‹ Nouveaux voyages en zigzag à la Grande-ChartreuseChapitre 24 sur 45 · PERSONNAGES · texte numérisé non relu

PERSONNAGES

Le chevalier EJelbert de Tannenbourg dans sa jeunesse . .

Abgottspon Franz.

Johann Pcther Nothi.

Franz Eggs.

Gundolf, ctuàtelain d'Edclbert

Abraham Lomatter.

Johann Zumstcin.

Peter Jos. Benetz.

Josej h Willisch.

Bcatus Ritz.

Drachmann,

Peter Jos. Briggiller.

Peter Jos. Willisch.

Jos. Ignaz Bomsatlcl.

Johann Nigg.

Le geôlier

de Fichtenbourg

Franz Christ. Clcmcnz.

Hedwig, sa

Franz Willisch.

Franz Eggs.

P. J. BtMICtZ fils.

Franz Bomsatlcl.

Johann Gattlen.

■Ucxander Gatllcn.

Ekbcrt,

Joseph Clemenz.

Kuno, 1 Thcobald, j

1 J. J. Summcrmatlcr.

) Franz Adercr.

Siegbert, J

, Franz Pierig.

Mirtil,

\ Aloïs Andenmallen.

Mcnalkar, J

[ Peter Nothi.

Franz Nothi.

Jos. J. Benetz.

Jos. Willisch.

Brigitta, ancienne servante du geôlier de Fichtenbourg . .

Jos. Abgottspon.

Vol. Furrer.

Joh. Pet. Abgottspon.

Pet. Jos. Furrer.

Pet. Jos. Lomatter.

Conclusion

Joh. Jos. Furrer.

Cependant la procession que nous avons laissée descendant le village a cheminé jusque vers le théâtre, où les acteurs viennent de disparaître derrière des tentures disposées en coulisses, et la musique s'est rangée au bas de Pavant-scène, où elle continue de faire entendre ses fanfares.

Une foule de montagnards endimanchés, d'enfants, de femmes parées de leurs beaux habits, des pauvres, des passants, une société de messieurs et de dames venus de Brigg est assise sur les bancs, éparse sur les tertres, échelonnée sur les rebords, dans les niches, et jusque sur 1 extrême sommité du rocher. Et tandis qu'immobiles des deux côtés du tréteau, des hommes revêtus d'antiques armures représentent la vieille Suisse et figurent des satellites de bon ordre et de décente gravité, Lucifer et ses diableteaux font des sorties : le premier, fier, dominateur, écumant d'ironie méchante et d'orgueil rebelle ; les seconds, agiles, pervers, insatiables de mal, diaboliques de joie infernale et de contorsions insensées. A leur approche, et pas du tout, comme on pourrait croire, par une sorte d'entente, mais bien à cause d'une crainte irraisonnée, hommes et femmes s'enfuient, reculent, se soustraient à l'attouchement de ces démons ; et lorsque ceux-ci se sont fait donner à boire aux petits vendages établis ci et là sous les arbres, le verre qu'ils lancent ensuite sur le gazon après l'avoir vidé

n'est relevé que pour être mis à part. Mais ce qu'il convient de dire aussi, c'est que, en ce qui concerne ces trois personnages, rien de ce qu'on voit sur les théâtres des capitales ne donne une idée de l'effrayante vérité d'attitudes et de mouvements, de l'étrange énergie d'expression mimique

avec laquelle ils remplissent toutes les conditions de leur rôle, et l'on reconnaît bien ici que la foi toute fruste est encore autrement habile que l'art le plus raffiné pour vivifier l'imitation et pour l'empreindre d'un puissant caractère.

Gomme nous venons d'arriver nous-mêmes dans la prairie, une dépuration d'anciens s'approche et nous convie à passer aux places d'honneur. C'est le premier banc. Nous nous y rendons tous, et Rayât aussi, qui se rengorge, et de ce qu'il joue l'étranger de marque, et de ce qu'il se trouve être le drogman chargé de nous interpréter les littératures de la chose. Là où finit notre file, commence celle de la société de Brigg. Ce sont des messieurs barbus, à sous-pieds, en paletots, et conformes de tout point à ces messieurs qu'on voit gravés, coloriés, et collés contre la paroi des boutiques de tailleurs; tandis que les dames, jeunes et vieilles, portent le costume valaisan dans toute sa rigueur de formes et de coupe, mais aussi dans toute sa richesse fashionable d'étoffes, de couleurs et de

broderies. Au parasol de madame T les leurs font suite, roses, verts,

viole'.s, et autour, et derrière, tout reluit, tout éclate sous les feux d'un soleil splendide. La toile se lève enfin, et Peter Joseph Lomatter, en costume de magistrat, déclame avec une lenteur composée un long prologue en vers.

Nous ne suivrons pas la représentation dans ses détails, mais quelques traits, les uns de mœurs, les autres qui tiennent au spectacle et à la mise en scène, nous restent à noter. Parmi les premiers, oublierons-nous de raconter que, dès après le prologue, et ensuite entre les actes, les anciens arrivent, porteurs de plateaux chargés les uns de verres de vin, les autres de pain bis et de mouton cru ; puis, se divisant la besogne, ils passent entre les bancs et défilent devant chacun en l'invitant à se servir sur le pouce une ration à son gré? Pour nous, nous avons trouvé à cette rustique offrande quelque chose de singulièrement aimable et de bien généreusement hospitalier ; et c'est moins sans doute de la délicieuse saveur des mets que du charme qui est toujours attaché aux procédés de cette sorte que nous nous sommes régalés en mangeant notre quartier de mouton cru. Mais, derrière nous, il en allait différemment, et ces familles, parties de bonne heure, venues de loin, mangeaient avec' un légitime appétit ce que nous ne faisions que goûter avec reconnaissance. Plus tard, les mêmes anciens circulent pareillement en présentant une seule fois, et sans prière ni instance, une assiette d'étain, sur laquelle chacun dépose ou ne dépose pas un ou quelques batz, destinés à défrayer la commune d'une partie de

ses frais. Puis la toile se lève de nouveau : c'est Lucifer et ses démons qui, dans une sorte d'intermède, hurlent avec fureur les tourments qu'ils endurent et les méchancetés dont Kuhnrich va se faire le barbare instrument envers l'infortuné Edelbert, père de la pieuse et douce Rosa.

Parmi les seconds, nous relèverons quelques-uns de ceux qui tiennent aux acteurs, aux costumes, à quelques scènes particulièrement caractéristiques ou frappantes. Tous ces hommes, montagnards liâtes et vigoureux, conservent sous le déguisement de leur rôle une physionomie étonnamment forte, et Ton dirait que l'éclat du costume ne fait que rehausser la rudesse de leurs traits dans la proportion justement qui convient à la perspective de la scène. Leur élocution est raboteuse, lente, monotone : leur geste monotone aussi, composé, bizarrement expressif, mais empreint au plus haut degré de dignité solennelle et imposante. Ceci ne nous étonne point; car non seulement ces acteurs-là sont remplis de candeur et bien plus propres évidemment à ressentir des émotions réelles qu'aptes à en feindre l'expression dramatique; mais c'est partout le propre de la scène à ses premiers commencements que d'être digne, idéale, et comme emphatique d'émotion comprimée et d'enthousiasme contenu. L'art, en se développant, réduit à un jeu exquis ce qui était primitivement sérieux avec gaucherie; et si l'expression habile des passions véhémentes et des sentiments compliqués est le triomphe des scènes perfectionnées, l'expression fruste des passions tempérées et des sentiments simples n'y conserve plus ce pouvoir salutaire de captiver les esprits sans les blaser, et de toucher le cœur sans y porter le trouble.

Quant aux costumes, ils nous ont surpris autant, les uns, ceux des

seigneurs et des chevaliers, par leur richesse et par leur vérité, que les autres par leur naïve bizarrerie ou par leur lugubre apparence. Ainsi, Rosa, l'héroïne, porte cette robe à taille courte qui était encore de mode dans les premières années de l'empire, et que Ton retrouve dans d'anciennes gravures sur la personne même de l'impératrice Joséphine : de plus, un petit sac à ouvrage en satin vert est suspendu à son bras, et ce petit sac ne la quitte ni dans les cours, ni dans les forêts, ni dans l'adversité, ni dans la prospérité. D'autre part, les personnages qui appartiennent au civil sont vêtus comme des conseillers aux requêtes, ou encore comme des procureurs en fonction. Mais où se remarque un singulier caractère de tristesse vraiment tragique, c'est dans le costume du prisonnier Edelbert

et de ses deux compagnons de captivité. Outre que leurs cachots, disposés sur les deux côtés de la scène, se composent de deux cages grillées dans le fond desquelles, et durant qu'à l'extérieur la pièce chemine, on croit entrevoir ces malheureux chargés de chaînes et affaissés sous le poids de la douleur et de la faim; au moment de leur délivrance, et alors qu'ils paraissent enfin à la lumière du jour, l'on découvre des fantômes hideux d'abandon, de dénuement, d'incomparable misère. Cet effet, sinon dramatique, du moins très théâtral, est dû non pas seulement à la plaintive lenteur de leurs accents débiles et à la torpeur de leurs attitudes, mais surtout à l'étrangeté de leurs costumes bordés de mousses desséchées et de ces filasses d'un vert pâle qui pendent aux rameaux des sapins. Employés à cet usage, ces ingrédients expriment à la fois la décoloration, la moisissure, le

haillon, tous les signes accumulés de l'obscurité et de la pourriture des cachots. Aussi ces figures sont belles, et, au moment où elles passent des cages sur la scène, un mouvement d'horreur et de pitié se marque dans l'assemblée.

Cette scène des prisonniers, celle où se démènent les diables, nous ont paru les plus frappantes, sinon les meilleures du drame; mais il en est deux autres qui méritent d'être notées. L'une, c'est celle où la femme du geôlier chez lequel Rosa est entrée comme servante, gourmande, raille, malmène cette pauvre enfant. Ici, le bon curé qui a composé la pièce s'est donné la licence d'être familier, comique, et il fait dire à cette mégère une foule de propos à la fois altiers et communs, moqueurs et criards, qui portent à sou comble l'hilarité de l'assemblée, et qui lui font presque perdre de vue les infortunes de l'héroïne. Mais cette note comique ne se prolonge pas, et nous avons reconnu à ceci, comme à bien d'autres choses, comme à la teneur du programme lui-même, la trace d'une direction intelligente et d'un esprit qui est supérieur à l'œuvre qu'il produit, si on n'envisage cette œuvre qu'au point de vue de l'art. L'autre scène, c'est celle où Rosa, errante dans la forêt, y aperçoit des bûcherons. Dans ce moment-là ces bûcherons sont à l'œuvre : ils coupent, ils taillent, puis ils s'arrêtent comme pour se reposer, et tout à l'heure ils se mettent à chanter en chœur. 11 y a dans cette scène une fraîcheur charmante, une naïveté qui depuis longtemps a disparu des théâtres, et rarement nous avons écouté avec un charme aussi vif une musique aussi réduite à n'être qu'une mélodie pure, simple, presque enfantine. Un compositeur, pensions-nous, qui se trouverait assister à ces chants sans art, y puiserait l'idée de quelque effet musical expressif, neuf, destiné à enchanter même des dilettanti d'opéra.

Que si nous résumons maintenant l'effet que doit produire sur les hommes auxquels elle est destinée une représentation comme celle qui a eu lieu à Stalden, nous n'hésitons pas à croire, qu'à la condition qu'une pareille représentation ne se répète qu'à de très longs intervalles, elle ne peut que produire l'effet moral le plus salutaire et le plus durable. Ceci frappe, touche, élève également les âmes de ces montagnards. Au sortir d'une fête pareille, ils s'en retournent sur leurs rochers approvisionnés d'impressions saines, fortes, pieuses, de tableaux et d'exemples dont longtemps la tradition va remplir avec avantage leurs entretiens et amuser utilement leurs veillées. Ils n'ont entrevu du beau que son côté sérieux, de l'art que ses applications respectables, de la scène que son éloquente

moralité. Femmes, garçons, enfants, vieillards, tous ont à en recueillir de bonnes leçons, et, chose intéressante, leur respect pour la religion a pu s'accroître de ce qui au milieu d'autres conditions ne tendrait justement qu'à l'affaiblir; à savoir, de ce que c'est leur prêtre lui-même qui a composé la pièce, dirigé la représentation, sanctionné la fête, et veillé d'un bout à l'autre de cette œuvre longue, compliquée et laborieuse, à ce qu'elle pût les rassembler, les attacher, les réjouir, sans qu'elle pût leur nuire.

Mais si tel a dû être, selon nous, le résultat salutaire de la représentation de Stalden, il ne nous a pas échappé d'ailleurs de reconnaître que, à côté de l'intention morale qui a présidé à la composition et à la représentation du drame, se trouvait L'intention politique, à notre gré légitimement conçue et très habilement accomplie. Indépendamment de ce que nous savions sur l'état actuel du Valais, où deux partis se disputent la direction des destinées ultérieures de ce pays, et où quelques aliborons se sont chargés, là comme ailleurs, de rendre le radicalisme suisse ridicule de présomption, drôle d'ànerie et odieux de brutalité, quelques mots échappés au vicaire, lorsque nous le pressions de nous expliquer les motifs et l'occasion de cette représentation, nous avaient déjà mis sur la voie d'imaginer qu'elle n'était pas uniquement conçue en vue de moraliser les montagnards de la vallée. « C'est, nous avait-il répondu, pour développer chez nos gens le goût de l'instruction, à présent que le pays est libre. » Quand l'Église parle ainsi, c'est évidemment lorsque les choses de l'Église sont menacées de fort près, et que, sortant de la nonchalance où l'entretenait un régime de sécurité prospère pour ressaisir le gouvernail qu'on s'apprête à lui arracher, en face de ceux qui veulent lui ravir le privilège de l'instruction elle se met à instruire mieux qu'eux, et en face de ceux qui ne savent que criailler la liberté elle se met à émanciper avec d'habiles réserves et d'industrieuses précautions. Certes, l'Église a raison de s'y prendre ainsi, mais c'est alors un spectacle en vérité aussi plaisant qu'agréable que de voir un bon curé et son vicaire garder fort bien, à eux tout seuls, toutes leurs brebis jusqu'à la dernière contre les loups de la plaine, que de les voir, sans agression, sans tapage, sans vanterie, déjouer le mieux du monde et les manœuvres sourdes et les violences ouvertes de ces messieurs de la jeune Suisse; puis, comme pour mieux narguer encore les gazettes de leur propagande, apprendre à lire à leurs paysans.

Vers trois heures de l'après-midi, et sans attendre la fin du Schauspiel, parce qu'il nous faut encore aller ce soir coucher à Brigg, nous prenons

congé du vicaire, des anciens, de cette charmante prairie où nous venons de passer cinq heures si bien remplies par le plaisir, le spectacle et l'observation. Pendant que nous cheminons sur Viège, Kùhnrich, revenu de la guerre, se livre à d'horribles fureurs et il jure la mort d'Edelbert; mais au moment où nous y arrivons, c'est l'heure probablement où l'infortuné Edelbert doit sa délivrance inespérée aux longues douleurs, aux pieux efforts, au persévérant courage de sa cbère enfant. Oui, Rosa de Tannenbourg, vous êtes aimée désormais dans ces montagnes; votre nom y est devenu le symbole du filial amour; et comme auprès de ces hommes simples et dans ces pays sans livres l'on ne voit pas l'émotion de la veille incessamment effacée par l'émotion du lendemain, c'est pour de longues années et pour plus d'une génération qu'aura lui sur le rocher de Stalden le doux éclat de votre vertu !

A Viège, nous ne retrouvons plus le pensionnaire, mais à la place M. Clément, le maître de l'auberge, qui nous délivre nos havresacs. Voici venue pour Rayât l'heure de se séparer de nous... Afin d'adoucir la visible peine de ce pauvre homme, M. Topffer le comble d'admirables certificats soigneusement parafés, et d'une pile d'écus de cinq francs qu'il a gagnés, lui et Mouton, sans trop savoir pourquoi ni comment. Rayât attendri prend les certificats, empoche les écus, s'essuie les yeux et déclare, à la grande satisfaction de Joude, que si cet animal a lancé madame T*** contre un tertre pelé, c'était affaire de gaieté uniquement, et pour témoigner sa joie de marcher en plaine après deux journées de montagne. « J'y ai réfléchi tout du long, ajoute Rayât, et vous pouvez être certains. » On ne contredit pas, mais également on engage Rayât à échanger à la prochaine foire cet Iscariote trop gai contre un mulet infiniment plus mélancolique. Il en fait la promesse, et l'on se quitte avec un regret réciproque, lui pour retourner à Sion, nous pour gagner Brigg, où nous arrivons à la nuit tombante.

VALLÉE DE CONGHES.

DIX-SEPTIÈME JOURNÉE

Ce matin, il s'agissait de partir de bonne lieure, mais beaucoup de souliers mis en réparation la veille ne sont pas encore arrivés. Plusieurs donc profitent de la circonstance pour se faire servir occasionnellement de simples grosses tasses de café au lait dans lesquelles ils trempent par liasard de simples énormes brioches. Ce n'est point là un déjeuner, car on ne déjeunera qu'à Lax; mais ce sont de ces riens qui aident à attendre qu'une empeigne soit rapiécée ou qu'une semelle ait été corroborée au moyen d'un épais doublage marqueté de têtes de clous. En général, les savetiers de village s'acquittent de cette opération bien, diligemment et avec plaisir, parce que c'est pour eux une agréable aubaine; en sorte que, de village en village et de savetier en savetier, l'on peut faire aller une paire de mauvais souliers jusqu'au bout du monde. L'économie sans doute con-

seille d'en user ainsi, mais bien plus encore l'expérience. Voici à ce sujet des apiiorismes.

— Pour le voyageur à pied la chaussure est tout, le chapeau, la blouse, la gloire, la vertu ne viennent qu'après.

— Un rebord qui agace, une empeigne qui presse, une pointe qui serre, un talon qui frotte, un pli qui lime, c'est la mort de la joie et le commencement des grandes âcretés. Voici un site sans pareil, un festin splendide, un Schauspiel de toute magnificence... Ah bien oui! j'ai l'orteil en marmelade et le cou-de-pied qui se désosse !

— Plusieurs se commandent un cuir fort, une semelle double, une armure de clous. Ce sont des conscrits. Avant deux jours la lame pâtira de l'excellence du fourreau.

— Cuir souple, semelle moyenne, et des clous juste de quoi mordre sur les gazons glissants et sur les glaces en pente, c'est ce que l'expérience conseille.

— Si vous êtes habitué aux sabots, emportez vos sabots. Si vous n'êtes fait qu'aux escarpins, emportez vos escarpins. Changer nuit, innover cuit.

— Que votre cordonnier de la ville ait fait votre chaussure, car il connaît votre pied, il entend votre orteil et il sait vos oignons. Après quoi faites recoudre, faites retenir, faites doubler, faites doubler, retenir, recoudre tout à la fois, mais ne commandez ni n'achetez. Vieux souliers, bon souliers ; et de là la théorie de tout à l'heure, celle d'aller de savetier en savetier jusqu'au bout du monde, et par delà.

— Au surplus, ce n'est encore ici que l'essentiel, mais en même temps le vulgaire de la chose; et bien bornés seraient ceux qui croiraient y voir la philosophie tout entière des souliers. Derrière ces grossiers axiomes s'ouvre tout un monde de procédés ingénieux, de soins intelligents et de voluptés délicates. Que quelques mots au moins en fassent foi.

— Semelle large dont les bords soient affranchis en biseau ; vrai secret de préserver la plante, de protéger l'arête, de garantir le côté. Ce biseau écarte les cailloux traîtres, brave les rocailles à scie et les rocailles à tranchant, écrase les scélérates de pointes, de ronces, de racines à fleur de terre qui, embusquées sous l'herbe des taillis, attendent une empeigne à percer, un oignon à froisser, un cor à qui faire voir les étoiles en plein midi.

— Retourner ses bas, chose excellente; car le soulier, si honnête qu'il soit, ne laisse pas que de vous macadamiser dans la plante chaque aspérité des mailles. C'est ce qu'on évite si on lui laisse le côté rêche pour se donner à soi le côté moelleux. Toutefois il y a un principe qui domine, qui remplace tout ceci; et ce principe, c'est le bas de laine. Inutile alors de retourner, à droite comme à l'envers le bas de laine a toutes les vertus.

— A bas les bottes, vivent les guêtres, et encore mieux les souliers qui s'en passent : ce sont des sortes de bottines sans attaches ni oreilles qui recouvrent le pied de partout. Pour le mettre, on passe l'index dans un tirant fixé au talon et l'un tire. La porte est étroite, mais l'appartement est spacieux, et point de fâcheux n'y vient importuner monseigneur.

— Souliers lustrés, petit mérite; souliers graissés, bon usage. Xi pluie ni rosée ne s'y fixent pour les détremper.

— Souliers mouillés, souliers pesants; mais souliers brûlés, savates racornies. Prendre patience donc plutôt que de faire sécher au feu.

— Quand la route est poudreuse, aviser une flaque, une ornière humide, une eau qui traverse en fuyant vers la haie, et y tremper sa semelle; deux minutes après voici les fraîcheurs qui pénètrent, et c'est, comme au Bédouin dans ses sables, un souffle désiré du nord.

— Quand la route est dure, rocailleuse, raboteuse, savoir imposer silence à de sots dédains et marcher droit sur les points embraminés. La semelle s'y oint convenablement, et, outre le velouté de la sensation, on emporte de quoi parer aux aspérités jusqu'à l'oasis suivante

En voilà bien assez, car ici déjà nous touchons aux arcanes, et les arcanes ne subsistent que par la discrétion. Mais combien c'est cruel, n'est-ce pas, que de se sentir ainsi des trésors accumulés d'expérience pour n'en savoir bientôt que faire! que d'avoir employé vingt-cinq années à apprendre comment il faut marcher, pour n'être bon tout à l'heure qu'à aller en voiture! Et ainsi de tout, cher monsieur. C'est quand il se fait vieux que l'homme commence à comprendre comment il aurait dû régler sa jeunesse; c'est quand il n'a plus qu'à mourir qu'il sait enfin comment il fallait pratiquer la vie!

Quoi qu'il en soit, les brioches ont disparu, les souliers arrivent, un

char est là qui a pris nos havresacs, et nous pouvons enfin partir. En

face de Brigg, on passe le Rhône, puis, en tournant à droite, l'on traverse le joli village de Naters caché sous de grands arbres, et tout à l'heure on commence à s'élever de plateaux en plateaux dans la jolie vallée de Couches. Grandes routes, grelots, fracas, sont maintenant bien loin derrière, et l'on suit jusqu'au soir un de ces petits chemins assez bons pour que les chariots du pays puissent y serpenter lentement, assez mauvais pour que pas une calèche n'ose s'y aventurer. Aussi plus de poussière, et du calme sans solitude. Toutefois, la chaleur, ce matin, est étouffante; en sorte que, faute d'ombrages qui soient à notre portée, nous hantons les chapelles. Ce genre de halte a bien son prix. L'on trouve là, en effet, une fraîcheur délicieuse, des bancs où s'asseoir, des saints à qui parler, et, sur la muraille, des Alisi Penay par centaines, tracés tant à la sanguine

qu'au charbon, ou à la craie encore, si c'est sur le tond noirâtre d'une fresque effacée. Quelques Alisi de notre société s'inscrivent à la suite de tous ces Penay.

A Lax, l'hôtesse est toute ronde, le déjeuner tout court, l'endroit charmant pour qui sait se plaire à ce qui entre, regarder à ce qui sort, s'intéresser à ce qui survient. Ce qui survient ici, ce sont deux grands troupeaux de taureaux qui envahissent la rue, qui encombrent le seuil, qui assiègent la fontaine. Farouches et haletants, ces animaux mugissent, se heurtent, se poussent ou s'entraînent, et l'histoire de voir tout cela de pas trop près note certainement rien à l'agrément du spectacle. Ce qui

entre, c'est un jeune jésuite, trop fier pour nous questionner, trop réservé pour nous répondre, en sorte qu'il se fait servir un œuf cuit à la coque, et

l'entretien en reste là. Ce qui sort enfin, c'est une troupe de pâtres qui viennent de prendre leur repas dans une chambre voisine. Ces hommes, habitués aux bêtes, et qui d'ailleurs veulent continuer leur route, se font jour au travers des taureaux, et tout à l'heure on les voit au loin qui,

après avoir allumé leurs pipes et rejeté leurs vestes sur l'épaulé, descendent la côte de ce pas à la fois souple et rassis qui est propre aux montagnards. Comment ne se divertir pas au milieu de ces choses, toutes caractéristiques de la contrée ; et que Ton est donc malheureux si, faute d'un peu de cette curiosité instinctive qui se trouve partout des spectacles, un jésuite, des pâtres, une armée tout entière de taureaux peuvent bien surgir, passer, s'arrêter devant vous sans que vous y preniez plaisir!

11 y a deux manières de s'amuser partout, de profiter partout, de s'enrichir partout de notions ou curieuses, ou récréatives, ou utiles. La première, la paresseuse, la charmante, c'est de flâner; soit qu'assis sur une chaise ou sur un soliveau, l'on regarde quiconque ou encore quoi que ce soit; soit que, debout sur le seuil ou errant dans la cour, le long du fossé, du bois, du mur, l'on regarde quiconque aussi et quoi que ce soit encore. Nous l'avons dit ailleurs, c'est dms ces moments-là que se présentent réellement à l'esprit le plus d'idées, et cette nonchalance même du corps qui fait songer aux actifs que vous êtes là à perdre votre temps est au fond le meilleur signe qu'à cette heure, au contraire, c'est votre pensée qui se promène à son tour, qui, à son tour, prend ses ébats et court la campagne. Déplacée par le fait même du voyage d'auprès des objets auxquels elle est accoutumée, la voilà qui, au spectacle des plus simples choses, compare, recherche, lie; la voilà aussi qui poursuit, qui s'égare,

qui rebrousse, qui, sans hâte d'arriver, marche néanmoins, vole, et dans l'espace d'une minute va, vient dix fois de la terre au ciel et du ciel à la terre. Sans doute, ce n'est pas ainsi que l'on travaille, que l'on médite ou que seulement l'on contemple; mais c'est bien ainsi que l'on pense et qu'arrivent à l'esprit les trois quarts au moins des idées justes qui s'y trouvent. Et, en effet, si savoir c'est réellement connaître autant que possible, et par l'observation personnelle plus heureusement encore que par toute autre méthode, les vrais rapports des choses, par quelle voie arriverait-on avec autant de rapidité à connaître mieux un pins grand nombre de ces rapports que par cette observation rêveuse, à la vérité, mais librement attentive, incomplète, mais riche, étendue, déliée, qui, sous le nom de flânerie, charme ou remplit, même à notre insu, les pins paresseux, et en apparence les plus stagnants de nos loisirs? Étudier, apprendre, c'est bien, c'est indispensable. Les sciences, les livres, c'est la gloire des savants et la couronne de l'esprit humain. Mais prenez-les tous ensemble, vos livres, et douez-moi une statue de toutes les notions qui y sont écrites, sans en excepter une seule, et vous aurez bien vite reconnu qu'à ce nouvel animal il manque encore tout ce qui, sous le nom de sens commun, fait la possibilité de se comporter au milieu des êtres ou des choses sans y succomber à l'instant même sous l'ignorance des notions dont est riche l'illettré, le paysan, le simple lui-même; or le ilâneur, le vrai flâneur, est bien plus que le simple, bien [dus que le paysan, bien plus que l'illettré et que le lettré aussi; car, rien que pour avoir pratiqué excellemment le facile et paresseux loisir d'observer sans but et de penser sans hâte, il ne manque guère de devenir avec le temps philosophe aux deux tiers et poète pour le reste.

La seconde manière de s'amuser, de profiter partout, c'est moins d'aborder les gentlemen ou de questionner les ciceroni, qu'au contraire de les planter là pour s'entretenir sans sotte familiarité comme sans sot orgueil avec les bonnes gens. Les bonnes gens, c'est ici un manant qui tire de l'eau d'un puits; là, un garçon d'étable qui bouchonne une rosse; plus loin, un faucheur, un bouvier, un savetier, une vieille qui file, un fermier qui attelle, ou encore un aubergiste, s'il n'est pas trop important, trop fashionable, trop bête, ou, ce qui revient au même, trop spirituel pour vous. De ces bonnes gens-là nous pouvons assurer qu'on en trouve partout, et c'est auprès d'eux, dans leur commerce, que l'on rencontre mieux qu'ailleurs, exclusivement, allions-nous dire, et ce sens droit qu'exerce le travail, l'activité, l'expérience, la pratique des choses, et

cette raison ingénue, saine, ferme, ce naturel, si l'on veut, que n'ont encore altéré ni les belles manières, ni la fausse instruction, ni les sottes suggestions de la vanité. Ali ! alors, c'est plaisir que de converser, car c'est d'homme à homme, et non plus de masque à masque, qu'on s'entretient ; les idées, les opinions, les sentiments s'expriment dans leur vérité, sous leur forme native, avec leur accent propre, et insensiblement, toutes barrières ôtées, Ton se sent comme si, échappé de cette prison de comédiens que dans les villes on appelle le monde, l'on avait enfin rencontré son semblable réel, en chair et en os, en âme et en cœur. Cependant les propos se succèdent, qui vont du puits au seau, du seau au manant, du manant à sa famille, à l'endroit, aux gens, au curé, au notable qui vient à passer, et l'esprit se repaît, la curiosité se contente, l'heure vole. Ce n'est pourtant là encore que l'amu sèment, mais l'instruction vient à la suite, sur les faits et sur leurs causes, sur les gens et sur leur destinée, sur le curé et sur ses ouailles, sur soi enfin; car est-il bien possible de s'enquérir de ses semblables sans faire retour sur soi-même? et n'est-ce pas après tout à notre personnalité que, par un mystérieux mais puissant instinct de l'âme, nous rattachons, nous ramenons en définitive tout ce que nous conquérons de notions et de lumières sur les choses, les hommes, la vie? Au fond, ce n'est ici qu'une autre forme de la flânerie, pas plus attrayante, mais plus animée que la première, et qui a cet avantage de vous rendre équitable, doux, humain, disposé à la bienveillance et à la fraternité envers les petits, par la conviction que vous acquérez bientôt qu'il y a là beaucoup de patience, de courage, d'affection, de dévouement, d'abnégation de soi, dans une condition dont ceux qui ne la voient jamais que de loin sont portés à se faire, d'après ses dehors frustes et son écorce grossière, une idée fausse et bien souvent injuste.

Ceci soit dit cependant sans qu'on en puisse inférer que nous partageons des principes qui ne sont point les nôtres, et que, parce que nous professons estime et sympathie pour ce qu'on appelle le peuple, nous sommes de ceux qui désirent ou qui provoqueraient au besoin son avènement à la direction des affaires, ou encore au partage politiquement organisé des richesses que, pour sa grosse part, il concourt à créer, sans que pour cela elles demeurent proportionnellement entre ses mains. A nos yeux, non seulement l'inégalité des conditions humaines vient de Dieu, en sorte que toute lutte établie contre ce fait providentiel n'aboutit qu'à d'impuissants efforts suivis d'affreuses calamités, mais nous pensons fermement que

tout vrai progrès pour les sociétés, que toute amélioration réelle en faveur du peuple, que surtout les principes mêmes de moralité, les liens de responsabilité, de devoir, d'humanité, de charité, qui, en attachant les hommes les uns aux autres, font la seule garantie etlicace de protection pour le faible, d'aide pour le petit, de soulagement pour le pauvre, reposent sur la consécration et la reconnaissance du fait de l'inégalité des conditions, avec les droits et les devoirs que cette inégalité même engendre ; droits et devoirs qui seraient puissants et féconds dès longtemps pour faire pénétrer, sinon l'égalité de richesse et de lumières, du moins l'égalité de bonheur et de contentement dans tous les rangs de la société, si tout justement les belles doctrines de nos modernes émancipateurs n'avaient pour effet de briser les uns, d'affranchir les autres, et de substituer en toutes choses à ce qui lie et rapproche ce qui devise et irrite ; si ceux qui se disent les amis du peuple, au lieu de le pousser sans cesse au mécontentement de sa condition et au menteur espoir d'en sortir tout à l'heure, soit par une révolution, soit par la force des choses et la puissance du progrès, employaient le même effort, la même ardeur à lui rendre cette condition meilleure par l'aisance, plus sûre par la protection, plus digne par la moralité, l'égale de toutes par la religion.

Au delà de Lax, nous laissons sur la gauche la gorge qui conduit au glacier d'Aletsch ; puis nous atteignons enfin des bois que M. Topffer a

nnoncés et promis dès le matin. Par malheur, l'ombre y est douteuse, le sol y est sec, point de zéphyr n'y pénètre, en sorte que le soleil lui-même, mais au grand air, nous parait, au sortir de ces bois, rafraîchissant. Haletants et trempés de sueur, au prochain village, nous nous laissons tomber sous le porche d'une chaumière, et, sur un signe qu'on lui fait, une bonne femme s'en vient verser à boire à chacun de nous à l'endroit où il est demeuré gisant et aplati. C'est délicieux. Pendant la cérémonie, un homme tape en cadence sur le tranchant émoussé de sa taux, et voici là-bas un cerisier jusqu'alors tranquille qui vit, qui bouge, qui frétille, et finalement se met à pousser deux cornes!... « Qu'est-ce que cela signifié? s'écrie en sursaut M. Tôpffer. — Monsieur, répond d'Estraing, pendant que nous étions à vous attendre, un homme nous a permis de nous établir dans le cerisier, et à présent qu'il n'y reste plus rien, nous allons descendre. » Après une réponse si péremptoire, il ne reste à M. Topffer qu'à se calmer et à se taire, durant que les deux sires quittent leur Éden et rejoignent frais, repus et tout mirobolés de l'aventure.

Cette vallée de Conçues s'élève indéfiniment sans cesser d'être ouverte et cultivée, en sorte que, sans avoir encore quitté l'agreste pour le sauvage, on y éprouve néanmoins, à mesure qu'on avance, et aussi bien que dans les hautes montagnes, cette impression d'un air qui s'allège, qui s'épure, qui s'embaume de la senteur éthérée des bois, des rochers et des prairies. Comme nous l'avons constaté cent fois, la chaleur cesse d'être énervante, la fatigue s'envole, une souple vigueur reparaît dans les membres, et se mouvoir, marcher, devient une jouissance qui se manifeste au dehors, non pas tant par un changement d'allure que par un mouvement d'entrain dans les esprits et de belle humeur dans les propos. Cet effet est si certain que non seulement nous, vieux routier, nous en portons en nous-même l'encourageante prévision au début de matinées souvent cruelles de lassitude et de chaleur, mais que nous pourrions toujours dire d'avance, les localités nous étant connues, à quel endroit, à quelle heure commencera à circuler parmi notre troupe cet interne renouvellement de force et de gaieté. En même temps aussi que nous nous élevons, la végétation, celle des arbres, diminue pour cesser bientôt presque entièrement, et n'étaient les montagnes, l'on pourrait se croire perdu dans les herbes d'un steppe.

A Munster, l'avant-garde s'est arrêtée parce qu'il est tard, parce qu'il avait été question d'y coucher, parce que surtout c'est là qu'on trouve la meilleure auberge de toute celte vallée. Aussi, quand M. Tôpffer arrive

sur la place du village, il y trouve l'hôte du lieu qui argumente, les séductions qui ont commencé, l'amour de la gloire, l'austérité, le courage et toutes les vertus antiques qui ont fait défaut devant la molle envie de goûter aux douceurs promises de ce petit Glianaan. Sans s'asseoir, sans

s'approcher trop, sans seulement paraître voir l'hôte, qui est pourtant son réel adversaire, M. Tôpffer discute peu, mais il s'étonne beaucoup; puis il poursuit sa route, l'armée le suit, et Diète est enfoncé. G'est toujours une grande faute, en effet, en pareille occurrence, que de laisser incliner son monde vers le mou, le paresseux, vers les douceurs de Louche ou de lit. Outre que le moral en reçoit une atteinte, le plaisir lui-même y perd; car, même sous ce dernier rapport, mieux vaut dix fois arriver dans deux heures à Obergesteln échinés, affamés, pour y dévorer un médiocre souper et y dormir délicieusement dans de mauvais lits, que de chercher ces mêmes avantages à Munster dans les assaisonnements d'une cuisine meilleure et dans l'agrément tout négatif d'une fatigue qu'on s'épargne. Nous cheminons donc sur Obergesteln, et tout à l'heure la nuit est si obscure que nous tâtons le sentier de la plante, bien plutôt que nous ne le voyons des yeux ; et que, comme le petit Poucet et ses frères, sans une lumière

qui brille à l'horizon, noirceur pour noirceur, nous ne saurions en vérité vers laquelle tendre... Cette lumière, c'est justement l'auberge. Dûs que nous en avons franchi le seuil, adieu fatigues, noirceurs, regrets, mécomptes; tout y est radieux, même la douteuse lueur de deux minces

chandelles; tout y est sofa, banquet, couche molle, même les bancs, les choux, le petit salé, la clarette, et aussi les lits quelconques où nous allons bientôt nous étendre. Encore une fois, il n'y a de Chanaan, il n'y a de terre promise qu'au bout du courage, qu'après la lutte et qu'au prix de la victoire.

Ce souper nous est servi par l'hôte en personne et par ses deux filles, dont Tune, dit-il, est mariée, mais l'autre ne trouve pas. 11 en va donc à Obergesteln comme il en va à Berg-op-Zoom, et à Genève aussi : des demoiselles de l'endroit, l'une trouve, l'autre ne trouve pas; en sorte que l'une est pourvue, l'autre continue d'attendre; l'une est mère, l'autre est tante; l'une connaît les joies de l'hyménée, et parfois les trouve amères, l'autre connaît les amertumes de la viduité, et parfois les trouve préférables encore à la chance qu'elle n'a pas courue d'être mal mariée. A le bien prendre, il devrait y avoir dans ce sentiment-là de quoi consoler toute vieille fille de n'avoir pas vu sa noce.

Quant à l'hôte, ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'il est triglotte; triglotte en ce sens qu'il sait mal trois langues, au lieu d'en savoir une passablement. C'est le cas de plusieurs dans cette contrée, où, en rapport continuel avec le bas Valais comme compatriotes, avec Berne par le Grimsel, avec le Tessin par la Furca et le Saint-Gotliard, ils parlent d'italien bâtard, d'allemand fautif et de français manqué, juste ce qu'il leur

en faut pour traiter avec les forains, vendre leurs vaches ou écouler leurs fromages. Et s'il leur tombe sous la main des touristes comme nous autres dont l'un glotte germain, l'autre toscan au picard, pour mieux s'y prendre alors, ils polyglottent à chacun un mélange de leurs trois idiomes, et c'est à n'y plus rien comprendre ni en gros ni en détail. Au fond, ce n'est là que la caricature de ce qu'est la Suisse sous le rapport de la langue : une agglomération de dialectes d'emprunt qui s'y altèrent indéfiniment sans pouvoir aller jusqu'à se détacher de leurs souches respectives pour former un idiome national. Puis, à côté de ces dialectes bâtards, ci et là des patois indigènes et le romunsch cantonné dans les Grisons, où, resserré entre Ti talion et l'allemand, il vit là de sa vie propre, comme fait en Valais, resserré entre les noyers et les mélèzes, ce pin d'Italie qui croit non loin de Sierre sur une chaîne isolée de morraines ocreuses.

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