CONCLUSION
Nous avons placé dans ce dernier chapitre, sur deux lignes parallèles : d'un côté, ce que nous ont appris les divers types de la numismatique gauloise ; de l'autre, ce qui nous a été transmis par le témoignage des historiens et des polygraphes de l'antiquité, au sujet des croyances religieuses qui ont dû présider à l'adoption de ce<^ mômes types : mais il ne suffisait pas d'exposer ainsi les résultats de nos recherches, de les discuter et de les grouper dans un ordre méthodique, de manière à en former un corps de doctrine, il fallait encore les résumer et en tirer une conclusion générale; c'est ce que nous allons essayer de faire.
Dans les six premiers chapitres de ce livre déjà publiés, mais que nous avons dû revoir et corriger avec soin, on trouve, sous forme d'hypothèse, l'exposition de nos premières idées dans l'ordre même oîi elles se présentèrent à nous, à mesure que nous eûmes connaissance des découvertes successives de Pionsat et de Bridiers ; puis, après une étude dans laquelle nous avons tenté de préciser la valeur des principaux symboles qu'on
rencontre sur les revers des monnaies celtiques, vient une application restreinte de nos principe^ de détermination à un certain nombre de types pris dans l'ensemble (lu monnayage gaulois.
Les huit chapitres suivants, entièrement nouveaux et d'une forme plus affirmative, contiennent : 1° le développement complet de notre système mis en pratique et appliqué aux produits des diverses époques de Fart monétaire chez les Gaulois; 2"" une dissertation sur Torigine des types astronomiques ; 3^ un essai de classiBcation à notre point de vue ; 4"* l'examen critique des documents les plus sérieux que nous fournit l'histoire dans la question que nous nous sommes proposé de traiter. Chemin faisant, nous avons insisté sur ce point, que le symbolisme astronomique et religieux des médailles primitives est le même, au fond, que celui dont sont empreints tous les types des diverses époques de l'art monétaire Gaulois, bien qu'il se soit produit avec de sensibles modifications, quant à la forme, chez les Arvernes et les Armoricains d'abord; puis, chez les divers peuples Celtes, Aquitains, Belges, etc.
Après avoir cherché longtemps dans notre esprit une formule claire et concise pour déterminer exactement le caractère tout symbolique 6t religieux du monnayage gaulois, nous nous sommes arrêté à !a suivante :
Les monnaies de la Gaule ont pour champ ordmaire le oiel.
A« droit., elles représentent presque constamniBiil des tètes idéales de dîevx ou de déesses, oa, à leur àé^ faut, 4es symboles qm leur sont eoDsacrés.
Au revers, poar le plus grand nembre des eas, elles reproduisent, soit par des typ^ directs, soit par des emblèmes combinés avec art, les principaux eoqps célestes, les divers aspects des cfmstellaUons et praba^ blement les lois qui, selon la science antique^ présîf** daient àleorcours; dans une proportion pins i^estnemte^ elles rappellent les mytbes religieux qui formaient fa base des cr(^ances natronaîlcs de la Gank.
César, en parlant des Druides et du culte qu ils enseîgnaîent, s'exprime ainsi :
€ In primis hoc vohint persuadere, non interîre ani* mas, sed ab aliis post mortem transire ad aKos ; atqwe hoc maxime ad Tirtirtem exoitari pùtatit, tnetu morlîs neglecto.» (CœsarisComm. Lîb. V, cap. xi?4
D'après ce texte formel qui est d'ailleurs en parfait m» cord avec les nombreux documents historiques <^ mms n'avons pas négligé de consalter, nous avons été eon» dujt à reconnaître ce hit incontestable que, pour'ie 6aulois/la vie présente n'était qu'un état transitmrede l'âme, qu'un prodrome à la vie future qui devait se d^ velopper4ans le cieA et les monde» astronomiques d»icl iledl peuplé. Gelée gnmde idée religieose, eouraie iim» l'avons précédemment établi, i^'était pas d'erigtoe 'Oé»*
cidenlale, elle venait de l'Orient; mais nos aïeux, les Celles, Pavaient adoptée en la revêtant de formes propres à leurs croyances spéciales ; toutefois, nulle part elle ne se montra aussi persistante que dans la théocratie gauloise qui, ayant survécu à toutes les autres théocraties ses aînées, semblait avoir pris à cœur de conserver le dépôt sacré de leurs traditions astronomiques et religieuses. Ne faisant pas usage de l'écriture pour l'enseignement de leui-s dogmes qu'ils voulaient maintenir dans les mystères de Tinitiation, les Druides imaginèrent de placer sur leurs monnaies ce symbolisme céleste dont eux seuls avaient la clef.
Déjà plusieurs historiens avaient conclu de l'observation de ce fait primordial que les diverses religions qui se succédèrent dans le monde antique, dérivaient^ toutes d une même source, ladoration des grands phénomènes de la nature. Ce culte était celui des nations de rindo-Perse ; et la science actuelle, grâce aux merveilleux progrès de la philologie, n'a plus à se demander maintenant quels sont ces peuples qui nous ont fout appris, disait Dalembert, excepté leur nom et leur existence. De nos joui^, le philosophe Jean Reynaud, reprenant un côté de cette thèse, à fait preuve d'une grande lucidité de vues, d'une parfaite sagacité critique en l'approchant l'une de l'autre, la religion de Zoroastre et celle des Druides qu*il nous montre se développant, comme deux sœurs, dans des voies parallèles. (V. Jean Reynaud, Esprit delà Gaule.)
Les monuments que nous avons décrits et expliqués donnent raison aux historiens et. justifient les conjectures du philosophe ; Tune de nos plus grandes satisfactioDS, après l'accomplissement de notre œuvre, a été de constater que nous étions arrivé à ce résultat san idée préconçue. Nous nous sommes senti plus forts sur le. terrain de nos études, en pensant qu'elles pouvaient servir à éclairer plus, d'un côté de la science et aider, tout au moins, à résoudre une grande question historique au moyen des témoig&ages positifs de Tarchéologie.
On a pu faire remonter jusqu'à Fépoque reculée des établissements phéniciens sur les côtes armoricaines le temps vers lequel ces a^oyances religieuses, filles des vieux cultes orientaux, s acclimatèrent dans notre Occident ; toutefois, en dehors de cette donnée, il est certain qu elles y avaient, de bonne heure, jeté de profondes racines.
Empreintes d'un spiritualisme élevé, incessamment tendues vers les mondes célestes, ces idées convenaient singulièrement à une nation à la fois guerrière et marchande, ayant le goût des voyages et des expéditions aventureuses, à cette Gaule riche; et toujours remuante qui avait porté au loin ses armes et son nom. Ces circonstances expliquent la raison d'être de ces types bizarres, à la fois entés sur ceux des autres peuples et empreints de ce symbolisme religieux qui était rame du
druidisme. C'est bien, en effet, à cette caste sacerdotale qu'il faut reporter llioaneur de cette coiiceptioii aussi ingénieuse qu*originale^ consistant à transformer tes revers des médailles gauloises en une véritable carte céleste ; pouvaiUelle imaginer rien de plus capable d*ins- ]»rer le respect et la confiance aux populations que ces types monétaires, mystérieux et savants, comme le culte sous lequel dles vivaient asservies.
Pas plus que Duchalais, qui s'en défendait avec mo^ destîe, alors qu'il rédigeait son Catalogue, nous n'aurions eu la prétention de connaître les croyances et les mœurs des Gaulois; comme lui, donc, nous aurions autrefois laissé volontiers aux savants, à qui toute Tantiquité est familière, le soin de demander aux revers des monnaies de la Gaule le secret de ses idées religieuses et cosmogoniques. Pourtant, il aurait pu arriver (pie la science française, qui a porté la lumière sur tant d'autres ques* lions, eût continué à dédaigner longtemps encore celle qui nous a tant occupé. Certains érudits, sous prétexte que la numismatique est une sci^tice sérieuse, la condamnent à se renfermer dans les plus étroites conditioos, sans réfléchir que, à ce compte^ il faudrait bannir de L'archéologie les restitutions conjecturales qui, en fusant la gloire des Quatremère de Quincy, des Le-* tronne , des Lenormant, etc*, nous ont apj^ à mieux CMnattre k v^Uable âmdipHté.
Si M ne eoBsent plot aujowd'fani , à l'exempb
d'Eckhel, dont l'aulorité est eûcore èi pnissaotet à re« léguer dans la plajfa b^barorum toute la numismfttîque gauloise, on a manifestement le (oi*t de ne vouloir en**courager, parmi les études entreprises de nos jours sur ce sujet nouveau, que celles qui sont fautes au poûat de vue géographique. On s'est habitué de la sorte à tourner dans le cercle étroit des attributions locales «u on b a réussi qu*à faire peu de progrès^ et qui est tout dîffiétfent de celui où se meut le véritable élément gaukis»
Duchalais ne pensait plus ainsi et avait porté son espoir plus haut, car à un moment donné, quand il eut connaissance du trésor de Pionsat, il entrevit nettement la possibilité d'expliquer quelques-unes des énigmes dont sont couvertes les monnaies de la Gaule ; en même temps qu'il comprenait mieux la portée des recherches de MM. Lambert et Hucher, il nous faisait le confident de sa pensée qui, à partir de cette époque, s'inocula en quelque sorte dans notre esprit et si bien que, depuis plus de douze années, elle était devenue l'objet de nos constantes préoccupations.
Toutefois, nous sommes toîn de vouloir rendre notre aitti solidaire de nos opinion^; nous n'entendons pas davantage les abriter derrière celles de MM^ Lambert et Hucher que nous ne connaissions qm irès4mpir<Bi« tement lorsque nous eûmes occasion de décrire les liOQnaiet trouyées à Bridiers; avant cette découi>erte qui nous apportait des nenseigaements înespérte, tkom» n'aurions pas osé jproduiitr noo eoiqect«fs^r
Nous serions très-enclin à penser que Duchalais acr captait comme point de départ de ses travaux ceux qui avaient été déjà publiés par les deux savants numismates que nous venons de nommer, et qu'il n'aurait pas, comme nous, isolé son œuvre ; elle aurait été, à coup sûr, soumise à des modifications que lui aurait imposées, d'une part, le milieu savant dans lequel il vivait ; de l'autre, ses propres opinions, d'une autre époque, qu'il ne pouvait brusquemment dépouiller. Mais, en perdant tout caractère systématique, toute forme affirmative, son œuvre aurait gagné peut-être en autorité aux yeux de beaucoup de gens.
Pour nous, réduit à nos propres forces, sans attaches, sans précédents dans la science, n'ayant d'abord d'autres sources d'information que les médailles trouvées à Pionsat et à BricHers, et le catalogue des monnaies gauloises du cabinet de Paris; puis, plus tard, les deux atlas de planches publiés par M. Lambert, nous avons dû procéder autrement et arriver à d'autres conséquences. Avons-nous mieux réussi? Il ne nous appartient pas d'en décider; mais ayant agi avec conviction, avec bonne foi, nous produisons de même, sans crainte et sans regret, notre système d'interprétation et les résultats positifs auxquels il nous a conduit.
Un dernier mot, cependant, ne sera pas inutile pour livrer au lecteur notre pensée tout entière : à partir du jour où il nous fut possible d'embrasser d'un coup d'œîl
synthétique Teusemble du monnayage gaulois» nous acquîmes la conviction qu'une même pensée religieuse avait dû présider au choix de ces types et qu il y avait une sorte d'enclialnement et de solidarité, surtout entre les sujets des revers. Nous comprîmes que la méthode ordinaire employée à la détermination des médaille , grecques et romaines devenait insuffisante en face de celles de la Gaule, car elles avaient à nous apprendre toute autre chose qu'une date ou un fait mémorable. Pour expliquer la manifestation d'un culte basé sur la science de Tastronomie. il fallait nécessairement avoir recours à une méthode systématique.
D'ailleurs, en nous bornant à l'examen des types symboliques encore inexpliqués^ en ne touchant ni aux attributions, ni à la lecture des légendes, nous avions l'avantage de ne rien emprunter à nos devanciers ; puis, confessons-le, nous devions nous estimer heureux d'avoir pu porter nos recherches dans une autre direction que celle qui avait été suivie^ pour leurs remarquables travaux, par MM. de Longpérier, Lenormant, de la Saus- Sftye, etc., et leur précurseur Lelewel ; sur leur terrain si bien moissonné, il n'y avait plus qu'à glaner.
Toutefois, nous aimons à le reconnaître, nous avons profité dans plusieurs circonstances de vues conjecturales ouvertes dans la même direction que les nôtres, par MM. de la Saussaye, Hucher, de Barthélémy et Lambert ; mais c'est surtout à notre ami, feu Duchalais, que
aou6 sommes leplas redevable, car c'est à son inK tialive que nom faisons remonter la première idée de nos études : ses dernières lettres nous ont appris corn* bien il était préoccupé de voir les principaux types mo* nétaires de la Gaule, en ce qu'ils ont de plus national, de plus ethnique, demeurer ensevelis dans une obscu^ rilé négative; il se croyait en voie de leur trouver une signiflcatioa, quand la mort vint l'arrêter dans une entreprise qui, aujourd'hui devenue la nôtre, est tout à l'heure accomplie selon nos voeux.
Le souvenir de la bonne amitié qui nous avait autrefois rapproché de Duchalais, nous soutint, nous encouragea durant nos recherches longues et pénibles, souvent abandonnées et toujours reprises ; on comprendra que ce pieux souvenir soit, plus que jamais, présent à notre esprit, au moment où, délivré de toute hésitation «t rassuré sur l'avenir de notre oeuvre, nous écrivons ces ^nieras lignes.