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qui nous ilatte et qui nous séduit, nous fermons les yeux à toute autre considération, pour suivre uniquement l'attrait et le charme de notre illusion. Si nous résistons quelquefois, et si, pour obéir à Dieu nous remportons sur nous quelque victoire, cette victoire, par la violence qu'elle nous coiAite , est une victoire forcée. La passion subsiste toujours, et l'erreur où nous sommes que ces biens dont le monde est idolâtre sont des biens solides, capables de nous rendre heureux, nous fait concevoir des désirs extrêmes de les acquérir, une joie immodérée de les posséder, des craintes mortelles de les perdre. Nous nous affligeons d'en avoir peu, nous nous applaudissons d'en avoir beaucoup; nous nous alarmons, nous nous troublons, nous nous désespérons à mesure que ces biens nous échappent, et que nous nous en voyons privés. Pourquoi? parce que notre imagination , trompée et pervertie, nous les représente comme des biens réels et essen tiels , dont dépend le parfait bonheur. Pour nous en détacher, dit saint Chrysostôme , le moyen suret immanquable est de nous en détromper. Car, du moment que nous en comprenons la vanité, ce détachement nous devient facile; il nous devient même comme naturel; ni l'ambition, ni l'avarice, si j'ose m'exprimer ainsi, n'ont plus sur nous aucune prise. Bien loin que nous nous empressions pour nous procurer, par des voies indirectes et illicites, les avantages du monde, convaincus de leur peu de solidité , à peine pouvons-nous même gagner sur nous d'avoir une attention raisonnable à conserver les biens dont nous nous trouvons légitimement pourvus ; et cela fondé sur ce que les biens du monde, supposé cette conviction, ne nous paraissent presque plus valoir nos soins, beaucoup moins nos empressemens et nos inquiétudes. Or, d'où nous vient cette conviction salutaire? du souvenir de la mort, saintement méditée, et envisagée dans les principes de la foi.
Car la mort, ajoute saint Chrysostôme, est à notre égard la preuve palpable et sensible du néant de toutes les choses humaines, pour lesquelles nous nous passionnons. C est elle qui nous le fait connaître; tout le reste nousimpose, lamort seule est le miroir fidèle qui nous montre sans déguisement l'instabilité, la fragilité, la caducité des biens de cette vie; qui nous désabuse de toutes nos erreurs, qui détruit en nous tous les enchantements de l'amour du monde, et qui , des ténèbres même du tombeau, nous fait une source de lumières dont nos esprits et nos sens sont également pénétrés. In Ma die, dit l'Ecriture en parlant des enfans du siècle livrés à leurs passions , in Ma die peribunt otnnes cogitationes eo-
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rum 1. Toutes leurs pensées , à ce jour-là , s'évanouiront. Ce jour delà mort, que nous nous figurons plein d'obscurité, les éclairera et dissipera tous les nuages dont la vérité jusqu'alors avait été pour eux enveloppée. Ils cesseront de croire ce qu'ils avaient toujours cru, et ils commenceront à voir ce qu'ils n'avaient jamais vu. Ce qui faisait le sujet de leur estime deviendra le sujet de leur mépris j ce qui leur donnait tant d'admiration les remplira de confusion. En sorte qu'il se fera dans leur esprit comme une révolution générale dont ils seront eux-mêmes surpris, saisis, effrayés. Ces idées chimériques qu'ils avaient du monde et de sa prétendue félicité s'effaceront tout à coup, etmême s'anéantiront : Peribunt omnes cogitationes eorum. Et comme leurs passions n'auront point eu d'autre fondement que leurs pensées , et que leurs pensées périront, selon l'expression du Prophète , leurs passions périront de même ; c'està-dire qu'ils n'auront plus ni ces entêtemens de se pousser, ni ces désirs de s'enrichir, parce qu'ils verront clans un plein jour, in illa die, la bagatelle, et, si j'ose ainsi parler, l'extravagance de tout cela. Or, que faisons-nous quand nous nous occupons durant la vie du souvenir de la mort ? nous anticipons ce dernier jour, ce dernier moment, et, sans attendre que la catastrophe et le dénoûment des intrigues du monde nous développent malgré nous ce mystère de vanité , nous nous le développons à nous-mêmes par de saintes réflexions. Car, quand je me propose devant Dieu le tableau de la mort, j'y contemple dès maintenant toutes les choses du monde, dans le même point de vue où la mort me les fera considérer • j'en porte le même jugement que j'en porterai; je les reconnais méprisables, comme je les reconnaîtrai; je me reproche de m'y être attaché, comme je me le reprocherai ; je déplore en cela mon aveuglement, comme je le déplorerai; et de lama passion se refroidit, la concupiscence n'est plus si vive, je n'ai plus que de l'indifférence pour ces biens passagers et périssables; en un mot, je meurs atout d'esprit et de cœur, parce que je prévois que bientôt j'y dois mourir réellement et par nécessité.
Et voilà, mes chers auditeurs, le secret admirable que David avait trouvé pour tenir ses passions en bride, et pour conserver, jusque dans le centre du monde, qui est la cour, ce parfait détachement du monde où il était parvenu. Que faisait ce saint roi? Il se contentait de demandera Dieu, comme une souveraine grâce, qu'il lui fît connaître sa fin : Notumfac mihl , Domine , finem mewn 2;
* Ps. cxw. — s Ibid. xxxyw et seq.
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et qu'il lui fit même sentir combien il en était proche, afin qu'il sût, mais d'une science efficace et pratique, le peu de temps qu'il lui restait encore à vivre : Et numerum dierum meorum quis est, ut sciant quid desitmihi K II ne doutait pas que cette seule pensée : Il faut mourir, ne dut suffire pour éteindre le feu de ses passions les plus ardentes. Et en effet, ajoutait-il, vous avez, Seigneur, réduit mes jours à une mesure bien courte : Ecce mensurabiles posuisti dies meos-: et par là tout ce que je suis, et tout ce que je puis désirer ou espérer d'être n'est qu'un pur néant devant vous : Et substantiel mea tanquam nihilum ante te 3. Devant moi ce néant est quelque chose et même toutes choses; mais devant vous, ce que j'appelle toutes choses se confond et se perd dans ce néant ; et la mort que tout homme vivant doit regarder comme sa destinée inévitable fait généralement et sans exception, de tous les biens qu'il possède , de tous les plaisirs dont il jouit , de tous les titres dont il se glorifie, comme un abîme de vanité: Verumtamen universel vanitas omnis homo vivens*. L'homme mondain n'en convient pas, et il affecte même de l'ignorer ; mais il est pourtant vrai que sa vie n'est qu'une ombre et une figure qui passe : Ferumtamen in imagine pertransit homo. Il se trouble, et comme mondain il est dans une continuelle agitation ; mais il se trouble inutilement , parce que c'est pour des entreprises que la mort déconcertera, pour des intrigues que la mort confondra , pour des espérances que la mort renversera: Secl et frustra conturbatur$. Il se fatigue, il s'épuise pour amasser et pour thésauriser; mais son malheur est de ne savoir pas même pour qui il amasse, ni qui profitera de ses travaux: si ce seront des enfans ou des étrangers ; si ce seront des héritiers reconnaissans ou des ingrats; si ce seront des sages ou des dissipateurs : Thésaurisât, et ignorât cui congregeibit ea 6. Cessentimens dont le Prophète était rempli et vivement touché réprimaient en lui toutes les passions, et d'un roi assis sur le trône en faisaient un exemple de modération.
C'est ce que nous éprouvons nous-mêmes tous les jours; car, disons la vérité , Chrétiens , si nous ne devions point mourir, ou si nous pouvions nous affranchir de cette dure nécessité qui nous rend tributaires de la mort, quelque vaines que soient nob passions, nous n'en voudrions jamais reconnaître la vanité; jamais nous ne voudrions renoncer aux objets qui les flattent, et qu'elles nous font tant rechercher. On aurait beau nous faire là-dessus de lon^s
1 Ps. xsxvill. — 8 Ibid. — » Ibitl. — * Ibid. — * lbid. — * Ibid.
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discours; on aurait beau nous redire tout ce qu'en ont dit les philosophes ; on aurait beau y procéder par voie de raisonnement et de démonstration, nous prendrions tout cela pour des subtilités encore plus vaines que la vanité même dont il s'agirait de nous persuader. La foi avec tousses motifs n'y ferait plus rien : dégagés que nous serions de ce souvenir de la mort, qui, comme un maître sévère, nous retient dans l'ordre, nous nous ferions un point de sagesse de vivre au gré de nos désirs; nous compterions pour réel et pour vrai tout ce que le monde a de faux et de brillant, et notre raison, prenant parti contre nous-mêmes , commencerait à s'accorder et à être d'intelligence avec la passion.
Mais quand on nous dit qu'il faut mourir, et quand nous nous le disons à nous-mêmes, ah! Chrétiens, notre amour-propre, tout ingénieux qu'il est, n'a plus de quoi se défendre : il se trouve désarmé par cette pensée; la raison prend l'empire sur lui, et il se soumet sans résistance au joug de la foi. Pourquoi cela? Parce qu'il ne peut plus désavouer sa propre faiblesse, que la vue delà mort non seulement lui découvre, mais lui fait sentir. Belle différence que saint Chrysostôme a remarquée entre les autres pensées chrétiennes et celle de la mort. Car pourquoi , demande ce saint docteur, la pensée de la mort fait-elle sur nous une impression plus forte, et nous fait-elle mieux connaître la vanité des biens créés, que toutes les autres considérations? Appliquez-vous à ceci : parce que toutes les autres considérations ne renferment tout au plus que des témoignages et des preuves de cette vanité, au lieu que la mort est l'essence même de cette vanité , ou que c'est la mort qui fait cette vanité. Il ne faut donc pas s'étonner que la mort ait une vertu spéciale pour nous détacher de tout. Et telle était l'excellente conclusion que tirait saint Paul, pour porter les premiers fidèles à s'affranchir de la servitude de leurs passions , et à vivre dans la pratique de ce saint et bienheureux dégagement, qu'il leur recommandait avec tant d'instance. Car le temps est court, leur disait-il : Tempus brève est K Et que s'ensuit il de là ? que vous devez vous réjouir, comme ne vous réjouissant pas; que vous devez posséder, comme ne possédant pas; que vous devez user de ce monde, comme n'en usant pas : Reliquum est ut qui gaudent, tanquam non gau dentés ; et qui emunt, tanquam non possidentes; et qui utuntur hoc mundo, tanquam non utantur 2. Quelle conséquence ! elle est admirable, reprend saint Augustin; parce qu'en
*ICor., 7.— Mbid.
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effet se réjouir et devoir mourir, posséder et devoir mourir, être honoré et devoir mourir , c'est comme être honoré et ne l'être pas , comme posséder et ne posséder pas , comme se réjouir et ne se réjouir pas. Car ce terme, mourir, est un terme de privation et de destruction qui aholit tout, qui anéantit tout; qui, par une propriété tout opposée à celle de Dieu, nous fait paraître les choses qui sont, comme si elles n'étaient pas; au lieu que Dieu, selon l'Ecriture, appelle celles qui ne sont pas comme si elles étaient. Non seulement nos passions sont vaines; mais, quoique vaines, elles sont insatiables et sans bornes. Car quel ambitieux, entêté de sa fortune et des honneurs du monde, s'est jamais contenté de ce qu'il était? Quel avare, dans la poursuite et dans la recherche des biens de la terre, a jamais dit : C'est assez? Quel voluptueux, esclave de ses sens, a jamais mis fin à ses plaisirs? La nature, dit ingénieusement Salvien , s'arrête au nécessaire : la raison veut l'utile et l'honnête; l'amour-propre, l'agréable et le délicieux; mais la passion , le superflu et l'excessif. Or, ce superflu est infini ; mais cet infini, tout infini qu'il est, trouve, si nous voulons, ses limites et ses bornes dans le souvenir de la mort , comme il les trouvera malgré nous dans la mort même. Car je n'ai qu'à me servir aujourd'hui des paroles de l'Eglise : Mémento, homo, quia pulvis es : Souvenez-vous, homme, que vous êtes poussière; et in puherem reverteris : et que vous retournerez en poussière. Je n'ai qu'à l'adresser, cet arrêt, à tout ce qu'il y a dans cet auditoire dames passionnées, pour les obliger à n'avoir plus ces désirs vastes et sans mesure qui les tourmentent toujours, et qu'on ne remplit jamais. Je n'ai qu'à leur faire la même invitation que firent les Juifs au Sauveur du monde, quand ils le prièrent d'approcher du tombeau de Lazare, et qu'ils lui dirent : feni, et vide * : Venez et voyez. Venez, avares; vous brûlez d'une insatiable cupidité, dont rien ne peut amortir l'ardeur; et parce que cette cupidité est insatiable, elle vous fait commettre mille iniquités, elle vous endurcit aux misères des pauvres, et vous jette dans un profond oubli de votre salut. Considérez bien ce cadavre : Veni, et vide : Venez et voyez ; c'était un homme de fortune comme vous; en peu d'années il s'était enrichi comme vous: il a eu comme vous la folie de vouloir laisser après lui une maison opulente et des enfans avantageusement pourvus; mais le voyez-vous maintenant? voyez-vous la nudité, la pauvreté où la mort l'a réduit? Où sont ses revenus?
1 Joan., 11.
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où sont ses richesses? où sont ses meubles somptueux et magnifiques ? A-t-il quelque chose de plus que le dernier des hommes? cinq pieds de terre et un suaire qui l'enveloppe, mais qui ne le garantira pas delà pourriture : rien davantage. Qu'est devenu tout le reste ? voilà de quoi horner votre avarice : Veni, et vide : Venez, homme du monde, idolâtre d'une fausse grandeur : vous êtes possédé d'une ambition qui vous dévore, et parce que cette ambition n'a point de terme, elle vous ôte tous les sentimens de la religion, elle vous occupe, elle vous enchante, elle vous enivre. Considérez ce sépulcre: qu'y voyez-vous?C'était un seigneur de marque comme vous, peut-être plus que vous; distingué par sa qualité comme vous, et en passe d'être toute chose. Mais le reconnaissez-vous ? voyezvous où la mort l'a fait descendre? voyez-vous à quoi elle a borné ses grandes idées? voyez-vous comme elle s'est jouée de ses prétentions? C'est de quoi régler les vôtres. Veni, et vide : venez, femme mondaine, venez : vous avez pour votre personne des complaisances extrêmes; la passion qui vous domine est le soin de votre beauté; et parce que cette passion est démesurée, elle vous entretient dans une mollesse honteuse; elle produit en vous des désirs criminels de plaire, elle vous rend complice de mille péchés et de mille scandales. Venez et voyez : c'était une jeune personne aussi bien que vous; elle était l'idole du monde comme vous, aussi spirituelle que vous, aussi recherchée et aussi adorée que vous; mais la voyez-vous à présent? voyez-vous ces yeux éteints, ce visage hideux et qui fait horreur? C est de quoi réprimer cet amour infini de vous-même : Veni^ et vide.
Enfin nos passions sont injustes, soit dans les sentimens qu'elles nous inspirent à notre propre avantage, soit dans ceux qu'elles nous font concevoir au désavantage des autres : mais la mort, dit le philosophe, nous réduit aux termes de l'équité, et par son souvenir nous oblige à nous faire justice à nous-mêmes, et à la faire aux autres de nous-mêmes: Mors sola jus œquum est generis humant*-. En effet, quand nous ne pensons point à la mort, et que nous n'avons égard qu'à certaines distinctions de la vie , elles nous élèvent, elles nous éblouissent, elles nous remplissent de nousmêmes. On devient fier et hautain , dédaigneux et méprisant, sensible et délicat, envieux et vindicatif, entreprenant, violent, emporté. On parle avec faste ou avec aigreur, on se pique aisément, on pardonne difficilement, on attaque celui-ci, on détruit celui-là ;
1 Senec.
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il faut que tout nous cède , et l'on prétend que tout le monde aura des ménagemens pour nous, tandis qu'on n'en veut avoir pour personne. N'est-ce pas ce qui rend quelquefois la domination des grands si pesante et si dure? Mais méditons la mort, et bientôt la mort nous apprendra à nous rendre justice, et à la rendre aux autres de nos fiertés et de nos hauteurs , de nos dédains et de nos mépris, de nos sensibilités et de nos délicatesses, de nos envies, de nos vengeances, de nos chagrins, de nos violences, de nos emportemens. Comme donc il ne faut, selon l'ordre et la parole du Dieu tout-puissant, qu'un grain de sable pour briser les flots de la mer : Hic conjringes tumentes fluctus tuos1^ il ne faut que cette cendre qu'on nous met sur la tête, et qui nous retrace l'idée de la mort, pour rabattre toutes les enflures de notre cœur, pour en arrêter toutes les fougues , pour nous contenir dans l'humilité et dans une sage modestie. Gomment cela? C'est que la mort nous remet devant les yeux la parfaite égalité qu'il y a entre tous les autres hommes et nous; égalité que nous oublions si volontiers, mais dont la vue nous est si nécessaire pour nous rendre plus équitables et plus traitables.
Car, quand nous repassons ce que disait Salomon, et que nous le disons comme lui : Tout sage et tout éclairé que je puis être, je dois néanmoins mourir comme le plus insensé : Unus, et stulti, et meus occasus £/7Ï2. Quand nous nous appliquons ces paroles du Prophète royal : Vous êtes les divinités du monde, vous êtes les enfans du Très-Haut; mais, fausses divinités, vous êtes mortelles, et vous mourrez en effet , comme ceux dont vous voulez recevoir l'encens , et de qui vous exigez tant d'hommages et tant d'adorations : Du estis, et filii Excelsi omnes, vos aatem si'cut hommes moriemini 3; quand, selon l'expression de l'Ecriture, nous descendons encore tout vivans et en esprit dans le tombeau, et que le savant s'y voit confondu avec l'ignorant, le noble avec l'artisan, le plus fameux conquérant avec le plus vil esclave; même terre qui les couvre, mêmes ténèbres qui les environnent, mêmes vers qui les rongent, même corruption, même pourriture, même poussière : Parvus et magnus ibi siuit, et servus liber a domino suoA ; quand , dis-je, on vient à faire ces réflexions, et à considérer que ces hommes au dessus de qui l'on se place si haut dans sa propre estime; que ces hommes à qui l'on est si jaloux de faire sentir son pouvoir, et sur qui l'on veut prendre un empire si absolu ; que ces hommes pour
1 Job., 38. — * Eccles., 2. — s Ps. lxxxi. — 4 Job., 3.
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qui l'on n'a ni compassion, ni charité, ni condescendance, ni égards ; que ces hommes de qui l'on ne peut rien supporter, et contre qui l'on agit avec tant d'animosité et tant de rigueur, sont néanmoins des hommes comme nous, de même nature, de même espèce que nous; ou si vous voulez, que nous ne sommes que des hommes comme eux, aussi faihles qu'eux, aussi sujets qu'eux à la mort et à toutes les suites de la mort, ah! mes chers auditeurs , c'est bien alors que l'on entre en d'autres dispositions. Dès là l'on n'est plus si infatué de soi-même, parce que l'on se connaît beaucoup mieux soi-même; dès là l'on n'exerce plus une autorité si dominante et si impérieuse sur ceux que la naissance ou que la fortune a mis dans un rang inférieur au nôtre, parce qu'on ne trouve plus, après tout, que d'homme à homme il y ait tant de différence. Dès là l'on n'est plus si vif sur ses droits, parce que Ton ne voit plus tant de choses que l'on se croie dues. Dès là l'on ne se tient plus si grièvement offensé dans les rencontres , et l'on n'est plus si ardent ni si opiniâtre à demander des satisfactions outrées , parce que l'on ne se figure plus être si fort au dessus de l'agresseur, ou véritable ou prétendu, et qu'on n'est plus si persuadé qu'il doive nous relâcher tout, et condescendre à toutes nos volonté. On a de la douceur, de la retenue, de l'honnêteté, de la complaisance, de la patience; on sait compatir, prévenir, excuser, soulager, rendre de bons offices et obliger. (Bourdaloue , Sur la pensée de la Mort.)
La mort nous inspire une sainte ferveur dans nos actions.
Voulez-vous savoir, Chrétiens, comment parle, et surtout comment agit un homme qui envisage la mort de près, et qui en fait le sujet de ses réflexions? Ecoutez le saint roi Ezéchias, et formezvous sur cet exemple. J'ai dit, s'écriait-il profondément humilié devant Dieu , j'ai dit , au milieu de ma course : Je m'en vas aux portes de l'Enfer, c'est-à-dire, selon le langage du Saint-Esprit, aux portes de la mort: Ego dixi in dimidio dierum meorum: Vadam ad portas inferi l : J'ai supputé le nombre de mes années: Quœsivi residuumamiorummeorum^jet'jaï reconnuqueje devais dans peu quitter cette demeure terrestre, pour être transféré ailleurs, comme l'on transporte la tente d'un berger d'un champ à un autre : Generatio mea ablata est à jne, quasi tabernaculum pastorumT* ; que, par une destinée à laquelle je suis forcé de me soumettre, le fil de
* Is., 38. — 2 Ibid. — s Ibid.
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mes jours allait être coupé comme une toile à demi tissue: Prœcisa estvelut a tcwcute vita mca l- que du matin au soir ce serait fait de moi, et que mon arrêt ayant été prononcé dans le conseil de Dieu, l'exécution n'en pouvait plus être long-temps retardée : De mane us que ad vesperam finies me i2. Or, ces principes ainsi établis ( car c'était là en effet, remarque saint Ambroise, comme autant de principes qu'il posait), quelles conséquences en tirait-il? quelles conclusions pratiques pour la réformation de sa vie? elles sont admirables, et je ne puis vous donner un plus beau modèle. Ah î Seigneur, poursuivait le saint roi, c'est donc pour cela que je pousserai sans cesse des cris vers vous, comme le petit d'une hirondelle qui demande la pâture: Sicut pullus hirundinis , sic clamabo*; voilà la ferveur de sa prière. C'est pour cela que je gémirai comme la colombe, et que je m'appliquerai jour et nuit à méditer la profondeur de vos jugemens: Meditabor ut columba *; voilà la ferveur de sa méditation. C'est pour cela que mes yeux se sont affaiblis à force de regarder en haut, d'où j'attendais tout mon secours, et où je cherchais mon unique bien: Attenuati sunt oculi mei suspicientes in excclsum •»; voilà la ferveur de sa confiance. C'est pour cela que je résiste aux plus violentes tentations qui m'attaquent , et que pour n'y pas succomber, instruit que je suis de la force de v©tre grâce, je vous prie de combattre et de répondre pour moi: Domine, uim patior, responde pro meG: voilà la ferveur de sa foi. C'est pour cela que je repasserai devant vous toutes les années de ma vie dans l'amertume de mon ame : Recogitabo tibi annos meos in amaritudine anima? meœ~ : voilà la ferveur de sa pénitence. Car je sais, ô mon Dieu, ajoutait-il, que ce n'est ni l'Enfer ni la mort qui célèbrent vos louanges: Quia non Infernus confitebitur tibi, neque mors laudabit te 8; c'est-à-dire, selon l'explication de saint Jérôme, je sais que ce ne sont pas les mourans qui vous glorifient, ni qui sont en état de vous glorifier par leurs œuvres. Et qui donc? ceux qui vivent, Seigneur, mais qui vivent aussi persuadés que moi qu'ils doivent bientôt mourir; mais qui vivent déterminés comme moi à faire de cette persuasion la règle de toutes leurs actions : Vivens , vivens, ipse confitebitur tibi , sicut et ego hodie ®, Ainsi parlait ce religieux monarque ; et de là , Chrétiens , nous apprenons cette méthode sisolide, si connuedes saints, si peu pratiquée parmi nous, mais si praticable néanmoins, et d'où dépend la sanctification de
1 Is., 38. — 2 Ibid. — 3 ibid. — 4 Ibid. — 5 lbid. — 6 Ibid. — 7 Ibid. — s ibid. 9 Ibid.
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notre vie; savoir: de l'aire toutes nos actions comme si chacune était la dernière et devait être suivie de la mort. Prier comme je prierais à la mort; examiner ma conscience, comme je l'examinerais à la mort; pleurer mon péché, comme je le pleurerais a la mort; le confesser, comme je le confesserais à la mort; recevoir le sacrement de Jésus-Christ, comme je le recevrais à la mort: voilà de quoi corriger toutes nos tiédeurs et toutes nos lâchetés, de quoi vivifier toutes nos œuvres par le souvenir même de la mort et de ,sa proximité.
Mais il m'est incertain si la mort est proche, ou si elle est encore éloignée de moi: je le veux, mon cher auditeur; que concluezvous de là? Parce qu'il est incertain quand et à quel jour vous mourrez, en devez-vous être moins actif, moins vigilant, moins fervent dans l'observation de vos devoirs; et cette incertitude, qui peutêtre vous sert de prétexte pour justifier vos négligences, n'estelle pas au contraire une nouvelle raison pour les condamner? Car, pourquoi le Sauveur du monde nous ordonne-t-il de veiller? ce n'est pas seulement parce que la mort est prochaine, mais parce qu'elle est incertaine, c'est-à-dire, parce que nous n'en savons ni le jour, ni l'heure: Quia nescitis diem, neque horam !. Ah! Chrétiens, Jésus-Christ sans doute aurait bien mal raisonné, si l'incertitude de !la mort autorisait en aucune sorte nos lâchetés et nos tiédeurs. Mais c'est ici que saint Augustin a admiré la sagesse de Dieu , qui nous a caché le jour de notre mort , pour nous faire employer utilement et saintement tous les jours de notre vie: Latet ultimus dieSj ut observentur omnes aies 2.
En effet, si nous connaissions précisément le jour et l'heure où nous mourrons, plus de pénitence dans la vie, plus d'exercices de piété. Tout serait remisa la dernière année ; et dans la dernière année , au dernier mois ; et dans le dernier mois , à la dernière semaine; et dans la dernière semaine, au dernier jour; et dans le dernier jour, à la dernière heure, ou même au dernier moment. Et de là plus de salut: pourquoi? Parce que le moment de la mort n'est ni le temps des bonnes œuvres, ni le temps de la pénitence, et qu'on ne peut néanmoins se sauver que par la pénitence et les bonnes œuvres. Mais que fait Dieu? Par une conduite également, sage et miséricordieuse, il nous tient dans une incertitude absolue touchant ce dernier moment , afin que nous nous tenions nousmêmes en garde à tous les momens. Car quelle pensée est plus ca-
* Matlh., 25. — 2Aug.
pable de nous renouveler sans cesse en esprit , que celle-ci: Peutêtre ce jour sera-t-il le dernier de mes jours; peut-être, après cette confession; peut-être, après cette communion; peut-être, après cette prédication; peut-être, après cette conversation; peut-être, après cette occupation, la mort tout à coup viendra-t-ellem'enlever du monde, pour me transporter devant le tribunal de Dieu? Quand on porte partout cette idée, et que partout on la conserve fortement imprimée dans son souvenir, bien loin de se relâcher et de se laisser abattre , il n'y a plus rien qui arrête , plus rien qui étonne, plus rien que l'on n'entreprenne, que l'on ne soutienne, à quoi l'on ne parvienne. On devient ( belle peinture d'une vie fervente, que F Apôtre lui-même nous a tracée), on devient laborieux et appliqué, sollicitudine non pigri * ; prompt et ardent, spifitU ferventes -; infatigable dans le service du Seigneur, Domino servïentes~>; détacbé du monde et uniquement attentif aux choses du ciel, spe gaudent es 'k patient dans les maux, in tribulatione patientes^ adonné à l'oraison, orationi instantes1*', charitable envers ses frères, et toujours prêt à exercer la miséricorde, necessitatibus sanctorum communicantes , hospitalitatem sectantes ~; également fidèle à tout ce que l'on doit à Dieu , à tout ce que l'on doit au prochain , et à tout ce que l'on se doit à soi-même, providentes bona, non tantum coramDeOj sed etiam cor am omnibus hominibusp.
Disons quelque chose de plus pressant encore, et de plus convenable à ce que Dieu demande surtout de nous dans ce saint temps où nous entrons, C'est un temps de pénitence; et la grande action de notre vie, étant pécheurs comme nous le sommes, c'est notre retour à Dieu , c'est une sincère et parfaite conversion à Dieu. Or, n'est-ce pas sur cela même que nous sentons davantage notre faiblesse, et que nous paraissons plus lâches et plus irrésolus? Il s'agit de nous déterminer à rompre nos liens par un généreux effort; il s'agit de nous inspirer cette ferveur de conversion qui ravit une ame, qui l'arrache au monde et à elle-même, qui ne lui permet pas le moindre délai; et voilà ce que doit faire l'incertitude de la mort. Car, dites -moi, pécheur, à quoi serez-vous sensible, si vous ne l'êtes pas au danger affreux où elle vous expose? Mourez dans votre péché, vous êtes perdu , et perdu sans ressource : mais tandis que vous y demeurez, n'y pouvez-vous pas mourir? et n'y pouvez- vous pas mourir à chaque moment, puisqu'il n'y a rien de plus incertain pour vous et pour moi que la mort?
1 Rom., 12. — 2 lbid. — 3 ibi.j. 4 jjjij. g IJjid> c jbid. - ' \biè. s j^j.
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Je me trompe, Chrétiens, il y a dans la mort quelque chose de certain pour nous : et quoi? c'est que nous y serons surpris. Le Sauveur du monde ne s'est pas contenté de nous dire : Veillez, parce que vous ne savez ni le jour ni l'heure que viendra le Fils de l'Homme; il ne s'en est point tenu là, mais il a expressément ajouté : Veillez, parce que le Fils de l'Homme viendra à l'heure que vous ne l'attendrez pas. Est-il rien de plus formel que cette parole; et l'infaillibilité de cette parole , n'est-ce pas encore ce qui redouble mon crime, quand je vis tranquillement dans mon péché et que je néglige ma conversion? Si ce divin Maître ne m'avait dit autre chose, sinon que le temps de la mort est incertain, peut-être serais-je moins coupable. Puisqu'il est incertain, dirais-je, je n'ai pas perdu tout droit d'espérer. Je suis un téméraire, il est vrai, d'en vouloir courir les risques; mais enfin ma témérité ne détruit pas absolument ma confiance. Je puis être surpris; mais aussi je puis ne l'être pas : et dans la conduite que je tiens, tout aveugle qu'elle est, j'ai du moins encore quelque prétexte. Ainsi raisonnerais-je. Mais après la parole de Jésus-Christ, il ne m'est plus permis de raisonner de la sorte; et je dois compter de mourir à l'heure que je n'y penserai pas. Le Fils de Dieu ne me Ta fait connaître que par là, cette heure fatale. Tout ce que je sais, mais que je sais à n'en pouvoir douter, c'est que le jour de ma mort sera pour moi un jour trompeur: Qua hora non pulatis l. Après cela ne faut-il pas que j'aie moi-même conjuré ma perte, si dans le désordre où je suis, et me voyant exposé à toute la haine et à toutes les vengeances de mon Dieu , je ne prends pas de justes et de promptes mesures pour me remettre en grâce avec lui, et pour prévenir par la pénitence le coup dont il m'a si hautement et tant de fois menacé? Y avezvous jamais fait, Chrétiens, je ne dis pas toute la réflexion nécessaire, mais quelque réflexion ? Maintenant même que je vous parle de la mort, pensez-vous à la mort, ou y pensez-vous bien? y pensez-vous attentivement ? y pensez-vous chrétiennement? Y pensez vous efficacement. Mais si vous n'y pensez pas, à quoi penserezvous? et si vous n'y pensez pas à présent, quand y penserez-vous, ou qui jamais y pensera pour vous? Heureux qui n'attend pas à y penser, lorsqu'il ne sera plus temps d'y penser! heureux qui y pense dans la vie ! C'est ainsi que la mort, châtiment du péché, en sera pour nous le remède. Elle est entrée dans le monde par le péché. (Le même.)
* i Luc, 12.
DES PRÉDICATEURS. 5ll
La mort ahal l'orgueil humain.
La mort s'approche; elle va me plonger dans la nuit clu tombeau. De tant de richesses que j'avais amassées, rien ne me restera que mes iniquités passées. Voilà tout le bagage que j'emporterai pour la route que je vais faire; la mort m'aura dépouillé de tout. Plût au ciel qu'elle m'enlevât à la fois les péchés que j'ai commis ! C est donc pour un autre que j'ai travaillé à les acquérir ces richesses qui vont me laisser tout nu, et dans la plus complète indigence! Nulles provisions pour le voyage : mes proches, mes amis les plus chers ne sauraient m'en fournir; ils me rejetteront loin de leur présence comme un étranger!
Allez visiter les demeures des morts. Que d'utiles leçons vous fournira l'aspect de ces chairs putrides et tombant en lambeaux, de cette hideuse famille d'insectes dévorans , de ces ossemens amoncelés! Combien un pareil spectacle est propre à confondre l'orgueil des mortels , à couvrir de honte ces voluptueux qui placent le bonheur dans les objets qui seront la proie de la mort! Cherchez à reconnaître dans ces débris ce jeune homme que vous connaissiez, toujours occupé du soin de sa personne : quelle nudité ! la mort, tel qu'un tourbillon impétueux, l'a dépouillé de tous ses ornemens ; autour de ce cadavre, la pourriture et l'infection. Jusqu'aux amis les plus chers, c'est à qui s'éloigne et fuit avec horreur.
Pénétrez dans l'intérieur de ces sépulcres, fouillez par-dessous ces pierres que vous foulez aux pieds. Vous , grands, orgueilleux , voyez quelle honteuse dégradation; et comprenez enfin le néant de tout ce qui fonde votre orgueil. Bientôt vous irez les peupler vous-mêmes. Tous ceux qui les habitent, c'étaient comme vous d'illustres personnages : des princes, des magistrats, qui, comme vous, se faisaient traîner sur de magnifiques équipages. Cherchez à reconnaître leur cendre d'avec celle du plus obscur des citoyens. Sortis tous du même limon , tous ils sont rentrés dans le même néant.
O mort! pourquoi viens-tu me frapper si inopinément? O monde trompeur! tu abusas de mon inexpérience pour m'asservira tes pompes vaines , et m'entraîner loin du devoir. Tu me persuadais de renoncer à la vertu pour l'amour du gain, comme limprudent oiseau à qui l'on présente une perfide amorce; il s'y laisse prendre: il mange sans défiance, il y trouve la mort. Tu me flattais de la
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chimérique espérance d'un bonheur qui , comme une ombre , m'échappa toujours au moment où mes mains cherchaient à le saisir. Tu m'attendais au sein de mes distractions mensongères, pour fondre sur moi. Du moins le brigand qui en veut à sa proie l'attaque-t-il avec audace; il emporte ce qui était apparent, et se retire avec son butin. Toi, c'est par une agression sourde; toi, non contente de m'arracher ce qu'il y avait au dehors de moi, tu m'enlèves moi-même tout entier ; tu me frappes en détail, tu fais ta proie de chacun de mes sens l'un après l'autre, enchaînant successivement mes pieds, mes mains, jusqu'à mon intelligence et ma raison, pour me plonger après cela dans la nudité et dans la solitude. (Saint Ephrem.)
Motifs de consolation sur la perle des personnes qui nous ont été chères.
Vous qui pleurez ces morts avec excès , je vous le demande, êtesvous leur ami ou leur ennemi? Quoi! vous pleurez de voir celui que vous aimiez introduit dans le palais d'un grand monarque , y recevoir d'immortelles couronnes! — Ce n'est pas lui, dites-vous, que je pleure, c'est moi. — L'étrange marque d'amour que de souhaiter à celui qui en est l'objet, qu'il eût encore à subir des épreuves et des angoisses, qu'il fût exposé à toutes les vicissitudes de la vie, et cela pour leur bon plaisir, quand déjà la palme brille à ses yeux; qu'il se trouvât rejeté en pleine mer, en butte à ses tempêtes, quand il est entré dans le port.
Ce mort, je ne sais pas dans quel lieu il est ailé. — Vous ne le savez pas? Comment cela se fait-il? S'il a bien ou mal vécu, on sait où il est allé. — Hélas ! je ne sais que trop qu'il fut pécheur. — Vous le saviez de son vivant; et vous n'avez pas employé tous vos efforts pour le ramener à des mœurs plus chrétiennes. Affligez-vous, àla bonne heure, de ce qu'il a quitté le monde étant dans le péché; mais que ce ne soit pas non plus une médiocre consolation de penser que le terme de la vie a été le terme de ses péchés. S'il eût vécu plus long-temps, il eût été plus long-temps criminel et plus sévèrement puni. Mais vous pouvez encore le secourir, plus efficacement par vos pleurs, en priant pour lui, en l'assistant par vos aumônes, par l'oblation du saint Sacrifice.
Car ce n'est pas vainement que l'Eglise a institué de pieuses commémorations en faveur des morts; que nous offrons pour eux la victime de propitiation qui a effacé les péchés du monde; que, durant la célébration de nos saints mystères ,1e pontife prie à haute
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voix pour tous ceux qui dorment en Jésus-Christ et pour ceux qui Se sou viennent d'eux dans le saint sacrifice. Ce ne sont point là des institutions humaines arbitraires; c'est l'Esprit-Saint lui-même qui les a établies. Si le sacrifice que Job offrait à Dieu pour ses en fans les purifiait, doutez-vous que quand nous offrons à Dieu nos sacrifices pour les morts, ils n'en reçoivent pas du soulagement?
Après cela, je vous demande pourquoi vous vous abandonnez à une affliction sans mesure, comme si nous n'étions que des enfans abandonnés. Non, vous n'avez rien perdu tant que Dieu vous reste. (Saint Chrysostome l.)
Il ne faut point pleurer les moris.
Ne pleurons point les morts, simplement parce qu'ils sont morts ; et ne qualifions point heureux les vivans , simplement parce qu'ils sont vivans. Pleurons sur les méchans, soit qu'ils meurent, soit qu'ils vivent. Réjouissons-nous sur les justes, qu'ils vivent ou qu'ils meurent. Les premiers, tout vivans qu'ils sont, sont morts : voilà ceux dont il faut déplorer la mort; ils sont morts dans l'inimitié de Dieu ; les autres, tout morts qu'ils paraissent, ils sont vivans; ils sont allés à Dieu, ils jouissent dans son sein des immortelles féiicités. Les premiers , quelque part qu'ils soient, dans ce monde ou dans l'autre, sont loin d« leur roi. Qui ne déplorerait leur sort? Mais les justes, même ici-bas, sont dans la compagnie du prince qu'ils ont l'honneur de servir; moins immédiatement à la vérité, puisqu'il ne leur est pas encore donné de le voir face à face. Ce n'est donc pas eux qu'il faut pleurer ; réservons pour les pécheurs nos larmes et nos gémissemens. Car enfin, quelle espérance peut rester à des malheureux chargés du poids de leur péché, quand rien au monde ne pourra les en délivrer? Du moins pendant leur séjour sur la terre, ils laissaient encore espérer qu'ils pourraient se convertir et rentrer en grâce avec le Seigneur. Une fois dans l'Enfer, plus même de pénitence qui les en puisse arracher : Qui, S mon Dieu , s'écriait le Prophète, vous glorifiera dans les Enfers 2? Malheur affreux, et vraiment digne de tous les regrets ! Nous n'en saurions trop donner , mes frères , à ceux qui meurent de la sorte. Toutefois, ce que je vous demande pour eux, ce ne sont point les emportemens impétueux d'une douleur convulsive; laissez au théâtre, laissez aux enfans, à de misérables batte-
1 Ilûm. x\\, in \ ad Cor, — - 2 Ps. vi G. T, V.
leurs, à des femmes accoutumées à trafiquer de leurs larmes, ces vains transports d'un hypocrite chagrin ou d'une douleur qui ne cherche qu'à se montrer; pleurez, mais sans témoins; affligez-vous, mais avec hienséance. Vos larmes, répandues par un sentiment vrai, seront profitables à vous-mêmes, en excitant en vous, et la crainte d'en mériter de pareilles, et la défiance nécessaire pour ne vous pas exposer aux mêmes malheurs où leur péché les a entraînés.
Pleurez les infidèles; pleurez ceux qui leur ressemblent et sortent de ce monde sans avoir été purifiés par les eaux du baptême ni marqués du sceau de la foi. Pleurez les riches qui meurent au sein de leur opulence sans avoir fait servir leurs richesses à la consolation de leurs âmes, quand ils pouvaient les employer à ce salutaire usage. Pleurons-les en public, en particulier, non pas un jour seulement , mais toute la vie. Les larmes qui naissent d'une émotion purement naturelle sont bientôt taries; celles qui prennent leur source dans une charité vraiment affectueuse ne s'épuisent point. C'est la crainte du Seigneur qui les entretient. Toujours de cette manière les assisterez-vous, ne serait-ce qu'en adoucissant leurs souffrances. Prions pour eux, sollicitez les autres à unir leurs prières aux vôtres, intéressez-les en leur faveur par d'abondantes aumônes. Si la seule considération de son serviteur David a pu engager le Seigneur à sauver une ville infidèle, que ne doit-on pas attendre des bonnes œuvres des justes en faveur des morts! Aussi telles sont les sages constitutions qui nous viennent des Apôtres. Ces saints hommes ont voulu que dans la célébration des mystères on fît mémoire des morts; ils savaient combien ce pieux usage était profitable aux morts. Eh! pourquoi les prières de tout un peuple uni au sacerdoce, adressant ensemble au Seigneur leurs vœux supplians, au moment où s'offre la victime auguste du salut ne fléchiraient-elles pas la colère céleste en faveur de ceux qui sont morts dans la foi? Pour les autres, par exemple, pour les catéchumènes , l'unique secours qu'ils puissent espérer de notre part ce sont les aumônes. Que si le Seigneur nous fait une loi de nous secourir les uns les autres dans nos nécessités , de nous assister tous sans nulle exception , de prier même pour les plus grands pécheurs qui ne diffèrent pas des morts, nous dispenserons-nous de chercher à nous rendre secourables aux morts mêmes, quels qu'ils soient? (Le même \)
1 Hom. m, in Epist. ad Philip.
Comment nous devons pleurer les morts.
Notre Seigneur lui-même n'a pas dédaigné de pleurer les morts. Le saint patriarche Abraham pleura amèrement la perte de Sara et témoigna , par l'abondance de ses larmes versées en présence d'une grande multitude de peuple, combien il était pénétré du regret d'en être séparé. Nous voyons Isaac, Jacob, Joseph surtout accompagner, par l'expression de la plus vive douleur, les funérailles de leurs pères. Mais ce qui doit aussi calmer notre affliction, c'est la certitude bien plus ferme pour nous que pour les Hébreux, que, grâce à la victoire remportée par notre roi Jésus sur la mort et les Enfers , les justes ressuscites sortiront du tombeau où la mort les aura jetés pour un peu de temps. N'êtes-vous pas en effet persuadés que la porte de l'affreux cachot, auparavant fermée de tant de verroux, a été enfin rouverte ? Oui, mes frères, elle est tombée à l'ordre de notre grand monarque, quand il alla soumettre les Enfers avant de remonter dans les cieux. Nous n'avons donc plus sujet de nous tant affliger, depuis que Jésus a frayé aux morts de tous les âges le chemin par où ils peuvent parvenir aux immortelles béatitudes. Il n'est plus d'étrangers : ici-bas toute la terre est au Seigneur , comme tous ceux qui F habitent. On n'est point étranger quand on est sûr d'être accueilli par un Dieu de miséricorde qui a fait également et le monde présent et le monde à venir, et dont la providence nous garde dans l'un et dans l'autre. Vous n'auriez ni parens ni amis pour accompagner vos obsèques, vous ne seriez pas pour cela sans cortège. Vous auriez avec vous les légions des esprits bienheureux, empressés à verser sur votre dépouille, non des pleurs stériles, mais les douces rosées des bénédictions célestes, et de fortifier votre ame contre toute appréhension.
Le législateur des Hébreux, Moïse, mourut loin de sa patrie, et ses concitoyens n'assistèrent point à ses funérailles. Le Seigneur lui-même prit soin de sa sépulture.
L'ami peut accompagner son ami jusqu'au seuil de son sépulcre • il ne peut aller plus loin. Arrivé là, l'ami devient inutile à son ami. Non seulement il devient incapable de le servir, trop souvent il l'oublie. Dieu seul, constamment fidèle aux lois de l'amitié n'abandonne pas dans le tombeau celui qui l'aima durant sa vieil y descend avec lui quand il est délaissé par tout le monde. ( Saint Ephrem. )
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Quels sont les morts qu'il faut pleurer.
On. se fait dans le monde de bien fausses idées de la vie et de la mort. Tel qu'on y appelle vivant diffère bien peu de celui qui est mort, quand il vit mal; et il est bien plus mort que ceux qui sont dans le tombeau. Ceux-là , dit l'Apotre, sont délivrés du péché ' ; le premier en est esclave. Pourtant, m'allez-vous dire, on ne lui a point fermé les yeux, il est gisant au fond d'un sépulcre; ni enveloppé dans un linceul ; ni en proie à des insectes dévorans. — Je dis, moi, qu'il est mort, et pire que les morts. A là bonne beure , il n'est point la pâture des vers ; mais son cœur est déchiré par mille passions furieuses dont il ne peut se défendre. Vous lui voyez les yeux ouverts : plût au ciel qu'il les eût fermés à cette foule d'objets criminels qui tous les jours pénètrent par là jusqu'à son ame, comme autant de traits empoisonnés qui la percent! Ce mort est au fond de son tombeau, couché sans mouvement et sans vie désormais invulnérable au péché ; celui-ci est enseveli dans ce tombeau du péché, garrotté par les liens honteux qu'il s'est faits à lui-même. Vous admirez cette fleur de jeunesse et d'embonpoint qui le décore ; mais de cette ame corrompue s'exhale, avec les vapeurs du crime qui répandent ses licencieux discours , une infection pire que celle du tombeau. Ce corps , jeté dans la corruption du sépulcre, c'est une nécessité inévitable qui en a fait la victime de la mort; mais ici c'est un choix volontaire qui le plonge dans cette corruption qu'entretiennent ses déréglemens journaliers..,. Ah 1 si vous aviez des yeux pour voir l'état de cette ame enchaînée à ses voluptés coupables, vous n'hésiteriez pas à dire qu'en effet son sort est bien plus déplorable que celui d'un mort couché dans son sépulcre, et que la pierre sous laquelle gît ce cadavre est bien moins lourde que le péché dont ce mort vivant est accablé.
Voilà les morts qu'il faut pleurer, parce qu'ils ne songent guère à pleurer sur eux-mêmes; ceux pour qui il faut implorer la toutepuissance du Sauveur, comme fit Marie pour Lazare. Priez-le qu'il veuille bien le rappeler à la vie. Vous tous qui êtes les amis, les disciples de Jésus-Christ; vous tous à qui ce mort est cher, accourez aux pieds de Jésus-Christ, suppliez-le de le ressusciter. Plus ils sont plongés dans l infection du péché, plus, si vous les
»Rom., vi, 1,
DES PttÉDIC.VTEURS. ÔIJ
aimez, vous devez solliciter en leur faveur la divine miséricorde, à l'exemple des sœurs de Lazare, qui ne cessèrent de conjurer le Sauveur qu'après que leur frère eut été ressuscité. (Le même1.)
La mort n'est qu'un sommeil.
Saint Paul donne à la mort le nom de sommeil ; expression consolante , bien propre à fonder nos espérances. Après le sommeil, vient le réveil; et la mort, qu'est-elle autre chose qu'un plus long sommeil ? Mais quand on est mort , m'allezvous dire, on ne parle point, on ne voit ni on n'entend, on ne sent plus rien. Je réponds: Ni quand on dort, non plus. J'ajoute (la chose vous semble peut-être étrange), j'ajoute: Durant le sommeil, l'ame est comme endormie; à la mortelle s'éveille. Vous insistez: Ce corps que la mort a frappé se corrompt, il se dissout, et devient cendre et poussière. Qu'en concluez-vous, ô mon frère? J'en conclus', moi, que c'est là ce qui doit animer notre joie. Lorsque Ion veut rebâtir une maison que le temps a fait tomber en ruines, on commence à en faire déloger les habitans, ensuite on la démolit pour la reconstruire après avec plus ''de magnificence; et ceux qui en sortent, bien loin de s'en désoler, s'en réjouissent, parce que leur vue ne s'arrête pas à sa destruction actuelle, mais que leur pensée embrasse à l'avance le nouvel édifice qui doit sortir du milieu de ces ruines. C'est là la conduite de Dieu. Il commence par abattre ce corps d'où il a fait sortir lame qui y résidait, pour le reconstruire après sur un dessin beaucoup plus relevé, et le restituer à son ancienne habitante. Empruntons une autre similitude. Si vous voyiez fondre une statue d'airain que la rouille et la vétusté auraient dégradée ; mutilée même dans plusieurs de ses parties, mais avec l'intention de la refaire en la perfectionnant, vous ne croiriez pas que ce fût la perdre que de la dissoudre , et vous estimeriez au contraire qu'elle gagnerait à ce changement qui lui donnerait un nouvel être. De même, à la vue de ce corps jeté dans la mort qui le dissout, ne vous en tenez pas au seul aspect qui saisit vos regards, mais attendez la refonte. Encore cette comparaison elle-même est-elle incomplète. Ne vous bornez pas à ces simples rapports; car ce statuaire, en renouvelant son ouvrage, ne le fera pas d'un autre métal ni plus durable que le premier. Mais de ce corps de boue, et condamné à la mort,
1 Hom. xxvn, in Ualth.
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il fera un corps nouveau pur et immortel. La terre, qui aura reçu dans son sein cette matière périssable et corruptible, le rendra désormais inaltérable. Ne considérez donc pas seulement ce cadavre muet, étendu sans mouvement et sans vie; mais du milieu de ces débris , voyez sortir un homme nouveau, qui s'éveille en santé' à une existence toute de gloire, à une vie dont tous les efforts de l'imagination ne sauraient vous fournir l'idée. Que votre esprit se transporte, de l'objet que vous avez sous les yeux, dans un meilleur avenir. Ce mort, que vous pleurez, vous ne sauriez, dites-vous, vous consoler du regret de sa perte. Votre désespoir était-il raisonnable? Quand vous établissez votre fille en la donnant en mariage à un époux qui l'emmène dans une contrée lointaine pour la faire jouir d'une brillante fortune , vous ne regardez point son absence comme un malheur pour vous ; mais votre chagrin se calme bientôt par la pensée du bonheur qui l'attend ailleurs. Et ici, ce n'est pas un homme, votre semblable, qui vous impose cette séparation: c'est le Seigneur qui l'ordonne, le Seigneur qui n'a fait que reprendre son propre bien ; et vous vous abandonnez à d'inconsolables regrets !
Puis-je faire autrement? je suis homme. — Aussi ne vous demandai-je pas d'être insensible. Ce que je blâm;, ce n'est pas la douleur même, mais son excès. Pleurez , donnez à la nature le tribut qu'elle réclame; mais se désespérer, c'est de l'égarement, c'est de la folie, c'est une faiblesse qu'il faut laisser à des âmes sans courage. Pleurez, soyez profondément ému ; seulement, ne vous emportez pas , ne donnez pas à votre douleur un criminel éclat. Rendez, à cet ami que vous avez perdu, tous les devoirs de l'amitié; honorez sa mémoire par de nobles funérailles ; remerciez pour lui le Seigneur, qui l'a rappelé dans son sein. Autrement l'excès de votre douleur est un outrage à la mémoire du mort, un manque de reconnaissance envers Dieu, qui l'unit à lui, un préjudice que vous vous portez à vous-même. Pleurez, oui, j'y consens; mais comme votre maître a pleuré Lazare ; et c'est là le modèle que nous devons nous proposer, mettant à notre douleur des bornes que nous ne franchirions pas sans crime. Saint Paul nous défend une excessive tristesse ; elle ne convient qu'aux infidèles sans espérance pour une vie future, parce qu'ils ne croient pas à la résurrection. Pour moi, faut-il vous le déclarer? quand il m'arrive, traversant la place publique, d'y rencontrer des troupes de femmes en désordre, s'arrachant les cheveux, se frappant le visage, ensanglantant leurs bras, et cela, sous les yeux des ennemis de la foi , j'en
DES PRÉDICATEURS. 5ig
rougis pour les Chrétiens. Que dira le païen? « Sont-ce là ces hommes qui raisonnent si hien sur la résurrection ? Mais leurs œuvres ne répondent guère à leur croyance ; car ils agissent comme nous, qui n'y croyons pas. S'ils étaient hien convaincus que ce mort est passé dans une vie meilleure , ils ne s'affligeraient pas comme ils le font qu'il ne soit plus dans celle-ci. » Tel est le langage que l'infidèle se permet en entendant ces lamentations. Eh J dites-moi, quel en peut être l'ohjet? Ce mort que vous pleurez si amèrement, qu'était-il ? Un être vicieux et méchant ? Dans ce cas, bénissez Dieu d'avoir prévenu de nouveaux crimes. Il fut vertueux ? Félicitez-le d'être échappé à un monde où sa vertu n'aurait marché qu'entre les écueils. Maintenant en sûreté, elle n'a plus à craindre même le soupçon de changement. Il était si jeune ! tant mieux ! glorifiez le Seigneur, qui a bien voulu l'appeler à lui pour l'établir dans une condition meilleure j quel que fût son âge , n'importe , affranchi des misères humaines, il est désormais libre, heureux. De quoi le plaignez-vous? Si l'Eglise fait retentir le chant des" Psaumes , si elle convoque la famille , si elle fait un appel à toute l'assemblée des fidèles, ce n'est point pour exciter la douleur , mais pour remercier en commun l'Auteur de tous les dons, et prendre leur part de la joie des saints qui sont introduits dans le ciel, comme on célèbre par des acclamations d'allégresse les prises de possession de quelque magistrature. En quittant la vie , ils ont trouvé dans la mort le repos, le terme de leurs souffrances, l'affranchissement des embarras de toutes sortes, qui nous assiègent ici-bas. Loin donc de vous livrer au chagrin, au murmure, recueillez-vous, rentrez en vous-mêmes, sondez votre conscience, et considérez, à la vue de ce mort, que bientôt vous le serez vous-mêmes.
La différence qu'il y a entre l'infidèle et le Chrétien, c'est qu'ils jugent des choses d'une manière bien opposée. L'infidèle, quand il porte ses regards vers le ciel ou qu'il les abaisse sur la terre, y voit des dieux et les adore; l'impression des sens est tout pour lui. Nous, l'aspect de leurs beautés nous fait remonter à leur Auteur et notre culte s'adresse à celui qui les a faites. L'infidèle voit les richesses, et, frappé de leur éclat, il soupire après elles; moi, je vois les richesses, et je les méprise. La pauvreté lui fait peur ; elle fait ma joie. De même pour la mort. Un corps privé de vie n'est pour lui qu'un cadavre ; moi , j'y vois limage du sommeil. Il y a entre nous deux la même différence que celle qui existe entre deux hommes dont l'un sait lire, et l'autre ne le sait pas ; mettez
un livre sous les yeux de l'un et de l'autre; le premier en parcourt aisément les caractères, en pénètre le sens; l'autre n'y voit que des figures muettes, stériles pour son intelligence. Si loin de penser comme l'infidèle sur tout le reste, n'y aura-t-il que sur la mort que nous voudrions nous en rapprocher? Ce mort que vous pleurez, il est allé rejoindre un saint Paul, un saint Pierre, s'unir à tout le chœur des aines célestes. Quelle douce consolation pour le Chrétien! Voyez-le secouer le sommeil de la mort, et s'éveiller au sein d'une immortelle gloire. Songez que ces lamentations sont pour vous en pure perte, qu'elles ne vous rendent pas l'objet de vos douleurs, qu'au contraire elles vous sont nuisibles à vousmêmes, et que par cette conduite vous ressemblez, à qui? à l'infidèle, à ces hommes dont l'Apôtre dit qu'ils sont sans espérance... Pesez bien cette expression. Saint Paul ne dit pas : sans l'espérance de la résurrection ; mais d'une manière bien plus générale, sans espérance. Car en ne croyant pas au futur jugement, on se dépouille de toute espérance; on ne croit pas ni qu'il y ait un Dieu ni qu'il existe une Providence, une justice divine attentive à vos actions; système éversif de tout ordre social, qui étouffe tout germe de bien, et précipite dans tous les crimes. Laissez au païen ces monstrueuses erreurs, et ne l'imitez pas dans les conséquences pratiques qu'il en tire. Que chacun , nous dit saint Paul , possède le vase de son corps avec sainteté et décence, et non en se livrant à des passions honteuses, comme les païens qui ne connaissent pas Dieu *. Ce qui nous jette dans la douleur, ce n'est pas l'événement en lui-même, c'est la disposition, c'est la faiblesse de notre cœur. Rien de ce qui arrive ici-bas n'accable lame chrétienne; la sainte philosophie qu'elle a puisée à l'école de Jésus-Christ, non seulement l'élève au dessus de tous les événemens, mais, au sein même des événemens les plus fâcheux, la pénètre d'une joie inaltérable et d'une céleste béatitude. Devançant par l'espérance le grand jour de la résurrection, elle trouve dès ici-bas les consolations les plus ineffables; bien différente de l'infidèle à qui manque tout à la fois et l'espérance de l'avenir et la consolation du présent, ( Le
MÊME 2
La mort nous rappelle à Dieu»
Que reste-t-il à l'homme désabusé et dépris de toutes les vanités
1 1 Thess., iv, 4. — 2 In illud, de dormientibus.
du monde que de se tourner vers Dieu, et de s'efforcer de monter les biens solides et durables qu'il promet à la vertu, en marchant d'un pas ferme et constant dans les sentiers de la justice chrétienne? Mais ces efforts et cette constance étonnent, intimident sa lâcheté et sa faiblesse. Qu'est-ce qui lui inspirera ce zèle, cette ardeur qui ravit une ame , qui l'arrache à ses incertitudes, à ses langueurs; qui ne permet pas le moindre délai à sa conversion, ni ensuite la moindre inlidélité à ses promesses? Ce sera la voix et l'aiguillon de la mort. Elle nous parle, elle nous presse par ses surprises et sa proximité: par ses surprises, qui nous avertissent de ne pas différer de rentrer en grâce avec Dieu; par sa proximité, qui nous excite à redoubler d'activité et de ferveur dans le service de Dieu.
Etre surpris par la mort dans l'état du péché, dans la disgrâce de Dieu, ah! mes frères , c'est la plus terrible de toutes les vengeances que renferment les trésors de son indignation et de sa fureur, puisque c'est le signal et la consommation d'une réprobation éternelle. Il s'agit de prendre des précautions nécessaires pour nous en garantir. Or, l'unique moyen de l'éviter est de mettre ordre incessamment à notre conscience, et d'être toujours prêts à paraître devant Dieu. Portons-nous dans notre conscience, ou des taches et des crimes qui nous rendent dignes de sa haine, ou des inquiétudes et des embarras qui nous donnent un juste sujet de douter si nous sommes les objets de son amour? la mort nous crie, par autant de bouches qu'elle porte aux humains de coups inattendus, de sortir promptement d'un état où nous ne voudrions pas qu'elle vînt nous surprendre. Elle nous surprendra, soit qu'elle nous enlève de ce monde par un de ces accidens trop communs qui précipitent inopinément un si grand nombre d'hommes dans le tombeau, soit qu'elle nous y fasse descendre lentement à travers les douleurs de la maladie, dont on se flatte toujours de revenir, et qui ne fut jamais un temps propre à l'ouvrage de la conversion. Ainsi se vérifiera l'oracle de Jésus-Christ, que nous mourrons lorsque nous y penserons le moins : Qua hora non putatis.
Cherchez, mes frères, où vous pouvez être un seul instant en sûreté contre les atteintes de la mort. Dans quel lieu, dans quel temps, dans quelle situation serez-vous à l'abri de ses surprises? Hélas ! que de tristes exemples nous apprennent qu'il n'est ni âge si peu avancé, ni tempérament si heureux, ni précaution si sage, qui nous mette hors de la portée de ses traits! C'est dans toutes
les saisons de la vie que la mort va choisir ses victimes : elle moissonne les uns dès l'entrée de la carrière, elle arrête et emporte les autres au milieu de leur course ; elle se plaît a troubler l'ordre de la nature, plus souvent interrompu qu'il n'est observé.
Que de routes différentes conduisent les malheureux mortels au trépas ! quelle foule d'accidens inévitables précipitent la fin de leurs jours! Les uns périssent frappés delà foudre, les autres écrasés sous des ruines; ceux-ci engloutis dans les eaux, ceux-là dévorés par les flammes. Il en est qui ne font qu'un pas du jeu ou de la table au tombeau : il en est qu'un sommeil tranquille a plongés dans la nuit éternelle. La mort se sert de tout pour nous frapper, de la corruption de l'air, des ardeurs du soleil, de la rigueur des frimas, du combat des élémens, de notre propre imprudence, qui nous fait voler au devant de ses coups. Elle se sert de toutes les parties de notre être, de ce sang qui coule dans nos veines, et dont le cours suspendu tarit en un moment la source de la vie; de ces humeurs diverses dont une révolution précipitée a bientôt éteint le souffle qui nous anime; de ces organes dont le moindre dérangement peut causer la ruine de l'édifice de poussière dont ils sont l'appui ; de tous ces ressorts du corps humain si délicats et si fragiles que sa durée est une sorte de miracle qui inspire autant de frayeur que d'admiration à un esprit éclairé, et qu'il est plus étonnant que l'homme puisse vivre quelques jours qu'il ne le serait de le voir passer sans intervalle de la santé la plus florissante à une mort soudaine. O mon Dieu! qu'est-ce que l'homme, et à quoi tient sa frêle existence sur la terre? Suspendu par un fil au dessus des abîmes de l'éternité, il peut y tomber à tout moment : chaque moment peut être le dernier de sa vie, et après sa mort le ciel ou l'Enfer, voilà son partage.
Ainsi donc, mes frères, autant de nouveaux instans que l'on passe dans l'état du péché, autant de nouveaux risques de réprobation que l'on court. Or, je vous le demande, est-il d'un être raisonnable de courir à tout instant le risque d'une éternité malheureuse? Cette pensée fait frémir. Il n'y a que des insensés et des furieux qui ne pâlissent pas d'effroi et ne reculent pas d'horreur à la vue d'un si affreux danger. Quel autre parti vous reste-t-il donc à prendre que de vous en éloigner par un prompt retour à Dieu, et de calmer par cette démarche les cruelles inquiétudes que doit vous donner la crainte d'être surpris par la mort? Vous ne voudriez pas mourir dans l'état où vous êtes; vous méditez un changement de vie, une conduite plus régulière , plus chrétienne pour
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l'avenir : mais le temps presse, vous êtes menacés de toute part. Etes-vous moins avancés dans votre carrière, ou avez-vous reçu de la nature un tempérament plus robuste que tant d'autres que la mort a surpris, qu'elle surprend encore, et qui tombent tous les jours à ses pieds? Peut-être qu'elle a déjà le bras levé sur vous, ou que vous la portez dans votre sein ; peut-être que vous vous sentirez défaillir au sortir de ce temple, et qu'elle vous attend à quelques pas d'ici pour vous immoler ; peut-être que, cachée dans les ombres de cette nuit qui approche, elle ira vous frapper dans le lit de votre repos, et vous joindre à tant d'autres victimes qui périssent autour de nous. Hélas! nous vivons tous incertains de notre destinée : nous ne pouvons nous promettre une heure de vie. Chacun de nous peut dire, comme David, qu'il n'y a qu'un point entre lui et la mort. Peut-être que cette chaire va devenir mon tombeau, ou que vous-mêmes expirerez avant la fin de ce discours. Point de genre de mort si imprévu et si effrayant dont on n'ait vu déjà une foule d'exemples, et le sort qu'ont éprouvé tant de nos semblables, qui peut nous assurer que nous ne l'éprouverons pas nous-mêmes? Dans le trouble et la frayeur où doit vous jeter l'incertitude des momens qui vous restent , ne conjurez-vous pas le ciel de vous accorder encore ce jour pour l'employer à vous soustraire au plus épouvantable des malheurs? Plus de délai, hâtezvous ; tous les instans sont précieux à qui ne peut s'assurer d'aucun. Laissez-là toutes les affaires du temps pour vous occuper de celle de votre éternité : rendez la vie et le calme à votre ame par une prompte et sincère réconciliation avec Dieu. Qu'il n'y ait aucun de ses péchés qui ne soit connu, avoué, détesté, pardonné; et si, après le bienfait de sa justification , elle venait à faire quelque nouvelle chute, qu'elle ne tarde pas à se relever et à se purifier de nouveau dans le sang de Jésus-Christ ; que le soleil ne se couche pas sur sa prévarication, et que rien ne soit capable de lui faire goûter les douceurs du repos avant d'être rentrée en grâce avec le Seigneur son Dieu et son juge : voilà ce que la mort vous prêche éloquemment par ses surprises. Il n'est de vrais sages que ceux à qui elle ne parle pas en vain; tous les autres courent en aveugles à leur perte, et meurent avant d'avoir commencé à mieux vivre, les uns dans l'esclavage de leurs passions et la corruption de leurs vices, les autres dans les inquiétudes d'une conscience trop justement suspecte et dans les illusions d'une fausse piété
Ne nous flattons pas, mes frères; la mort n'est pas loin de nous. Eussions-nous à vivre encore un siècle, le Prophète nous répon-
drait que ce n'est qu'un jour, et ce siècle fini ne nous paraîtrait qu'un instant. Qu'est-ce donc que ce petit nombre d'années qui nous restent? Elles passeront avec la même vitesse qui a déjà emporté les autres, et en moins de rien nous nous trouvons arrivés au terme fatal. Vous y louchez, vous que la mort assiège et menace de plus près , vous à qui elle fait annoncer son arrivée prochaine par de tristes avant-coureurs, une complexion faible, une santé chancelante, un corps usé, des infirmités douloureuses, les rides et les glaces de la vieillesse. Hélas ! qu'il reste peu de chemin à faire jusqu'au tombeau qui est environné de ces sombres messagers de la mort!
Or, mes frères, dans cette proximité de la mort, quel aiguillon pour la vertu, quel motif de ferveur au service de Dieu, quelle raison pressante de marcher, d'avancer dans la route du salut, et d'y recueillir une ample moisson de mérites , tandis que la lumière nous éclaire encore, dit Jésus-Christ, et de peur que les ténèbres ne nous surprennent! Ambulate dum luceni habetis , ut non vos tenebrœ comprehendant.
Nous mourrons bientôt. Cette nuit, où l'on ne peut plus agir ni rien mériter aux yeux du Seigneur, va nous envelopper de ses ombres , nous fixer dans un état immuable ou de richesse ou d'indigence , et nous serons tels dans tous les siècles que nous aurons été à notre dernière heure. La raison et la religion ne nous crient-elles pas avec la mort de faire à présent tout le bien dont nous sommes capables , de remplir ce petit nombre de jours que Dieu nous laisse, de tous les fruits de pénitence et de justice qu'auraient dû produire tant de belles années écoulées inutilement pour le ciel, et, puisque nous ne pouvons les rappeler pour en faire un meilleur usage, de tâcher d'arriver à la sainteté par la voie courte et abrégée d'une vie fervente? N'est-ce pas l'unique moyen qui nous reste d'acquérir assez de biens et de trésors pour éviter le malheur de ce roi de Babylone qui fut trouvé trop léger dans la balance du souverain Juge, et rejeté à jamais loin de sa face ? Appensus es in statera, et inventus es minus habens. Tant de péchés à expier, de vertus à pratiquer, de pertes à réparer, condamnent la moindre inaction , le moindre vide clans cet espace si étroit qui nous sépare de la mort, nous permettent à peine de respirer dans la continuité de nos efforts et la rapidité de notre course.
Nous mourrons bientôt. Sortez donc de votre léthargie, âmes languissantes qui servez le Seigneur avec tant de tiédeur et de lâcheté. Dites-moi , que feriez-vous si un Prophète venait vous dire
de sa part : Encore quelques jours, et vous ne serez plus sur la terre ; la mort va vous transporter devant le tribunal de Dieu, pour y rendre compte de toute votre vie; mettez ordre à votre maison : Dispone domui tuœ ) quia morieris tu7 et non vives. Quel changement on apercevrait tout à coup dans votre conduite; avec quelle promptitude vous en banniriez tout ce qui y ressent encore la corruption du vieil homme et défigure en vous l'image de l'homme nouveau! Froideur et négligence dans l'accomplissement de vos devoirs, entretiens inutiles, amusemens frivoles, liaisons mondaines, recherche de ce qui flatte la nature et les sens, tout ce qui tient à cet état de relâchement où vous vivez disparaîtrait aussitôt, et ferait place à un genre de vie plus recueilli, plus mortifié, plus fidèle, plus parfait. Gomme il vous semblerait que vous n'êtes déjà plus de ce monde, quel serait votre détachement de toutes les choses d'ici-bas! vous n'y prendriez d'intérêt et ne leur donneriez de soins que ce que la volonté du Seigneur et l'ordre de sa Providence exigent. Quel empressement, quel goût pour la prière, quel repentir et quelles larmes au tribunal de la pénitence; quelle profondeur d abaissement, quelle ferveur de dévotion à la table sacrée, quelle ardeur à tout entreprendre, à tout faire pour vous rendre favorable le souverain Juge devant qui vous seriez à la veille de paraître! Tout ce que la morale del'Evangile a déplus sévère, et les vertus qu'elle nous prescrit de plus héroïque , n'aurait rien qui surpassât la générosité de vos efforts : telle est la révolution qu'opérerait dans vos mœurs cet envoyé du ciel; vous en convenez.
Eh! faites donc à présent ce que vous feriez alors; vousnepouvez vous en défendre, le plus impérieux des motifs vous en impose l'heureuse nécessité; et quel est-il? c'est que vous êtes dans une situation pareille à celle où je viens de vous supposer, et où vous vous seriez donnés à Dieu, dites-vous, sans réserve. Ce qu'un Prophète ne vient pas vous annoncer de la part du Seigneur, la mort, qui est à vos côtés, vous le dit dans son langage muet, mais très pathétique : Dans peu vous aurez vécu; dans peu Dieu aura prononcé l'arrêt de votre éternelle destinée. Et ce que la mort vous dit de si près par son éloquent silence est appuyé par les oracles de la foi , par le témoignage de Jésus-Christ même, qui nous avertit qu'il vientavecsesrécompensesetseschâtimens; qu'il approche, qu'il est à la porte.
Nous mourrons bientôt. Ah! mes frères, c'est l'oubli d'une vérité si terrible qui nous fait languir dans cette vie tiède et imparfaite dont le terme ordinaire est une mort pleine de trouble et d'alarme,
et qui, sans autre désordre qu'elle-même , suffit pour nous perdre; c'est la vive et intime persuasion que notre mort est très prochaine qui doit nous faire sortir d'un état si dangereux au salut. Il faut que l'aiguillon de la mort nous réveille, nous presse, nous force en quelque sorte de marcher, de courir dans les voies de la justice et delà piété; il faut que l'idée de cette mort, qui peut, à chaque mouvement de notre respiration, se présentera nous, nous inspire une crainte salutaire qui nous tienne dans une vigilance et une activité continuelle. (L'abbé Richard.)
D'après l'Écriture , qu'est-ce que la mort?
Puisque l'Apôtre nous apprend que « celui qui a échappé aux « liens de la chair, s'il a mérité la rémission de ses péchés , vivra en « Jésus-Christ ', » considérons ce que c'est que la mort, et aussi ce que c'est que la vie. Nous voyons dans les livres saints que la mort est la séparation de lame et du corps , et une sorte de division de l'homme. Au moment où nous quittons ce monde, le nœud qui unissait l'ame au corps se délie : aussi David s'écrie : « Seigneur, vous « avez brisé mes liens, et je vous offrirai un sacrifice de louanges2.» Ce sont les liens delà chair que le Psalmiste désigne ici. Aux yeux du Seigneur, la mort de ses saints est précieuse; et David, comme Prophète, prévoit qu'il habitera avec les élus, avec les âmes saintes qui se sont sacrifiées tout entières à Jésus-Christ; il se réjouit , parce que lui-môme il s'est religieusement dévoué pour le peuple de Dieu en combattant Goliath, « et s'exposant seul ainsi pour le « péril de tous 5, » et parce qu'une autre fois encore il a demandé la mort pour apaiser la colère de Dieu, et sauver ainsi son peuple en s' offrant seul à la vengeance céleste : « 11 savait qu'il est plus « glorieux de mourir pour le Christ que de régner sur la terre 4. » Et en effet , qu'y a-t-il de plus beau que de s'offrir au Christ en holocauste? Nous voyons souvent le Roi-Prophète ordonner des sacrifices au Seigneur; mais ici il ajoute : « Je vous sacrifierai la « victime de louanges. » Je vous sacrifierai, dit-il, et non «je vous « sacrifie. » Il exprime bien que le sacrifice ne sera parfait que lorsque l'homme, affranchi des liens de la chair, pourra s'offrir luimême comme la victime de louanges, parce qu'avant la mort il n'y a point de louange parfaite. « Quel homme peut être loué com-
1 II Cor., v, 8. — 8 Ps. exv, 6, 7. — 5 I Reg., xvu, 30. — 4 II Ibid., xxiv, 14.
« plétement en ce monde, quand on ne sait pas ce qu'il deviendra « plus tard * ? »
La mort est donc la séparation de lame et du corps, et l'Apôtre nous apprend que « mourir et être avec Jésus-Christ vaut bien « mieux-. >» Et t^n effet, que produit-elle cette séparation? Le corps se dissout et tombe dans le repos; lame se tourne aussi vers son repos ; elle devient libre, et si elle est pieuse elle babitera en Jésus-Christ. Que font donc les saints en ce monde? Ils cherchent à se débarrasser du fardeau des penchans et des désirs corporels, et à secouer ces lourdes chaînes qui pèsent sur notre ame; ils tâchent d'échapper à cette dure et pénible charge; ils renoncent aux plaisirs, à la volupté; ils fuient le feu dévorant des passions. La vie alors ne devient-elle pas une espèce de mort pour celui qui peut arriver à ce point où toutes les jouissances du corps sont mortes pour lui, et où il est mort lui-même aux désirs du monde? Saint Paul était déjà enseveli dans cette espèce de mort lorsqu'il disait : « Le monde n'est plus pour moi qu'une croix, et je suis crucifié en « lui S. » Et pour nous apprendre que la mort existe dans la vie même, et que cette mort est une bonne chose, il nous engage à porter partout en nous la mort de Jésus : « Car celui qui a en soi « la mort de Jésus a aussi dans son propre corps la vie de Jésus •*; » et la mort agira en nous comme la vie doit agir en nous.
La vie sera bonne après la victoire; la vie sera bonne lorsque la lutte sera achevée, lorsque la loi de la chair ne répugnera plus à la loi de lame , lorsque nous n'aurons plus à combattre ce corps, apanage de la mort, et « lorsque, vaincu par elle, il sera rentré « dans son domaine5. » Je ne sais pas même ce qui est plus profitable pour notre ame de cette vie ou de cette mort. Je cède à l'autorité des paroles de l'Apôtre lorsqu'il dit : « Nous portons en notre « corps la mort de Jésus-Christ, afin qu'en votre corps paraisse sa « vie6. » De combien de peuples la mort d'un seul n'a-t-elle pas édifié la vie ! Que ceux donc qui ont encore à parcourir cette vie apprennent à désirer ce genre de mort, pour que la mort de Jésus- Christ éclaire leurs corps ; qu'ils regardent aussi comme heureuse la mort qui dégrade l'homme extérieur pour renouveler en nous l'homme intérieur, « qui détruit notre demeure terrestre pour nous « ouvrir la porte du céleste séjour 7. »
C'est donc imiter la mort que de se retrancher de la société de
1 Eccl., xi, 30. — 2 Philip., i, 21. — 3 Gai., ti, 14. — * II Cor., iv, 10. — s Rom., 7. — « II Cor., iv, 10. — 7 Ibid., v, 1.
la chair et de s'affranchir de cejoug,deces chaînes dont le Seigneur a dit par la bouche d'Isa ïe : «Brisez tous les liens de l'impiélé. fuyez « ja société injuste, faites miséricorde à celui qui se repent, rompe/ « tout pacte avec l'iniquité 1.» Celui-là sait imiter et anticiper la mort, que les voluptés ne touchent plus, et dont l'ame élevée au dessus des terrestres pensées prend son essor vers la céleste patrie, et va se placer dans ce lieu où saint Paul, vivant encore, conversait déjà avec le Seigneur ; autrement, comment dirait-il : « No- « tre conversation est dans le ciel * ? » ce qui s'applique et à ses méditations et à l'idée qu'il avait lui-même de sa propre élévation. Et en effet, c'était déjà du ciel qu'étaient les méditations et les entretiens de son ame, et sa prudence 5 prudence qui rarement existe ou se conserve au milieu des entraves de la chair. Le Sage, en cherchant les choses divines, dégage son ame du corps, et refuse de se souiller plus long-temps par celte société honteuse; il cherche cette connaissance de la vertu qu'il voudrait voir nue et simple devant lui, et il a besoin pour cela de se débarrasser des voiles et des nuages dont l'entoure le corps. « Ce n'est pas avec la « main ou avec l'œil que nous pouvons la saisir, celte suprême vé- « rite S. » Car tout ce que nous voyons, le temps le détruit; ce qui est éternel, nous ne le voyons pas ; souvent notre vue nous trompe, et nous voyons presque toujours autre chose que ce qui est; de même notre oreille nous trompe. Si nous ne voulons pas être trompés, ne contemplons pas les objets qui tombent sous nos sens. Quand donc notre ame pourra-t-elle n'être pas trompée? Quand atteindra- 1- elle le sol de la vérité, si ce n'est lorsque, séparée du corps , elle ne pourra plus être entraînée ou fascinée par lui ? Tout est illusion , et ce que voit l'œil et ce que l'oreille entend. Que l'aine y renonce donc et s'en éloigne : aussi l'Apôtre s'écrie : « Le « toucher, le goût, l'odorat, craignez tout cela : car tout cela est « corruption. Tout ce qui tend à satisfaire le corps est corruption4'.» Et montrant alors que c'est, non pas en sacrifiant aux désirs du corps, mais en élevant son ame et en humiliant son cœur qu'il a trouvé la vérité, il ajoute : « Et notre conversation est déjà dans « le ciel \ » C'est donc là qu'il faut chercher ce qui est vrai, ce qui est, ce qui sera éternellement. Il faut que l'ame se recueille, rassemble toutes ses forces, tout son courage, qu'elle ne se fie plus à rien de ce qui est étranger à sa nature, qu'elle se connaisse et
1 ÎS., tviii, 6. — 2 Philîp., m, 20. — - ï Cor., n, 9. - * Coloss., n, 21. -- 5 Phi!.,
DES PRÉDICATEURS. 5ig
quelle se comprenne elle-même; alors la vérité lui apparaîtra, et elle saura qu'il faut suivre cette lumière. Mais si les voluptés de la chair l'entraînent dans son choix, qu'elle sache que tout alors n'est que fausseté, pièges, illusion ; qu'elle fuie, qu'elle s'éloigne. L'Apôtre a donc eu raison d'avilir et de mépriser ce corps qu'il appelait « un corps de mort l. » Et, en effet, l'œil voit-il l'éclat de la vertu, et la main peut-elle saisir la justice? Les regards pénètrentils la sagesse ? Nous-mêmes et malgré nous , lorsqu'une pensée nous agite , nous ne voulons pas que personne ou le moindre bruit nous trouble; et l'esprit alors est tellement occupé, que le plus souvent nous ne voyons plus ce qui nous entoure. Le silence de la nuit est plus propre aux pensées sincères et profondes, et nous méditons mieux alors les choses dont le cœur est touché; aussi le Roi-Prophète dit-il : « Méditez pendant la nuit ce que vous dicte « votre cœur 2. » Souvent l'homme ferme les yeux lorsqu'il veut faire un profond effort d'esprit, et comme pour éviter une distraction ou un obstacle; souvent aussi nous cherchons la solitude, de peur que des discours étrangers ne viennent étourdir notre oreille 5 et qu'entraînant malgré elle, loin de la vérité, et comme dans une route déjà tracée et battue, notre ame préoccupée, ils ne rendent vaine sa résolution. Cet assujétissement de lame au corps crée donc pour elle une multitude de liens que l'usage rend plus pesans encore , et qui arrêtent son essor généreux et contrarient sa volonté. Aussi le pieux Job dit admirablement en parlant de luimême : «Souvenez-vous, Seigneur, que vous m'avez créé avec « un peu de boue 3. » Si ce corps est de la boue , cette boue nous couvre aussi ; et si elle n'efface pas tous nos traits , elle souille au moins notre ame de la tache de l'intempérance. « Vous m'avez « couvert , dit-il encore , de peau et de chair, vous m'avez donné « des os et des nerfs 4. » Ainsi notre ame est liée par toutes les chaînes du corps ; quelquefois, impatiente du joug, elle résiste j mais le plus souvent elle se laisse asservir. Et il ajoute : « Vous « n'avez pas voulu que la tache du péché fût effacée en moi : car « si je suis impie, malheur à moi; et si je suis juste, je ne saurai «"où reposer ma tête, car je suis couvert de confusion5. » Et, pour surcroît encore, vous avez permis les tentations : car cette vie tout entière , qu'est-elle autre chose qu'une suite de pièges? Nous marchons au milieu des embûches , sans cesse attaqués par mille ennemis. Job ajoute encore : « La vie de l'homme sur la terre n'est-
1 Rom., vm, 24. — « Ps, iv, $. -* 3 Job., x, & — * Ibid., x, 11. — * JbiJ., 15.
53q NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE
« elle pas tout entière une longue tentation * ?» Il a raison de dire sur la terre; car la vie de l'homme est aussi dans le ciel. «Comme « le mercenaire, dit-il, attend le prix de son labeur, la vie de « l'homme lui est donnée pour salaire- ; » et cette vie qui va finir se passe au milieu des peines, et, plus légère qu'une fable, elle est si va<nie et si incertaine, que la parole même ne peut la définir. La demeure de l'homme est dans la fange ; sa vie elle-même est dans la fange: dans son esprit les idées, la volonté : tout est vague; le jour il attend la nuit , la nuit il désire le jour ; il soupire après son pain et son pain est mouillé de ses pleurs ; les angoisses, les craintes les douleurs, les gémissemens et les larmes, remplissent toutes ses journées. Point de sommeil que quelque chose ne dérange; point de repos que quelque peine ne trouble. Les agitations de la colère et de l'indignation viennent encore ajouter ce qu'elles ort d horrible à tant de maux. Presque tous les hommes désirent la mort et ne l'obtiennent pas. Si elle leur était accordée , ils se féliciteraient , parce qu'il n'y a pas pour l'homme d'autre repos. (Saint Ambroise, Que la Mort est un bien.)
Leçons éloquentes que nous donne la mort.
Dieu fit l'homme du limon de la terre; il commença par le corps. L'ame ne fut créée qu'après ; si elle eût été faite avant le corps, elle aurait eu trop à rougir d'un alliage aussi méprisable. Elle a été formée sans le savoir; mais Dieu ne lui a point ensuite laissé ignorer à quelle vile matière elle se trouvait unie, en renvoyant à la terre ce même corps tiré de la terre , pour lui apprendre tout à la fois sa dépendance et la prérogative de sa propre création , et le bienfait de la résurrection promise à la chair. Au moment donc où l'homme fut créé, il ignora qu'il avait été pétri d'un peu de terre. Arrêtez-vous un moment sur cette pensée pour en pénétrer le sens mystérieux. De même qu'Adam, sortant des mains du Créateur, ignorait qu'il venait d'être formé de la terre, ainsi l'homme ne connaîtra qu'à l'instant de sa résurrection qu'il sort du sein de la poussière. Ce mort ne se voit point lui-même dans son état de mort; mais il se reconnaît à l'avance dans ce cadavre qui est sous ses yeux et qui vivait avant d'être mort. Partout autour de nous, des morts et la poussière des tombeaux: leçon éloquente qui nous apprend ce que nous serons nous-mêmes. Plus d'une fois on a vu
» Job., vu, 1 2. — 2 Ibid.,2, 3.
DES PHÉD1CVTEUI1S. 53 I
l'orgueil des hommes les plus accoutumés à tout braver, s'abattre et s humilier au nom de la mort. Un tel est mort, leur dit-on ; et vous voyez ces fiers courages qui tremblent et s'abandonnent. Les plus sérieuses reflexions viennent nous saisir à l'aspect de ces ossemens dépouilles, de ces chairs réduites à quelques lambeaux, de cette malheureuse humanité tombée en ruines; et nous nous disons à nous-mêmes: Voilà ce qui m'attend; voilà le terme où je marche. Tels sont nos secrets entretiens. Près de ees morts , nous en conversons avec ceux que nous rencontrons; et c'est à qui s écriera: O misère! ô néant de la vie humaine! Naître pour mourir!— A peine dehors nous n'y pensons plus. Ces idées fugitives s échappent tout entières,; nous avons l'air de vouloir nous venger de notre mortalité en l'oubliant. On eût dit d'abord, à nous entendre, que nous allions être ramenés à des projets de conversion. Ils se remuent au tond de nos cœurs; mais, rentrés dans le monde , nous redevenons ce que nous étions auparavant , infidèles à la loi de Dieu, déclarés contre elle, au moins par nos œuvres; et, pourtant, que ne fait point ce même Dieu pour nous rappeler au sentiment de notre fragilité! Partout des tombeaux; pourquoi? Pour nous ramener sans cesse à notre prochaine destruction par l'image de celle des autres. Pas une ville, pas un hameau dont l'entrée ne soit précédée par des tombeaux; et vous n'y pouvez faire un pas sans que de brillantes scènes d'opulence et de plaisir que votre imagination se flatte d'y rencontrer n'y soient devancées par l'aspect du tableau réel qui est venu d'abord frapper vos regards. Partout 1 humiliant témoignage de notre mortalité, qui nous avertit de ce que nous devons être un jour, pour nous apprendre , avec cet inévitable dénoùment, la chimère de nos projets et de nos espérances humaines. Nous ne sommes pas encore entrés dans la carrière de la vie, que déjà l'annonce de notre néant s'était fait entendre. Au moment de prendre une épouse , cet homme dicte au notaire ses conditions: déjà la mort est intervenue dans le contrat. Elle n'a pas encore frappé ses victimes; déjà son image s'est fait voir. Il n'y a point encore d'union conjugale ; et déjà l'on a déterminé la séparation que la mort entraînera. Avant même d'avoir vu sa future épouse, tel homme a stipulé des engagemens soit contre elle, soit contre lui-même. Les clauses du contrat sont formelles: si le mari décède avant la femme, ou la femme avant le mari: telles sont les dispositions. Ainsi l'ont voulu nos pères: telles sont les lois auxquelles la nature nous a tous soumis. Et ses oracles, portés contre tout ce qui vit, menacent également ceux qui ne sont pas encore.
Il n'y a pas encore de fruit à l'arbre, et déjà l'arrêt a été rendu. Tout a été prévu; mais tout est bien vite oublié. Que ce même époux devienne veuf, ce sont de tragiques clameurs: devais-je tn'atîendre à cette dure séparation ? — Quoi! vous ne vous souvenez plus de ce que vous aviez écrit? Avant l'événement, vous saviez bien que c'était là l'ordre de la nature, et, l'événement survenu, vous le méconnaissez! Apprenez donc, mes frères , apprenez tous à être résignés dans toutes les circonstances de la vie , à ne pas vous en prendre aux jugemens de Dieu. Dans vos propres afflictions, appliquez-vous à vous-mêmes les consolations que vous donnez aux affligés: « Le malheur qui vous frappe, dites-vous, tientà l'huma- «nité; vous n'êtes pas le seul à souffrir: les rois, eux-mêmes, n'en sont pas exempts. » N'êtes-vous donc éloquent que pour les autres, et point pour vous ? Réservez votre philosophie pour vous-même ? Celui qui, dans les maux qu'il éprouve, sait dire : Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugemens sont pleins d'équité *, souffrira bien, parce qu'il est homme; mais il adroit à la récompense promise aux amis de Dieu. (Saint Chrysostome 2.)
Même sujet.
Vous êtes poussière, et encore celte poussière est-elle tirée du néant ; car c'est de rien que le Seigneur a tiré toutes choses, et rien de ce qui a été fait n existe sans lui 3. D'où viennent donc ces raisonnemens indiscrets, ces téméraires murmures de V argile qui sélève contre celui qui la façonne ^ , qui ose lui demander pourquoi il ï assujétit à tel usage , et qui affecte de ne pas reconnaître dans sa fragilité seule le principe de sa dépendance et les motifs de sa soumission? N'est-ce pas en écoutant ces insinuations perfides, ces séditieuses questions du père de l'orgueil, comme du mensonge, que nos premiers parens furent brisés par la main de leur Créateur, méritèrent de perdre l'immortalité, et furent condamnés à retourner dans la poussière d'où ils étaient sortis? In puherem reverteris.
Vous êtes poussière, et vous retournerez en poussière. Sentence qui, en nous rappelant à tous notre commune origine, et nous montrant le terme égal auquel nous devons tous arriver, nous élève au dessus des jugemens des hommes, nous apprend à ne craindre ni leurs frivoles opinions, ni leurs censures, ni leurs me-
1 Ps, cxvm, 137. — 2 De fide et natur. — 8 Joan., ï, 3. — 4 Rom., ix, 20.
naces, lorsque s'agit d'obéir à la volonté du Maître souverain , devant qui notre substance est comme un atome *, et dont les ordres suprêmes ne doivent point fléchir devant la multitude des prévaricateurs.
Fous êtes poussière, et vous retournerez en poussière. Arrêt équitable porté contre l'homme pécheur, en expiation de sa révolte, qui ne laisse aucune ressource à sa sensualité; aucune excuse à sa paresse , puisqu'il doit se préparer à le subir, et qu'il doit même commencer à l'exécuter chaque jour en livrant son corps à l'exercice de la pénitence, afin de hâter, non la destruction de ses forces, mais celle de ses convoitises ; non la ruine de sa santé, mais celle de ses mauvaises habitudes ; afin de diminuer du moins , s'il ne peut s'en affranchir entièrement, l'empire de la loi des membres, qui ne cesse de combattre contre la loi de V esprit 2. Oui, nos très chers frères, telle est la malheureuse nécessité de notre condition présente, que c'est pour l'homme chrétien, et pour l'homme pécheur surtout, une obligation continuelle de chercher à réduire en servitude, à captiver sous l'autorité de lame cette partie terrestre et charnelle de nous-mêmes , « desti- « née, dit saint Augustin, à souffrir, à vieillir, et à mourir, et qui « cependant voudrait dominer et prévaloir, depuis que, par une « juste condamnation , elle a perdu le privilège de ne plus faire « qu'un avec l'ame en quelque sorte, en devenant l'instrument de « sa désobéissance: » Justa damnatio subsecuta est..., ut homo, qui custodiendo mandatum futurus fuerat carne spiritalis, fier et etiam mente carnalis. I ;;
Vous êtes poussière, et vous retournerez en poussière. Pensée de la mort , pensée solide et efficace ; il n'est point de vertu qu'elle n'inspire et qu'elle ne perfectionne; pensée lumineuse; il n'est point d'illusion qu'elle ne dissipe et dont elle ne désabuse: pensée féconde; il n'est point de travaux qu'elle ne fasse entreprendre; point de bonnes œuvres dont elle ne soit la source : pensée toute puissante ; il n'est point de vice qu'elle ne déracine, point de penchans qu'elle ne vienne à bout de redresser : enfin, nos très chers frères , pensée fixe , simple , unique , dont vous n'avez qu'à vous pénétrer pendant le carême, et nous n'aurons pas besoin de vous dire ni comment vous devez en garder le double précepte, ni, ce qui est encore plus important, comment vous devez en observer l'esprit. Voulez-vous ne pas vous tromper sur les adoucissemens que vous
1 Ps. xxxi, 7. — 2Rom., vu, 23.
vous permettez ordinairement, sur les facilités que vous vous croyez autorisés à donner à ceux qui vous sont soumis , sur les occasions prochaines de transgressions que vous offrez sans scrupule à ceux qui sont admis à vos tables, sur ces précautions de recherche et de sensualité qui vous dédommagent de l'abstinence et du jeûne?' Voulez-vous être tranquilles et délivrés de ces inquiétudes perpétuelles qui vous restent, même après les dispenses que vous nous demandez? Voulez-vous connaître quels sont les fruits que vous devez retirer de la sainte quarantaine, quelles sont les salutaires réformes que vous devez vous imposer pendant ce temps, quelles sont les aumônes proportionnées, les prières plus assidues , quels sont les exercices de religion qui doivent être le supplément de votre pénitence, ou qui doivent entrer en compensation de ce que votre santé , vos forces ou votre fortune ne vous laissent pas le moyen d'acquitter? Prenez conseil de la mort; demandez-vous ce que vous voudriez avoir fait, si vous étiez sûrs de mourir bientôt. Interrogez la mort, puisque aussi bien il vous faudra, peut-être avant peu, entendre sa voix malgré vous ; puisque déjà peut-être vous avez reçu d'elle, depuis quelque temps, une réponse de mort. Hélas! combien d'entre vous, nos très chers frères, ne verront pas la fin de ce carême!... Ne craignez donc point la décision de la mort, elle sera toujours sûre et fidèle. Elle vous paraîtra d'abord, je l'avoue, effrayante et pleine de terreur; mais à la vue des heureux effets dont elle sera pour vous la cause et le principe, vous vous féliciterez de n'avoir pas attendu le dernier moment pour prêter l'oreille à sa parole éloquente et féconde, et vous vous écrierez avec le Prédicateur d'Israël : O mort! que ton jugement est bon et utile! O mors , bonum est judicium tuum j !
Chrétiens fervens, vous chez qui le relâchement général n'a pu prescrire, qui, chaque année, dans la pieuse ardeur qui vous anime, ajoutez à une vie continuelle de mortifications et de vertus un nouveau carême passé tout entier dans les gémissemens et dans les larmes , dans la pratique des bonnes œuvres que votre ferveur vous fait multiplier pendant ce saint temps plus que dans tout autre ; sachez trouver quelque repos, quelque rafraîchissement, quelque consolation dans la pensée de la mort. Ecoutez aussi, mais avec joie, dès le premier jour de la pénitence quadragésimale, ces paroles de l'Eglise si capables de vous encourager, de vous soutenir dans vos généreux efforts : Vous êtes poussière, et vous
! Eecli., xli, 2.
DES PREDICATEURS.
retournerez en poussière. Encore un carême, un seul carême, peutêtre et ce corps, qui aggrave votre ame a mesure quil se corrompt ', va enfin, tombant en poussière, la dégager des liens desa mortalité, la délivrer de ses assujétissemens qui l'humilient, de ses tentations qui la mettent sans cesse en péril , et lui laisser la liberté de s'envoler dans le sein de Dieu d'où elle est sortie, et où elle tend à rentrer de toute, la force de son être. Vivez avec patience encore ces quarante jours, et, s'ils doivent être le terme de votre course , vous vous mourrez avec délices -. Que si, pour éprouver davantage votre fidélité, il plaît au Seigneur de prolonger votre pèlerinage, de différer votre attente, souvenez-vous que le moment viendra où il vous fera enfin goûter la mort. Ne perdez jamais de vue ce terme heureux de vos souffrances passagères, qui doivent opérer en vous un poids immense de gloire et d* éternelle félicité s. O mort! que ton souvenir est doux , et que ta sentence est plus douce encore pour le Chrétien fervent, à qui la foi fait connaître les misères et les dangers de son exil ; qui sent quelquefois ses forces prêtes à lui échapper au milieu des combats, et qui, dans le désir de la bienheureuse espérance, soupire, languit et se consume par l'ennui de ne pouvoir en jouir ici bas qu'imparfaitement! O mors , boîium est judicium tuum. (M. de Quélen, archevêque de Paris, Mandement pour le carême de 1823.}
La mort n'est qu'un passage à une meilleure vie.
Depuis que la certitude nous a été donnée que la mort n'est plus qu'un passage à une vie meilleure, la mort n'a plus rien de redoutable. — Mais, dites-vous , cette dissolution où elle jette le corps ! — Bien loin d'en gémir, réjouissons-nous plutôt de voir qu'elle détruit en nous ce qu'il y avait de périssable. C'est la mortalité, non pas ia substance de notre corps, qui devient la proie de la dissolution. Ce métal brut que vous voyez fondre dans la fournaise, d'où il sortira transformé dans une statue, a-t-il, ditesmoi , perdu au changement? C'est la même chose pour le corps. Ne vous attristez donc point de le voir se dissoudre dans la mort. A la bonne heure, s'il avait été condamné à rester toujours ce qu'il est, victime de la souffrance et de la colère du ciel : ce serait alors le cas de vous désespérer,
— Mais cette corruption, cette pourriture du tombeau, pour-
1 Sap., ix, 15. — 2 Saint Augustin. — 5 II Cor., xvn.
quoi, du moins, ne lui laisser pas ses premières formes? — Je ne vois point, moi, ce qu'il en reviendrait aux morts et aux vivans. Jusques à quand, idolâtres de ce corps de boue, resterons-nous donc attachés à la terre ? Jusques à quand n'aurons-nous une ame que pour aimer des ombres vaines ? Eh ! que nous servirait-il que nos corps fussent exempts de la corruption ? Au contraire, s'il en était ainsi , combien n'y perdrions-nous pas ? Dans cette supposition, quels ravages l'orgueil n'exercerait-il pas ? Car, si l'on a vu des hommes oublier la honteuse dégradation où la mort allait bientôt les réduire , l'infection et les vers qui les attendaient sous la tombe, jusqu'à se faire passer pour des dieux, et honorer comme tels , à quels excès ne se porterait-on pas si l'on pouvait échapper à cet humiliant avenir? Quoi! l'aspect de cette terre où vous rentrez ne vous avertit pas assez haut que vous n'êtes qu'un peu de terre; vous semblez en douter encore; que serait-ce si vous n'en aviez pas à tous momens l'incontestable témoignage? Jusqu'où la vanité de nos pensées ne nous porterait-elle pas, si la vue des tombeaux ne nous ramenait pas sans cesse à la pensée de ce qu'y sera notre corps? Cette chair que nous idolâtrons deviendrait l'objet unique de nos affections ! Et ne sommes-nous pas déjà assez charnels, assez abandonnés à ses criminelles convoitises ? On a vu des hommes se passionner pour ce qu'ils aimaient vivant, jusqu'à vouloir ne pas s'en détacher après qu'il n'était plus qu'un cadavre infect; que serait-ce s'il avait conservé ses premières formes ? Sans cette dégradation que la mort lui imprime , nous ne verrions que le présent, et ne songerions guère à l'avenir. Ajoutez que si nous n'avions pas sous les yeux la preuve de l'impuissance de la matière dans celle de son anéantissement, nous aurions peine à comprendre que nous avons une ame spirituelle, intelligente, qui en animait tous les ressorts tant qu'il lui fut uni. Le démon n'aurait pas manqué de profiter de cette apparente perpétuité des corps , pour faire croire , tantôt que la matière n'avait pas eu besoin de la toute-puissance du Créateur pour donner aux corps l'existence, et que le monde était éternel; tantôt pour autoriser le culte de l'idolâtrie; tantôt pour servir à des évocations magiques , et entretenir, par les plus infâmes manœuvres , l'impiété et la superstition parmi les hommes.
C'est donc pour prévenir cette foule de maux , c'est pour nous détacher des choses de la terre, et nous exciter à la pensée du ciel, que Dieu a sagement ordonné la dissolution de nos corps. Par l'infection qui s'en exhale, il veut nous en inspirer le mépris.
Cette beauté à qui se prodigue votre cœur, allez la voir clans le sépulcre où elle est gisante : si la raison n'a pas suffi pour vous en démontrer la vanité, vos propres yeux du moins vous l'apprendront. Du sein de la corruption qui l'entoure, de l'infection qui s'en exhale, de ces insectes dévorans qui la rongent, sort une éloquente voix qui vous crie ce que c'est que cette beauté dont vous fûtes épris , et combien est insensée la passion à laquelle vous vous abandonnez.
Mais une leçon non moins importante va sortir pour vous de cette école de la mort. Cette corruption à laquelle le corps est en proie vous fait bien mieux comprendre l'excellence de votre ame, après que le corps en est séparé. En comparant ce qu'il est , aujourd'hui que la mort en a fait sa victime , et ce qu'il fut tant que l'ame lui demeura unie , vous conclurez que si elle eut la vertu d'imprimer au corps un principe de vie si fécond et des mouvemens si réguliers , combien ne doit-elle pas être et plus vivante et plus belle que le corps qui ne peut rien sans elle ! Aimez-la donc de préférence à tout, cette ame de qui vient la beauté dont s'arme votre corps. C'est à elle à commander, au corps à obéir.^ Pourquoi intervertir l'ordre des choses, dépouiller la souveraine de son empire, pour détourner votre hommage en faveur de celui qui n'en est que le ministre? Pourquoi quitter celle en qui résident la lumière et l'intelligence, pour vous asservir au corps et à des sens qui n'en sont que les organes ? La beauté du corps n'est qu'un voile qui cache l'objet lui-même; la mort déchire ce voile , et montre l'ame dans tout l'éclat de sa beauté.
(Saint^CHRYSOSTOME *.)
La mort est un bienfait de Dieu.
Les objets les plus tristes, les plus rebutans à la nature, changent de face aux yeux sans prévention. La mort, elle-même, bien qu'elle soit le châtiment du péché, est un bienfait de la divine Providence. Ne nous affranchit-elle pas de nos maux et des épreuves de la vie? Pour Job, elle devient le lieu de son repos. Elle retranche nos vices. Celui qui est inort, dit saint Paul, est délivré du péché 2 ; et s'il a mené une vie sainte, sa vertu le porte dans un port assuré; la mort l'a mis en possession d'un trésor qui ne lui peut être ravi. La pensée de la mort nous donne à nous-mêmes
1 Hora., xxv, in Matth, — 2 Rom., vi, 7.
plus de retenue et de régularité dans nos mœurs. Souvent les riches, trop accessibles à l'orgueil , sont ramenés à des sentimens plus humains, par l'aspect d'un cadavre gisant immobile, de sa famille en larmes, d'une épouse, d'en fans , d'amis éplorés , d'une maison offrant la lugubre empreinte du deuil. Ils en avaient entendu parler sans en profiter; l'aspect de la mort leur donne de plus éloquentes leçons sur la caducité de la vie et l'instabilité de leur richesse, sur le peu de fond à faire sur leur puissance; et l'infortune des «mitres leur fait présager le changement auquel ils doivent s'attendre pour eux-mêmes. Si, avant d'être frappé par la mort, on s'abandonne à tous les excès qu'entraîne une insatiable cupidité, si nous voyons le riche dévorer la substance du pauvre, que serait-ce si l'on ne mourait pas ? si l'on avait l'assurance de posséder toujours ce que l'on a acquis par les moyens les plus odieux ? N est-ce point la mort qui tresse la couronne des martyrs et récompense leurs vertus? La mort n'a-t-elle pas valu à saint Paul des milliers de victoires, lui qui di<ait : Je meurs tous les jours *. Ce n'est pas la mort qui est mauvaise en soi, ce n'est que la mauvaise. Aussi le Prophète nous dit-il : La mort des saints est précieuse aux yeux du Seigneur ; la mauvaise, ajoute-t-il, c'est celle du pécheur 2, c'est-à-dire celle qui nous jette aux pieds de Dieu chargés du poids de nos iniquités. (Le même 3.)
Péroraison.
Aujourd'hui , mes frères, si vous avez entendu la voix de la mort, n'endurcissez pas vos cœurs. Mais que dis-je? cette voix qui, comme celle du Très-Haut, brise les cèdres du Liban, glace d'effroi les âmes les plus intrépides, foudroie toutes les vanités du monde, fait fuir les erreurs et les vices, et rappelle si impérieusement l'homme au devoir et à la vertu ; cette voix puissante et terrible aurait-elle en vain frappé vos oreilles? Non, je ne puis le croire; car votre salut serait désespéré: qui ne s'éveille pas au bruit de ce tonnerre, dit un saint docteur, n'est pas endormi, il est mort : Ad tain magnum tonitru qui non expergiscitur non dormit, sed moiiuus est.
Voici donc le moment de votre conversion ; car vous avez besoin de vous convertir, qui que vous soyez qui m'écoutez, dès que vous vivez ou dans l'état du crime ou dans l'état de la tiédeur :
1 I Cor., xv, 3t. — 2 Ps. xxxviu, 22: cxv, 45. — 3 In ps. ex.
DES PREDICATEURS. f> 3^
voici, dis-je, le moment de votre conversion. Elle doit être l'heureux effet des leçons de la mort; vous n'en recevrez jamais de plus touchantes ni de plus persuasives. La mort, envisagée de près, avec tout ce qui l'accompagne et tout ce qui la suit, frappe toutes les puissances de notre ame, et la ramène à Dieu tremhlante, soumise, entièrement dévouée à ses volontés suprêmes. Elle transforme les plus grands pécheurs en d'austères pénitens , et les cœurs les plus lâches en des modèles de ferveur et de sainteté. La mort, dit saint Augustin, est entre les mains de Dieu l'instrument le plus efficace qu'il emploie dans le cours ordinaire de sa Providence, pour réformer et sanctifier nos mœurs. Mettez donc à profit cette grâce de salut que sa miséricorde vous offre, et hâtez-vous d'exécuter les résolutions saintes qu'elle vous inspire.
Encore quelques momens, mes frères, et le tombeau renfermera les tristes dépouilles de notre mortalité. Après avoir été les témoins de la mort et des funérailles de nos semblables, nous aurons donné à notre tour le même spectacle qu'eux : on nous aura vus prendre la voie de tous les mortels, et aller, sous l'étendard de la mort, nous réunir à nos amis, à nos proches, à nos ancêtres, dans ces vastes et ténébreuses demeures où sont ensevelies les générations de tous les siècles. Les astres continueront de rouler dans l'immensité des cieux, les jours et les nuits se succéderont, ce monde sera encore habité : Dies formabuntur ; mais tous , tant que nous sommes, nous en aurons disparu : etnemo in eis. On ignorera que nous avons été, on marchera sur nos cendres, comme nous foulons aux pieds celles des hommes dont un intervalle de quelques années a séparé la naissance de la nôtre. Des profondeurs de l'éternité, que nous paraîtra le temps de notre séjour sur la terre ? un point imperceptible dans la durée des âges. Ah! il ne vaut pas la peine que nous en fassions l'objet sérieux de nos soins et de nos inquiétudes ; il n'a d'importance et de prix que par ses rapports avec la vie future. Il va nous échapper et nous laisser tomber seuls, avec nos œuvres, entre les mains du Dieu vivant, qui les jugera et décidera de notre sort éternel. Puisse-t-il être celui de ses élus! puissions-nous mourir dans la paix et le baiser du Seigneur, pour aller, sortant des ombres du trépas, vivre éternellement avec lui dans le séjour de sa gloire ! Ainsi soit-il. (L'abbé Richard.)