CHAPITRE XIV
Docnmeiits historiques. — AstronoMiie des Ciaiilois.
Si nous avons voulu, jusqu'alors, ne chercher que dans les médailles gauloises et dans quelques monuments les preuves à l'appui de notre hypothèse, nous avions pour but principal de renoncer aux généralités vagues et d'aborder franchement les faits positifs; mais nous n'entendions pas pour cela renoncer au témoignage de l'histoire; en l'invoquant a priori^ nous n'aurions peut-être pas su nous défendre de la pensée de lui subordonner les résultats de nos observations; par là, nous aurions amoindri son importance, qui est d'autant plus grande que dans la question, il se présente avec le caractère de l'unanimité.
Les textes que nous allons citer dans ce chapitre, et qui émanent d'autorités irrécusables, tendent tous à établir, en fait, que les prêtres gaulois, les Druides, avaient des connaissances étendues dans la pratique des :sciences astronomiques. Dans son Traité de la Divinor
tiorij Cicéron s'exprime sur ce point de la manière la plus formelle; écontons-le :
a Eaque divinationum ratio ne in barbaris quidem » gentibus neglecta est : si quidrai et in Gailia Druidae » sunt, e quibus ipse. Divitiacom aeduum, bospitem
> tuum laudatorem que, cognovi ; qui et naturae ratioy> nem, quam pbysiologiam graeci appellent, notam esse
> sibi profttebaliur, et partim auguriis, partim c<»njeo
> tara, qn^e sint fntura, dicebat, et in Persis augurant *) et divinant Magi, etc. » (Cicero, de Divinatione, lib. I, cap. XLi.)
Ainsi, voiià Cicéron qui, pour les besoins de sa thèse^ parie do druide DiviUacus^ TiEduen, qu'il a personnellement connu à Bome^ et dont il se plaît à constater le savoir en physiologiCy ou, pour mieux dire, en cosmographie, selon le sens que tes Grecs donnent à co terme ; il nous iqpprend, «i outre, que Divitiacus prétendait coanattre les choses de l'avenir^ tant par les augures que par Tartrologie, et il ajoute que les mêmes superstitions se pratiquaient en Perse et en Syrie, aussi bien qu'en (Saule.
Ce texte a «ne yalear sur isMfuelle il a*est pis besoin d'îMBter beaueeop. Q nous explique en peu de mots, et sous la forme d'une causeiie, Tétat de etviUsatioa de te Gaule et \eê rapports direets (fâ exilaient entre son <xlÊe et les^K^anoes erieiriales, à une époque où cet OTdméecàoses allait bientôt dispariditre; M 3ie sera pas
. sans intérêt de rapprocher ce précieux témoignage de Gicéron d*UD passage extrait des Commentaires de César et de voir comment s'exprime, à son tour, sur la môme question^ le dominateur de la Gaule, le réformateur du vieux calendrier romain, le soldat superslitieuw qui ne dédaignait pas de consulter les astrologues chaldéens.
(c Multa praelerea de siderjbus atque eorum motu, de » mundi ac terrarum magnitudme, de rerum nalura, » de deorum immortalium vi ac potestale disputant, et > juventuli tradunt. » (Caesaris. Gomment., lib. VI, cap. XIV.)
Ici, pas d équivoque possible; nous avons, dans les termes clairs et précis d'un rapport officiel, l'exposition des sciences pratiquées par les Druides ; il s'agit des astres et de leur mouvement, de la conformation du globe et de la mesure de la terre, de toutes les connaissances qui constituent l'Astronomie, la Cosmographie, la Physique et enfin la Théogonie. C'est avec une grande autorité^^îMipiMrtni^que les Druides discutent ces graves questions et en font Tobjet d'un enseignement pour la jeunesse. Rien de plus nettement affirmatif que cette allégation de Jules César, et elle émane dun homme qui savait observer et apprécier, dont l'instruction élait parfaitement au niveau de Tépoque où il vivait. Une seule chose nous étonne, c'est que les savants qui ont étudié avec soin la numismatique gauloise et soupçonné même parfois son caractère astronomique.
aient faitaussi peu d'attention à un document historique de celte importance qui aurait pu devenir le point de départ de fructueuses recherches.
Nous en re*t>ns volontiers l'aveu; pour notre propre compte, quand nous avons, il y a déjà de longues années, commencé nos études sur les types monétaires de la Gaule, nous connaissions vaguement le livre VI des Commentaires et le pas^ge cité ci- dessus, sans songer à en tirer parti. Les découvertes de Pionsat et de Bridiers avaient donc seules éveillé notre attention et fait naître dans notre esprit nos premières conjectures. Plus tard, et à mesure que notre hypothèse devenait un système, nous sentions la nécessité de Tappuyer sur des preuves historiques -, nous connûmes alors le texte de Cicéron relatif à Divitiacus, aux Druides et aux superstitions de la Gaule. Rapproché du texte de César, celui de Cicéron contribua pour beaucoup à eflacer nos doutes et nos scrupules et à nous raffermir dans des convictions que nous n'avions jusqu'alors puisées que dans les monuments de la numismatique. '
, Ce que nous apprend Slrabon.sur le même sujet n'est pas moins positif et moins digne de foi ; avec une conscience qui rhonore, le savant géographe ne déciil Télat social de la Gaule qu'après avoir pris la précaution d*annoncer que ce qu*ii va dire se rapporte à une époque qu'il n'a pas connue; mais que son récit se fonde sur des analogies encore existantes de son temps entre les anciennes mœurs des Gaulois et celles des Germains :
€ Sed qnod diximos de iis> id smnimus en superionuii
> temporuin historia et ex Germanonim adhac daran-
> tibus consueludinibus; naifi et natura et vitœ ina*- » titutis gentes hœ iDTÎcem sh&ilea soiit^ cogoatae, ^ confinem habitantes regioaeni» Rbenô divisaiûi et » pleraque iaber similia habentes. »
Quant à la caste sacerdotale de la Gaulée Strabon s'exprime ainsi i
< Apnd universoa aut^n fere tria hominum sunt » gênera qnœ in singakri habentnr honore ; Bardi^ ^ Tatesi grcBcè {f^vâmç) Dmidae : homm Bardi hymnes » canunt, poëtœ que sunt ; vatea sacrificant et naturam » rerum contemplantur ; gratcê (•tJ«TiiV Si /ipo^wo/ ka) » ^vmo/iâyii) ; Druidœ praeter banc philosophiam natu*- » ralem etiam de moribus disputant, etc. >
(Strabon, lib. IV^ cap. iv. Gallia. Mores Gallorum» Trad. G. MuUer et F. Dubner. Êdit. Didot.)
Avec sa manière sobre et cependant curieuse de détails , Strabon nous fait entrer un peu plus avant dans la connaissance de Torganisation théocratique de la Gaule. Il nous apprend le rang élevé que tenaiesit les Bardes, les Ovates, les Druides ; leurs diverses attributions ; il nous fait sentir que la suprématie hiérarchique de ces derniers résulte surtout de ce qu*ils sont, tout à la fois, moralistes et astrologues, théologiens et cos^ mographeS; (^vaioxiyU^ selon la signification grecque de
— asi —
ce mot et le àens propre que le latin des traducteurs est loin de rendre à notre gré.
A 8on tour, le cc^npilateur Pomponios Méh ^i, toutefois, passait pour savoir puiser ses informations à d'asses) bonnes sources, ne s'éloigne f^ère dans le irécit que noufc allons rq)roduire des textes que nous atons déjà cités pim haut.
i Hi (Druidae) terne mundi que magnitndinem et for- » mam^ motus gsbU ac sideram et quid dii volent^ > soire profitentur. Socent multa nobilissimos gentis^ )» claM et diu, vioenis annis, aut in specu aut inabditis « saltibus. n (P. fiféla^ lib. HI, cap. il Éd. Delalain.)
ÂiMi^ d' après Mêla, les prêtres de la Gaule se flat* taîeilt de connaître la grandeur de k terre et la forme du lûonde^ Im monrements du ciel et des astres et la Ydlonlé divine ( stu* ces matières, ils apprMnent beaucoup de choses à la noblesse de leur pays ; mais cet enseignement se pratique en secret et avec une longue persistance puisque la durée de ces études n'occupe pas moins de vingt ans ; ils professent dans des cavernes et danâ les obscures retraites des forêts.
On retrouve dans ce tableau plus d'un trait qu*on pourrait, à bon droite croire emprunté au VI® livre des commentaires; néanmoins, il faut bien reconnaître qu au temps où écrivaient Mêla et Strabon, il devait être encore facile d'acquérir des notions positives, ne fftt-ce que par la voie de la tradition, sur les anciennes
mœurs et les croyances religieuses de la Gaule ; c*est pourquoi ces deux géographes ajoutent quelques observations nouvelles aux allégations de Cicéron et de César ; mais, toutefois, sans les contredire sur aucun point. De toute manière» il y a donc lieu de convenir que peu de faits historiques sont aussi bien établis et affirmés par une plus unanime concordance de témoignages.
Lorsque, prenant la question de plus haut (v. ch. m) et voulant tenter de ressaisir le lien qui unissait entre eux, dans le passé, les vieux cultes astronomiques, nous avons cru devoir d*abord tirer une partie de nos principales inductions, du caractère même des plus anciens types monétaires adoptés par les peuples de la Grèce, nous aurions pu, dès lors, invoquer Taulorilé d*un précieux texte. Cctt« citation qui nous paraît apporter une vive lumière sur les points débattus et les idées qui constituent notre système, trouvera naturellement sa place dans ce chapitre; elle est empruntée à Tun des dialogues de Platon, le Cratyle^ où il fait ainsi parier Socrate s'adressant à Hermogène :
« ro/py/« Tp/î/i/y Ifyay uVo^r^v» ^ttho'jr&t (Mt oî 'jr^iroi r$y » àuêpàr^efv rtk/ 'trtpt ri'j ^EXXàJeL tùvtovç uiuovç tqvç êiovi i!y«7-
ï) XftI (LTTpA Kûl/ OVpfltVOV fllV OWV 0.^70, ipiuTiÇ Tti^TA il( ii'JTA
» cTpofe^ xflt/ éiwTA^ dwi TAvtnf tp( ^vai»( riç tpv êelu êtovç € Equidem ita conjicio : videntur mihi Graecorum
» prisci deos soios putasse eos, quos his temporibtis » barbarorum muUi pro diis habent, Solem. Lùnamj » Terramj Stellas^ Cœlum : atque cum haec orania » perpetao în cursu esse conspicerent, ab hoc nalura > Tow o«7y, (currendi) êtovff eos nominasse videnlur : déind^ » reliquos animadverlenles omnes eodem nomine p^an- » cupasse.
(Platonis opéra, tome !*% gredc^ et latine. Cratylus, cap. XVI, p. S9à. Edit. J)idol.)
Ainsi, d'après le dire de Platon, les aDciens peuples de la Grèce n'avaient pas d'autres dieux que ceux qui étaient adorés par la plupart des nations barbares : le Soleil^ ta LunCy la Terre^ les Étoiles et le Cielj et comme ils avaient remarqué la course perpétuelle de ces objets de leur culte, ils tirèrent de ce mouvement général de la nature, exprimé par le verbe 6ùv, courir, le nom de ^fo7, qu'ils donnèrent à leurs dieux. Tout nous porte à croire qu'il y a une vérité historique dans cette opinion du grand dialecticien et certainement quelque chose de plus qu'une étymologie ingénieuse.
En effet, nous voyons cette idée de mouvement se manifester avec constance dans le plus grand nombre des vieux types solaires imprimés sur les monnaies : le Cheval au galop^ le Lion qui court, le Taureau qui bondit^ le Bige, le Cavalier^ le </> qui n'est que le développement du cercle centré ou du soleil 0, la Roue, le Trisquèle qui tournent, etc.
Mais ce symbolisme n'est pas uniquement sommaire
dtfisia numismatique gantoise; il y occupe une place (du importante, car il s*étend, ainsi que nous nous sommes efibroé de le démontrer, à tout un ensemble de lais astronomiques, des notions embrassent la marche d« soleil à travers les douze signes du Zodiaque^ la cons* lalst?>Q d^ équiaoxes et des solstices, les aspects des conslellatu^^^ boréales et australes, ainsi qu'ils se produisent aux diver.»«s époqiies de Tannée, les phases lunaires ; enfin, le cours dei cinq f^nètes. A cet exposé, il faut encore joindre quelques signes spéciaux qui nous ont paru devoir se rapporter à des méthodes d*urano- ^phie et de gnomonique. Tels sont les faits que nous a^ons été à même d'observer et de déduire avec soin ; BtMS les croyons de nature à ne pas laisser de doutes sur les coQoaissances que possédaient les Druides en aslronomie;^ car ces foits« on ne pourra ^ refuser à en cMvewîr, résumant, à peu de chose près, Tétat conntt «de celle science <diez les peuples de la haute antiquité. Sor la cosmographie s'appuyaient les véritables dognnes ée la reiîgioii gauloise qui, au fond, était la méoke que celle des vieilles théocraties orientales. Les prati* <y«est exténewes du culte s*adressaient au Soleil, à la LMe^ ^^^ Astres et aux phénom^es du monde vtsiUe ; DDiaidv flMpdessus de la nature, il y avait un grand prinr^ cipe générateur et moteur que les Celtes placèrent proboMement plus tard dans les attributiotis de leurs dieux Mprlmes^ Béténus, sans doute, et Tout, Merure, sdbn César.
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« Deum maxime Mercurium coluut. » — Comm.^ lib. VI, cap. XYii.
Mais, à cette époque, T anthropomorphisme grec avait envahi la Gaule, détrôné en partie le vieux culte et donné naissance à tout un olympe de divinités occidentales dont les monuments lapidaires nous apprennent tous les jours les vrais noms, tandis que César, assimilant ces dieux^ d'après des analogies de culte^ à ceux de la Grèce et de Rome, s'était appliqué à ne les désigner que sous des dénominations purement romaines.