SUR LA MORT
EXORDE
Statutum est omnibus hominibus semel mori. Il est arrêté que tous les hommes mourront. (Hebr., ix.)
Piilvis es , et in pulverem reverteris.
Vous êtes poussière, et vous retournerez en poussière. (Gènes., ch. m.)
Dieu seul est grand, parce qu'il est éternel. Assis sur le trône immuable de sa gloire , il voit le torrent des choses humaines entraîner tout dans sa course rapide, les empires s'élever et tomber, les peuples se montrer et disparaître, tout commencer et finir, et il est toujours le même, jouissant sans aucune altération de sa propre immortalité , et dominant tous les temps ainsi que tous les êtres. Faibles mortels que nous sommes devant une si haute majesté !
Triste et humiliante destinée de l'homme ! Dès que ses yeux s'ouvrent à la lumière, l'arrêt de la mort lui est prononcé ; le premier pas qu'il fait dans le monde est un pas vers le tombeau. Il croît avec une pénible lenteur, il s'élève avec une certaine rapidité, tout à coup il s'arrête, peu à peu il s'affaiblit; bientôt en proie aux infirmités, il se courbe vers la terre, enfin il s'y abîme ; et, tandis que son corps est livré à la pourriture et aux vers, son ame tombe entre les mains de Dieu.
Y pensons-nous, mes frères? et, si nous n'y pensons pas, sommes-nous sages? Hélas! tandis que nous sommes encore dans cette vie passagère ? arrêtons-nous un moment pour considérer le terme fatal où nous courons ; nous en verrons sortir une lu-
mière salutaire qui éclairera nos esprits et réformera nos cœurs. Cette vie est un temps d'illusions et de mensonges , où tout conspire à nous séduire , à nous égarer, à nous perdre. La raison et la foi peuvent bien dissiper par leurs clartés les prestiges qui nous abusent, et nous guider sûrement à travers les écueils semés sous nos pas; mais, afin que leurs leçons soient efficaces, il faut, pour la plupart des hommes, que la mort en soit l'organe , et qu'elle y joigne les siennes. Elle fait avec succès, dit saint Augustin, l'office de docteur et de maître pour qui veut prêter l'oreille à son langage : Mors pro doctore. ■
Allons donc à l'école de la mort; rendons-nous aujourd'hui ses disciples, et profitons de ses leçons. Nous savons quelle est la peine du péché; mais, dit encore saint Augustin, en nous condamnant à cette peine, Dieu n'a pas moins eu d'égard à sa miséricorde qu'à sa justice. Dans le châtiment même du péché, il nous en offre le remède , et la mort qui doit nous frapper, 'nous précipiter dans le tombeau , peut devenir pour nous un principe de vie et d'immortalité. Quelle est la source de tous nos égaremens? l'amour du monde et l'oubli de Dieu. Contemplons la mort et écoutons les leçons qu'elle nous fait; leçons salutaires! Elles détachent du monde : premier point ; elles rappellent à Dieu : second point. Ave^ Maria, (L'abbé Richard], Sur la Mort.)
La mort nous détache du monde.
Qu'est-ce que le monde considéré à la lueur du flambeau de la mort? que son éclat est triste et sombre! que ses traits sont languissans! ou plutôt comme il disparaît et s'évanouit sans retour, avec tous les biens qu'il nous promet! Ce détachement des biens d'ici-bas que l'Evangile et la raison nous prêchent de concert, la mort l'inspire et le facilite par ses leçons, qui nous découvrent, premièrement , l'illusion de tous les biens de cette vie ; secondement, les suites douloureuses et funestes de l'attachement aux biens de cette vie. Ainsi, pour en détacher nos cœurs, elle nous les rend tout à la fois méprisables et odieux.
O mort! ta balance est équitable, dit l'Esprit-Saint; tes jugemens sont vrais et tes conseils salutaires : O mors, bonum est jadicium tuum. Encore quelques années, et tu nous auras couverts d'ombres éternelles : viens aujourd'hui nous prêter ces lumières vives et pénétrantes, qui dissipent les erreurs et guérissent les passions de l'homme, condamné par un arrêt du Tout-Puissant à tomber sous
tes coups et à rentrer dans le sein de la terre. Arrêt immuable que tu n'as cessé d'exécuter jusqu'à nous, que tu exécutes encore tous les jours autour de nous, que tu exécuteras infailliblement sur nous. Et c'est ainsi, mes frères, c'est par son inévitable nécessité que la mort nous fait sentir la vanité et le néant des biens de cette vie.
Arrêt de mort qui n'a cessé de s'exécuter jusqu'à nous. De quel sentiment de tristesse et d'effroi n'est-on pas saisi, dit saint Jérôme, et combien en même temps tout paraît vain dans ce monde, lorsqu'on se représente les ravages de la mort et la multitude innombrable de ses victimes dans tout le cours des siècles; quand on se peint cette mort inexorable armée de sa faux meurtrière, moissonnant jeunes et vieux, grands et petits, ricbes et pauvres; arrachant les époux à leurs épouses consternées, les mères à leurs familles éplorées , les enfans à leurs pères désolés ; entraînant avec elle et roulant vers l'éternité des générations entières; effaçant sous ses pas destructeurs les cités, les royaumes, les nations, et parmi les ossemens et les ruines qui l'environnent insultant à toutes les espérances des humains évanouies dans la poussière qui forme les rayons de sa gloire funèbre !
Hélas! les annales du monde ne sont, pour ainsi dire, que les archives de la mort, et une partie de notre science n'est que la triste épitaphe des enfans d'Adam, qui ont passé sous le soleil et ont disparu comme des ombres. Cherchez-en un seul qui ait échappé à la loi du trépas. Tous ont subi la destinée commune.
Voyez la mort, en les frappant, anéantir pour eux tous les biens de cette vie; voyez les dieux de la terre précipités du faîte des grandeurs humaines dans les ténèbres du tombeau, y partager le sort des plus vils mortels , réduits comme eux à n'avoir d'autre héritage que la corruption et les vers ; voyez les heureux du siècle, étendus sur un lit de douleur et aux prises avec le trépas , perdre jusqu'au souvenir des vaines satisfactions qu'ils ont goûtées, et, dans le vide affreux où les laisse la privation de toutes les douceurs de la vie, n'avoir aucun avantage sur ceux qui n'en ont ressenti que les peines; voyez ces hommes de faste et d'opulence, qui avaient rassemblé autour d'eux toute la pompe et la magnificence mondaine, dépouillés de leurs dignités, chassés de leurs palais, et n'emporter de toutes leurs richesses que le drap funèbre qui les enveloppe et qui va pourrir avec eux dans les entrailles de la terre; voyez ces génies supérieurs, qui brillaient comme des astres dans le monde, tomber et s'éteindre aux seules approches
de la mort; leurs connaissances s'effacer, leurs idées se confondre, un délire humiliant ne laisser en eux aucune trace de ce qu'ils furent, jusqu'à l'instant fatal qui, détruisant les organes du corps, instruniens de leurs talens et de leurs pensées , leur enlève souvent avec la vie tout le fruit de leurs veilles et de leurs travaux.
Parcourez toutes les conditions de la vie humaine; la mort, qui n'en respecte aucune, vous fera toucher au doigt la fragilité des biens dont on y est le plus jaloux. Que de trônes renversés, de fortunes détruites, d'amitiés éteintes , de joies évanouies, de gloire éclipsée , de fastueuses inscriptions effacées par la main du temps , de superbes mausolées abattus, réduits en poussière avec les corps que couvraient le bronze et le marbre! à peine en reste-t-il le nom, et ce nom n'est qu'un mot. O vanité! ô néant de tout ce qui est du domaine de la mort!
Arrêt de mort qui s'exécute encore tous les jours autour de nous. Ce tonnerre épouvantable de la mort qui n'a cessé de gronder, d'éclater dans tous les siècles, ne se fait-il pas encore entendre au dessus de nos têtes? et ne voyons nous pas à tout moment la foudre tomber à nos côtés, et ses victimes disparaître à nos yeux? Elle frappe à toute heure, en tout lieu, de toute manière, tous les âges et tous les états. A l'instant où je parle, combien de mortels, dans toute l'étendue de la terre, sont atteints de ses traits et rendent le dernier soupir! Ici, d'une main prompte et terrible, l'affreuse mort abat l'homme sain et robuste, tandis qu'ailleurs elle achève de consumer l'homme infirme et languissant : ni paix, ni trêve de sa part avec le genre humain. Par les coups qu'elle lui porte sans cesse, un monde nouveau s'élève insensiblement sur les ruines du premier : ceux qui formaient celui-ci, enlevés les uns après les autres et cachés pour jamais dans les horreurs du sépulcre, sont remplacés par de nouveaux personnages qui disparaissent à leur tour. Retraçons-nous ici le souvenir de tant de personnes que nous avons connues, avec qui nous avons vécu, et que la mort a effacées du nombre des vivans: nos parens, nos amis, nos protecteurs, les auteurs de nos jours. Nous avons recueilli peut-être leurs derniers soupirs, nous avons versé des larmes sur leur tombe; c'en est fait, ils ont franchi le redoutable passage du temps à l'éternité. Plus de monde pour eux; ses biens fugitifs ne sont à leur égard qu'une ombre vaine, un pur néant. La mort, qui les en a dépouillés, ne leur a laissé que leurs œuvres. Quelle est à présent leur destinée? où sont-ils? et, quand nous les aurons suivis, où serons-nous nous-mêmes
Arrêt de mort qui s'exécutera infailliblement sur nous. Vous n'en doutez pas, mes frères, mais il s'agit de vous pénétrer une bonne fois de cette vérité, en vous adressant ces paroles du Prophète: Moricris tu, et non vives : Vous cesserez de vivre, vous mourrez. Cette mort, la terreur des enfans d'Adam, dit saint Bernard, s'avance à pas précipités , et n'a plus qu'un court espace à parcourir pour se montrer à vos yeux. De ses mains glacées et souveraines elle vous saisira, vous terrassera, vous accablera de maux et d'angoisses, et vous foulera aux pieds, dit l'Ecriture, après vous avoir immolés à la justice céleste: Calcet super eum quasi rex interitus. Représentezvous vous-même dans les derniers momens de votre vie , étendu sur un lit de douleur, n'espérant plus rien des secours de l'art devenus impuissans. Vos yeux languissans, votre voix éteinte, tous vos traits altérés, la pâleur du trépas sur le front; le ministre de la religion à vos côtés, vous présentant l'image du Sauveur des hommes , votre unique ressource ; à vos pieds le tombeau qui s'ouvre et vous attend; au dessus de votre tête le Dieu juste et saint qui va vous juger; vous-même dans une défaillance extrême , et après les derniers combats d'une nature expirante, votre ame qui se sépare de son corps et va paraître devant Dieu : tandis que , devenu un objet d'horreur aux yeux même de vos amis et de vos proches, on se hâte de renfermer votre cadavre dans un triste cercueil, pour aller le jeter parmi la foule de morts qui se consument dans le silence et l'oubli, et où, caché pour jamais aux regards des vivans , enseveli dans de noires ténèbres , il achèvera de se détruire au milieu de la pourriture et des vers. Contemplezvous dans ce tombeau lugubre que la mort vous présente; lisez-y votre destinée inévitable, cette séparation éternelle du monde, cette destruction humiliante de vous-même, et comprenez que tout est vain sur la terre , puisque tout doit être la proie de la mort.
Qu'ai-je dit! O mort! nous sommes déjà ta proie: oui, déjà la mort exécute sur nous l'arrêt prononcé contre tous les hommes. Hélas! nous croyons vivre, et nous ne faisons que mourir. Notre vie est une mort continuelle, et sa fin n'est que la dernière mort où mille autres la précipitent. Chaque jour la moit nous enlève une portion de notre être: aux uns la vivacité de l'esprit, aux autres les agrémens de la figure; à ceux-ci la vigueur de la santé, à ceux-là l'usage de quelqu'un de leurs sens. Elle épuise, elle détruit, elle consume sans nous faire sentir ses ravages. Le tempérament s'altère, le corps dépérit, les alimens qui le soutiennent usent ses ressorts; le sommeil qui répare ses forces abrège notre carrière.
Nous arrivons au terme à travers une succession de différentes morts. L'enfance est morte à la jeunesse, la jeunesse à la maturité de l'âge, l'âge mûr à la vieillesse, la vieillesse à la caducité, où elle tombe de son propre poids. Avant que la vie nous'ait quittés, voyez les biens frivoles qui l'accompagnent se détacher peu à peu de nous et s'envoler l'un après l'autre. Où sont les honneurs dont vous avez joui , les plaisirs que vous avez goûtés , les années que vous avez vécu ? Tout cela est devenu le butin de la mort, et-nous sommes déjà, par rapport aux temps écoulés de notre vie, ce que nous serons dans le tombeau par rapport à la vie tout entière. . . .
Représentez-vous la triste situation d'un mondain aux approches de la mort. Elle vient l'arracher à tout ce qui captivait son cœur, et lui ravir ces biens où il avait établi son repos et sa félicité. Il se flatte encore de ne pas mourir, et il emploie tout ce qu'il lui reste de raison à se tromper soi-même. Mais une bouche véridique lui annonce que sa dernière heure approche , que sa fin est venue : Venit finis. Quel éclat de tonnerre! quel coup de foudre! Il en est accablé, consterné: plus il tenait à la vie et aux créatures, plus il lui en coûte de s'en séparer! quelles douleurs! quelles angoisses! c'est une agonie de l'ame mille fois plus cruelle que celle du corps. O mort impitoyable, qui sépares l'homme avec tant de violence de tout ce qu'il a de plus cher, c'est donc ainsi que tu te venges de l'oubli de tes conseils et de tes leçons pendant la vie ! L'infortuné ! il souffre infiniment plus en la quittant qu'il n'eût souffert dans toute sa durée par un détachement raisonnable et chrétien des biens de ce monde, dont il eût pu faire encore un légitime usage; et, s'il lui était donné de revenir sur ses pas, il achèterait sans balancer, au prix des courtes douceurs qu'il a goûtées, l'exemption des peines horribles qu'il endure.
Il est d'autres suites malheureuses de l'amour excessif des biens de la vie, qui se manifestent plus sensiblement encore aux approches du trépas : ce sont les regrets amers et stériles de s'être laissé séduire à leurs vains prestiges , et en courant après de faux biens d'avoir perdu le seul bien véritable. La mort se montre- t-elle de près à un Chrétien qui a vécu dans l'esclavage du monde et des passions, elle dissipe aussitôt à ses yeux toutes les illusions du temps , et ne lui laisse plus voir que cette éternité formidable où il est près d'entrer. L'éternité n'était pour lui qu'un rêve, maintenant tout est rêve pour lui, excepté l'éternité: une clarté lugubre et terrible lui découvre à quel point il s'est mépris, égaré. Delà ces regrets qui le déchirent, ces terreurs qui l'agitent; ces réflexions
qui le désolent, ces reproches qu'il se fait de n'avoir vécu que pour la vanité, pour un monde qui l'abandonne, pour une fortune qui lui échappe, pour des amis, des enfans qui vont l'oublier, pour un nom, une réputation qui périra avec lui, et de n'avoir rien fait pour sauver son ame destinée à une félicité éternelle, et par sa faute menacée d'un éternel anathème. Malheureux! où étaient donc ma foi et ma raison? quelle aveugle fureur m'avait rendu si ennemi de moi-même? Que n'ai-je fait pour Dieu ce que j'ai faitpour des maîtres qui n'étaient devant lui que poussière et néant! Les biens du ciel m'auraient-ils autant coûté que ceux de la terre? fallait-il tant d inquiétudes et d'agitations pour me perdre? Dans ces sombres pensées auxquelles il se livre , tout l'afflige , tout l'effraie, tout le désespère, et il meurt.
L'expérience nous l'apprend , mes frères , nous en avons des exemples fréquens et journaliers ; ainsi meurent la plupart des Chrétiens du monde : spectacle que la mort renouvelle sans cesse aux yeux des vivans pour leur instruction, en leur annonçant le triste rôle qu'ils joueront eux-mêmes, et le dénouement tragique de leur apparition sur la terre, s'ils oublient pour quelle fin Dieu les y a placés. Elle nous conduit au lit des mourans; et là que voyons-nous, qu'entendons-nous? De faibles mortels qui s'accusent, qui se condamnent, qui gémissent, qui détestent et abhorrent ce qui avait été l'objet de leurs plus ardens désirs, de toute l'activité de leurs poursuites; et qui, parla plus étrange contradiction, regrettent tout à la fois et de ne les posséder plus et de les avoir possédés. Mais ce dernier sentiment l'emporte dans leur cœur, et domine tristement tous les autres.
Ce n'est plus ce grand si fier de son nom, de son élévation et de ses titres. Comme il touche de ses mains la poussière où il doit rentrer, et qui va le confondre avec les hommes les plus abjects , l'orgueil expire dans son ame , et fait place aux plus bas sentimens de lui-même. Il n'a plus que du mépris et de l'horreur pour cette pompe frivole dont il fut environné, et qui lui fit perdre de vue les couronnes et les trônes du royaume des cieux. Il avoue avec douleur qu'il ne sert de rien à l'homme d'avoir paru avec quelque éclat dans ce monde , si dans l'autre il doit être couvert d'une éternelle ignominie.
Ce n'est plus ce riche enflé de sa fortune et qui faisait son Dieu de son trésor : sur le bord du tombeau , près de tout quitter, il déplore son erreur, il maudit ces funestes richesses qui , après lui avoir coûté tant de soins , de peines et de crimes, vont passer dans
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des mains étrangères , et lui enlèvent pour jamais l'héritage céleste.
Ce n'est plus ce libertin qui, d'un air si intrépide, insultait à la religion, traitait l'Evangile de fable et l'avenir de chimère : à l'aspect de la mort, il a bien changé de contenance et de langage; il lève des mains suppliantes vers le ciel; il reconnaît le faux et la mauvaise foi de cette vaine ostentation d'impiété dont il se para. Troublé et confondu de ses blasphèmes passés, il en fait une réparation publique, et se jette entre les bras de cette même religion , l'objet autrefois de ses railleries et de ses outrages.
Ce n'est plus cette femme dissipée, embarrassée du temps, livrée à toutes les vanités mondaines, qui regardait la dévotion comme une singularité et une petitesse dignes de mépris, qui s'applaudissait de ne point marcher sous son étendard, et se plaisait à répandre le ridicule sur les personnes régulières et vertueuses qui osaient en faire profession. A sa dernière heure elle est inconsolable de n'avoir pas imité leur exemple. Quel malheur de s'être si grossièrement trompée, et de ne reconnaître son erreur qu'au bout de sa carrière! De quelles larmes, de quels gémissemens sont suivies les fausses joies qu'elle a goûtées dans les fêtes et les plaisirs du monde! Oh! qui lui rendra ces momens précieux prodigués à la parure , au jeu , à des visites inutiles, à de fades entretiens ? Avec quelle ardeur elle les consacrerait à Dieu , à la prière , à la retraite , aux devoirs de sa religion et aux occupations de son état! Inutiles désirs ! beaux jours qu'elle a perdus dans une oisiveté déplorable , et qui pouviez être le prix d'une félicité sans bornes , vous ne reviendrez plus ; plus de temps pour elle : il faut en aller rendre un compte rigoureux. Quelles alarmes ! quel désespoir! qu'il est affreux de mourir dans une telle situation! (Le même.)
La pensée de la mort éclaire notre esprit.
En vain on entreprendra de nous détacher du monde, si l'on ne commence par le dépouiller de ces dehors spécieux qui nous en imposent ; si nous ne l'envisageons tel que le voyait Salomon, lorsque, fatigué d'une fausse et apparente félicité, il s'écriait que le monde, que tout ce qui est dans le monde n'est que vanité : Universel vanitas 1. Car, il faut l'avouer, tandis que nous jugerons que les biens du monde sont des biens réels, un mouvement vif et ra-
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pide nous entraînera à leur recherche : de là, dans les hommes qui n'écoutent que le penchant, que l'inclination de la nature, ce plaisir de les posséder, cet empressement de les acquérir, cette vigilance à les conserver, cette ardeur à les accroître, aies augmenter; ces craintes, ces alarmes désolantes lorsque nous sommes menacés de les perdre, ces épanchemens de joie lorsque nous les recevons ; ces chagrins , ce desespoir lorsqu'ils fuient et nous échappent : de là, dans les âmes plus dociles à la grâce , ces efforts , ces combats , ces retours imprévus vers le monde, ces mouvemens subits de cupidité toujours réprimés , jamais détruits; et combien de fois le cœur troublé, déchiré, semble-t-il rappeler le monde par ses regrets, le venger, par sa douleur, du sacrifice qu'il en fait à la religion ! On voudrait, ainsi que s'exprime l'Apôtre, on voudrait se revêtir sans se dépouiller, gagner le ciel sans renoncer à la terre, arriver à Jésus-Christ sans perdre , sans quitter le monde : Jngemiscimus gravatieoquod nolumus exspoliari *. Par conséquent le moyen, et le moyen unique de bannir de notre cœur ces attachemens profanes qui le partagent, s'ils ne le dominent pas, qui le troublent, qui l'agitent, lorsqu'ils ne vont pas jusqu'à le corrompre, qui le mènent à tant de vices, ou qui lui ôtent tant de vertus, ce serait de démasquer le monde, de percer à travers le faux brillant qui l'environne jusqu'à la terre , jusqu'à l'argile dont est composée cette idole de fortune et de prospérité mondaine, que notre imagination séduite érige en divinité ; ce serait de nous remplir, de nous pénétrer d'une conviction forte et intime, que ce qu'on appelle les biens , les honneurs, les plaisirs du monde, n'est qu'un vain fantôme indigne de notre amour. Or, cette conviction, d'où couleraient l'innocence et la paix du cœur,où la puiserons-nous? Dans la pensée de la mort, dans l'étude, dans la considération de la mort. Tout nous trompe ici-bas, remarque saint Eucher, tout conspire à nous tromper. Pendant que nous errons dans les sentiers obscurs, dans le labyrinthe de cette vie mortelle, rien ne se montre à nous que fardé, déguisé, embelli par des grâces empruntées : Omnia Uifidelitatis coloribus lenocinantur, La mort, ajoute saint Chrysostôme, la mort seule, donne à chaque chose ses couleurs vraies et naturelles. Le sage, le philosophe, qui, à l'ombre delà solitude , a passé sa vie dans les méditations les plus réfléchies de la vanité du monde, ne la connaît pas si bien, ne la sent pas si vivement que le mondain prêt à le quitter, à s'en séparer par la
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mort. Charmes qui invitent, attraits qui engagent, tout s'efface, tout disparaît : à la place de ce inonde flatteur, attentif, empressé à semer sur nos pas les plaisirs et les délices , nous n'apercevons qu'un monde dur, insensible, froid, indifférent, qui fuit, qui se retire, qui nous abandonne seuls en proie à la douleur et aux larmes, qui nous enlève tout ce qu'il nous a donné, et ne nous laisse que le regret de l'avoir aimé : un monde faux et perfide ; il nous a séduits par de trompeuses promesses; nous avons tout fait pour lui, il ne peut rien pour nous, et déjà il ne pense plus à nous. Quel changement! quelle révolution d'idées et de sentimens! l'homme doux, modeste, pacifique, désintéressé, s'élève tout-à-coup sur les ruines de l'homme de passions et de cupidités. Alexandre n'est plus ce conquérant qui, enivré de sa fortune, dédaignait d'être homme ; Jézabel , cette fière ennemie de la Loi et des Prophètes; Athalie, celle qui insultait au Dieu de Jacob; Antiochus, celui qui disputait à Dieu son temple et son autel; Ezéchias , ce roi qui étalait ses trésors avec tant de faste et d'orgueil; Agrippa, ce prince follement superbe, qui se nourrissait de l'encens et des adorations d'un peuple adulateur: le héros, le monarque , le conquérant, le riche, le grand, l'heureux du siècle ne se retrouvent plus ; il ne reste que l'homme, l'homme enfin éclairé, détrompé, qui se connaît, qui connaît le monde, qui déplore la vanité de ses desseins, la folie de ses espérances, l'illusion de ses prospérités ; qui emploie ses derniers soupirs à reprocher au monde son impuissance et sa perfidie.
Or, cette révolution d'idées , que la mort produit dans l'homme le plus épris, le plus entêté du monde, la pensée de la mort la forme d'une manière plus lente, mais également sûre et infaillible; ces liens d'affections et de cupidités mondaines que la mort brise avec tant d'effort et de violence, la pensée de la mort les mine, les consume peu à peu. Car que fais-je lorsque je pense à la mort? Je préviens la suite des années, je devance le temps dans sa course; spectateur attentif de cette dernière scène qu'il me faudra jouer sur le théâtre du monde, je vois le tombeau s'ouvrir, attendre mes cendres, les demander, les recevoir, après les avoir reçues se fermer : là, abandonné, ignoré, j'aperçois qu'il ne reste de moi sur la terre qu'un nom bientôt oublié , des soupirs, des larmes, des re grets de quelques jours, peut-être de quelques momens. Que faisje donc lorsque je pense à la mort? Je me mets dans la disposition où elle me mettra; je me donne les sentimens qu'elle me donnera; je pense du monde ce que j'en penserai; je juge du monde
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comme j'en jugerai ; je le vois périssable et passager, inconstant et volage, faux et trompeur comme je le verrai; je me dis, comme je me le dirai, que le monde n'est point fait pour moi, que je ne suis point fait pour le monde; que le monde me survivra, et que je survivrai au monde; que si le monde ne me quitte pas, je serai obligé de le quitter : Necesse est aut ipse per res ipsas transeat, aut res ipsius per illurn.
Je prononce, comme je le prononcerai, que c'est folie, imprudence, de s'inquiéter, de s'agiter pour des titres, des dignités que la mort nous arrachera, pour des honneurs qu'elle détruira, pour des établissemens qu'elle renversera, pour des richesses qu'elle enlèvera, pour des objets, pour des desseins qu'elle confondra : je reconnais, comme je le reconnaîtrai, que dans la nécessité d'abandonner le monde, ou d'en être abandonné, c'est non seulement folie, imprudence, c'est fureur et délire de courir après de vaines et frivoles prospérités, qui ne servent qu'à resserrer nos liens, à multiplier nos engagemens, à irriter nos désirs, à les tromper; je décide, comme je déciderai, que l'homme qui s'attache au monde est un homme ennemi de son propre repos, un homme qui ne vit que pour se préparer à mourir avec plus de regret et de douleur.
Que fais-je donc, encore une fois, que fais-je lorsque je pense à la mort? J'ôte au monde le plus puissant, à proprement parler, Tunique moyen de séduction par lequel il nous engage , il nous retient sous son empire. Je m'explique, et je dis avec saint Jérôme : Ce qui nous jette, ce qui nous précipite dans cet oubli funeste de nos devoirs et de notre éternité, dans lequel on passe si souvent la vie, dans lequel il n'est que trop ordinaire de la finir, c'est que nous ignorons, c'est que nous voulons ignorer les limites si étroites de la vie humaine; c'est que, d'intelligence avec les passions, notre imagination agrandit l'espace qui nous sépare du tombeau : Nihil tain decipit humanum genus , quam quocl , dum ignorât spatia vitœ suœ , longiorem sibi sœculi hujus possessionem repromittat. Toujours nous voyons, ou nous croyons voir assez de temps pour nous pousser, pour nous élever, pour nous distinguer dans le monde; assez de temps pour nous faire une fortune dans le monde; assez pour l'établir, pour la conserver, pour l'assurer; assez pour en jouir, pour en goûter les douceurs et les agrémens : les hommes ne souhaitent; ils ne se passionnent, ils ne travaillent qu'à proportion qu'ils reculent dans l'avenir les bornes de leur vie : ils ne se flattent pas de l'immortalité ; ils oublient qu'ils sont mortels. Hommes par les craintes et les faiblesses,
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ainsi que leur reproche un sage de l'antiquité, ils semblent aspirer à la Divinité par l'immensité de leurs désirs et de leurs espérances. Sans cela, sans cette erreur qui les anime, chacun, renfermé dans le devoir, ne donnerait au monde que ce que la loi de Dieu défend de lui refuser. A peine daignerait-on commencer ce qui va finir si promptement : c'est donc à l'oubli , au seul oubli de la mort que le monde doit ses charmes et le succès de ses impostures. Par conséquent, reprend saint Jérôme, pour nous apprendre à la mépriser autant qu'elle mérite d'être méprisée, cette félicité mondaine, qui fait tant de coupables et si peu d'heureux, de quoi s'agit-il? de penser à la mort. En effet, si, par l'oubli de la mort, il arrive que nous vivons comme si nous devions vivre toujours ; par une suite naturelle et nécessaire, l'homme qui pense à la mort veut, juge, raisonne, vit comme s'il allait cesser de vivre. Dès que je pense à la mort, je me compte dans le nombre de ceux qui ont été et qui ne sont plus. La pensée delà mort me transporte d'avance dans le tombeau; elle m'ensevelit dans le séjour et dans les ténèbres de la nuit éternelle. Or, de là , du fond du tombeau , qu'est-ce que le monde et ce que renferme le monde? Venez, mes chers auditeurs, osez m'y suivre ; osez être, par raison et par réflexion , ce que vous serez bientôt par une triste et inévitable nécessité, cendre et poussière : Mémento homo quia pulvis es, et in pulverem reverteris. Vous y viendrez seuls; vos passions n'oseront vous y suivre.
Homme ambitieux, avide de gloire et d'honneurs , tant de desseins et d'entreprises, de manèges et d'intrigues, de jalousies et de rivalités, de bassesses et de complaisances, de souplesses et d'adulations, de haines et de discordes; tant de trahisons peut-être et de perfidies; tant de crimes et d'attentats, pourquoi? Pour embellir, pour illustrer la courte durée d'un moment que vous aviez à passer sur la terre. Une pierre s'est détachée du sommet de la montagne ; elle a réduit en poudre ce colosse fastueux de grandeur imaginaire. Que sont devenus ces distinctions , ces prééminences, ce pouvoir, cette autorité? L'idole a été brisée, le temple est désert et abandonné. Ici, dans cette région de la mort , le domestique marche d'un pas égal avec son maître, l'esclave avec son vainqueur, le peuple avec son roi : Parvus et magnus ibl sunt, et servus liber a domino suo *. Si le marbre qui vous couvre parle de votre gloire, impuissante ressource d'une vanité humiliée et confondue, elle cherche à sauver quel-
1 Job., m, 19.
ques débris du naufrage; elle n'y réussit pas; son langage imposteur n'en impose point : m'apprendre ce que vous avez été , c'est me dire que vous n'êtes plus. Cendre et poussière, voilà tous vos titres : Mémento homo quia pulvis es.
Homme d'opulence, je ne vous rappelle point ce qu'il vous en a coûté pour acquérir vos richesses : désirs violens, qui vous ont passionné; espérances inquiètes, qui vous ont troublé; craintes et alarmes, qui vous ont désolé; travaux, qui vous ont miné, consumé. Je ne vous montrerai point tant d'années employées à les amasser, si peu de jours accordés pour les posséder : l'auteur d'une grande fortune est ordinairement celui qui en jouit le moins; il ne connaît que les soins qu'elle demande; les délices qui la suivent sont réservées au peuple qui lui succède. Je ne vous parle point de ces regrets, de cette douleur profonde et amère dont l'Ecriture nous assure que sont remplis les derniers momens de l'heureux de la terre. On dit qu'il serait triste de survivre à sa fortune ; je ne sais s'il n'est point aussi triste de la quitter que de la perdre , et si la vie du pauvre est plus à plaindre que la mort du riche. Je ne vous représenterai point vos richesses usurpées par l'étranger et l'inconnu ; reçues avec les transports d'une joie si vive par l'héritier avide, trop plein de son bonheur pour donner à la reconnaissance des larmes vraies et sincères; consumées par le faste et le luxe.... Que votre fortune périsse ou qu'elle se soutienne, elle n'est plus à vous, elle n'est plus pour vous. Hommes, bâtissez des palais; rassemblez autour de vous la pompe, la magnificence mondaine ; vous rentrerez dans le sein de la terre, tels que vous en êtes sortis, cendre et poussière : voilà tout votre héritage. Mémento homo quia pulvis es,
: Homme fier et hautain, ébloui de votre mérite, du rang que vous tenez, de la figure que vous faites, de la place que vous occupez parmi les autres hommes , connaissez votre fragilité propre et personnelle , encore plus grande que la fragilité du monde.
L'homme , dit saint Chrysostôme , ne s'estime que parce qu'il s'ignore. Il ne se considère que dans les dehors et l'extérieur; il ne regarde que l'homme que la fortune a distingué, que le courage a élevé, que la politique a poussé et avancé, que la naissance ou le génie a illustré : l'homme ne veut point voir l'homme; qui le montrera donc à lui-même? La mort seule, reprend saint Chrysostôme. La mort sépare de l'homme tout ce qui n'est point l'homme. Votre grandeur n'était qu'une grandeur empruntée pour
le speelaclc et la représentation; la scène finie, de vous il ne restera que vous, qu'un peu de cendre et de poussière mêlée, confondue avec la terre que vous fouliez à vos pieds : Mémento homo quia puh'is esy et in pulverem reverteris.
Je vous le demande maintenant, mes chers auditeurs, qu'estce que le monde, que paraît le monde, que pense-t-on du monde, lorsque c'est à la lueur de ce flambeau de la mort qu'on le considère; lorsque c'est du fond du tombeau qu'on l'étudié, qu'on l'apprécie, qu'on le juge? Non, je ne crains point de l'avancer avec Zenon de Vérone, la cupidité ne nous fait aimer le monde qu'autant que la cupidité nous fait oublier la mort : Concupiscentia non habet locum ubi mors timetur. Penser qu'on doit mourir, et former des cabales, s'associer à des partis , s'abaisser, ramper, dévorer mille affronts, se couvrir de l'opprobre de mille crimes pour parvenir à des honneurs d'un moment : penser qu'on doit mourir, et user sa santé, consumer ses jours, en faire un tissu de peines et d'inquiétudes; sacrifier la probité, la conscience la réputation pour des établissement , pour des fortunes d'un moment : penser qu'on doit mourir, et s'engager dans des intrigues de volupté; se rendre l'esclave, la victime d'un fol et honteux amour pour des plaisirs d'un moment; ah! s'il est un homme capable d'une si étrange contradiction , ce n'est, ce ne peut être que l'homme de délire et de vertige, substitué, par les passions à l'homme de la droite raison et de la simple nature, et surtout à l'homme régénéré par la grâce : Conçu piscentia non habet locum ubi mors timetur.
Cependant, je le sais, dès le siècle de Salomon, le libertinage avait essayé d'accoutumer les passions à jeter sur le tombeau des regards tranquilles. On l'avait vu se piquer d'une scandaleuse sécurité; on l'avait entendu s'écrier : Hâtons-nous de nous couronner de roses avant que le soleil ait terni le vif éclat de leurs couleurs passagères : Coronemus nos rosis *. Que la courte durée de ces fleurs , condamnées à ne voir qu'une aurore, nous avertisse de prévenir les ravages du temps, et de saisir ces momens de bonheur qui fuient avec tant de vitesse pour ne plus revenir * Comedamus et bibamus, cras enim moriemur 2. Langage de séduction ; plût au ciel qu'il n'eût jamais été entendu que parmi les nations, que chez l'infidèle Israël! Hélas! il retentit au milieu de nous et jusque dans le sein de l'Evangile. Philosophes dés-
1 Snp., », 8. — * Is , xxir, 13.
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avoués par la raison comme par la religion, les impies de nos jours nous étalent avec faste ces maximes ennemies de toute pudeur et de toute bienséance ; ils en font la morale de leurs conversations, de leurs livres , de leurs théâtres, comme s'ils avaient entrepris d'ériger en école de licence et de volupté ces tombeaux où l'Esprit-Saint nous ordonne daller prendre des leçons de sagesse et de vertu. Dehors affectés d'une intrépidité contrefaite et simulée, ils se précipitent dans le plaisir, moins pour le goûter que pour se distraire; ils ne pensent qu'à bannir la crainte en chassant la réflexion. Cette prétendue philosophie, mélange d'audace , d'insensibilité stoïque et de mollesse épicurienne, n'est qu'un effort de l'imagination mise en# mouvement par l'intérêt des passions ; qu'un système mal assorti que le sophisme du raisonnement soutient contre la raison, et qui vient échouer contre l'expérience. En effet, pourquoi, jusque dans nos prétendus sages, ces attentions, cette^vigilance à écarter la pensée de la mort? N'est-ce pas parce que nous sentons malgré nous la force , l'efficace de cette pensée de la mort si dominante, si impérieuse ? Parce que nous éprouvons qu'elle jette dans l'âme un vide , une solitude, un silence, des dégoûts qui la dépouillent de toutes les vues, de tous les projets, de tous les di sirs tumultueux de la cupidité? N'est-ce pas parce que nous aimons le monde, parce que nous voulons l'aimer, et parce que nous savons que la pensée de la mort nous préparerait à cesser de l'aimer, en nous apprenant à le mépriser : Concupiscentia non habet locum , ubi mors timetur. (Le P. de Neuville , Sur la Pensée de la mort.)
La mort amortit le feu des passions.
Nospassions sont vaines, et, pour nous en convaincre, il ne s'agit que de nous former une juste idée de la vanité des objets auxquels elles s'attachent; cela seul doit éteindre dans nos cœurs ce feu de la concupiscence qu'elles y allument , et c'est l'importante leçon que nous fait le Saint-Esprit dans le livre de la Sagesse. Car, avouons-le, Chrétiens, quoiqu'à notre honte: tandis que les biens de la terre nous paraissent grands, et que nous les supposons grands , il nous est comme impossible de ne les pas aimer, et en les aimant , de n'en pas faire le sujet de nos plus ardentes passions. Quelque raison qui s'y oppose, quelque loi qui nous le défende, quelque vue de conscience et de religion qui nous en détourne, la cupidité l'emporte, et, préoccupés de l'apparence spécieuse du bien