TERRASSE DE VALERE
ONZIÈME JOURNÉE
Ce matin, point d'aube timide, point d'aurore rosée, et à la place une pluie à verse qui bat contre les vitres et qui murmure dans les gouttières. A l'ouïe de ce déplaisant concert, M. Tôpffer en est déjà à renoncer à tout projet d'expédition tant à pied qu'à cheval, au Ferpècle ou ailleurs, lorsque arrivent avec leurs mules les deux guides engagés la veille. « Fera beau, » disent ces imperturbables. D'autre part, l'homme de confiance arrive aussi, et il se met à charger sur un roussin de confiance force volailles et pâtés, force cruchons et bouteilles. L'assurance de ces gens, la vue de ces cruchons entraînent M. Tôpffer, qui prend aussitôt son parti et fait réveiller son monde. Après tout, pensc-t-il, quand le vin est tiré, il faut le boire; et ce serait mal reconnaître les pâtés de madame Muston que d'en faire fi pour un peu de pluie. En route donc, cruchons, en marche, pâtés, et soyez le glorieux panache qui va nous guider au chemin de l'honneur!
Les réveillés se lèvent, s'habillent, descendent, et, après avoir déposé leurs havre-sacs entre les mains de madame Muston, qui nous les fera parvenir à Viège, ils se présentent à l'appel, la pique en main, un saucisson en bandoulière : c'est une toile cirée dans laquelle chacun a enroulé ce qu'il lui faut de bardes pour une expédition de trois ou quatre jours. Ainsi allégés, nous prenons congé, le roussin part, les mules s'acheminent, la foule s'ouvre, et la pluie cesse de tomber; mais en même temps le vent s'est tu et plus rien ne souffle. Aussi à peine avons-nous commencé à gravir que voici venir des suées soudaines, gigantesques ; des suées à fil et sans correctif de sécherie ni d'évaporation.
Le sentier qui conduit aux Mayens serpente le long de rampes, ici cultivées, là boisées médiocrement, en sorte que la vue y étant ouverte de tous côtés, l'on y change de spectacle à chaque tournant de zigzag. Par malheur ce spectacle est à cette heure plus morne encore que magnifique. En effet, les nuées, qui se sont abaissées jusqu'aux croupes inférieures des montagnes, forment comme un dais continu de grise toile tendu d'un bout à l'autre de la longue vallée du Rhône, et, blotti là-bas contre son rocher nu, Sion semble être la déserte capitale de quelque terre abandonnée aux solitaires déprédations du fleuve. Tout à l'heure nous perçons ce dais de nos têtes, et, enveloppés nous-mêmes dans l'épaisse bruine, le ciel et la terre échappent pareillement à nos regards.
Le primitif néanmoins a déjà commencé. Tout en montant nous discernons des hameaux embraminés jusque par delà le seuil des cabanes, des jeunes hommes timides, des vieillards patriarches, des femmes, des enfants qui, au lieu de tendre la main sur notre passage, nous considèrent d'un regard hospitalier. Mais le plus primitif de la chose, c'est encore notre homme de confiance, un Valaisan du tout vieux type, carré de taille, paisible d'humeur, solide de sens et habillé de laine. « Et que faut-il bien /penser de votre révolution? lui demande M. Tô.iffer. — C'est à savoir. Jl y a du mieux et il y a du pire. Pour nous autres, le plus clair, c'est que nous achetons le sel à meilleur marché. — Et que disent vos gazettes? — L'un dit blanc, l'autre dit noir, juste de quoi s'y embrouiller Voyezvous, les gazettes, c'est bon qu'à donner la malice aux simples, et plus d'un dans ces montagnes s'y est adonné qui est devenu querelleur, sans
s'être fait plus savant Ohe! ga! ga! Ohe! sancre de saume! Ohe!
ga! ga!... Attends!... » C'est le roussin qui promène les pâtés dans un plant de chardons. Un coup de sabot dans la panse l'a bientôt remis dans la voie.
Insensiblement la côte, escarpée d'abord, s'est adoucie, et tout à l'heure, arrivés sur une prairie doucement inclinée, nous distinguons,
comme au travers d'une argentine gaze, un tranquille Elisée où le sentier se divise en nombreux filets qui conduisent les uns au travers de frais herbages, les autres le long de majestueux bouquets de cèdres et de mélèzes jusqu'au seuil de maisonnettes éparses. Ce sont les Mayens. Nous
devions y déjeuner sur l'herbette; mais l'air est froid, l'herbette est mouillée, et, pendant que nous faisons halte sous le péristyle d'une petite chapelle, l'homme de confiance s'en est allé à la recherche de quelque abri hospitalier. Après dix minutes d'attente nous le voyons qui accourt. « Arrivez! crie-t-il de tout loin. Au premier Mayen, c'était clos, et personne. Au second, j'ai trouvé les dames de la Vallaz qui mettent la grande
chambre à votre disposition Ohe! ga! ga! Sancre de saume, où
donc est-elle? » C'est le roussin qui pendant ces retards s'est pris à
paître, et, de touffe en touffe, de régal en régal, il s'est perdu, notre déjeuner compris, dans les profondeurs du brouillard! Grande est la consternation. L'homme de confiance jure, appelle, gambade; les guides ont une battue; nous courons en tous sens... Rien ; cruchons, pâtés, volailles, tout est à paître dans quelque invisible asile.
Pais à ton aise, baudet; roussin, profite des instants; pauvre créature, devine l'intention des dieux : ce sont eux qui t'ont envoyé cette nuée tutélaire. Pour moi, je n'ai point hâte qu'on te retrouve, et volontiers je retarde mon déjeuner pour assurer le tien. Assez dure est ta destinée, assez rares sont tes fêtes; et n'était que tu ne boudes jamais ces plaisirs que l'occasion met à ta portée, où sont ceux-là qu'on te ménage? N'était que tu songes à toi dans ces courts moments où l'on t'oublie, sur qui pourrais-tu compter qui te revalùt cette aubaine? Va, joue du râtelier, de ces touffes tonds-moi le plus gras, régale-toi de ces succulents herbages, puisque aussi bien, innocent ou coupable, affamé ou repu, les taloches ne sauraient te manquer... Tout à coup voici deux silhouettes à l'horizon.
C'est le roussin justement qui, point honteux du tout, mais léger, trotil— lant, pétaradant, lance des crottes à son bourgeois furieux. On l'entoure, on l'arrête, on intervient, et, pour cette fois, il se tire sauf de cette charmante équipée.
Nous arrivons au Mayen. Une bonne vieille est là qui nous introduit dans la grande salle où les vivres nous suivent de près. Muse, redis-moi qui se distingua le plus dans cette guerre aux pâtés, dans ce carnage desvolatiles? ou plutôt, muse, redis à tous qu'il n'est de banquets qu'aux montagnes, de noces et festins qu'aux montagnes, de voracités énergiques, splendides, qu'aux montagnes! Redis à tous que le tout grand couvert des monarques n'est que faim et que misère à côté d'un quartier de n'importe quoi, apporté de loin, suivi de près, et qu'on dévore enfin sur l'angle d'une table sans nappe, après trois heures d'abstinence volontaire, de rude montée et de roussin perdu !
Après le repas, nous cherchons à voir nos hôtes pour les remercier. Ils se trouvent être des patriciens de Sion, deux jeunes dames et leur frère chez qui, comme chez tous les patriciens véritables, la distinction des manières n'exclut ni la bonhomie de l'accueil ni la simplicité familière de l'entretien, ils nous questionnent avec discrétion, ils nous écoutent avec bienveillance, et, tout à l'heure déjà, cette fortuite rencontre s'est changée en réciproque sympathie. Pendant que les dames regardent nos croquis, leur frère va nous chercher les siens. Ce sont des aquarelles faites d'après les sites uniformément aimables de ce paisible séjour. Le vert y domine, cru, brillant, étalé, mais les fraîcheurs de l'endroit s'y reconnaissent aussi, et aussi ces menus détails, ces neuves finesses qui échappent souvent
au rapide regard de l'artiste exercé pour se laisser retracer par l'amateur inhabile, réduit qu'il en est à se faire scrupuleux par gaucherie et copiste par inexpérience. Après quelques moments passés ainsi sur le seuil de ce Mayen, nous exprimons à nos hôtes toute notre gratitude pour leur accueil hospitalier, et nous nous apprêtons à continuer notre voyage.
Ce nom de Mayena, appliqué tantôt à l'endroit, tantôt aux habitations, a peut-être été remarqué du lecteur, et, au surplus, ces belles solitudes, ces douces cabanes, cette hospitalité exercée à notre égard dans un lieu si écarté et sous des formes si simples par des personnes qui appartiennent à la première noblesse du pays, ont dû éveiller chez lui l'envie d'en savoir davantage sur toutes ces choses. Qu'à cela ne tienne, nous allons le satisfaire. Aussi bien est-ce pour nous un plaisir que de consigner ici des ressouvenirs que l'éloignement embellit et colore, quand déjà c'est du sein de l'agitation des villes, et du milieu des brumes de l'hiver, que le cœur aspire avec le plus de force à rebrousser vers les impressions de calme agreste, de vie cachée, de beaux jours obscurément écoulés sur la lisière des forêts, dans la compagnie toujours aimable des ruisseaux, des rochers et des prairies.
11 y a bien des années déjà que, passant à Sion au commencement ou à la fin de nos tournées d'automne, il nous est arrivé d'y entendre parler de familles établies aux Ma yens, ou qui étaient sur le point d'y monter. Mais qu'est-ce donc que vos Mayens? disions-nous aux gens; et ils nous montraient au loin, au haut sur la montagne qui est au midi de la ville, et à la droite de la vallée d'Hérens, je ne sais quelle croupe à peine plus fleurie que les autres; en sorte que notre curiosité s'en trouvait plutôt déjouée que satisfaite. Que si pourtant l'idée nous était venue de remonter à Fétymologie du mot, nous en aurions compris le sens; mais on ne s'avise pas de tout, et c'est hier seulement que cette étymologie nous a été occasionnellement signalée par le maître de ce manoir où nous avons été introduits. Les Mayens, nous disait ce bon vieillard tout en apprêtant des provisions qui allaient l'y précéder, tirent leur nom du mois de mai. Déjà en avril les neiges ont disparu de ces prairies; mais c'est mai qui leur donne leur parure, et alors nos familles y montent pour ne plus redescendre à Sion qu'à l'approche des frimas. Ceci, messieurs, tient à des coutumes anciennes, et plusieurs y sont fidèles.
Telle est l'étymologie de ce mot, et le lieu qu'il sert à désigner répond dignement à ce qu'elle présente de poétique. C'est un plateau mollement ondulé qu'enserrent au midi les escarpements supérieurs de la montagne ;
à l'est et à l'ouest, des bois et des ravins; tandis qu'au nord, terminé en esplanade, il s'ouvre sur la vallée du Rliône, et au delà, sur un splendide amphithéâtre dont les gradins inférieurs sont des vignobles, des pâturages, des forêts, des rochers, tandis que les glaces des Alpes bernoises, tantôt nacrées ou argentines, tantôt étincelantes ou empourprées, en couronnent le pourtour supérieur. Mille sentiers, les uns étroits et cernés par l'herbe luxuriante, les uns qui s'élargissent là où sous la nuit des grands cèdres le sol ne nourrit plus d'herbages, se coupent et s'entrecroisent dans ce pays sans chemins, et rien que les clochettes des troupeaux n'y trouble le silence des journées, comme rien que des groupes d'enfants qui jouent, rien que des couples de promeneurs qui s'entretiennent solitairement, ne s'y meut autour des bouquets d'arbres ou sur la douce verdure du pâturage. De loin en loin, une maison commode et rustique à la fois y est le Mayen d'une famille; et c'est là que, rapprochés et unis, indépendants et voisins, ces heureux exilés coulent des mois d'existence retirée, de vie agreste et domestique tout ensemble, chaque jours abreuvés de calme, et chaque jour distraits par les affections. « Mais encore, demandions-nous à l'homme de conliance, que font-ils bien, car l'été est long et l'ennui est compagnon de l'oisiveté? — Dites-vous les dames? Les dames sont ménagères, et, tant à coudre qu'à vaquer, les heures vont vite. Pour les hommes, ils ont la chasse, et puis les quilles, et puis de s'entrevoir, si bien que le dimanche est d'abord là.... Ohe! ga!
ga! et que là où nous l'attendons, nous autres, il s'en vient les
surprendre. »
Désormais, quand nous passerons à Sion, du milieu de cette ville agrandie et renouvelée, nous saluerons d'un regard reconnaissant cette lointaine prairie des Mayens, et nous nous complairons à y voir un tutélaire asile pour ces familles que le siècle a découronnées de la noblesse que les siècles leur avaient acquise, et autour desquelles le temps, jadis débonnaire allié, aujourd'hui faucheur impitoyable, fait tomber privilèges, institutions, coutumes, et jonche le sol des décombres de tout ce qu'elles ont aimé. Hélas! qui peut lutter contre lui? Qui peut arrêter ce torrent d'une émancipation heureuse, dit-on, mais dans tous les cas fatale? Personne! et c'est à le régler, non à le vaincre, qu'aspirent aujourd'hui les plus forts. Mais c'est beaucoup encore, pour ceux dont il abat les manoirs, dont il déracine les vieux hêtres, que de pouvoir, retirés sur les hauteurs, détourner leurs yeux des plaines qu'il inonde, des ruines qu'il submerge et des débris qu'il emporte.
iyo
Des Mayens, nous nous dirigeons sur Vex, en descendant le long du revers opposé de la montagne, et tout à l'heure nous avons en vue la vallée d'Hérens. Ce sont à droite et à gauche des rampes immenses brisées par des replats cultivés, et au fond, au lieu de champs, au lieu d'une rivière Tonnant des îlots, et qui s'espace en sables et en graviers, un torrent qui bondit dans d'étroites profondeurs. Ce torrent, c'est la Borgne. Au-dessous de Vex, il trouve une tissure par laquelle il débouche dans la plaine, s'y déploie quelques instants et se perd dans le Rhône. Nos guides, qui, n'ont jamais passé dans cet endroit, nous égarent le mieux du monde, et sans l'homme de confiance, qui se donne beaucoup de mal pour les maintenir dans la voie, ils nous mèneraient droit sur la fissure. Par malheur, cet homme de confiance nous quitte à Vex, le roussin aussi, et c'est un gros vide qui se fait dans notre troupe, car l'un et l'autre étaient drôles, secourables et d'excellents commerce.
Au delà de Vex, qui est un gros village embraminé, le sentier est tortueux, sinueux, bordé de gracieux arbustes, et après une heure de marche l'on a en vue les pyramides d'Useigne. Ce sont, comme à la Forclaz, des cônes élancés dont chacun supporte son bloc de pierre ; mais ici l'on en compte une quinzaine qui sont liés à leur base et agglomérés sur une petite étendue de terrain. De loin, le spectacle est peu frappant; mais
lorsqu'on s'est approché de cette colonnade, on lui trouve de l'élégance et de la grandeur, sans compter quelque mystère qui plane sur la formation d'un pareil phénomène au beau milieu d'un champ, et à une grande distance de la rivière. Aussi les gens du pays sont fournis de traditions à ce sujet, et, selon eux, le diable est pour plus de moitié dans la chose.
Le brouillard s'est enfin dissipé, et un pâle soleil éclaire la campagne environnante au moment où nous quittons les pyramides d'Useigne. Mais du côté du Ferpècle tout est sévère, lugubre, et c'est sur les violàtres noirceurs d'un ciel orageux que se dessine le profil illuminé des forêts prochaines. Pour le regard, ce constraste est toujours beau; pour l'âme, il y jette je ne sais quel doux tumulte, comme si elle demeurait partagée entre l'attente d'un courroux redoutable et celle d'une sévérité désirée. Si l'on marche surtout, si la distance à parcourir est grande, si l'on s'avance vers un gîte perdu au fond de quelque gorge sauvage, ces impressions sont plus vives encore, et il n'est pas un tremblement des feuilles, pas un frisson des herbes, pas une haleine venant à sou (lier des hauteurs qui n'arrive aux sens comme un présage de tempête, au cœur comme un Ilot de mélancolie. Vienne la pluie alors, elle vous surprend recueilli déjà, abrité en vous-même, et c'est à peine si ses atteintes vous distraient des rêveries où se berce votre pensée.
Vers Useigne, il s'agit de passer un ruisseau en s'aidant à cet effet de quelques rameaux jetés par-dessus les bouillons. Pour tous la chose réussit à merveille, excepté pour Martin Marc. Ce voyageur, à l'exemple de ceux qui l'ont précédé, met bien le pied sur les rameaux; mais surpris dans
ce moment-là par quelque ressouvenir de spirale ascensionnelle, le voilà qui est pris d'un fou rire à se rouler par terre, et crac, le fagot cède, le pied trempe dans les bouillons, la chair s'étend sur les épines : on dirait Guatimozin sur le gril. Guatimozin est retiré du fagot, mais non pas de la spirale, et jusque par delà Useigne il en est à se tenir les côtés d'une gaieté qui ne veut ni rentrer ni sortir. Telle est l'espèce particulière de mélancolie où se berce Martin Marc, à l'heure justement où la pluie tache de ses premières gouttes les pierres du sentier.
Nos guides sont à l'arrière, où sans doute ils s'informent du chemin qu'il faut prendre; en sorte que, sans les directions d'un jeune garçon dont nous avons fait la connaissance pendant notre halte aux pyramides, nous risquerions fort de manquer le pont sur lequel on passe la Borgne à Pragan, et d'aller nous égarer dans quelque solitude inhabitée, et, par le temps qu'il fait, inhabitable. Ce jeune garçon, âgé d'environ seize ans, est beau de figure comme il est intéressant par ses idées naïves, par son langage sensé, et par des manières en même temps affectueuses et discrètes. Pourtant il nous questionne; mais aussi inexpérimenté dans ses demandes qu'il est intelligent de nos réponses, à chaque instant se trahit sur son visage l'éveil de la pensée et la pudeur de l'étonncment. Nous apprenons de lui que, neveu du curé d'Héremence, il va, durant les beaux jours, séjourner à la cure, où son oncle lui enseigne le latin. « Et qu'en ferezvous, de ce latin? lui demandons-nous. — Qui peut savoir, monsieur? répond-il. Le plus pressé, c'est d'apprendre; si ensuite on ne s'élève pas
LA. GORGE D'EVOLENA.
jusqu'à être curé, on sera toujours à temps de se rabattre sur être pégent dans ces montagnes. » Comme on le voit, ce jeune garçon est étudiant aussi, et de là cette vive curiosité avec laquelle il considère d'autres jeunes garçons dans lesquels il voit de fortunés émules, tons bien sûrs d'êtres curés un jour.
Au delà du pont, nous sommes entrés dans le district d'Évolena. Ici la vallée se resserre, et le sentier serpente dans les Lois. Que ces solitudes seraient belles, que ces ombrages auraient de prix, si, à cette beure, le soleil du soir dardait ses feux sur la cime des Mélèzes! Mais les cieux sont fermés, et les blafardes clartés de l'orage, qui ôtent à l'ombre son mystère et aux rameaux leurs noirceurs, ne rendent pas en revanche au feuillage ses tendres transparences et son joyeux éclat. Toutefois cette triste pâleur convient peut-être au site qui apparaît soudainement au sortir de ces taillis. C'est, au sommet de l'escarpement qu'il reste à gravir, une chapelle solitaire posée sur un roc nu. L'on dirait, comme à Notre-Dame-des-Gorges, quelque autel druidique caché dans une clairière écartée, tout cerné de morne silence et de sombre horreur. Demain nous reverrons cette chapelle doucement éclairée des lueurs de l'aurore, et, à tant de grâce riante, à tant de radieuse fraîcheur, il nous semblera que ce n'est plus l'autel d'un culte barbare, mais le sanctuaire aimable d'une foi céleste et réjouissante.
Cependant Shall, surpris par le froid et tout trempé des eaux du ciel, s'est insensiblement démoralisé au point de ne discerner plus du tout la
substance des qualités ni le fourmi-lion du dromadaire. Aussi ayant aperçu, sous un de ces petits greniers de montagne qui portent sur quatre
pilotis un bout de sol poudreux, il s'y insère, il s'y étend sur le dos, et le voilà qui contemple de la façon la plus mystique la toile d'araignée de l'angle. Gustave et Simond Michel, qui viennent à passer, attrapent ce gnostique par les pieds et s'encouragent à le tirer de là; mais n'y pouvant parvenir, ils se prennent à courir pour prendre les ordres de M. Topffer, qui, assis sous le péristyle de la cliapelle, y attend justement que ses traînards aient rejoint. « Gnostique ou somnambule, lunaire ou stellaire, toile d'araignée ou non, ramenez ou apportez-le-moi », dit M. Topffer aux envoyés. Ceux-ci repartent à l'instant, tout-puissants d'autorité et tout diligents de compassion.
Humble péristyle, qu'ils sont présents à ma mémoire ces instants que j'ai passés solitairement sous votre secourable abri! La pluie cesse de
tomber, le vent promène dans les airs des gouttelettes égarées, la nuit s'approche, et déjà si, au travers de la grille, je porte mes regards dans l'intérieur de la chapelle, l'image de la Vierge, presque effacée dans l'ombre de sa niche obscure, m'y apparaît comme le fantôme de ces silencieux
déserts Mais voici bien un autre fantôme! C'est, là-bas, au pied de la
rampe, Shall vêtu de noir et pâle comme un suaire, qui monte traîné par
les deux alguazils. Simond Michel l'a extrait de dessous son grenier; Gustave l'a ensuite contraint à endosser son propre habit; puis, chacun le tirant par le hras, ils l'amènent lentement, gravement, solennellement. A la vue de ce cortège funéraire. M. Tôpffer éclate de rire; autant en t'ont les deux alguazils, et le pauvre Shall, qui s'attendait à plus d'égards, ravale d'un air choqué des mécomptes bien amers. Comme c'est le soulïle qui lui manque, on l'assied sous le péristyle, et là, vraie madone en frac, il attend immobile le mulet que nous ne manquerons pas de lui envoyer tôt ou tard.
Apres cette petite chapelle, la vallée s'ouvre, les bois s'écartent, et l'on entre dans le pâturage d'Evolena, qui n'est plus qu'à une demi-heure de distance. Mais les nuages voilent les hauteurs, et, au lieu que par un temps clair nous verrions dés ici les cimes de la grande chaîne, il faut nous contenter d'apercevoir dans le fond d'une gorge obscure les derniers prolongements du glacier, qui lance un bleuâtre promontoire jusque sur les prairies d'Andère. Andère, c'est le dernier vallon, le dernier hameau, le dernier clocher de la vallée d'Hérens. Pendant des siècles, cette paroisse lit partie de la commune d'Evolena, mais il y avait division entre les hommes du pâturage et les hommes du glacier, et d'anciens différends au sujet d'une limite, à propos d'un pacage, y étaient à la fois un aliment traditionnel de discorde et un texte préféré d'entretien, l'hiver au coin du foyer, l'été durant les loisirs du dimanche. Tel était l'état des choses quand, la révolution du Valais étant venue à éclater, les deux paroisses ne manquèrent pas de prendre parti l'une pour, l'autre contre. « Dans ce temps-là, nous disait le président Favre, fut-ce pour aller à la forêt, il fallait s'armer, crainte des rencontres. Mais, ajoute-t-il, le nouveau gouvernement, en faisant des deux paroisses deux communes, nous a affranchis les uns des autres, et aujourd'hui que nous voici déliés, on s'aime des mieux, et plus rien ne nous brouille, eux faisant comme ils l'entendent, et nous à notre idée. »
A la nuit tombante, nous atteignons aux cabanes d'Evolena. Femmes, vieillards, enfants, jeunes hommes groupés des deux côtés de la ruelle bourbeuse nous accueillent comme des sortes de Castillans venus d'au delà de la grande eau tout exprès pour honorer la contrée de leur présence; puis s'apercevant que, parmi ces huttes embraininées également, nous ne savons pas laquelle s'est ornée de fourchettes pour nous recevoir et d'assiettes pour nous nourrir, ils nous désignent à l'envi la demeure du cacique Favre. Nous y entrons. A demi séchés déjà, nos camarades de l'avant-
garde y occupent le vestibule, et, rangés autour d'un grand l'eu, ils y présentent celui-ci un bras roide, celui-là un dos transi. Quel dommage de les déranger! Et cependant, à la vue de nos blouses trempées, ils s'apprêtent déjà à nous faire place, lorsque nos hôtes, pour parer à tout, se décident soudainement à répartir entre les cabanes voisines l'œuvre de cuire notre souper. Vite alors on expatrie les marmites, on déménage le potage, la cuisine nous est livrée, et, assis sur des fagots devant l'âtre embrasé, nos blouses fument, la séclierie commence, la chaleur pénètre et la joie circule. Ah! vivent les chaumières! Où trouver ailleurs cette prompte aubaine d'une riche llamme, ce gai vacarme du bois qui éclate, des résines qui pétillent, cette naïveté des gens et des marmites, des voisins et des potages? Non, toute bûche n'est pas un mélèze; tout foyer n'est pas un àtre; toute salle n'est pas une cuisine enfumée, toute hospitalité n'est pas prévoyante, désintéressée, primitive, et il y a du vrai certainement dans ce que l'on nous conte de l'âge d'or! Du reste, bonne compagnie, et le guide Falonnier, qui nous entretient des différents passages par où l'on peut, d'Évolena, gagner d'autres vallées. Ce brave homme voudrait nous mener partout, et surtout au pays d'Aoste, par le glacier d'Arola, où, dit-il, toute une troupe d'écoliers passa il y a quelques années sans qu'il en ait péri plus d'un, et encore c'était par sa faute. « Mais c'est à Zermatt, lui disons-nous, que nous voulons aller. — A Zermatt! justement, par le glacier, en moins de neuf heures, je vous y rends. Avanthier j'y ai guidé un monsieur de Genève. Par le beau temps voyez-vous, c'est tout plaisir, notamment qu'à un endroit qui était joliment mauvais, on s'en est tiré des mieux. » Ceci ne tente pas du tout M. Topffer, qui s'arrête au projet de passer à Anniviers, par le col des Torrents. D'Anniviers, qui est une vallée parallèle à celle d'Hérens, nous redescendons sur Sierre, et de là, remontant la rive gauche du Rhône jusqu'à Viège, où débouche la vallée de Zermatt, nous y entrerons par la porte, au lieu d'y pénétrer par la fenêtre. Dans ce projet, Falonnier nous accompagnera jusqu'à Yissoye, et, guidés par lui, nos guides nous guideront, ou tout au moins nous guiderons nos guides, qui guideront leurs mulets.
En ce moment, M. Topffer est prié de vouloir bien se transporter dans une maison voisine. Là il trouve le président Favre, qui, entouré des anciens, délibère des choses de notre souper. 11 s'agit de savoir s'il nous sera plus agréable d'avoir pour viande du petit salé ou bien du mouton cru, et le conseil vient de décider que c'est à M. le directeur de trancher la question. M. le directeur goûte donc au mouton cru, le prend pour du
bouc cuit, et opte immédiatement pour le petit salé. Voilà un premier point réglé. On le promène ensuite de tonneau en baril, afin qu'il choi-
sisse pareillement entre du rouge d'Ardon et du muscat de Sierre. Jaloux alors de reconnaître tant de courtoisie par quelque flatteuse politesse, M. Tôpffer déguste avec recueillement, examine avec solennité, puis il déclare positivement qu'entre des vins aussi égaux d'excellence, il lui est impossible de faire un choix, en telle sorte que, si la permission lui en est donnée, il optera pour tous les deux à la fois. Cette réponse est accueillie par les anciens comme aussi remarquable en elle-même qu'honorable pour la commune, et le président Favre se fait, tant en son nom qu'au nom de ses collègues, l'organe respectueux de ces sentiments. Après quoi M. Tôpffer est reconduit auprès de l'âtre.
Cependant ces préludes accomplis, les événements se précipitent. Déjà la table est dressée, déjà le potage arrive, et le conseil tout entier s'est transporté dans l'angle de la salle où nous allons souper, pour surveiller les opérations, aviser aux moyens et parer aux éventualités. Prévenus alors par le président en personne que l'heure est venue, d'un saut nous voilà placés devant le banquet, tout ravis du spectacle, tout régalés
d'appétit. Quatre cierges sur des chaudeliers grêles avec une paire de mouchettes de luxe; puis, aux deux extrémités d'une nappe éclatante de blancheur, deux chaudières de potage au lait; au milieu un grand jambon qui trône sur des choux, et, symétriquement épars, des omelettes, des pommes de terre frites, du fromage, des noisettes, des assiettes et des fourchettes... En vérité, que pourrions-nous désirer de plus? Aussi, comme aux chalets Ferre t, nous faisons une chère admirable, qui se prolonge jusqu'à l'heure où le sommeil sollicite. « On va vous répartir, dit alors le président Favre, quatre ici, cinq chez le conseiller Agaspe, six chez le châtelain, quatre chez Falonnier, et monsieur et madame chez le curé. Les cinq détachements se forment aussitôt, et, conduits chacun par un magistrat, ils gagnent leur destination.
Bientôt tout dort dans Evolena, excepté le conseil, qui, après avoir délibéré jusque par delà une heure sur les choses de notre déjeuner, expédie, séance tenante, le (ils Falonnier vers les chalets d'en haut pour y quérir du beurre.
DOUZIÈME JOURNÉE
Si nous pouvions promettre à tous les touristes qu'ils trouveront autant de plaisir que nous y en avons trouvé nous-mêmes à remonter la vallée d'Hérens, sans aucun doute nous les presserions de ne pas s'éloigner de Sion avant d'avoir fait une expédition jusqu'aux cabanes d'Evolena. Mais, comme on l'a vu, notre plaisir a été de telle sorte, que bien des touristes seraient ou incapables ou peu jaloux de le goûter. Et à ceux qui nous demanderont si, sous le rapport des spectacles, cette excursion vaut la peine d'être tentée, à cause de cette brume qui nous a enveloppés jusqu'à Vex, et à cause de cette pluie qui nous a accompagnés depuis Useigne, nous ne saurions trop que répondre. Les Mayens sont, à notre avis, un Elysée dont la douceur enchante, plutôt qu'une merveille à visiter, et la vue elle-même dont l'on jouit de cet endroit ne doit pas surpasser en beauté celle que l'on va chercher sur quelques hauteurs plus fréquentées encore. De Vex à Useigne, partout d'attachantes impressions, mais rien de remarquable que les pyramides; au delà d'Useigne, le paysage devient
alpestre, et c'est d'Evolena que l'on a enfin le spectacle d'une étroite et verdoyante gorge où éclate la blancheur d'un glacier qui vient y mourir. Mais les cimes, les arêtes, les pics qui couronnent cette gorge, nous ne les avons pas vus, et nous n'en saurions parler. Si bien que la vallée d'Hérens nous paraît être à l'usage de deux sortes de touristes seulement : d'abord le touriste qu'attachent les contrées point encore fanées par l'haleine du siècle, que charment les traits de bonhomie chez les habitants, de fraîcheur et de simplicité dans le paysage, le touriste bonhomme lui-même, qui songe, tout en marchant, aux contrastes de la destinée humaine, à la valeur des biens et des maux, aux avantages des villes et aux bons côtés des bois, le touriste, en un mot, qui se plaît partout et là aussi; et ensuite le touriste entreprenant, audacieux, épris des passages périlleux, et avide des scènes sublimes. Celui-là, en effet, en s'élevant sur les traces du guide Falonnier au-dessus de ces hauteurs que nous n'avons pas vues, et en s'aventurant avec lui sur les dômes glacés qui les recouvrent pour venir aboutir le soir du même jour au hameau de Zermatt, aura fait, nous en sommes certain, une des excursions les plus admirables que l'on puisse se proposer de faire au cœur même des grandes Alpes. 11 se sera perdu dans ces resplendissants déserts où a disparu le monde et tout bruit du monde, où, face à face avec la brute nature et comme à la merci de ses forces aveugles, il n'est plus que Dieu en qui l'alarme s'adoucisse et le cœur se repose: il aura vu, tout voisins de lui, et semblables à de menaçantes tours, dont la hauteur donne le vertige au passant qui les mesure du regard, les pics étincelants, les cônes argentés, les obélisques dont l'ombre étroite traverse les vagues gelées du plateau pour aller se redresser contre les nues parois du massif opposé; et au sortir de ces scènes brillantes mais désolées, la réapparition des forêts encore lointaines, des pâturages encore enveloppés pour lui dans la brumeuse obscurité des vallées, lui causeront ces ravissements de plaisir qui sont l'éloquence de la vie qui renaît, de la création où Adam n'est plus seul.
Pour nous, qui ne sommes pas audacieux pourtant, et à qui d'ailleurs il est interdit d'aspirer à ces sublimités d'un trop périlleux accès, voici qu'il nous faut renoncer même à passer le col des Torrents. En effet, la pluie, qui a recommencé avec la nuit, a détrempé la boue des montagnes, et à huit heures, quand il est déjà tard pour s'engager dans des rampes escarpées, le ciel est encore couvert de nuages, des traînées de paresseuses vapeurs demeurent comme emmêlées à la cime des forêts prochaines. Plutôt que d'hésiter et d'attendre, M. Tôpffer renonce donc à passer en
Anniviers, et il est décidé que l'expédition regagnera aujourd'hui la vallée du Rhône, en suivant la rive droite de la Borgue. En attendant, et pendant que le conseil s'occupe des choses du déjeuner, nous avons regagné nos âtres, où, comme hier, des voisins viennent se chauffer avec nous et nous entretenir des affaires de l'endroit. En fait d'intérêts communaux, et à considérer Evolena et ses pacages comme la patrie véritable de ces montagnards, nous autres, citoyens des villes, nous sommes, en comparaison d'eux, bien ignorants de nos propres affaires, bien étrangers à nos propres circonstances. Tous ont une connaissance parfaite de leurs ressources publiques, des idées sur la façon de les administrer, une habituelle disposition à y réfléchir et à en deviser, et, chose caractéristique, ils trouvent infiniment plus de plaisir à nous entretenir sur ce sujet qu'à s'enquérir de ce qui nous concerne ou des choses du dehors que nous pourrions leur apprendre. L'on ne peut s'empêcher de reconnaître là un signe intéressant de l'émancipation réelle de ces gens, de l'existence au milieu d'eux d'une vie politique saine et forte, et enfin, ceci est étrange à dire, d'une supériorité de sens extrêmement marquée en fait d'administration, en fait de droits et de restrictions, en fait de liberté pratique et d'égalité réelle, sur ce qu'on peut attendre en ce genre de nos populations, instruites pourtant, raisonneuses, et, ce dit-on, constamment éclairées par la presse.
Durant ces entretiens, que rendaient si agréables le bien-être, la douce chaleur du foyer, et aussi le langage propre, expressif et coloré de ces bons montagnards, certains détails nous ont plus particulièrement intéressés, comme donnant une idée de leurs sujets de division et de causerie, de leur situation et de leurs mœurs. Ainsi les forêts, qui se trouvent être la meilleure partie de leurs richesses, sont sans administration; et chaque communier s'y pourvoit à volonté, et de droit immémorial, d'autant de bois qu'il lui en faut pour construire sa cabane, pour faire ses clôtures, pour brûler à son foyer; bien plus, si la commune n'était pas entourée de communes pareillement pourvues en bois de chauffage et en bois de construction, il lui serait également loisible de couper pour vendre. C'est ceci qui divise les esprits : les uns déplorant cette stérile dilapidation de ressources qu'on pourrait utiliser au moyen d'une administration bien entendue, et en améliorant le chemin qui conduit à la plaine; les autres, au contraire, se défiant d'un changement qui abolirait leur antique droit de se pourvoir à leur gré dans la forêt, et qui, en détruisant cette franchise assurée à chacun, risquerait de n'aboutir qu'à troubler, au profit de ceux qui sont les plus fortunés déjà, l'équilibre de pauvreté où tous pour-
tant rencontrent, à défaut d'autre chose, de quoi s'abriter et de quoi entretenir durant les rigueurs d'un long hiver la chaleur dans leurs habitations. Bien sûr, lecteur, à vos yeux, les libéraux, les avancés d'Evolena, ce sont les partisans d'une administration meilleure et d'une voie de communication qui ouvrirait un débouché sur la plaine; les rétrogrades, les arriérés, ce sont les partisans de l'état actuel des choses..., et cependant ces derniers ne sont-ils pas en réalité les apôtres de cette égalité des conditions qui est toujours, là où elle existe, un inestimable bien, puisque partout où elle a fait place à des inégalités extrêmes de richesse et de propriété, il en résulte pour la société tantôt l'intestine maladie de passions envieuses et rebelles, de misères désespérées et audacieuses, tantôt des ébranlements funestes et de désastreuses catastrophes.
Nous venons de parler de pauvres. « En avez-vous beaucoup? demandions-nous au président Favre. — Un, sans plus, nous répondait-il. C'est une femme du dehors qui se précipita il y a nombre d'années dans un mauvais pas d'ici près. Ramassée par nous autres, et comme elle n'était à personne, on la laissa se refaire, puis on lui permit le séjour et de se prendre du bois pour une cahane où elle habite. Pour le vivre, on lui donne; et l'hiver, elle se chauffe à nos poêles et assiste à nos veillées, tantôt chez Pierre, tantôt chez Jean, comme quoi seule ici, elle vit sans rien faire. Mais vieille et estropiée, la charge n'est pas pour durer. A part elle, tous les hommes de la commune possèdent du terrain, si bien que les premiers et les derniers vivent de même quant à ce qui est des nécessités, comme le bois, le pain, les pommes de terre, le mouton cru, qui est notre viande de provision et d'habitude. Ainsi, pour dire vrai, des pauvres, nous n'en avons point, mais nous avons des moindres. C'est ceuxlà qui, n'ayant pas de quoi s'élever un mulet, ne pourraient faire leurs ouvrages si chacun à tour ou par charité ne leur prêtait sa bête. Par où ils dépendent. — Et vos gens descendent-ils souvent à Sion? — Les trois
quarts n'y mettent jamais les pieds » Comme ceci nous surprend :
« Qu'iraient-ils faire? ajoute le président Favre. Vous autres, vous venez ici pour voir; mais eux, faute de ce but, dont l'idée ne leur viendrait pas, ils restent où ils se trouvent. Tenez, voici ces deux filles qui se trouveront un mari et qui seront grand'mères avant que d'y avoir été! » Ainsi apostrophées, les deux filles qui se sont tenues à l'écart sourient et rougissent tout à la fois ; puis, comme madame Tôpffer les met sur l'article de la toilette, les voilà qui, déjà moins sauvages, s'en vont chercher, pour nous les montrer, leurs costumes du dimanche. Ces costumes, faits de grosse
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laine et brodés d'épais velours, plaisent, comme celles qui s'en parent, par leur rustique fraîcheur, et un point du pays, dont nous empiétions quelques aunes, y court avec grâce le long des rebords de la toque et des contours du corsage.
Après le déjeuner, qui est d'une friande et riche simplicité, M. Tôpffer demande à régler son compte. L'on voit bien alors que le cas a été prévu par les anciens, qui se forment aussitôt en conseil secret. Pendant un bon quart d'heure rien ne transpire; à la fin, le président Favre et le guide Falonnier sont députés comme porteurs du décret. C'est deux francs par tête, tout compris, àtres, mélèze, banquet, déjeuner, et cet homme aussi qui est parti vers une heure de la nuit pour aller nous quérir du beurre au plus haut des chalets d'en haut. M. Tôpffer fait la somme, puis, haranguant le président, il le charge d'être l'organe de notre satisfaction envers toutes les cabanes et tous les conseillers qui ont concouru à l'œuvre de notre souper, à celle de notre couchée, à celle de notre excellente réception. La joie brille dans les yeux des députés, le conseil salue, et il ne s'agit plus que de partir sur le moment même. Comme hier, toute la population est là qui regarde passer les Castillans, et M. le châtelain, s'approchant de la reine Isabelle, l'oblige, avec un respectueux empressement, à accepter un cornet de sucre candi. «< Pour le voyage, lui dit-il, c'est souverain. »
C'est ainsi que nous quittons Evolena. Sans la pluie, sans la fatigue et le froid, aurions-nous mieux joui de ce court séjour que nous y avons fait? Xon certainement. Ni ces familiers entretiens, ni autant de reconnaissante cordialité de notre part n'eussent donné un prix si réel à l'hospitalité de ces pâtres, et nous n'aurions pas emporté de ce lieu des souvenirs aussi bien faits pour durer et survivre. A la vérité, de nos voyageurs, la plupart, encore tout ardents de la hâte impatiente du jeune âge, sont bien plus disposés à se lancer dans l'inconnu tout radieux du lendemain qu'à rebrousser dans les plaisirs effacés de la veille; mais il en est d'autres pour qui le passé commence à être [dus radieux que l'avenir. A ceux-là les plaisirs même écoulés sont précieux et chers, car ils grossissent cette provision des ressouvenirs qui sont comme les dernières fleurs où se récréera leur âge avancé, si, résignés à vieillir, ils savent jouir, avec une paisible reconnaissance envers Dieu, des moments heureux dont il a orné leur vie, au lieu de s'abandonner sans gratitude et sans courage à l'amertume déjà si grande du déclin des jours.
Aujourd'hui le président Favre marche à notre tête. Cet homme est
beau de vigueur, sain de loyauté, neuf d'allures et de manières. A la fois chef de sa commune, chasseur passionné, guide par occasion, il unit à la dignité de magistrat les naïvetés du montagnard et les instincts du tueur de chamois; de plus, et tout aussi bien que nous, il sait le latin, en sorte que, avec un naturel que nous serions bien embarrassés d'y mettre, il parsème ses propos d'adages scolastiques et d'hémistiches horatiens. Tout ceci, en conduisant son mulet, en surveillant ceux, que nous avons em-
menés, et en donnant à l'un de nos guides, qui s'est montré jaloux d'apprendre à trouver son chemin, des renseignements nets, précis, pittoresques sur la topographie des rampes et des mamelons, sur la direction des sentiers et des cours d'eau.
Ce guide, c'est Rayât le bleu, une sorte de bon enfant qui déjoue, à force de gaie humeur et de contentement sans cause, tous les mauvais tours que lui a faits la destinée. Pauvre, laid, boiteux, il a de plus la contrariété' d'être expansif sans idées et babillard sans paroles. Tout au moins la partie intelligible de son langage s'engouffre-t-elle dans des crevasses nasales à chaque mot qu'il a l'intention d'articuler, et ce n'est qu'au bout de deux jours d'assidu commerce que nous parvenons à comprendre qu'en criant incessamment à son mulet : « H... h... Iiilen, b... 1)... h...
hilen, »» c'est, par absorption de l'f et par nasillement du gouffre : File ! lile! que le pauvre homme veut dire.
L'autre guide, frère de celui-là, c'est Rayât le vert, ragot cambré, ployé dans sa veste, enfoui dans son pantalon, et qui porte sous son bras un parapluie bien plus haut que lui, mais pas si triste. Cet homme fonctionne à regret; il vit, il parle, il avance à son corps défendant, et, les yeux fixés sur les cailloux du chemin, il a l'air de s'en prendre à eux des mélancolies qui le travaillent. Doué d'un organe vocal, il n'en use que pour s'adresser à lui-même des grognements indistincts, et quand il serait ■à même de soulager ses tristesses en leur donnant essor, il clopine fermé comme une armoire, muet comme un poisson et rechigné comme un singe •en cage. Du reste, le meilleur homme du monde, sauf qu'au lieu de guider, il marche bien loin derrière le dernier des traînards, et ne prête jamais son parapluie qu'à lui seul.
Ces deux frères si peu semblables gouvernent deux mulets bien divers : l'un, celui de Rayât le bleu, est traître, rusé, toujours prêt à lancer des ruades à la face des gens dès que son maître ne lui tient pas la queue. Aussi a-t-il pour sobriquet Joude, qui en patois du Valais signifie Judas". L'autre, celui de Rayât le vert, est débonnaire, pacifique, l'oreille bran-
lante et la queue morte; à le voir cheminer à côté de son maître, on dirait que, las de ses mélancolies et blasé sur ses rongements, il a pris le parti, n'y pouvant rien, de s'ennuyer dans sa compagnie tout en se plaisant à son silence. Il s'appelle Mouton... Tels sont au naturel les quatre individus qui composent notre équipage. Deux d'eutre eux, les mulets, nous auront certainement été utiles, mais les deux autres, venus tout exprès pour nous montrer le chemin, l'ignoreront probablement encore après l'avoir appris.
A peine avons-nous quitté Evolena, que le temps s'éclaircit, le soleil se montre, et les pâturages encore mouillés de pluie et de rosée reluisent de mille feux. Après avoir dépassé la petite chapelle, nous laissons sur notre gauche le sentier d'hier pour nous perdre dans l'épaisseur d'une forêt au travers de laquelle le chemin va s'élevant pendant une heure ou deux encore. Au sortir de cette forêt, l'on traverse un pont nommé le pont des Batailles ; de l'autre côté commencent des champs. Ceci est peu pittoresque, mais curieux. Sur le penchant d'une rampe immense et roide, et du fond de la vallée jusque bien haut au-dessus de nos têtes, l'on ne voit plus que d'étroits replats qui communiquent de l'un à l'autre, ici, par quelques pierres disposées en échelons contre les terrassements, là, par d'étroits petits couloirs. Chacun de ces replats est un bout de champ dont la cul-
ture serait impossible sans le concours du mulet, qui seul peut y transporter sur son dos la charrue et la herse auxquelles ensuite on l'attelle.
A l'heure où nous passons, les villages sont absolument déserts ; mais ces bandes de terre sont animées par le mouvement des familles qui y travaillent à l'envi, formant ainsi un spectacle de labeur rude à la vérité, mais sans aggravant alliage d'isolement, de souffrance ou de misère envieuse. Ces gens, en effet, sont égaux en pauvreté et en sueurs; ils sont libres de joug, ils sont exempts d'impôts; et, après avoir travaillé six jours sur leurs rampes, à la vue les uns les autres, au grand air, soumis aux mêmes conditions d'intempérie ou de sérénité, le septième, ils observent doucement le commandement du Décalogue, tantôt réunis dans leurs chaudes cabanes entre l'étable et le fenil ; tantôt, quand le soleil illumine la vallée, ou bien solitairement épars sur leurs hauteurs, ou bien assis en ligne et les pieds pendant sur le rebord de leurs champs en terrasses. Là ils devisent, et comme nous, et plus que nous, sur hier et sur demain, sur qui a tort et qui a raison, sur les choses de ce revers et sur celles de l'autre, sur le dedans qui est leur vallée, et sur le dehors qui est Sion la grande ville, et tout au loin le dixain remuant de Martigny. Que de propos ! En attendant le jour s'écoule, la soirée fuit, et l'approche de l'aube
de lundi, qui ramène les ouvrages, fait trêve à ces entretiens avant que la satiété soit venue, avant que l'esprit de dispute ait eu le temps de naître. Et pourtant ces hommes ont leurs opinions aussi, mâles, instinctives, liées à leurs croyances, à leurs affections et à leurs coutumes; ils tiennent pour le clergé, pour la noblesse, pour l'ancien gouvernement, et c'est très sérieusement que le président Favre nous signale parmi eux ce que lui, qui est du côté du mouvement, appelle des aristocrates. Des aristocrates! Jamais, certes, nous n'en avions vu de cette figure; tous, jeunes et vieux, femmes et enfants, vêtus de pauvre bure, chaussés de gros sabots, qui passent le jour à briser les mottes, à éparpiller le fumier, à remuer, à engraisser sans relâche la lande ingrate dont ils se contentent!
Rayât le bleu est poète, tout au moins il sait par cœur des adages rimés. Aussi, en reconnaissance des enseignements que lui a donnés le président, il s'est mis en tête de lui enseigner à son tour quelque chose de rare et de distingué. Par malheur, à chaque fois que Rayât le bleu s'efforce de proférer la chose, ses maudites crevasses nasales en engloutissent les trois quarts, et c'est tout à recommencer pour n'obtenir pas mieux. Il faut à la fin que Rayât le vert se dérange de ses rongements, plante là ses amertumes, tout exprès pour venir mettre un terme à cet avortement sans
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cesse renaissant du poème engouffré. Et voici. C'est le mulet qui est censé dire à son maître :
A la montée laisse-moi aller au pas; A la descente ne me presse pas; Dans la plaine ne m'épargne pas; A 1 écurie ne m'oublie pas.
Rayât le bleu suit de l'oreille la voix de son frère; des yeux il dévore toutes les physionomies à la fois ; de tout son être il surveille, il couve, il éclôt, et quand vient la chute, il éclate en tumultueux ravissements, et le voilà qui compte dans son existence une belle journée de plus. En revanche Rayât le vert enregistre dans la sienne une fausse note encore, et puis, comme on lui apprend dans cet instant que la corde d'un bac sur lequel nous devions passer le Rhône est, dit-on, cassée, en sorte qu'il nous faudra aller chercher une lieue plus loin le pont qui mène à Sierre, décidément alors il rompt avec la création, il s'exclut du nombre des vivants, et, enseveli sous son feutre, enterré dans sa guenille, il marche tout semblable à un mâne mystifié, qui de rage s'en retourne à sa bière pour s'y aplatir à tout jamais.
A Max, qui est un village situé sur un dernier mamelon d'où l'on retrouve la vue du Rhône, le président Favre nous cherche, à défaut d'un cabaret où nous puissions entrer, une maison où l'on veuille bien nous accorder l'hospitalité et nous débiter du vin. Les maisons ne manquent pas, mais elles sont désertes. A la (in, en voici une où Ton entend quelque bruit. C'est une pauvre octogénaire bien infirme qui s'est levée de sa couche pour nous ouvrir la porte d'une chambre où nous nous précipitons. Pour commencer, la vieille apporte deux chopines maîtresses, les Rayât montent ensuite avec les restes de notre déjeuner de confiance d'hier; c'est encore un festin splendide fait avec des reliefs d'ortolans. Au sortir de table, le président Favre nous donne ses dernières indications sur la route que nous avons à suivre; et, après avoir reçu nos adieux, il repart pour Évolena, pendant que nous nous acheminons sur Sierre. Dès ici, la descente devient rapide; plus loin, le sentier se divise en couloirs nombreux, étroits, profonds, en sorte qu'il est devenu urgent de prendre des mesures pour éviter l'éparpillement de l'arrière-garde et la déroute des traînards. Voici celle que nous employons en pareil cas. On coupe une gaule, on la fend à l'une des extrémités, on oblige la fente à pincer un petit carré de papier blanc, puis l'appareil fiché en terre, à l'endroit convenable, y
marque pour les survenants le couloir qu'il faut prendre. De cette façon, personne ne s'égare; et nous voici tout à l'heure réunis, moutons et bergers, guides et mulets, sous les grands hêtres qui au bas de la montagne cachent le hameau de Reiche. Un ruisseau coule auprès, et aux. rocs épars
qui forment dans les prairies voisines, ici des tertres gazonnés, là des îlots cernés d'orties, l'on connaît que ce doucereux a ses jours de fureur où il fait des siennes.
Nous retrouvons ici la grande route qui court d'abord au pied des rochers, et plus loin le long d'escarpements incessamment minés par le Rhône. Le paysage serait charmant, n'étaient des monticules qui, ci et là, sortent du lit du fleuve tout exprès pour lui donner l'air de baigner des demi-lunes et des contrescarpes. Ces monticules, en effet, sont réguliers, anguleux, stériles, bêtes comme des remparts; sans les rendre plus pittoresques, une sentinelle à l'angle leur donnerait au moins un caractère. L'un d'eux est percé de trous carrés qui paraissent avoir été taillés de main d'homme, et, à ce sujet, Rayât le bleu ne tarit pas en épopées qui s'engouffrent à mesure dans ses trous à lui. Pour l'autre, le vert, il est tout là-bas encore, dans les couloirs de Reiche, qui se pendrait avec la corde du bac si seulement on lui en montrait un petit bout.
Dans quelques parties du Valais les riverains du Rhône travaillent à conquérir sur le fleuve des terrains cultivables, et c'est communément là où le niveau des flots est à peine de deux ou trois pieds au-dessous du niveau de la plaine environnante. Alors, de la rive, ils jettent des digue? faites de pierres et de troncs d'arbre enchevêtrés qui s'avancent oblique-
nient à la rencontre du courant. L'onde accourt, s'irrite contre cet insolent obstacle et s'en vient jusqu'au fond de cette baie artificielle battre la terre et jaillir sur les champs; niais au bout de peu de jours elle ne bat, elle n'arrose déjà plus que le sable qu'elle y a elle-même apporté, et au bout d'une saison l'angle enfermé entre le rivage et la digue s'est insensiblement transformé en une plage sablonneuse que recouvre déjà par places un duvet d'herbes, ici naissantes et tendres, là rousses et desséchées. Quand on marche, des heures durant, le long de ces landes, rien n'empêche qu'on ne s'amuse à observer les différents degrés de formation dont elles présentent l'aspect, les accidents qui favorisent, qui ruinent ou qui menacent chacune d'elles, cette lutte, enfin, entre l'eau et la terre d'où doit sortir une prairie. Mais rien n'empêche non plus que ce spectacle ne soit pour la pensée comme une image sensible qui lui est offerte des choses de la vie, du monde, du cœur; de ces violences folles qui s'usent par leur propre effort; de ces patientes conquêtes du labeur modeste devant lesquelles recule et se détourne la cupidité hâtive du talent; de ces luttes de l'âme, où ce n'est pas d'attendre qui donne la victoire, mais d'aller à la rencontre aussi, de barrer le courant, et de faire un champ de vertus là où coulait auparavant une onde calme à la vérité mais stérile et bourbeuse. Les arbres, les champs, les bois sont remplis d'expressifs apologues, mais les rives de fleuve surtout, à cause du mouvement des flots, à cause des mille accidents qui s'y passent, et c'est pourquoi la flânerie y est plus savoureuse pour le voyageur que lorsqu'il marche sur la crête ou sur le penchant des coteaux, sous la nuit des frais ombrages, ou encore enfermé entre des haies et des clôtures.
Ici, où la rive est escarpée, l'on ne voit point de travaux semblables, et s'il y en avait à entreprendre, ils seraient de défense, non de conquête, car le Rhône y ronge incessamment le sol, et, en mainte place, les champs écornés, la route ébréchée, témoignent des larcins que leur a faits le fleuve. Dans un endroit en particulier, l'on nous montre un large vide qui s'est fait il y a peu de jours sous le poids d'un char de foin : chaussée, gens, attelage, tout fut emporté par le courant, et la route qui rasait l'escarpement n'en a été détournée que juste de quoi le raser encore. Pendant que nous y cheminons à la lueur d'un clair crépuscule, soudainement l'un de nos mulets donne un grand coup de reins, puis, débarrassé
de sa charge, il s'enfuit. Lancée contre un tertre gazonné, madame T
s'est déjà remise sur son séant, et elle a tout loisir alors de reconnaître à quel danger elle vient d'échapper. A gauche, le Rhône coule; à droite,
un rocher se dresse : ainsi ce n'est que dans l'oblique direction où elle a été portée qu'elle devait rencontrer l'aubaine de ce tertre unique et sauveur. Que la délivrance est douce! Que c'est avec un vif et délicieux essor que, du fond du cœur, la gratitude vole et monte jusqu'à Dieu! Mais combien aussi se touchent de près la fête et le deuil, la charmante possession de la vie et la soudaine atteinte qui peut vous en dépouiller!
TREIZIÈME JOURNÉE
Aujourd'hui nous devons gagner Viège d'abord, et de là nous acheminer jusqu'à Saint-Nicolas, dans la vallée de Zermatt. De nos deux guides, ni l'un ni l'autre n'a encore visité cette vallée; néanmoins ils sont pleins de la bonne volonté de nous y mener perdre, Rayât le bleu surtout. Le pauvre homme, en effet, n'a encore vu dans tout ceci qu'une grande fête dont il se trouve faire partie, et la seule idée que nous allons le planter là pour nous amuser sans lui le contriste profondément. A la fin il est convenu qu'on le gardera, lui et Mouton; et que, puisque notre intention est de nous faire voiturer jusqu'à Viège, il va bien vite se procurer un char, afin d'utiliser, en l'y attelant, cette bête vertueuse. Pour Rayât le vert, qui déteste les grandes fêtes, il sanctionne volontiers ces dispositions, et le voilà tout à l'heure qui, monté sur Joude l'Iscariot, s'achemine vers la capitale, son parapluie sous le bras et son feutre sur le nez. A toute créature le ciel a départi ses bons moments c'en doit être un fameux pour ce mélan-
colique que d'avoir à se prélasser trois heures durant, au gros soleil, entre un mur de vignoble et une rive de (leuve, avec toute liberté de se cogner à l'un ou d'en finir dans l'autre.
Cependant nos chars sont prêts : l'un à longues échelles sur lesquelles on a disposé en travers des planches garnies de paille; l'autre, simple char à bancs avec Mouton pour tirer et Rayât pour conduire. En vérité, pour qui peut supporter sans trop de peine l'inconvénient des cahots, ce sont ici les rois des chars, où le grand air qu'on refoule rafraîchit et ravive; d'où le regard libre en tous sens ne manque ni un voyageur qui passe, ni un nénuphar qui flotte sur l'eau du fossé, ni le spectacle changeant des habitations, des prés, des coteaux; d'où l'on plane, enfin, d'où l'on règne, au lieu d'être étroitement emprisonné dans l'obscurité étouffée
d'une boite roulante Que si la plaine est uniforme et rase, et la route
plate et monotone, il reste encore la vue des bêtes qui trottent patiemment, l'oreille au fouet, la queue aux mouches; il reste l'entretien du cocher qui n'est plus ici un postillon de relais, un conducteur cosmopolite, ou un voiturier intéressé, mais un simple manant de l'endroit, fertile en propos, amusant de rusticité, et qui vous renseigne sur ce que vous aimez à connaître non moins par ses réponses nettes et sensées, que par le tour qu'il leur donne et la façon dont il les débite. Ces agréments sont si réels, à notre gré du moins, qu'ils ont fini par nous dégoûter des
autres sortes de voitures, et que l'aspect seulement d'une berline, d'un coupé, mais surtout d'une diligence, nous étouffe à la fois de chaleur et d'ennui. Bon Dieu! que sera-ce donc des wagons! et aurons-nous bien ce privilège de mourir avant d'avoir été empilé dans quelqu'un de ces coffres à vapeur entre une nourrice assoupie et un courtaud bavard!
11 nous faut ce matin repasser le pont que nous avons franchi hier pour revenir coucher à Sierre. Au delà de ce pont la contrée change d'aspect; l'on se dirait transporté soudainement sur quelque rameau des Apennins, là où croissent sur un sol ocreux ces élégants pins d'Italie dont le branchage orangé supporte avec tant d'élégante souplesse une cime à la fois sévère et vivement découpée. Plus de culture, plus d'habitations, mais une de ces solitudes où l'imagination place d'elle-même un chevrier nonchalamment étendu à l'endroit où le soleil l'a surpris vers le milieu du jour; une halte de bohémiens accroupis à l'ombre autour de leur marmite fumante, ou bien encore d'équivoques figures qui stationnent attentives sur la lisière d'un bois. Lorsqu'au sortir des végétations touffues, des côtes cultivées, des ruisseaux qui murmurent entre leurs verts rivages; l'on traverse ce désert où le gracieux se marie au stérile et le riant au sauvage, l'on éprouve l'impression d'un charmant contraste, et l'on se persuade toujours davantage que notre contrée, que nos environs unissent à la richesse des sites la variété aussi; que le Valais en particulier fournirait à lui tout seul de quoi défrayer en objets d'étude et en thèmes de composition toute une école de paysage. Au surplus nos artistes, depuis quelques années, connaissent le chemin de cette solitude, et il en est qui en ont rapporté des études peintes sur place dont le neuf et frappant caractère ne peut manquer de s'empreindre prochainement dans leurs ouvrages.
Au-dessous de ces apparences de la campagne, qui, sous le nom de paysage, enchantent notre regard et ravissent nos sens, il y a toujours une cause naturelle ou humaine qui les a produites ou qui en a été l'occasion. Or cette cause, tantôt saisissable à première vue, tantôt obscure, complexe ou mystérieuse, est toujours aussi intéressante à reconnaître qu'elle est attachante à rechercher : en telle sorte que nous ne saurions dire, pour notre part, quelle est la limite non pas de regard, mais d'esprit, de pensée, mais d'interne et contemplative méditation, au delà de laquelle cesse d'exister ou de pouvoir s'étendre indéfiniment encore le charme d'un paysage; soit qu'il s'offre à nous dans la nature, soit surtout lorsqu'un peintre habile s'est chargé d'en faire sur la toile une expressive interprétation. Je vois ici des mamelons de terre ocreuse que recouvre comme d'un
vêtement lacéré un gazon maître et interrompu par places; je vois des arbres d'une seule sorte, qui, le long des rampes les moins stériles, ont fait monter leurs rejetons jusque par-dessus ces mamelons dont ils couronnent la crête de leurs troncs innombrables : et, certes, il y a dans tout ceci assez d'harmonie dans les couleurs, assez de grâce dans les formes, assez d'éclat et de majesté dans ces cimes noires et pressées qui se balancent sur un ciel tantôt riant, tantôt sourcilleux, pour que, rien que par le sens déjà, j'admire, je goûte, je jouisse. Mais, en outre, ce sol sablonneux et pailleté, ces déchirures, cette stérilité, ont une cause naturelle que j'entrevois dans le travail visible du fleuve ou du torrent; cette solitude, cet incessant assaut des arbres sauvages, cette magnifique mêlée de rameaux qui s'enchevêtrent ou se fuient ou se menacent librement, toutes ces circonstances se rapportent à l'absence de l'homme, qui a fui ces landes ingrates pour aller arroser de ses sueurs des champs qui rendent et des sillons qui récompensent. Et si les couleurs, les formes, les apparences, en un mot, de cette campagne sont bien comme les signes, comme la langue ellemême, qui, en me disant toutes ces choses, éveille en moi le sentiment, remue la pensée, secoue la réminiscence, ne suis-je pas passé désormais de la jouissance des sens à celle de l'esprit, et qui pourra dire alors jusqu'où, d'impression en impression, cette jouissance de l'esprit pourra être portée? Qui pourra dire jusqu'où il appartient au peintre, s'il sait parler cette langue, en choisir, en assortir, en embellir les accents, d'enchanter et de ravir mon âme? Ainsi plus on y réfléchit, plus on s'observe soi-même et plus on demeure convaincu que la peinture est, non pas une représentation, mais un langage; qu'un paysage, est non pas une traduction, mais un poème; qu'un paysagiste est, non pas un copiste, mais un interprète, non pas un habil diseur qui décrit de point en point et qui raconte tout au long, mais un véritable poète qui sent, qui concentre, qui résume et qui chante.
Et à ce point de vue, pour le dire en passant, on s'explique à l'instant et pleinement pourquoi l'on voit si souvent le paysagiste, qui est donc au fond un chercheur de choses à exprimer bien plus qu'il n'est un chercheur de choses à copier, dépasser tantôt une roche magnifique, tantôt un majestueux bouquet de chênes sains, touffus, splendides, pour aller se planter devant un bout de sentier que bordent quelques arbustes étriqués; devant une trace d'ornières qui vont se perdre dans les fanges d'un marécage; devant une flaque d'eau noire où s'inclinent les gaulis d'un saule
tronqué, percé, vermoulu C'est que ces vermoulures, ces fanges, ces
roseaux, ce sentier, qui, envisagés comme objets à regarder, sont ou laids ou dépourvus de beauté, envisagés au contraire comme signes de pensées, comme emblèmes des cboses de la nature ou de l'homme, comme expression d'un sens plus étendu et plus élevé qu'eux-mêmes, ont réellement ou peuvent avoir en effet tout l'avantage sur des chênes qui ne seraient que beaux, que touffus, que splendides. Que si d'ailleurs cette expression des lieux est purement humaine, comme il arrive dans ces cantons envabis par une culture d'industrie ou de luxe, dans ces localités sillonnées de constructions, de murailles et d'usines, il n'y a plus de paysage dans le sens artistique du mot, parce que dans ce champ à la fois exclusif, cir- CQBserit et familier, le sentiment et la pensée ne trouvent ni d'espace, ni de jeu, ni d'exercice. Hue si au contraire cette expression des lieux est purement naturelle, comme ii arrive sur les sommités glacées des Alpes, <lans les mers polaires, dans les contrées inhabitées et inhabitables, pareillement il n'y a plus de paysage, parce que les apparences de cette nature sont des faits et non plus des signes; en telle sorte que si le regard, si la curiosité elle-même s'y appliquent, ni la pensée, ni le sentiment ne reçoivent l'éveil d'objets qui n'ont de relations qu'avec eux-mêmes. De là vient que le vrai paysage, le paysage artistique, se rencontre là seulement où s'entremêlent, où se confondent, où se heurtent ces deux sortes d'expression, l'humaine et la naturelle, et aussi bien dans les plaines brumeuses de la Flandre que sur les montueux rivages du lac Albano. De là vient que les ruines, le délabrement, la vétusté, tout ce qui signale à la fois le cours du temps, la patiente opiniâtreté de la nature, l'incessant combat de l'homme, en ajoutant à la richesse d'expression, ajoute à la saveur du paysage et en accroît la poésie. De là vient que, même alors que le thème d'un paysage est heureux, [dus l'exécution en est strictement imitative, plus il y a d'exactitude réelle et de vérité servile, moins aussi il a d'expression poétique : car, si, d'une part, comme imitation, cette copie est infiniment au-dessous du modèle dont elle n'a ni l'ampleur, ni la vie, ni l'expressive et changeante physionomie, d'autre part, comme poème, elle est nécessairement froide, muette, morte; et si tout s'y rencontre à la vérité de ce qui frappe les yeux, rien ne s'y découvre, ne s'y devine, ne s'y pénètre de ce qui attache l'âme; chaque touche, au lieu d'y être un éveil de pensée, de sentiment, ou d'impression, n'y est plus qu'un rappel pur et simple de l'objet. De là vient enfin que les Flamands sont les premiers paysagistes du monde, précisément en ceci que leur faire, qui est bien loin d'être tout vérité, est en revanche tout expression, plus fin, plus
accentué, plus figuré, plus poétique qu'aucun autre, et si éloigné d'être servilement imitatif de la nature, que c'est par lui au contraire que nous apprenons à voir, à sentir, à goûter, dans une nature d'ailleurs souvent ingrate, ce même charme que respirent les églogues de Théocrite et de Virgile. Cette opinion-ci heurte un peu l'opinion reçue; mais que l'un veuille hien considérer qu'elle s'accorde avec le sentiment universel, qui parle plus haut et plus clair encore que l'opinion reçue. Où sont les maîtres plus aimés, plus prisés sous le rapport d'une exécution expressive, sentie, profondément simple, naïve et pittoresque, que ne le sont Potter et Karl du Jardin? Où sont les fins amateurs, les connaisseurs poètes, les possesseurs affectionnés qui, obligés de vendre, ne se défont pas de tout le reste de leur collection avant de se séparer de leur Karl ou de leur Potter? 11 y a des hommes qui ont ou qui se piquent d'avoir le sens des beaux-arts et qui peuvent néanmoins sentir ou apprécier diversement Corrège, les Carrache, Raphaël lui-même; mais, parmi ces hommes, que l'on nous en montre un seul qui, à l'égard de Potter, à l'égard de Karl du Jardin, osât, qu'il sente ou qu'il ne sente pas ces maîtres, ne pas s'en montrer entiché, épris, ou tout au moins admirateur! Et, pour le dire en passant, quand on veut s'assurer si un particulier introduit dans une galerie de tableaux a quelque intelligence de ce qu'il y vient voir, ce n'est pas un cbef-d'œuvre de l'école italienne qu'il faut lui montrer : l'épreuve dans ce cas pourrait
n'être pas décisive 9 c'est un bout de peinture flamande, crasseuse
souvent, grise presque toujours, mais fine, spirituelle, délicatement expressive et toute de sentiment; si, à cette vue, le voilà qui pose son chapeau, qui prend le tableautin, qui l'approche du jour, qui s'en enchante
Dignus intrare.
et il ne reste plus qu'à lui faire de son mieux les honneurs d'une collection qu'il est digne de voir et capable d'apprécier.
Ceci n'empêche pas qu'à deux lieues de Sierre voici venir sur un chariot un gros bonhomme qui, à notre vue, arrête, recule, tourne court, et finalement repart au grand galop dans la direction de Tourtemagne. Au beau milieu du tourbillon poudreux que soulève l'attelage, et droit sous les naseaux de la jument, un grand maître chien noir vire, revire, bondit, aboie tout à la fois; puis, se lançant avec la vitesse d'un trait dans l'onde vaseuse du fossé, il en ressort bien vite pour retourner à son tourbillon, et le revoilà blanc comme un pénitent. Nous apprenons de notre cocher que ce particulier et son chien n'est autre que l'aubergiste de Tourte-
magne. Frappé tout à coup de l'idée que peut-être nous allons déjeuner chez lui, il vient de remettre à une autre fois son grand voyage d'Amérique, pour aller tout courant nous quêter du beurre et nous griller du café.
Plus loin c'est une bergère qui tricote en suivant sa vache le long des touffes d'herbe dont la route est bordée. Le soleil qui» frappe sur son visage
basané, et ses cils fauves ombragent un regard à la fois sauvage et timide. Potter, où êtes-vous? car c'est ici ce que vous aimez; et en effet, dans une pareille figure, ainsi peignée, ainsi accoutrée, ainsi indolente et occupée, pauvre et insouciante, respire dans tout son cliarme la poésie des champs. Mais cette poésie, il faut un maître pour l'extraire de là belle, vivante et vraie tout à la fois; sans quoi vous aurez ou bien une Estelle à lisérés, qui ne rappelle que romances et fadeurs, ou bien une vilaine créature, qui ne remue que d'ignobles souvenirs.
Plus loin c'est un bon curé qui, la robe ouverte, le tricorne sur l'œil et le fusil en bandoulière, s'en va à la chasse en compagnie de deux
paroissiens et de trois chiens courants. A leur air de fête et de gaillardise, ces camarades font envie; sans compter qu'ils vont dans les bois se pourvoir tout ensemble d'un appétit d'enfer et d'une chère de chanoines. Nous saluons. Bientôt ils tirent sur la droite, et l'on n'aperçoit plus que leurs têtes qui dépassent les hautes herbes d'une prairie marécageuse.
Plus loin... c'est Tourtemagne, et le déjeuner qui est tout prêt; nous aussi. Pendant que le chien a cessé son vacarme pour s'étendre en travers du seuil; pendant que les reflets du soleil du dehors réjouissent la salle et dorent la nappe, nous procédons paresseusement aux douceurs de ce repas. Ce n'est pas ici sans doute cette faim canine des Mayens, attisée par trois heures de marche montante derrière un roussin chargé de cruchons et de viandes froides; mais c'est un plaisir d'autre sorte, ^moins
vif mais plus savouré, et qui s'embellit de l'idée qu'on va n'avoir plus qu'à se prélasser sur un chariot, au lieu de monter à son faite par le souvenir des fatigues que l'on vient d'endurer. Variété charmante, et n'est-on pas heureux, lecteur, quand, sans plus de frais, et rien qu'en vertu de quelque diversité d'allure, d'une façon, l'on déjeune admirablement et, de l'autre façon, admirablement encore!
A peine nous sommes-nous remis en route que c'est, dans les deux chars, un sommeil général; les têtes se choquent, les épaules se heurtent; aucuns s'affaissent qui servent aux autres d'oreiller débonnaire ou de paillasse bien commode; et si, à cette heure, nos chevaux prenaient fantaisie d'aller paître dans la prairie voisine, qui que ce soit n'y ferait obstacle. Mais bien heureusement, où le cocher dort, les chevaux continuent d'obéir au timon, pour ne s'arrêter que devant l'écurie, et c'est ce qui fait que l'on ne rencontre pas plus souvent sur les grands chemins des parties de plaisir noyées dans l'eau du fossé, ou des Absalons pendus aux arbres de la forêt. A notre réveil, il se trouve que le ciel, ce matin si radieux, a tourné au sinistre; et la pluie commence à tomber au moment où nous arrivons à Viége.
Viège, en allemand Wîsp, est un petit amas de maisons lézardées, qui masque l'étroite entrée de cette vallée de Zerniatt que nous nous proposons de visiter. On y trouve une boutique où les cochers se pourvoient en passant de mauvais tabac, et l'auberge du Sehwal blanc, où les touristes ne s'arrêtent jamais. Nous nous y arrêtons cependant, car, las un peu de nous engager dans des gorges sauvages pour y affronter l'intempérie qui rince, et la brise qui voile, nous ne savons trop quel parti prendre. Toutefois, comme, dans une tournée surtout, l'incertitude est mère de l'ennui et de la démoralisation, M. Tôpffer ne tarde pas à convoquer ses compagnons en Landsgemeine, et là il est arrêté à la majorité des suffrages qu'il ne faut ni s'aventurer à cette heure dans la gorge sauvage, ni poursuivre du côté de Brigg, mais qu'il faut demeurer cette aprèsmidi à Viège, y coucher même, afin d'être prêts à partir pour Zermatt si le temps, après s'être amélioré dans la soirée, venait à présager pour le lendemain une radieuse aurore. Ce parti une fois pris, l'on colonise. Coloniser, c'est voir les hôtes, apprécier les ressources, assurer le repas, la couchée; c'est surtout, au sortir de l'incertitude, se moraliser par la résolution et l'activité, et, après avoir fatigué ses membres, donner au repos des instants que l'entretien, les jeux, l'agréable loisir de dessiner, d'écrire ou de lire, font trouver trop courts. Coloniser, quand on est nom-
breux, amis, jeunes, gais, éreintés, c'est de toutes les petites fêtes qui peuvent s'improviser partout, mais bien mieux encore dans une petite hôtellerie de village ou de montagne, l'une des plus aimables que nous sachions. Reveredo, Lostallo, Domazo, Dissentis, et tant d'autres trous où nous confina la pluie, quels moments bien remplis, quelles jolies heures nous avons coulées sous l'hospitalier abri de vos humbles auberges, lorsque, réunis dans quelque salle enfumée, nous trouvions dans notre mutuel commerce, dans la mise en commun de nos ressources, dans ce que suggérait à chacun de nous un industrieux bon vouloir, de quoi conjurer les privations et les contrariétés! Jeux, loteries, croquis à achever, lettres à écrire, insectes à classer, tout venait à la file, et nos hôtes euxmêmes finissaient par ne rien comprendre à des voyageurs que l'orage ne eontriste pas, et que la pluie, en continuant de tomber à verse, semble regaillardir de mieux en mieux. A Lostallo, il y avait une épinette, mais celui qui la touchait est mort depuis, et le son de cet instrument résonne encore à notre oreille, comme la lointaine et mélancolique voix de cet enfant si aimable, si heureux alors, qu'aujourd'hui la tombe recouvre.
Que la musique affecte diversement selon le lieu, l'heure, l'entourage, la disposition! En certains moments, toute magnifique qu'elle puisse être, elle importune, ou encore elle n'est qu'un agréable bruit; dans d'autres moments, tout humble qu'elle soit, elle délasse, elle récrée, elle ravit le cœur et les sens, et semble être à la fois le plus tendre et le plus éloquent des parlers. Mais en voyage, à l'arrivée, au moment où, rendu de fatigue, vous venez de vous poser sur la chaise, sur le banc, sur le premier bout de table qui s'est présenté, alors le thème le plus simple, joué sur le plus usé des clavecins, cause, à la seule condition que l'instrument soit d'accord, la plus vive impression de douce surprise et d'intérieure jouissance. Chose singulière, la débilité même des sons, surtout ce timbre fêlé mais vibrant de l'épinette, en voilant la mélodie, l'assortit à votre besoin de calme; en sorte que cela justement qui provoquerait les dédains d'un dilettante de casino vous arrive comme l'insinuant accent d'une bonne sirène qui caresse votre lassitude.
Nous ne sommes pas une dilettante de casino, nous ne sommes pas même un dilettante, et la preuve, c'est que notre passion, notre avidité de musique, bien plus gloutonne que délicate ou raffinée, se satisfait mieux encore au moyen des airs les plus communs joués cent et cent fois avec une simplicité sentie, qu'elle ne se rassasie en allant écouter dans les casinos et dans les salles de concert les incomparables de l'époque. Ici
l'apprêt nous glace; l'exécution trop compliquée ou trop remplie de difficultés admirablement vaincues nous distrait du thème primitif; la composition elle-même d'une facture savante et d'une sublimité trop haute n'est communément pas à notre portée; sans compter ces dandys, graves par ton, écouteurs par vanité, dont la présence dans le temple de l'art nous incommode comme ferait une profanation, sans compter non plus ces douairières qui étalent leur dilettantisme en miaulant des bravos et en marquant la mesure de la plume ébranlée de leur béret... Non! en fait d'art, en fait de poésie, et pour que je goûte ces choses que je trouve, moi, si belles, si émouvantes, si faites véritablement pour qu'un homme sérieux en recherche l'approche, et l'action, et l'empire, il me faut préalablement que toutes ces vanités aient été balayées, que ces tons, ces airs, ces falbalas, cette séquelle de prétentions dans celui qui joue et dans ceux qui écoutent aient disparu bien loin; il me faut que, du trépied, si fruste soit-il, et de bois, si l'on veut, s'échappe simple mais expressive, imparfaite mais naïve, la voix mélodieuse, et que, dans ces gens qui m'entourent, je sente, non pas des automates gourmés et des femmelettes en montre, mais des fidèles, des semblables en qui circule ce même plaisir, ce même ravissement qui me possède. Aussi, la musique des théâtres nous plaît-elle tout autrement que celle des concerts; aussi... foseronsnous dire, la musique des rues elle-même, oui, la musique des rues, pour peu qu'elle soit passable, nous attire, nous charme, et bien souvent nous enchaîne à la suivre de carrefour eu carrefour. Là, en effet^une, deux voix, quelquefois agréables, souvent ingénues, rarement gâtées d'affectation prétentieuse; une guitare fêlée, dont l'accompagnement doucement monotone soutient saus distraire; un choix de beaux airs empruntés aux compositions des grands maîtres, et ramenés en quelque sorte à leur plus grande simplicité d'expression, enfin, et surtout, autour de moi, ceux-là seulement que cette mélodie attache, captive, émeut, et dont la jouissance qui se remarque dans leur visage, dans leur regard, dans leur attitude, accroît et complète la mienne. Ah! certainement, s'il était possible que les grands artistes, au lieu de prodiguer leurs rares talents devant une tourbe d'élégants blasés, les promenassent de ville en ville et de rue en rue pour faire jouir la multitude, ce serait là, des musiques, la plus belle, la plus puissante; et, au lieu qu'ils vont étriquant leur art pour se conformer au goût d'un public qui veut des tours de force et des miracles, bien plus qu'il n'est capable de goûter des chants délicatement expressifs ou vigoureusement éloquents, ils en élargiraient
la base et en retrouveraient les filons perdus, rien qu'en voulant complaire à des masses neuves, simples et impressionnables. C'est le dilettantisme qui tue la musique.
A Sesto Calende, on passe le Tessin sur une vieille barque où se tenait, il y a peu d'années encore, un chanteur aveugle. Au bruit cadencé de l'aviron, et pendant que le lourd navire rampe lentement des escarpements brûlés de la rive lombarde aux touffes verdoyantes de la rive piémontaise, cet homme frappait d'un grossier archet sur un violon à trois cordes, et entonnant d'une voix rauque de rustiques ballades, il avertissait ainsi le passager d'avoir à lui payer son obole. C'étaient des sons d'abord durs et choquants pour des oreilles faites à de plus doux concerts; mais c'était une musique bientôt, musique mâle, sévère, profondément mélancolique, et dont le charme, se mariant à celui du site, du ciel, du fleuve, après avoir pénétré jusque dans le cœur, finissait par le remplir tout entier. A des personnes qui avaient fait cette traversée, j'ai demandé depuis si elles avaient entendu l'aveugle, et, sur le nombre, deux, sans plus, réjouies déjà par cette question, qui leur indiquait qu'elles n'avaient pas été seules à le remarquer, m'ont confié que peu de fois dans leur vie elles s'étaient senties aussi atteintes, aussi remuées que par le chant de ce mendiant. Ce que je cite pour montrer que cette ânerie qu'il y a pour des gens comme il faut à goûter une musique pareille ne laisse pas que d'être une distinction, puisque encore n'est-elle pas commune.
Quoi qu'il en soit, à Viège, il n'y a point d'épinette, et l'hôte est absent
mais n'importe, un monsieur se présente, qui le remplace avec avantage peut-être : c'est un pensionnaire de l'hôtel, gros petit bonhomme, instruit,
d'excellent ton, et qui sait, tout en se faisant notre serviteur, se maintenir notre égal. Mis au fait de nos projets, il nous donne des renseignements utiles, et s'en va nous chercher des cartes admirablement détaillées des vallées environnantes et de la chaîne du mont Hose. Lui-même, ingénieur apparemment, a travaillé et travaille encore à la confection de ces cartes, ce qui n'empêche pas qu'il s'aide aussi à la confection de notre repas. Pendant qu'il est à son œuvre, nous vaquons à la nôtre. Quelques sédentaires occupent la salle, et, comme tout à l'heure la pluie a cessé de tomber, des amateurs s'en vont faire sur la grande place une partie de quilles, tandis que d'autres, s'attelant au chariot de Rayât, se sont constitués chevaux de poste au profit de leurs camarades, et galopent à l'envi du côté de Brygg et retour. Pour Shall, avant de participer à ces courses olympiques, il s'est acheminé vers la boutique pour s'y acheter du caramel. « Je voulé, dit-il à l'homme, diu calomel. » Heureusement l'une des substances est aussi inconnue que l'autre dans l'endroit, en sorte que Shall se borne à empletter pour le compte de M. Tôpffer, et d'ordre précis, quatre crayons détestables, tels, en un mot, qu'on peut se flatter d'en trouver à Viège.
Voici pourquoi. A la façon de certains qui sont sujets à s'en prendre à leurs outils de ce qu'ils font de la mauvaise besogne, M. Tôpffer se trouve pour l'heure radicalement brouillé avec ses brookmans, ses dick insons, ses newmans et toute la plombagine anglaise. Il leur reproche de s'émousser au grand air, de foisonner au soleil, et de faire des pâtés là où il voudrait de légers frottis. Ce qu'il y a de sur, c'est que, pour croquer rapidement et avec quelque finesse d'après nature, surtout des montagnes, c'est-à-dire des objets éloignés où il s'agit d'indiquer et de teinter beaucoup de détails, sans que ces détails paraissent rapprochés, ces pâtes anglaises, molles déjà de leur nature, et que la chaleur, le vent, l'humidité, qui agissent dans le même sens sur le grain du papier, amollissent encore, ne valent pas ces pâtes beaucoup plus communes, mais sèches, sobres, rudes, qui tiennent la pointe et qui donnent des hachures à la fois déliées et grisâtres. Au moyen de ces pâtes-là, sur un trait d'ailleurs vivement accusé de rocs, de sapins, de pâturages, on passe hardiment des teintes qui sont réellement d'autant meilleures et plus fuyantes que la mine est fine de dureté et terne de pâleur. C'est bien pourquoi M. Tôpffer a dit à l'Anglais Shall : « A bas Brookman ! et procurez-moi des dickinsons de Viège. »
Croquer, ce n'est pas étudier; c'est reproduire de sentiment, autant que
VOYAGE AUTOUR DU MOiNT BLANC. 227
possible, le sens, la pensée, l'expression d'une physionomie, d'un groupe, d'une attitude, s'il s'agit de figures, d'une gorge, d'un bouquet d'arbres, d'un sol bossué, broussailleux, rocailleux, humide ou brûlé, stérile ou parsemé de touffes et d'arbustes, s'il s'agit de paysage. Et alors, plus en ceci l'outil seconde la prestesse d'exécution, moins il demande d'être ménagé ou surveillé, mieux s'accomplit l'objet du croquis. Hésiter, reprendre, mettre trois traits pour un; embrouiller, emmêler, faire des pâtés, puis s'y retrouver que bien que mal, tout ceci, dans le croquis, est non seulement passable, permis, mais agréable et expressif; ce qui ne l'est pas, selon nous, c'est d'effacer pour refaire, c'est d'assurer ses lignes par quelque procédé de règle ou d'équerre, c'est d'arriver, là où il ne fallait que tendre à l'expression claire et vive, à la représentation nette et froide ; car, de cette façon, l'on n'aboutit qu'à manquer le charme du croquis, sans avoir atteint au ebarme du dessin.
Aussi, quand vous voyez au coin d'une prairie ou en face d'un clocher un gentleman bien pourvu de gomme élastique, qui défait, qui refait consciencieusement; qui au bout de cinq, de quinze minutes, n'est encore parvenu qu'à aligner des parallèles et à tracer bien fidèlement l'angle d'un toit, dites : Celui-ci sera quelque jour un grand peintre, je ne m'y oppose pas ; mais il est à cette heure un pitoyable croqueur. Pendant qu'il aligne, pendant qu'il fait et défait, l'impression, s'il l'a eue, s'est dissipée; la vue d'ensemble a disparu; le sentiment, l'amour, s'est changé en scrupule géométrique; nous aurons des objets, et nous n'aurons ni paysage ni croquis. Amant transi, au lieu de brusquer une vive caresse il s'est fait civil et composé; les faveurs de cette nature ne sont pas pour lui.
Que si, au contraire, vous voyez sur la lisière d'une forêt, ou en face d'un escarpement ombragé de grands hêtres, un amateur qui, hâtif et comme avide d'attraper au vol, trace, retrace, accuse, affermit, embrouille, débrouille, et s'efforce de fixer sur son carré de papier une image, un rappel, une ombre de la scène qui charme son regard, en telle sorte qu'au bout de cinq, de quinze minutes, et tout malcontent ou désespéré qu'il soit, un ensemble, une intention, une pensée se saisisse dans ce qu'il vient de crayonner, dites : Celui-ci pourra ne devenir pas un grand peintre, mais il est à cette heure déjà un intelligent croqueur; sa muraille penche et son arbre est trop court; mais son roc ombrage, son sol fuit, ses rameaux recouvrent, son ciel éclate ou sourcille : nous n'avons pas des objets, mais un paysage; pas des feuilles, mais du feuillage; pas une
inexacte copie, mais un croquis fidèle. Amant épris, au lieu de s'attarder en trop discrètes approches, il a laissé sa flamme se trahir, son amour parler, et on Fa payé de quelque retour.
Mais c'est l'heure de nous rendre à table, où le pensionnaire va nous servir. Ce [monsieur, une serviette sous le bras, va, vient, change d'assiettes, dispose les plats, dessert l'entremets, apporte le rôti, tout en nous entretenant des choses du pays avec une politesse sans familiarité. Vraiment il y a des gens qui savent tout faire sans déroger, comme il y en a qui ne parviennent pas à s'élever, si haut qu'ils grimpent.
Mo UtOU, MULE T D E R A Y A .
QUATORZIÈME JOURNÉE
Que nous avons bien fait d'attendre à Viège, en allemand Wisp! Aujourd'hui, pas un nuage ne flotte dans toute l'étendue du firmament, et au fond de cette gorge, hier obscure et fermée, des cimes, ici encore enveloppées d'ombre, plus haut frangées des scintillantes clartés du lever. Gomme à Sion, nous laissons nos sacs à l'auberge, et nous partons de bonne heure, allégés de tout ce qui ne nous est pas strictement nécessaire pour une expédition de trois jours.
Derrière Viège, le pays est immédiatement solitaire, boisé, pittoresque tout autrement qu'il ne l'est dans la vallée du Rhône à l'endroit où on vient de la quitter, et sûrement bien des artistes qui ne font que traverser Viège ne se doutent pas que ce hameau leur masque des ombrages tout prochains, des eaux, des rochers, des sites qu'ils s'en vont peut-être chercher bien loin, alors qu'ils les trouveraient là tout près d'eux. À la vérité, nous cheminons dans cette gorge avant que le soleil y ait pénétré,
et il est possible que eette ombre du matin, au sein de laquelle se tempère l'éclat et s'effacent les crudités, ait contribué à séduire notre jugement; sans compter que là où l'on jouit, là où l'on est heureux, dispos, en train de fête, les objets paraissent facilement admirables et la belle nature plus belle encore.
Mais à une heure de Viège, et du milieu d'un pont que l'on passe là, nous découvrons tout à coup un de ces spectacles qui certainement raviraient d'admiration jusqu'à un hypocondre lui-même, si ce n'était que, pour les malheureux qui sont travaillés d'une noire tristesse, plus le spectacle est riant, portant à la sérénité ou à la joie, plus il leur parait amer et insupportable. C'est, au point d'embranchement des deux vallées du Saas et de Zermatt, et comme au plus profond d'un sombre entonnoir, un mamelon verdissant d'herbages, ceint de noyers, couronné d'une blanche église, sur lequel le soleil levant lance au travers d'une étroite fissure ses premiers feux. Autour, tout est nuit et horreur; mais dans cet humble Elysée tout éclate, tout scintille, tout est vif, pur et souriant à la fois. Vite M. Tôpffer se met à l'œuvre; mais c'est sottise, car il n'appartient pas aux plombagines réunies du monde entier, et de Viège aussi, de reproduire cette poésie toute d'effet, de couleur, de paix matinale, et qui ne se laisse aucunement saisir par des traits et des hachures. A vous, poètes, de croquer, de peindre ces choses; de les peindre, entendons-nous bien , c'est-à-dire d'en retracer le charme dans quelques vers frais, naturels, riches d'images simples et de couleurs vraies, et non pas de les décrire. Décrire, pour le poète, c'est ramper; peindre, c'est, d'un essor facile, s'envoler dans les airs, pour de là voir d'un regard et exprimer d'un accent.
Jocelyn est l'œuvre d'un grand poète, mais qui, ou las ou pressé d'arriver, au lieu de s'élever vers la nue, rase le sol, et y touche parfois du bout de son aile. La description y abonde, belle sans doute, semée de traits charmants et d'éclatantes raretés, mais trop détaillée déjà, trop plastique, comme disent les doctes, pour qu'elle puisse attacher beaucoup, pour qu'elle n'ait pas ce défaut de charnier les sens toujours, là où il ne fallait que donner l'éveil à l'âme. Et toutefois, ici encore on reconnaît le cygne, et sa blancheur, et sa grâce... Mais quand c'est M. Victor Hugo qui décrit, ce n'est plus alors que l'antiquaire, que l'architecte, que le joaillier, que le brodeur, que le cicérone de l'Orient, de l'Océan, de Mirabeau, des cathédrales. Avec ce cicérone, c'est à pied que l'on chemine : l'on côtoie, l'on tourne les monuments; l'on touche, l'on manie les objets;
et là où l'œil nu ne su fïi t pas, il vous prête sa loupe. Delille, aussi abusivement descriptif, est vraiment plus peintre.
Ce clocher qui scintille, c'est celui de Stalden, un tout petit hameau, à deux heures de Viège. On y gravit le long d'un chemin tortueux horde de blocs alignés et qu'enserrent sous leurs longs rameaux des noyers pommelés. Vive le pittoresque! mais c'est de déjeuner qu'il s'agit. Nous frappons à la première maisonnette; un vicaire en sort, pâle, lluet, haut de
six pieds, et qui nous accueille du plus bienveillant sourire. « Técheuner, dit-il, va, ya! » et il nous fait monter dans une chambre haute, chambre de bois, proprette, vernissée, avec madones alentour, bénitier à l'angle, et où pénètre, au travers d'un vitrage engageant de netteté, ce beau, ce doux soleil matinal, dont il y a une heure, parvenus aux abords du pont, nous admirions le réjouissant éclat. Cependant David coupe le sucre, et, tandis qu'arrivent des étables voisines les seaux remplis de lait écumant, une bonne fdle s'essouflle à faire griller du pain, à faire bouillir du café, à monter, à descendre, jusqu'à ce qu'enfin tout est prêt, et la nappe, et le beurre, et le fromage, et les convives. Après que la première faim a été assouvie, et pour autant que le permet la différence des idiomes, l'entretien s'engage avec le vicaire,' et, quelque incroyable que nous paraisse le
fait, nous croyons comprendre qu'il nous invite à assister à une tragédie (Schauspiel) qui doit se jouer dans l'endroit.
Cette nouvelle nous transporte presque trop vite pour qu'elle ait le temps de nous surprendre. « C'est demain qu'on joue le Schauspiel, ajoute le vicaire, mais après-demain, à dix heures du matin, on le rejoue. — Il faut y être: il faut y être! s'écrie tout d'une voix l'assemblée. — 11 faut y être I répète M. Toptfer, et voici comment nous allons faire; ce soir, nous poussons jusqu'à Zermatt. Demain matin nous montons le Raefeln; puis, redescendus à mi-journée, nous quittons Zermatt pour venir coucher aussi près que possible de Stalden, où nous saurons bien arriver après-demain avant dix heures. Appuyé! appuyé! et en route! » Dans ce moment rentre le vicaire, qui est allé dans la chambre voisine chercher une liasse d'imprimés. « La commune, messieurs, nous dit-il en haut allemand, sera beureuse de vous posséder, et certainement des places d'honneur vous seront réservées. » Tout en parlant ainsi, il distribue à chacun de nous un imprimé qui se trouve être un programme de la tragédie, et nous voilà agréant, acceptant, lisant, partant tout à la fois pour être de retour plus vite. Le tumulte est à son comble et la joie aussi.
Sortis de la cure de Stalden, qui est de ce côté-ci la première maison du village, nous apercevons sur notre droite et par-dessus le toit des maisons une sorte de charpente au-dessus de laquelle Hotte un drapeau : c'est