LA GOUGE DE
FOURVOIRIE.
tristesse légitime autant que mépris des joies du monde. Ah ! mais si jamais le bûcheron leur tombait sous la main!... Et ce serait bien fait! car enfin c'est une barbarie indigne que de taillader, que de mettre en tronçons, pour les envoyer vendre au marché, ces arbres magnifiques, seul luxe de cette
solitude monastique, et qu'avaient épargnés l'ancien régime, la révolution et l'empire.
Après que nous avons monté pendant trois heures environ, le bois s'éclaircit, la vallée s'ouvre, et tout à l'heure se présente à nos regards la Chartreuse, édifice immense, percé de jours étroits, ceint d'une muraille nue, et silencieux comme une ville dépeuplée. Nous longeons le pourtour de cette muraille, et arrivés au portail nous ébranlons la cloche. Un
Chartreux s'approche, ouvre sans mot dire, et nous précède, au travers d'une grande cour, jusqu'à la porte du monastère, où il nous remet aux mains du Père dom Etienne. Le Père dom Etienne, jeune encore, est un Chartreux qui a été délié de son vœu de silence, aux fins qu'il puisse rece-
voir les étrangers. 11 nous conduit, au travers de longs corridors déserts, dans une grande salle obscure, et, après nous avoir fait rafraîchir, il nous distribue nos cellules.
Ceux qui aiment à se replacer dans les âges passés et à revivre quelques moments dans un autre siècle, en se transportant dans ce séjour goûteront l'illusion tout entière. La Chartreuse est un débris complet du moyen âge, un débris non restauré, non replâtré, où rien de moderne ne rompt l'harmonie d'un ensemble tout monastique, où tout se passe comme il y a quatre, comme il y a huit siècles. Certes, après la Révolution, après Bonaparte, après mil huit cent trente, et en France, dans le pays même de la mobilité, du changement, cette rencontre est inopinée, et c'est d'ailleurs un spectacle au moins curieux que celui de cette petite société d'hommes qui, lidèles aux traditions de l'ordre de saint Bruno, et renonçant à des chances de fortune ou à des avantages de position, viennent s'ensevelir dans cette retraite pour y achever entre les quatre murs d'une cellule la somme entière de leurs jours. Hélas ! les joies de ce monde sont si fra-
giles, si impures; le bonheur même, là où il réside, est si passager, menacé de si près, si certainement suivi de déclin, de regret et d'amertume, qu'à considérer, même au point de vue temporel et terrestre, la part que ces hommes se sont choisie, il se peut encore qu'elle doive compter
parmi les bonnes. Au lieu de mourir comme nous par degrés et avec tant de douleur et de déchirement à chaque signe, à chaque annonce, à chaque appel que veut bien nous adresser à l'avance la reine du sépulcre, ils meurent, eux, tout d'une fois, le jour où, renonçant au monde et à ses fêtes, ils s'en viennent apporter ici un cœur guéri d'ambition et vide de désirs. Des pratiques austères, des habitudes uniformes, la promenade, les repas, le sommeil, remplissent dès lors leurs heures, et, après avoir végété paisibles pendant dix, vingt années, ils accueillent la mort comme on fait d'un larron qui n'a rien à vous voler.
Après que nous avons pris quelque repos, le Père dom Etienne nous fait voir l'intérieur du couvent.- Nous visitons le réfectoire, la bibliothèque, pillée dans la Révolution, et dont nous retrouverons les richesses dans la bibliothèque de Grenoble; enfin, curieux que nous sommes de connaître l'habitation d'un Chartreux, dom Etienne souscrit à notre désir en nous introduisant dans une cellule, vide à la vérité, mais absolument semblable aux quarantedeux cellules qui sont habitées dans ce moment. C'est un petit appartement de deux étages, propre et commode, qui ouvre d'un côté sur le corridor, de l'autre sur un petit jardin clos de murs dont le chartreux a la disposition. Des fenêtres de la cellule, on ne peut voir que ce jardin et la cime des montagnes qui enserrent la vallée.
Au centre du bâtiment est le cimetière, vaste cour où, du milieu des herbes, s élèvent quelques croix de bois. Du corridor, où débouchent toutes
les cellules, on ne voit pas d'autre paysage que celui-là, en sorte que les Chartreux ne peuvent se rendre de leur cellule à l'église et de l'église à leur cellule qu'ils n'aient à contempler l'endroit où se creusera leur fosse. Mais celajdoit peu les attrister, tant déjà leur vie ressemble à une mort, leur prison
à un sépulcre; et de là vient sans doute que mime pour nous, simples visiteurs, nulle part le spectacle d'un cimetière ne nous a paru aussi peu mélan-
colique que dans celte retraite, où aucun objet ne contraste avec la sombre idée du prochain anéantissement du corps, et où tout au contraire s'y associe et s'y assortit. C'est l'ensemble ici, et non pas le spectacle seulement de quelques tombes, qui produit sur l'àme une forte et grande impression de tristesse; et quand, du milieu des légèretés et des plaisirs de la vie mondaine, on se trouve transporté soudainement au sein de ce séjour de nue pitié et de lugubre renoncement, on ne peut se défendre d'éprouver un trouble respectueux et une religieuse terreur.
Destinée étrange que celle de l'homme! La vie lui est donnée, et il est un insensé s'il s'y attache, puisqu'elle va lui être retirée. La mort lui est imposée irrévocablement, et il est un insensé encore s'il y sacrifie la vie, puisqu'elle est un bienfait de Dieu!... Que faire donc? et comment concilier cette contradiction fatale, comment caresser tout ensemble et la vie et la mort? Hélas! c'est là l'équilibre où il n'est donné à aucun homme d'atteindre! Mais, certes, entre ceux-là qui disposent toutes choses comme s'ils devaient toujours rester dans le monde et ceux qui, comme les Chartreux, disposent toutes choses comme s'ils l'avaient déjà quitté, la palme de la folie n'appartient-elle pas réellement aux premiers?
Apres avoir visité le couvent, nous tournons vers le réfectoire, où la table est mise et le repas servi : repas maigre de tout point, car si, d'une part, saint Bruno a assujetti sa cuisine à un maigre éternel, d'autre part, les Chartreux d'aujourd'hui sont trop pauvres pour pouvoir éluder les austérités de la règle au moyen de la qualité et de la variété des mets et des assaisonnements. Notre morue, notre riz nous sont servis par un grand monsieur vêtu de noir, de qui les manières comme il faut et la conversation de bon goût forment un singulier et presque gênant contraste avec l'office subalterne qu'il remplit auprès de nous. Nous apprenons plus tard que ce monsieur, qui appartient à une excellente famille, a quitté une position avantageuse pour se faire Chartreux, et qu'à cet effet il accomplit l'un après l'autre tous les degrés du noviciat. En vérité, des choses si étranges et pourtant si respectables à quelques égards font songer qu'en toute carrière il y a des Don Quichotte, comme en tout temps et en tout Toboso il y a des Sanclio Panza.
Après souper, par une fraîche et belle soirée, nous allons faire un pèlerinage à la chapelle de saint Bruno. Elle- est située à trois quarts d'heure environ de la Grande-Chartreuse, dans une sorte de clairière environnée de bois épais. Tout en nous y rendant, nous venons à découvrir les réservoirs dans lesquels les Chartreux d'autrefois entretenaient pour leur ordi-
naire une provision de belles truites. Ce sont de petits lacs magnifiquement encaissés et discrètement placés dans l'endroit le plus retiré de la forêt. Aujourd'hui une eau limpide, mais de truites point, et seulement une solitude admirable pour y venir rêver sur les vicissitudes de la fortune, qui ôte aux uns, qui donne aux autres, qui aux uns prodigue marée, brochets, victuailles, qui aux autres ne laisse que de Feau claire. Quand nous arrivons à la chapelle, la nuit est tombée, et c'est la lune qui éclaire la scène de ses douteuses clartés. Mais quoi! à ce qui fut beau, riche, puissant dans le passé, pour n'être plus dans le présent que misérable, impuissant et sans avenir; à ce qui est mort pour ne plus revivre, cette lueur mélancolique convient mieux peut-être que l'éclat du soleil, et il semble que ce soit au moment de la journée où tout se tait, où tout s'efface dans la nature vivante, que les trépassés reparaissent avec le plus de noblesse, et pour y rencontrer le plus de sympathie devant l'imagination du voyageur !