VOYAGE A
frétons deux gros bateaux, et nous cinglons vers une anse ombragée, qui est le port du couvent.
Hautecombe est à la fois un couvent et une résidence royale; mais considéré sous ces deux rapports, il est peu remarquable. Le palais n'offre guère plus de magnificence qu'une maison de ricbe particulier, et le couvent ne contient que quelques bons Pères tout occupés des soins de leur cuisine, ce qui n'est ni bien rare ni bien curieux. Xous y sommes introduits
par une sorte de portier-sacristain qui, je ne sais pourquoi, donne de l'air à Fontenelle, quand il vivait, ou à tel autre académicien propret et coiffé en ailes de pigeon. Ce petit homme s'exprime précieusement, et date toutes choses de la première, de la seconde visite de son roi à Hautecombe. D'abord froid et hautain, il nous surveille plus qu'il ne nous fait les honneurs, jusqu'à ce qu'ayant cru s'apercevoir que nous connaissons l'usage des bonnes mains, il passe par degrés à une politesse exquise et à un empressement flatteur. Prévenances, courtoisies, familiarités protectrices, rien n'y manque; puis, quand la pièce est lâchée, le masque tombe, la comédie finit, et l'on retrouve le sacristain rogue et bouffi.
Mais comme site, et comme site à couvent, Hautecombe est au contraire un lieu remarquable, soit à cause de la coupe pittoresque du roc sur lequel les bâtiments sont assis, soit à cause de l'admirable aspect que présentent
16 NOUVEAUX VOYAGES EN ZIGZAfi.
de là le lac, ses belles rives, un amphithéâtre de monts, ici sévères et sourcilleux, là onduleux et pleins de douceur. Au surplus, de tout temps les religieux eurent la main sûre pour le choix de leurs retraites. Que si l'on trouvait dans celle-ci des reclus livrés à la paix austère du cloître, au calme d'une vie pieuse et contemplative, elle aurait pour le touriste tout le charme d'un poétique asile... mais des Pères qui goûtent du beurre et pèsent des volailles, mais une odeur de sauces qui vous poursuit jusque dans l'église, mais des fainéants bien nourris au milieu de populations laborieuses et pauvres, ce sont choses qui choquent l'esprit et qui ne satisfont guère le cœur.
A quelques pas du couvent se trouve une fontaine intermittente que nous allons visiter. Sous la nuit d'une voûte de châtaigniers on aperçoit un bassin naturel, qui tantôt est complètement à sec, et qui tantôt déverse par-dessus ses bords mousseux le superflu d'une onde fraîche et limpide,
selon le caprice de la naïade qui préside à cet aimable jeu. Au moment où nous arrivons, le bassin vient d'être rempli, mais la source ne jaillit plus du rocher, et l'on n'entend que le léger murmure de l'eau qui glisse sur les cailloux. C'est aux savants de rechercher et de dire la cause de ce phénomène; pour moi, je ne veux pas savoir, tant j'aime mieux, avec les ignorants qui visitent cette source, ou encore avec les poètes qui la contemplent, m'abreuver à ce mystère que de l'avoir soudé.
C'est encore une question de savoir si la science et la poésie sont deux sœurs qui peuvent, l'une rêveuse et en main la quenouille, l'autre inquiète et incessamment occupée de peser, de piler, de filtrer, vivre en bonne
amitié sous un môme toit; ou bien si ce sont deux irréconciliables eu nemies, dont l'une, si elle ne parvient pas à étouffer l'autre, du moins la chasse du logis. Tant que la science, comme dans l'antiquité, est religieuse, conjecturale, contemplative, c'est de la poésie encore; et au lieu de deux sœurs qui ont aujourd'hui tant de peine à s'accorder, on en a neuf qui vivent paisibles et unies sous les ombrages de l'HéTicon, s'y racontant en beaux vers aussi bien les merveilles du firmament et les beautés enchanteresses de la terre, que les éloquences de la passion et les secrets de la destinée humaine. Mais aujourd'hui que la science, défiante des croyances, dédaigneuse de l'imagination, hostile à tout ce qui n'est pas vérifiable par la sensation érigée en instrument suprême, est devenue l'étude de la matière dépouillée autant que possible des dehors somptueux, des grâces sans nombre, des bienfaisants attributs dont l'orna le Créateur, chacun de ses progrès fait tomber une pierre de l'édifice croulant de la poésie, chacune de ses lumières, en détruisant de partout le mystère, n'est plus qu'un feu qui, en éclairant, dévore.
Quoi qu'il en soit, nous trouvons établie sous ces ombrages une société un genre tout nouveau pour nous. Ce sont quatre curés, trois sœurs
de Saint-Joseph, un abbé et un dragon. Les sœurs sont jolies et modestes aussi, quoiqu'il y ait beaucoup de coquetterie dans leur ajustement; quant aux curés, ils tiennent en bride leurs habitudes dévotes, afin que, en retour, le dragon, viveur rouge et ventru, veuille bien surveiller son langage et modérer la profane énergie de ses expressions. Mais qui dira le soin, la sollicitude qui ont présidé aux apprêts du repas que vont faire ces saints personnages dans cet aimable séjour! Paniers enflés de provisions exquises, pain blanc et frais, pâté ferme et doré, volailles, gelées, confitures, et le vin... le vin confié aux fraîches étreintes des flots de la source!... Toute jalousie à part, ce spectacle nous est pénible presque, tant nous serions bien les convives qu'il faut à ce monstrueux pâté, tant ce serait pour nous une miraculeuse aubaine, un délicieux brigandage, que de n'avoir qu'à faire main basse sur ce festin de moines.
Comme la source ne veut pas jaillir pour nous, nous prenons congé de ce joli lieu pour retourner aux bateaux et cingler vers le rivage d'Aix. Mais voici qu'au moment de partir, un des voyageurs manque a Pappel : c'est Théoring. On s'inquiète, on court de tous côtés, on le cherche, on le trouve enfin... étendu dans un pré où il dort d'un sommeil de juste.
Le soleil darde ses plus chauds rayons sur nos têtes, que ne préserve aucune toile. Aussi plusieurs se sentent-ils fondre sur place, d'autres deviennent transparents d'évaporation, tous débarquent tout à l'heure, grillés, rôtis, démoralisés, sur une rive ombragée de saules. Vite une halte; mais le terrain est humide, et des saules descend sur nous une pluie de touffes cotonneuses qui nous amène toutes les horreurs de la démangeaison. Alors nous repartons pour Aix, haletants, débiles, nous tirant ou nous poussant les
uns les autres, jusqu'à ce qu'enfin voici l'ombre, des tabourets, une table et de la bière !
Pendant que nous sommes ainsi à nous rafraîchir, sort de terre le petit M. Jabot, de Seyssel, qui lit la gazette à deux pas de notre table.
ont à l'heure il lève les yeux, salue, sourit et entame d'élégants propos. « Ces messieurs ont dû éprouver des jouissances, car le pays est grotesque et bien orienté, et le lac point tempétueux. Je vous l'avais dit; mais cet homme était un tailleur!! Quant à moi, j'ai passé par
les montagnes, et me voici J » M. Jabot nous récite alors son itinéraire, il revise le nôtre, et au moment où il a acquis le dernier degré de fini et de précieux, nous prenons congé, car les ânes sont à la porte, qui veulent partir.
A Aix, on trouve une grande quantité de ces animaux qui sont dressés à voiturer les cacochymes d'une place à l'autre. Pulmonaires, paralytiques, manchots, boiteux sont hissés dessus et conduits dans les environs par un petit bonhomme dont la grosse santé, bien qu'habillée de haillons et cachée sous la crasse, doit souvent leur faire envie. Dès que le bruit s'est répandu de ces ânes, voici Hermann qui a mal au pied, Pierre qui souffre du mollet, toute la caravane qui boite. On loue donc tout ce qu'on en peut trouver, et c'est une cavalerie générale. Toutefois certains ne disposent que d'un roussin entre deux, ce qui est cause que les lettrés de la troupe leur appliquent ce vers connu d'une fable admirable :
MSJABOX'ia SHYS5EL 1333
Le plus âne des trois, etc.
Au coucher du soleil, la vallée de Chambéry se découvre à nos regards, véritable jardin qu'enserrent de toutes parts des montagnes boisées jusqu'à leur sommet, et quelques instants après, nous allons descendre à l'auberge du Petit Paris, où nous sommes reconnus et parfaitement traités.
TROISIÈME JOURNÉE
Aujourd'hui, on quitte les blouses pour se montrer en toilette dans les rues de la capitale. La ville est remplie de troupes, et un air de consternation est répandu sur les visages des habitants : c'est qu'une exécution militaire a eu lieu ce matin même, et que de nouvelles condamnations viennent d'être placardées au coin des rues. Un officier aborde le sieur Bartelli pour lui demander si nous ne sommes pas l'école des jésuites. Bartelli, qui ne comprend rien à la question, répond que oui, et l'affaire en demeure là.
On ne passe guère à Ghambéry sans aller faire un pèlerinage aux Charmettes; après déjeuner, nous en prenons le chemin. Ce chemin est un sentier solitaire qui court obliquement sur le penchant d'un coteau qu'ombragent d'antiques châtaigniers, et quelques fermes éparses, où Ton entend de loin mugir les vaches et les agneaux bêler, sont les seules habitations qu'on rencontre dans ce canton retiré. Apres qu'on a suivi ce sentier
pendant une demi-heure, on voit sur la droite une maisonnette délabrée,., c'est la demeure de Rousseau, la retraite où s'écoulèrent les plus heureuses années de sa vie. Lui-même a décrit cette retraite avec toute l'exactitude de la reconnaissance, mais aussi avec toute la mélancolie du souvenir et des regrets.
C'est une chose intéressante que de visiter la demeure des grands hommes, et toutefois ces sortes de pèlerinages sont le plus souvent une
occasion de déceptions et de mécomptes, tant il faut de choses pour satisfaire à l'attente de l'imagination et aux exigences de l'enthousiasme! Mais pour celui qui s'est figuré les Gharmettes comme un rustique manoir tirant tout son charme des simples et touchants attraits de la nature qui l'entoure et tout son lustre du souvenir de l'homme qui l'habita, il n'a point à
décompter, et nulle part mieux que sous les ombrages il ne rencontrera l'ombre de Rousseau. Tout y est en accord avec cette simplicité champêtre, avec cette heureuse vie des champs que lui-même a tant aimée et qu'il a su faire aimer aux autres. Toutefois, si le château de Ferney, avec ses terrasses, ses vastes allées, ses bassins de marbre, ses riches tentures, ses portraits de reines et de princes, rappelle à merveille le vieillard philosophe, épicurien, courtisan et gentilhomme, la masure des Charmettes, si solitaire, si agreste, si retirée, rappelle le Rousseau, célèbre déjà et persécuté, qui rebroussait avec un si sincère amour vers l'obscurité tranquille de ses premiers ans, plutôt qu'elle ne reporte aux temps mêmes où, jeune et inconnu, l'enfant de Genève y coulait en paix d'oisives journées.
La maison des Charmettes a changé de maître deux ou trois fois depuis Rousseau. Dans ce moment, elle n'est pas habitée, et, à moins de notables réparations, elle ne saurait guère l'être. Le petit appartement qu'on y vient visiter renferme quelques meubles du temps et deux ou trois tableaux qui n'ont de remarquable que d'avoir probablement fixé les regards de l'illustre écrivain. Au premier étage, on voit le prie-Dieu de madame de Warens et le salon de réunion, dont la tapisserie n'a pas été renouvelée. Enfin, devant la maison est un petit parterre, à l'extrémité duquel s'élève le pavillon où Rousseau allait travailler, et c'est dans la muraille de ce pavillon qu'on a incrusté un marbre blanc sur lequel sont gravés les vers si connus de Hérault de Séchelles.
Pendant notre visite aux Charmettes, le ciel s'est chargé de nuages, et
la pluie accompagne notre retour à Chambéry. La première personne que nous rencontrons en rentrant dans la ville, c'est encore notre Officieux de
Seyssel. « Ces messieurs, nous dit-il agréablement, ont vu les Gharmettes, c'est un établissement bien remarquable. Tous les étrangers y vont à cause principalement de Rousseau. Quant à moi, j'ai quitté Aix à six lieures, et me voici. »
Vers une heure, nous partons, et la pluie, qui avait cessé, recommence de plus belle. C'est alors à qui parviendra, par des prodiges d'invention, à se maintenir sec et incrotté au milieu de l'eau et de la boue. De tous les moyens, celui qui réussit le mieux, c'est d'entrer chez un boulanger et d'y croquer des miches autour d'une table. Au bout de trois, de quatre miches, on est séché comme si l'on sortait du four.
Cependant Henri, le philosophe, s'est acheté un moineau, dont il veut faire son ami de voyage. Ce moineau est charmant, vif, gai, familier, presque trop, car il en vient à se permettre... Le fait est que soudainement Henri secoue sa paume, et le moineau s'envole. De loin, on croit qu'il
n'avait acheté cet oiseau que pour lui rendre généreusement la liberté ; de près, on s'assure que, sans l'accident, il le tiendrait captif encore : et c'est ainsi que les actions des hommes sont presque toujours plus belles de loin que de près.
La pluie continue de tomber à verse, et pourtant le boulanger nous fait remarquer que Baromètre est au tout grand beau ; c'est que Baromètre est en effet un tout grand farceur, et son art ressemble à celui de ces médecins qui prédisent le mieux juste au moment où l'âme s'envole, ou encore qui proclament du sinistre alors que l'agitation et le trouble sont les signes de la vie qui revient, de la santé qui accourt. Au surplus, pour ne pas finir nos jours chez ce boulanger, qui d'ailleurs n'a plus de miches,
nous quittons sa boutique, décidés à affronter les cataractes, et en un clin d'œil nous voilà trempés jusqu'aux os et par delà. Il faut voir alors les formes que prennent les chapeaux de paille de la troupe! Les uns s'affaissent débilement, les autres battent de l'aile ou s'allongent en pain
de sucre, tous pleurant des larmes de gomme, qui collent la blouse à la chemise, et la chemise au corps. C'est pitoyable, en vérité. En revanche, les casquettes s'imbibent et les feutres tiennent bon. Pour voyager à pied, un chapeau de feutre blanc à larges ailes est le plus protecteur de tous les couvre-chef.
A quelque distance, et pour abréger, M. Tôpffer avise une spéculation admirable, dit— il. Chacun de s'y engager à sa suite. Par malheur, cette spéculation-là aboutit à un pâturage, qui aboutit à un marécage, qui aboutit à une rivière, qui aboutit quelque part... et personne auprès de qui se renseigner! Bolesco se dévoue alors pour chercher un naturel qui puisse nous tirer de là, et, apercevant une habitation sur un coteau voisin, il y court. Dans la maison, personne; et pourtant une voix, mais qui parait sortir d'une localité où d'ordinaire on ne va pas inquiéter les gens. Le bonhomme, sans se déranger, explique comme quoi nous sommes sur le pré de Jean-Pierre, qui mène à celui de Jean-Paul, et que de pré en pré nous tendons à la rivière. C'est ce que nous savons parbleu bien ! Force nous est donc de recourir à l'adage: Aide-toi, le ciel t'aidera; et remontant le marécage, nous finissons par retrouver la route, où l'arrière-garde, qui passe dans ce moment, ne nous épargne pas les félicitations.
Ce bout de pays est d'ailleurs verdoyant, bien boisé, et il aboutit à
la grotte des Échelles, qui est un ouvrage à la fois beau et imposant. La montagne a été percée de part en part dans une longueur de deux cent dix-huit pas. Dans la plus grande partie du passage, il est nuit close à toute heure ; aussi, de jour, l'on s'y dirige en marchant vers le petit trou lumineux qu'on voit à l'opposite, et dont l'éclat fait paraître les ténèbres au sein desquelles on se meut plus épaisses encore ; de nuit, trois réverbères y entretiennent ce qu'il faut de lueur pour qu'on ne s'assomme pas contre les aspérités des parois. Apres avoir franchi ce couloir, M. Tôpffer se retourne pour en dessiner l'ouverture, et, quelques moments après, nous faisons notre entrée aux Échelles, petit bourg-frontière, mi-savoyard, mi-français, comme Seyssel, et qui jouit à ce titre d'autant de bourreaux qu'on en peut désirer; aussi nous y exhibons deux fois pour une, après quoi nous allons étendre auprès du feu notre passeport, qui est, comme nous, trempé, rincé, en pleine lessive.
L'auberge est ici meilleure qu'à Seyssel, mais pittoresque aussi, agreste, si l'on veut : témoin la principale chambre à coucher, où nous trouvons en façon de meuble deux tas de blé, une hotte vide, quatre maîtres pains, un fragment de culotte bleue noué à la manche d'une chemise, plus trois chaises et quatre lits pour huit. Les rires recommencent, et Bartelli a l'agrément de se croire encore chez madame Cauponnet.
QUATRIÈME JOURNÉE
Il s'agit aujourd'hui de visiter la Grande -Chartreuse : notre tournée a été entreprise dans ce hut; aussi, levé dès l'aube, M. Tôpffer interroge le temps d'abord, qui est sombre et chargé; Baromètre ensuite, qui promet des sérénités radieuses. Alors, ne sachant trop que décider, il consulte ses compagnons, qui presque tous sont d'avis qu'il faut partir, bouger, affronter, plutôt que de se claquemurer dans ce bourg des Échelles, vrai nid de douaniers. Baromètre laisse dire, laisse faire; mais, à peine sommes-nous en chemin, que le drôle se met au déluge, et nous adresse une pluie à noyer les grenouilles. Bien vite nous rebroussons à la course, et nous revoici au milieu des douaniers, dans l'auberge à la culotte bleue, réduits à temporiser de notre mieux.
Temporiser dans une ville, dans un endroit rustique, ou bien dans une jolie auberge de Suisse, c'est, nous pouvons l'affirmer, un sort très doux
encore. Mais aux Échelles, temporiser, c'est, en vérité, avoir à se trouver des distractions au fond d'un puits. Il y a l'étable pourtant, où nous allons examiner des rosses qui mangent; il y a le maréchal-forgeron, qui, dans ce moment, est occupé à battre un fer de roue. Pendant une demi-heure, posés comme des quilles devant la forge, nos vingt-trois regards vont de l'enclume au brasier, puis retournent du brasier à l'enclume, jusqu'à ce que le fer de roue étant battu, tout serait dit, fini, consommé, sans un violon qu'on vient de découvrir. Alors M. Bartelli démanche, un bal s'organise, et nous valsons de désespoir.
Et puis voici bien une autre fête!... un rayon! le soleil! Baromètre enfoncé à tout jamais! Ah! que cette lumière dorée, que ces sourires de
Uastre ont de puissance pour renouveler, pour électriser, pour répandre soudainement dans le cœur comme dans la nature la joie et la sécurité! En un clin d'oeil nos sacs sont sur nos épaules, et d'un saut nous atteignons Saint-Laurent-du-Pont, petit hameau qui est situé au pied des montagnes de la Grande-Chartreuse, et tout à côté du défilé par lequel on
pénètre dans le désert. Après nous y être rafraîchis, nous poursuivons notre route.
Les abords de la montagne sont frais, boisés, délicieux ; ils vaudraient la peine d'être visités pour eux-mêmes, si un peu plus loin le spectacle ne devenait ravissant de verdure, de solitude, de sauvage majesté. A Fourvoirie, première entrée du désert, la vallée se resserre tout à coup en gorge étroite, et par l'ouverture que laissent entre elles des parois de rochers couronnés de bois et festonnés de lianes et d'arbustes, l'œil entrevoit au delà comme un tranquille Elysée où croissent épars sur des pelouses naturelles les plus beaux arbres du monde. L'on approche, l'on s'engage dans le défilé, où la lumière est sourde, mystérieuse, comme si l'on se
trouvait errer sous les arceaux d'une nef gothique, et au-dessous de soi l'on voit un torrent courroucé, le Guiermort, qui, après s'être follement brisé contre les antiques culées de deux ponts moussus, s'en va faire tourner plus loin les roues de quelques usines ensevelies sous des noyers séculaires. 1
Fourvoirie est la première entrée du désert, c'est-à-dire de cette enceinte
fermée de hautes montagnes, où, vers 108î, saint Bruno pénétra avec ses Chartreux, et vint fonder la petite chapelle dont le croquis figure à la fin de cette journée. Aucun asile sous le ciel ne pouvait mieux convenir à un ordre religieux, dont la solitude et le silence constituent la règle; et aujourd'hui même, après cpie tant de siècles ont tout changé, tout bouleversé autour de ces monts, l'enceinte choisie par saint Bruno est encore aussi solitaire, aussi déserte que lorsqu'il y vint cacher sa vie. Nulle habitation ne s'y voit que la Chartreuse et ses dépendances, nul bruit ne s'y fait jamais entendre que celui des orgues ou des cloches du monastère ; en sorte que la vallée tout entière présente l'aspect d'un vaste sanctuaire, où quelques religieux se pressent autour des autels.
Ceci tient avant tout à la configuration des lieux. De toutes parts, en effet, une zone de monts entoure comme d'une inaccessible muraille les pentes boisées et les hauts pâturages qu'on appelle ici le Désert. En deux uniques endroits, deux torrents se sont pratiqué une issue, dont l'homme a profité pour pénétrer dans la contrée ; en sorte que les Chartreux pouvaient s'y renfermer, et s'y renfermaient réellement, comme dans une maison, au moyen de deux portes dont on voit en passant les ruines.
Avant la Révolution, les Chartreux, outre leurs autres propriétés, possédaient l'enceinte tout entière; seigneurs du lieu, ils voyaient d'immenses troupeaux s'engraisser dans leurs prairies. Le Guiermort, descendu de leurs montagnes, allait hors du désert faire crier la roue des diverses usines qu'ils exploitaient; quant aux arbres, ils ne leur demandaient que de l'ombrage, les laissant d'ailleurs croître et grandir pour l'agrément des yeux. Puis, si quelque étranger s'était détourné de sa route pour monter jusqu'au couvent, ils l'y traitaient selon son rang; sa mule se régalait au pâturage, ses gens étaient abreuvés, hébergés, et jamais ils ne permettaient qu'aucune rétribution fût acceptée en retour de cette noble et courtoise hospitalité. Temps de grandeur, temps d'opulence, dont les Chartreux actuels ne parlent pas sans que le regret leur serre le cœur. En effet, maîtres déchus du désert, ils n'y possèdent plus que les murailles de leur cloître et quelques bouts de prairie; quant à leurs bois, l'État s'en est chargé, et, se faisant bûcheron, il abat les forêts, il met en planches les hêtres séculaires, il sacrifie au vandalisme de la coupe réglée le mystère des plus beaux ombrages, en même temps que plus bas des capitaux profanes exploitent à qui mieux mieux les usines saintes... Que si donc les Chartreux font maigre aujourd'hui, s'ils se mortifient, s'ils se macèrent, c'fest vraiment nécessité autant que ferveur, misère autant que dédain des richesses,