalentes pour lesquelles cette promenade autour du mont Blanc ne sera plus qu'un jeu. Aussi en est-il à la prosopopée, à l'hymne envers ses chères montagnes; aussi est-il pour la centième fois bien convaincu (jusqu'à ce qu'un beau jour l'épreuve vienne à manquer) qu'il n'y a ni mal, ni douleur, ni chagrin, ni misère, qui ne se dissipe au contact des hautes rampes, au grand air des sommités alpestres. Et comme il s'est arrêté pour dessiner, avant d'y entrer, le pavillon du col de Balme, voici Martin Marc qui accourt vers lui une écuelle
11 y a, nous le croyons, une gastronomie louable, et il n'est peut-être pas indigne d'un homme sobre d'insister sur la friande excellence des mets simples : d'un bouillon gras, par exemple. Celui-ci, extrait de quelques quartiers de mouton, saupoudré de gros sel et servi bouillant sur ce col exposé de si près aux haleines du glacier, paraît en vérité d'une surnaturelle excellence, sans compter que l'écuelle, qui fait poêle, redonne leur souplesse aux doigts engourdis, et lance au visage de chaudes vapeurs.
Quelle cuisine I et comment oublier qu'à si peu de frais on ait pu faire un si délicieux festin! Bien des endroits nous seront devenus chers à quelque titre pareil, et, tout vilain qu'il est, il vivra éternellement dans nos cœurs, ce Châtel-Saint-Denis, où nous tombâmes un jour sur un long- convoi de gâteaux sortant du four.
Cependant, arrivés au sommet, un magnifique spectacle s'est déroulé à nos regards : à gauche, la chaîne du mont Blanc, tout un chaos de glaces pâlissantes, d'arêtes noires, de mouvantes vapeurs; à droite, et sur une nue sombre et tonnante, la dentelure empourprée des Aiguilles Rouges ; au ciel, tous ces signes d'orage qui font pressentir le bienfait d'une ondée et la prochaine gloire du couchant. Toutefois notre attention n'est pas toute pour ces splendeurs, et, avec les hommes du pavillon, nous suivons des yeux deux Anglais qui se sont aventurés, contre l'avis de leur propre guide, à gagner le glacier du Tour en longeant obliquement les sinuosités d'une pente roide et rocailleuse. Bientôt l'œil ne peut plus les suivre : une lunette est dressée; et à voir alors ces deux obstinés, qui, suspendus, père et fils, sur un effroyable abîme, persévèrent dans leur périlleux voyage, l'inquiétude finit par devenir instante, aussi bien que gratuite. Nous quittons le col.
Mais à peine avons-nous perdu de vue ces deux fous qui bravent étourdiment de si visibles périls, que nous voici dans le cas de délivrer une femme de chambre anglaise d'un danger qu'elle ne court pas du tout. Cette
bonne demoiselle s'est allée mettre en tête qu'une vache qui la regarde est un taureau qui la poursuit, en sorte que, pâle et immobile, elle en est à
attendre depuis un grand quart d'heure que sa destinée s'achève. De son côté, la vache, peu accoutumée à voir des femmes de chambre anglaises prendre racine dans son pâturage, ne perd pas de vue son fantôme, et se tient prête à fuir, si seulement il lui plaisait de bouger. Sans notre venue, cette mutuelle fascination durerait encore. Plus bas, ce sont deux gros barbus français, qui, haletants, évaporés, dévalisés de tout vêtement superflu, et plaintifs de famine, montent d'un air lugubre et insoumis. « De
grâce, messieurs, nous disent-ils sans autre forme de salut, mangeronsnous bientôt? Vous voyez deux ombres. Depuis ce matin, de glaciers en cascade, et pas un haricot! » Nous annonçons à ces deux malheureux qu'ils ne sont plus qu'à trois quarts d'heure d'un pavillon où ils trouveront du pain, du vin et du bouillon gras, et cette nouvelle leur donne le courage de poursuivre leur route.
Nous descendons le col de Balme à la course; et arrivés en moins d'une heure au village du Tour, le premier que l'on rencontre sur ce revers, nous dépassons bientôt après Argentière, où les douaniers de sa Majesté Sarde se montrent bien plus désireux de nous louer des chars que de visiter nos sacs. Mais des chars, qu'en ferions-nous ? Le ciel s'est découvert, la soirée est fraîche, et les deux lieues qui nous restent à faire nous semblent une trop courte carrière pour notre ardeur. Bien plutôt nous serions disposés à avoir compassion des troupes d'amazones et de cavaliers transis
que nous devançons de loin eu loin. En effet, outre que, dans ces routes étroites, l'on ne chemine à mulet qu'à la condition d'être trop éloignés les uns des autres pour pouvoir s'entretenir, l'allure de ces animaux a ses duretés, comme on sait, en sorte que, sur la fin du jour, c'est le corps
enroidi et les reins brisés que l'on s'approche d'un gîte d'heure en heure plus vivement désiré. Une de ces caravanes se compose tout entière de dames : ce sont la mère, l'épouse, les sœurs et les filles des deux Anglais dont nous avons là-haut observé les prouesses. Une autre a pour chef un lord à armet, à long nez, à jambes grêles, qui, enfourché sur une mule maigre, est bien la plus fidèle représentation de don Quichotte que l'on puisse se flatter de rencontrer jamais dans ces parages.
Le Prieuré, où nous arrivons à l'heure du crépuscule, est animé par un grand concours de touristes arrivés ou arrivants, de guides, de mulets, de chèvres aussi, qui, tout en regagnant l'étable, promènent parmi la foule leurs caprices et leurs sonnettes. Nous allons descendre à Y Union, et tout à l'heure la table se dresse, d'abord pour nous, puis à la file pour une kyrielle d'arrivants. Par malheur, les plats aussi, en particulier un appétissant quartier de chamois, arrivent pour nous d'abord, puis s'en vont à l'autre bout du monde régaler ces kyrielles. Par ce procédé, nous faisons la plus triste chère du monde : de la graisse de mouton et des os de coq, sans
plus. Il faut ou rire ou se fâcher : nous prenons le premier parti, quitte à montrer nos dents longues quand viendra l'heure de payer la carte.
Oisifs que nous sommes à cette table sans mets, nous profitons des instants pour Lien observer le touriste pekoe. Le touriste pekoe, toujours Anglais, fait table à part avec ses ladies. Rasé de frais, parachevé de toilette, et dédaigneux de tout, excepté de sa provision particulière de thé superfin, il se partage avec une gravité égale entre le rituel de l'infusion et la lecture du Galignani, entre les minutieuses pratiques qu'exige l'intacte conservation de l'arôme et les victoires de la Chine ou les désastres de l'Afghanistan. Cependant les ladies promènent nonchalamment leurs beaux yeux bleus sur les continentaux qui entrent, qui sou peut, ou qui sortent, jusqu'à ce que, le travail de l'infusion étant terminé, elles s'administrent nonchalamment aussi tasse sur tasse et tartine sur tartine. Le tout est extrêmement solennel, et ving-six tables pekoe font certainement moins de bruit et de discours qu'un Français seulement et madame son épouse prenant un bouillon gras sur l'angle d'une nappe.
QUATRIÈME JOURNÉE
La carte à payer est excessivement modérée, presque nulle, comme le souper; de plus, l'hôte nous fait ses excuses de nous avoir affamés au profit des survenants, qu'il a ensuite affamés au profit d'autres survenants. Il n'y a donc pas moyen de se fâcher : c'est presque toujours le cas, quand on ne commence pas par là. Un excellent et copieux déjeuner nous remet à neuf, et nous partons.
Le ciel est nuageux, les sommités sont voilées, et ceci nous aide à renoncer à la course du Brévent, que nous avions d'abord projeté de faire. Quand même nous n'avons pas besoin de guide pour nous rendre à Saint-Gervais, nous ne laissons pas que d'engager ici Jean Payod pour autant de jours que durera notre excursion autour du mont Blanc. C'est sottise, en effet, que de se priver, pour quelque motif de minime économie de l'avantage d'avoir un guide de Ghamonix; car d'avance on peut compter que ce guide sera expérimenté, rempli de complaisance, exempt de hâblerie, décent de ton et de manières, et sachant fort bien ce
que comporte sa responsabilité et comme guide et comme membre d'un corps qui tient à sa bonne réputation. Nous apprenons que, cet été, soixante hommes de la vallée ont été reçus au nombre des guides, et pas un d'eux sans avoir été préalablement appelé à faire preuve, par-devant experts, de connaissances spéciales suffisantes. Cette organisation, outre qu'elle assuro aux étrangers les garanties qu'ils ont droit de réclamer de la part de ceux qui s'offrent à les guider dans les passages difficiles des Alpes, les a délivrés de ces obsessions auxquelles ils étaient autrefois en butte de la part de guides marrons une et deux journées déjà avant d'arriver au Prieuré.
Ces guides de Chamounix, parmi lesquels vivent encore toutes les traditions de de Saussure, et qui doivent principalement aux savants de Genève, avec lesquels ils ont été particulièrement en contact, l'esprit d'instruction et le tact des bonnes manières, sont, au fait, d'agréables compagnons de voyage tout autant que des guides excellents, et il faudrait être soi-même bien dépourvu de curiosité ou bien mal à propos dédaigneux pour s'ennuyer dans leur compagnie. Instruits de tout ce qui concerne les montagnes, causant bien et avec sens, comme tous les Savoyards, riches d'aventures à conter, et, au demeurant, observateurs par état, il n'y a sorte d'intéressantes choses que Ton ne puisse tirer d'eux, et nous sommes de ceux qui trouveraient leur conversation toute seule achetée à très bon compte au prix de six francs par jour. A peine tenons-nous Jean Payod, que les questions lui pleuvent de vingt-deux côtés à la fois, en sorte que pendant la première demi-heure il ne sait trop auquel répondre. En attendant, il nous fait observer que dans ce moment le mont Blanc est voilé, non pas de nuages, comme nous nous l'imaginons, mais de neige soulevée par le vent et formant, en effet, des traînées confuses et sans contours. « Je les connais par cœur, dit-il. Il y a quatorze jours que nous avons monté au mont Blanc avec deux messieurs italiens. Nous étions arrivés là-haut, au-dessus de la dernière rampe, et en moins d'une heure nous touchions le sommet, lorsque, d'un seul coup de vent, quatorze que nous étions, et bien attachés les uns aux autres, nous voilà jetés bas comme des capucins de cartes, et sans plus nous voir ni rien. C'était cette même neige soulevée. On s'est relevé et, en s'arquant les deux mains posées sur les cuisses, on lui a présenté le dos, jusqu'à ce que, la première bouffée passée, vite on a profité de la minute pour redescendre. Au bas de la rampe, déjà c'était plein soleil. Mais tous nous étions aussi fournis de neige en lames, soit bourrée dans nos habits comme dans un
sac, soit piquée à nos laines et à nos visages, que si nous y avions pris peine et adresse. » Nous avons appris, depuis notre retour à Genève, qu'une ascension tentée quelques jours après notre passage à Gliamonix a échoué par la même cause.
A des hauteurs bien moins grandes, et en général partout où, dans nos montagnes, l'on atteint les neiges, ou encore le voisinage des neiges, l'on est exposé à des dangers analogues, dangers qui se trouvent être d'autant plus grands pour le touriste ordinaire, qu'il est plus isolé, et qu'il ne s'est préparé ni à les affronter ni à les éluder. Perdre sa route, n'apercevoir plus ni ses compagnons, ni son guide, ni le sol même sur lequel on marche, tel est le premier et inévitable effet de ce soulèvement des frimas ; et si l'on prétend chercher sa sûreté dans une immobilité qui semble en effet dûs lors forcée, cela revient à se choisir pour genre de mort l'engourdissement et le gel. Ainsi ont péri autrefois sur le col du Bonhomme deux dames sur la tombe desquelles chaque passant, aujourd'hui encore, jette une pierre en signe de regrets pour ces infortunées, et de propice augure pour lui-même. Ainsi ont péri en 1830, sur le col du Bonhomme encore, deux touristes anglais, ce même jour où une caravane des élèves du pensionnat de Fribourg y échappait maltraitée, mais sauve enfin, aux formidables assauts de l'effroyable tourmente. Ainsi nous-mêmes, au printemps de la même année, pour nous être engagés trop tôt dans les anfractuosités encore comblées de vieille neige du col d'Anterne, nous nous vîmes aux prises tout à l'heure avec une trombe formidable, et dixneuf que nous étions, nous aurions péri tous jusqu'au dernier sans l'intrépide résolution et l'incomparable sagacité du chasseur Felizaz, notre guide, qui sut à temps encore, et en mettant à profit, pour tenter un extrême effort, le reste entier de nos forces, nous abriter derrière le sublime rempart des Fiz. Les Fiz! c'est une chaîne de majestueux rochers, de tours juxtaposées, qui, de leur cime altière, défient les tempêtes depuis le commencement du monde. Les Fiz! tant que battra notre cœur, ils s'y peindront comme un symbole de délivrance inespérée, de puissante joie, de reconnaissante effusion envers la bonté d'en haut!... Pendant que nous en longeons la base, la trombe, accourue sur le sentier que nous venons de quitter, éclate, se déchire, lance en tous sens ses gerbes folles, et couvre au loin le col de ses formidables débris.
Gomme on peut le croire, tant d'exemples funestes et cette alerte de 1830 nous ont rendus prudents à l'endroit des cols; mais nous ne nierons pas que ces chances à courir, à éviter, si l'on veut, ne soient, à nos yeux,
m NOUVEAUX VOYAGES EN ZIGZAG.
pour quelque chose, pour beaucoup dans le plaisir que nous trouvons à franchir de hautes sommités; dans l'attrayante émotion qui nous y accompagne, si le ciel ou le vent menacent; dans la sécurité radieuse et sentie qui nous y visite, si tout est azur au ciel, resplendissante sérénité sur les cimes prochaines et sur les croupes qui ondulent vers l'horizon. Cette année encore, peu favorisés par le temps, nous n'avons pas échappé aux orageuses nuées qui enveloppaient de nuit et de froidure deux ou trois des huit cols que nous avons passés, sans éprouver, en nous retrouvant désormais parfaitement en sûreté sur l'autre revers, des mouvements très vifs de délicieuse satisfaction. Il est de fait qu'au sortir de ces nuéeslà tout vous sourit, tout vous est soleil, même la pluie, et que, rincés jusqu'aux os comme nous l'étions après avoir passé dans un même jour le col du Bonhomme et le col de la Seigne, il ne nous serait pas venu à l'esprit de n'être pas infiniment contents et très fortunés. Toutefois, nous le répétons, ce sont là des plaisirs qu'il ne faut se hasarder à goûter qu'en compagnie d'un hon guide, et après qu'on a acquis soi-même quelque expérience des us et coutumes des nuages ou du vent à un millier de toises au-dessus du niveau de la mer.
A deux pas du Prieuré, il s'agit de passer une flaque d'eau noire et bourbeuse. Alfred, qui ne fait pas usage des ponts, mesure de l'œil, prend
son élan, saute, et flac, en effet... voici M. Tôpffer et sa blouse neuve qui en un clin d'oeil sont passés du propre au bourbeux. Autant vaudrait presque ce vermicelle dont, l'an passé, Sorbières fut arrosé par un sommelier chevelu. Vermicelle funeste! flaque indigne! Adieu joie, projets, fêtes et