REFLEXIONS THEOLOGIQUES ET MORALES SUR CE SUJET
Si Dieu ne prenait aucun soin des choses de ce monde , surtout des créatures intelligentes, il serait nul pour nous, et il nous serait fort indifférent de savoir s'il existe ou n'existe pas. La bonté, la sagesse, la justice, la sainteté que nous lui attribuons seraient des mots vides de sens ; la morale ne serait qu'une vaine spéculation , et la religion serait une absurdité. C'est ce que l'on a dit autrefois aux Epicuriens qui admettaient des Dieux , sans vouloir leur attribuer une Providence. On a soutenu|avec raison qu'Epicure admettait la Divinité en apparence, et qu'il la détruisait en effet.
Aussi la première leçon que Dieu a donnée à l'homme en le mettant au monde a été de lui apprendre que son Créateur était aussi son maître, son père, son législateur et son bienfaiteur. Dieu ne s'est pas seulement fait connaître à lui comme un être d'une nature supérieure, mais comme l'auteur et le conservateur de toutes choses; comme le rémunérateur de la vertu et le vengeur du crime. C'est par là que Moïse commence son Histoire, et cette Histoire sainte n'est autre chose que l'Histoire de la Providence. Suivant le tableau qu'elle fait de la création, Dieu, en tirant du néant le monde, n'a point agi avec l'impétuosité aveugle d'une cause nécessaire, mais avec l'intelligence d'un être libre, avec réflexion, avec prévoyance , avec attention à la perpétuité de son ouvrage, et au bien-être de ses créatures. Il a dit, et tout a été fait] mais il a vu aussi que tout était bien.
Après avoir formé deux créatures humaines, il leur ordonne de se multiplier, de peupler la terre, de la soumettre à leur empire; il les bénit, afin qu'elles prospèrent. Bientôt il leur donne une loi, et il les punit pour l'avoir violée. Il en agit de même à l'égard de
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leurs en fit n s ; il se conduit envers les premiers hommes comme un père dans sa famille: après avoir exercé pour eux sa sagesse et sa bonté, il fait éclater sa justice en punissant le crime; et de siècle en siècle ces leçons deviennent plus frappantes. Les égaremens dans lesquels les hommes ne tardèrent pas de tomber ne nous font que trop sentir combien elles étaient nécessaires, mais il est bon de remarquer la sagesse avec laquelle la divine Providence les a dirigées.
Les événemens arrivés dans l'enfance du monde, que nous appelons V état de nature, tendaient principalement à convaincre les hommes de l'attention que Dieu donne à l'ordre physique de l'univers, tels furent le déluge universel , la confusion des langues et la dispersion des peuples, l'embrasement de Sodome, les sept années de famine en Egypte, etc. Dieu savait que les hommes aveugles allaient bientôt attribuer à d'autres qu'à lui le gouvernement de la nature, en supposant que les astres, les élémens, les phénomènes du ciel, les productions de la terre étaient dirigés par des génies, des démons, ou de prétendus dieux inférieurs et secondaires ; que telle serait l'origine du polythéisme et de l'idolâtrie. Il était donc nécessaire que Dieu frappât de grands coups sur la nature pour apprendre aux hommes qu'il en est le seul maître, et qu'il la conduit seul par sa providence.
Les instructions qu'il donna aux Hébreux par Moïse, les prodiges qu'il opéra en leur faveur, eurent pour objet principal de faire voir non seulement à eux, mais à tous leurs voisins, qu'il est l'arbitre souverain du sort de toutes les nations ; que c'est lui seul qui leur accorde la prospérité ou leur envoie des malheurs, qui les établit dans une contrée ou les transplante ailleurs, qui leur donne la paix ou la guerre, etc. Alors s'introduisait chez les différens peuples le culte des dieux tutélaires et nationaux, et le culte des héros; chaque peuple voulait avoir le sien, et en être seul protégé. C'était tout à la fois un effet des préventions et des haines nationales, et une cause propre à les perpétuer. Dieu voulait les faire cesser, et cela serait arrivé si les hommes avaient été moins aveugles et moins obstinés dans leur erreur; en adorant tous un seul Dieu, ils auraient été mieux disposés a fraterniser. A l'article Judaïsme, nous avons fait voir qu'il n'est pas vrai que les Juifs aient pensé sur ce sujet comme les autres peuples, qu'ils aient regardé le Créateur du ciel et de la terre comme un Dieu local et particulier.
Ouant aux leçons de Jésus-Christ dans l'Evangile, elles ont un
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objet encore plus sublime, c'est de nous apprendre que cette même Providence divine conduit seule, et comme il lui plaît , l'ordre surnaturel; que depuis le commencement du monde elle a eu pour objet le salut du genre humain ; que tel a été dans tous les siècles le but de sa conduite: mais qu'elle exécute ce grand dessein par des moyens impénétrables à nos faibles lumières ; qu'elle éclaire telle nation par le flambeau de la foi , pendant qu'elle en laisse telle autre dans les ténèbres de l'infidélité, sans que celle-ci ait droit de se plaindre, ni l'autre de s'enorgueillir ; qu'à chaque particulier même Dieu accorde telle mesure de grâce et de dons surnaturels qu'il le juge à propos, sans que personne ait droit de lui demander raison de sa conduite.
Ainsi nous pouvons dire que dans tous les siècles la providence de Dieu s'est rendu témoignage à elle-même, par les leçons qu'elle a faites aux hommes, et par la manière dont elles les a gouvernés : leçons et gouvernement toujours analogues aux besoins de l'humanité , qui ne peuvent être par conséquent l'ouvrage du hasard, mais le plan d'une sagesse infinie. Les incrédules ne peuvent l'attaquer qu'en objectant qu'il n'a pas réussi; mais il n'a tenu qu'aux hommes de le faire réussir , et il ne tient encore qu'aux incrédules de contribuer au succès, en ouvrant les yeux à la lumière, en prêchant la religion et la vertu, au lieu de professer l'impiété.
Ils ne font aujourd'hui que répéter les sophismes des anciens philosophes contre la Providence, et retomber clans les mêmes préjugés. En effet, pourquoi un si grand nombre de raisonneurs ont-ils méconnu cette grande vérité? Nous le voyons par leurs écrits. Les uns pensaient qu'il était impossible qu'une seule intelligence pût voir toutes choses dans le dernier détail et y donner son attention; les autres jugeaient que ces soins minutieux seraient indignes delà majesté divine, dégraderaient sa sagesse et sa puissance; d'autres prétendaient qu'une telle administration troublerait son repos et son bonheur. Une preuve, disaient la plupart, que ce n'est point un Dieu souverainement puissant et sage qui a fait le monde, c'est qu'à plusieurs égards il y a de grands défauts dans cet ouvrage; et une preuve que ce n'est pas lui qui le gouverne , c'est qu'il y arrive continuellement du désordre : en est-il un plus grand que d'y laisser la vertu sans récompense, et le vice sans châtiment? Déjà quatre mille ans avant nous, les amis de Job raisonnaient ainsi, et ce saint homme soutenait contre eux la cause de la Providence.
Conséquemment , parmi les philosophes païens , les uns, comme les Epicuriens, soutinrent que dans le monde tout est l'effet du
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hasard , que les dieux endormis dans un profond repos ne s'en mêlaient en aucune manière. Les autres, surtout les Stoïciens, imaginèrent que tout était décidé par la loi du Destin, loi à laquelle la Divinité même était soumise. D'autres enfin, dociles aux leçons de Platon imaginèrent que lemondeavait été fait et qu'il était gouverné par des esprits , génies, démons ou intelligences inférieures à Dieu ; que ces ouvriers impuissans et malhabiles n'avaient pas su corriger les imperfections de la matière, et ne pouvaient pas empêcher les désordres de ce monde.
Aucun de ces systèmes n'était ni honorable à la Divinité, ni consolant pour les hommes : voilà cependant tout ce que la raison humaine cultivée par cinq cents ans de spéculations philosophiques avait trouvé de mieux. Il est clair que ce chaos d'erreurs était fondé sur quatre notions fausses: la première touchant la création , que les philosophes ne voulaient pas admettre ; la seconde touchant le bien et le mal, qu'ils prenaient pour des termes absolus, pendant que ce sont seulement des termes de comparaison; la troisième, à l'égard de la puissance infinie, qu'ils comparaient à la puissance bornée des hommes; la quatrième enfin concernant la justice divine, qu'ils supposaient faussement devoir s'exercer en ce monde. Il est de notre devoir de le démontrer.
i° Si les philosophes avaient compris que Dieu a le pouvoir créateur, qu'il opère par le seul vouloir, qu'à sa seule parole , au seul acte de sa volonté , tout a été fait, ils auraient conçu de même que le gouvernement de l'univers ne peut pas coûter davantage à Dieu, ni plus dégrader sa majesté souveraine que la création. Ici les philosophes comparaient déjà l'intelligence et la puissance divine à l'intelligence et à la puissance humaine ; et parce qu'un roi serait fatigué et dégradé s'il entrait dans les plus minces détails du gouvernement de son empire , ils en concluaient qu'il en serait de même de Dieu. Conséquence ridicule et fausse. C'est donc l'idée du pouvoir créateur qui a élevé l'esprit et l'imagination des Ecrivains sacrés, et qui leur a inspiré, en parlant de la puissance de Dieu, des expressions si supérieures à toutes les conceptions philosophiques. Dieu , selon leur style, n'a fait qu'appeler du néant les êtres , et ils se sont présentés ; il tient les eaux des mers et il pèse le globe dans le creux de sa main; les cieux sont l'ouvrage de ses doigts; c'est lui qui dirige les astres dans leur course majestueuse; d'un mot il peut abîmer le ciel et la terre , les faire rentrer dans le néant, etc. Il lui suffit de connaître sa puissance pourvoir non seulement tout ce qui est, mais tout ce qui peut être,
20 Sous les mots bien et mal, nous avons fait voir qu'il n'y a dans le monde ni bien ni mal absolu , mais seulement par comparaison ; que, quand on soutient qu'il y a du mal, cela signifie seulement qu'il y a moins de bien qu'il ne pourrait y en avoir. Nous avons observé qu'il n'est aucune créature à laquelle Dieu n'ait fait du bien, quoiqu'il eût pu lui en faire davantage, et quoiqu'il lui en ait fait moins qu'à d'autres. Or, c'est une absurdité de prétendre que tout est mal y parce que tout est moins bien qu'il ne pourrait être; c'en est une autre de supposer qu'un être créé, par conséquent essentiellement borné, peut être absolument bien et sans défauts à tous égards : il serait comme Dieu la perfection infinie.
3° L'on se fait une fausse notion de l'infini, quand on suppose que Dieu, parce qu'il est tout-puissant, doit faire tout le bien qu'il peut; cela est impossible, puisqu'il en peut faire à l'infini. Cette supposition renferme une contradiction , puisque c'en est une de vouloir que Dieu tout-puissant ne puisse pas faire mieux. Ici revient encore la comparaison fausse entre la puissance de Dieu et la puissance humaine; l'homme doit faire tout le bien, ou le mieux qu'il peut, parce que son pouvoir est borné; il n'en est pas de même à l'égard de Dieu, parce que son pouvoir est infini.
4° Les philosophes ne raisonnnaient pas mieux lorsqu'ils étaient scandalisés de ce que Dieu ne punit pas toujours les crimes en ce monde; une conduite contraire serait trop rigoureuse à l'égard d'un être aussi faible et aussi inconstant que l'homme; elle lui ôterait le temps et les moyens de faire pénitence. Quelquefois ce qui paraît un crime aux yeux des hommes est une action louable ou innocente; bien plus souvent ce qui leur semble être un acte de vertu vient d'une intention criminelle; la Providence serait donc injuste si elle se conformait au jugement des hommes. D'autre part, les récompenses de ce monde ne sont pas un prix suffisant pour une ame vertueuse, immortelle de sa nature; il faut que la vertu soit éprouvée sur la terre pour mériter un bonheur éternel. Si les philosophes païens en avaient eu connaissance, ils auraient raisonné tout différemment; leurs reproches contre la Providence n'étaient fondés que sur leur ignorance.
Ce sont néanmoins ces notions fausses qui ont le plus indisposé les païens contre le Christianisme , qui ont fait éclore les premières hérésies, qui servent encore aujourd'hui de fondement aux divers systèmes d'incrédulité. « Les Chrétiens, dit Cécilius dans Minutius « Félix , prétendent que leur Dieu, curieux, inquiet, ombrageux, « imprudent, se trouve partout, sait tout, voit tout, même les
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« plus scm 'tètes pensées déà hommes, se mêle de tout, biemedë leurs « crimes, comme si sou attention pouvait suffire , et au gouverne- « ment général au monde, et aux soins minutieux de chaque par- « ticulier. Folle prétention! La nature suit sa marche éternelle sans « qu'un Dieu s'en mêle; les hiens et les maux tombent au hasard « sur les hons et sur les médians; les hommes religieux sont souvent « plus maltraités par la fortune que les impies; si le monde était « gouverné par une sage Providence, les choses sans doute iraient « tout autrement. »
Voilà ce que les athées et les matérialistes disent encore tous les jours.
Celse et Julien étaient indignés de ce que les Juifs se croyaient plus chéris et plus favorisés de Dieu que les autres nations , de ce que les Chrétiens à leur tour se flattaient d'être plus éclairés que les païens. Ils comparaient l'état obscur, abject, malheureux dans lequel les Juifs avaient toujours vécu, à la prospérité, aux victoires, à la célébrité dont les Grecs et les Romains pouvaient se glorifier; ils regardaient tout cet éclat extérieur comme la preuve d'une prédilection particulière de la Providence, et comme une récompense du culte que ces peuples avaient rendu aux dieux. A présent les déistes soutiennent que la prédilection de Dieu envers les Juifs, si elle étaitvraie, serait un trait de partialité, d'injustice, de malignité; qu'ainsi les Ecrivains sacrés qui la supposent nous donnent une fausse idée de la Divinité et de sa providence.
Les marcionites et les manichéens argumentaient à peu près de même ; la différence qu'ils trouvaient entre la loi de Moïse et celle de l'Evangile, entre la conduite de Dieu envers les premiers hommes, et celle qu'il a tenue dans la suite, leur paraissait prouver que ces deux plans de providence ne pouvaient pas être du même Dieu ; que l'auteur de l'ancienne Loi était plutôt un être méchant qu'un génie ami des hommes. Ils ne voyaient pas que le genre humain , dans son enfance , ne pouvait et ne devait pas être conduit de la même manière que dans son âge mûr. La plupart des objections des manichéens contre l' Ancien-Testament ont été renouvelées de nos jours par les déistes ; ils ont poussé l'aveuglement jusqu'à objecter contre la Providence les faits mêmes qui la prouvent, qui en démontrent la sagesse et la bonté.
La plupart des sectes de gnostiques ne purent se persuader que Dieu eût voulu s'abaisser jusqu'à s'incarner dans le sein d'une femme, éprouver les misères et les faiblesses de l'humanité, souffrir et mourir sur une croix: ainsi les effusions de la bonté de
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Dieu et les rigueurs de sa justice, les bienfails etles châtimensont servi tour à tour aux hommes insensés et indociles de prétexte pour blasphémer contre la Providence. Leur manie a toujours été de dire : Si fêtais Dieu, f agirais tout autrement ; Dieu pouvaitleur répondre: Et moi aussi f agirais différemment si fêlais homme. En examinant de près l'esprit qui a dicté, d'un côté, le prédestinatianisme, de l'autre le pélagianisme, nous verrions qu'il a été relatif au caractère personnel des acteurs: les uns ont attribué à Dieu le despotisme des mauvais princes, les autres la conduite indulgente et douce des bons rois. Il fallait s'en tenir à ce que Dieu lui-même a daigné nous révéler dans l'Ecriture-Sainte touchant la conduite adorable de sa providence, toujours juste, sans cesser d'être bonne et bienfaisante, et toujours bonne sans déroger à sa justice. (Bergier , Dict. de Théologie, art. Providence.)
Dieu a une providence universelle.
Dieu ayant créé le monde, l'a-t-il abandonné à lui-même, et le laisse-t-il aller au hasard ? ou le conserve-t-il, le régit-il par la même puissance par laquelle il l'a créé ? Telle est la question que nous avons à traiter. Les ennemis de toute religion, tant anciens que modernes, en ont senti l'importance. Plusieurs d'entre eux, sentant l'impossibilité de nier positivement l'existence de la Divinité, se sont rabattus à contester sa providence. En faisant du Dieu qu'ils étaient forcés de reconnaître un être sans action, indifférent aux choses de la terre, ils ont par là même établi l'inutilité absolue de tout culte. Affranchis de tout joug religieux, délivrés de la crainte d'une autre vie, ils se sont abandonnés librement à leurs passions, et ils ont atteint leur but par cette doctrine aussi efficacement que les autres par l'athéisme.
Ce gouvernement du monde, que nous appelons providence, a deux parties, ou, pour parler plus correctement, deux objets; il s'étend aux êtres matériels et aux êtres raisonnables. Nous disons que Dieu régit les uns et les autres par des moyens différens et analogues à leur différente nature. Aux uns, il donne des lois physiques; aux autres, il dicte des lois morales; il imprime à ceux-là la nécessité, il impose à ceux-ci l'obligation. Nous nous occuperons spécialement ici de la providence dans l'ordre physique, c'est-àdire de l'administration du monde matériel. L'ordre moral sera l'objet d'une autre discussion, lorsque nous traiterons de la moralité des actions humaines et de la loi qui les règle.
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Quand nous disons que par sa providence Dieu régit le monde et en règle les événement nous n'entendons pas que pour chaque fait, pour chaque circonstance de < -haque lait, Dieu rende un nouveau décret. (Test ainsi que l'homme est forcé d agir; il ne peut rien administrer que par une succession de volitions immédiatement appliquées à chaque objet; mais la providence de Dieu, éternelle comme lui, infinie comme lui, a compris dans un seul et même décret tout l'ordre du monde, toute la suite des événemens, tout l'enchaînement des causes secondes. Si l'on admet que l'éternité de Dieu n'est pas successive, il est aisé de concevoir que cet unique décret se trouve à la fois éternel et contemporain de tous les événemens temporels qu'il règle. L'instant indivisible qui forme l'éternité, correspondant à la révolution des instans qui composent le temps, le décret qui , dans Dieu, est absolument simple et momentané, a dans les créatures des effets successifs ; c'est dans le moment où Dieu les ordonne que s'écoule le temps dans lequel ils se succèdent. Dans le système contraire, c'est-à-dire en admettant l'éternité successive, Dieu, de toute éternité, dans un unique et, si on peut s'exprimer ainsi, primitif instant, a porté toutes les lois physiques, ordonné toutes les causes secondes, d'après lesquelles tout arriverait dans le monde. Les dérogations mêmes que sa sagesse a jugé devoir apporter à ces lois, ont été en même temps déterminées. La providence de Dieu consiste donc dans ce décret originaire, créateur et ordonnateur de l'univers, et dans la constante volonté de le faire observer; elle ne diffère point de l'éternité et de l'immutabilité de la volonté divine.
Cette exposition prévient une objection familière aux incrédules, savoir, que Dieu se conduit non, comme les vils humains, par des lois particulières, momentanées, successives et changeantes, mais par des lois générales, éternelles et immuables. Les lois divines sont en effet, comme je viens de l'expliquer, éternelles et immuables ; mais elles sont de plus à la fois générales et particulières ; elles embrassent la totalité des êtres et s'appliquent à chaque individu ; c'est un seul acte de la volonté divine qui ordonne tout l'ensemble et tout le détail ; et on s'exprimerait plus exactement en disant qu'il n'y a qu'une seule loi quia prescrit, en même temps, tout ce qui devait à jamais arriver.
Nous disons donc qu'il est impossible d'admettre l'existence d'un Dieu sans reconnaître sa providence. Et, en effet, les preuves qui établissent l'une démontrent en même temps l'autre.
Nous avons vu l'existence de la Divinité prouvée par le consen-
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tement unanime du genre humain; mais ce n'est pas une Divinité étrangère aux choses de ce monde que tous les peuples ont adorée; leurs adorations mêmes prouvent qu'ils en espéraient du bien; qu'ils se flattaient d'en avoir reçu: le culte est la conséquence immédiate de la foi d'une Providence.
Et ce qui a inspiré à tout le genre humain cette persuasion de la Providence, et aussi ce qui lui avait principalement donné la certitude de l'existence de Dieu, c'est la permanence constante et imperturbable de l'ordre magnifique qui existe dans le monde. Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit ailleurs; mais nous en conclurons avec tout le genre humain que le hasard est aussi incapable de maintenir la disposition de l'univers que de la produire; qu'ainsi, c'est la même volonté qui a tiré le monde du néant, qui le conserve aussi constamment le même : volonté que nous appelons Toute-Puissance, relativement à l'un de ces actes j Providence, par rapport à l'autre.
Si Dieu ne dirigeait pas l'ordre du monde, ce serait ou parce qu'il en ignorerait les moyens, ou parce qu'il ne le pourrait pas, ce qui est contraire à sa toute-puissance; ou parce qu'il ne le voudrait pas, ce qui serait indigne de sa sagesse et de sa bonté, qui lui font vouloir tout ce qui est bien.
Dieu est bon, nous l'avons montré. Mais quelle bonté aurait un être indifférent à tous les autres? Si c'est sa bonté qui l'a engage à donner l'être à des créatures, elle ne peut pas les lui laisser négliger.
Pouvons-nous croire que Dieu n'aime pas ce qu'il a créé? Si, comme on n'en peut douter, il chérit ses propres perfections, peut- on penser qu'il n'aime pas les êtres dans lesquels il en a imprimé quelques traits? S'il les aime, les abandonne-t-il? et pouvant régler leurs destinées, les confiera-t-il au hasard ?
Nous avons dit que non seulement il y a dans Dieu une providence, mais qu'elle est universelle. Les mêmes raisons qui l'établissent prouvent qu'elle doit s'étendre à tous les êtres, tous sont les créatures de Dieu, tous ont des relations établies par lui avec d'autres êtres, tous ont besoin qu'il maintienne ses relations particulières nécessaires à l'ordre total. Ce que nous disons des êtres est également vrai des événemens. Si on reconnaît que Dieu en règle quelques uns, on doit avouer qu'il les dirige tous. Il n'y a pas de raison pour qu'il soit l'auteur des uns et non des autres ; il a la même connaissance de tous, il a la même puissance sur tous ;
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qu'est-ce qui l'empêcherait d'avoir, à l'égard de tous, la même volonté?
J'ai répondu ailleurs à une ohjection des incrédules que, ne connaissant pas la destination de tous les êtres, nous ne pouvons pas juger qu'ils sont dirigés par une Providence sage; et j'ai fait voir que notre ignorance, sur plusieurs des vues et des moyens de la Providence, ne devait pas nous empêcher d'y croire.
Une autre objection plus digne d'un homme grossièrement ignorant que d'un philosophe, est celle que Cicéron met dans la bouche d'un épicurien de son temps, et que ceux du notre n'ont pas honte de réchauffer. En chargeant la Divinité du gouvernement de toutes les choses du monde, on lui impose une charge énorme, et on l'embarrasse d'une multitude d'affaires incommodes et pénibles. Comme s'il pouvait y avoir quelque chose d'incommode et de pénible pour l'Etre qui connaît tout par une seule pensée, et qui peut tout par une seule volition! Ils mesurent les facultés de lEtre suprême sur les leurs propres , ceux qui font de pareils raisonnemens. S'il nous est permis de raisonner d'après nous-mêmes sur cet être incomparable et incommensurable, nous devons dire au contraire : limités comme nous le sommes, nous avons le pouvoir de régler plusieurs choses ; celui qui est infini peut donc tout ordonner.
Quelques autres philosophes enseignaient qu'il est indigne de la Providence de s'occuper des choses petites et viles. D'après cela, il y en avait qui, bornant son influence aux choses célestes, la disaient indifférente à celles de la terre. Ainsi, il serait indigne de Dieu de conserver, de diriger, de gouverner des êtres qu'il n'a pas été au dessous de sa grandeur de créer! Pour lui, il n'y a point de choses grandes et de petites. Les différences qui nous frappent disparaissent devant l'infini. Il n'y a dans la nature aucune partie qui soit vile en elle-même, qui le soit par rapport à son Créateur. Gardons-nous, c'est la réflexion d'un philosophe païen, de rabaisser l'Auteur du monde au dessous des ouvriers mortels : plus ils sont habiles , plus ils s'occupent de perfectionner et d'adapter les unes aux autres toutes parties, grandes et petites, de leurs ouvrages; Dieu, admirable par sa puissance jusque dans celles de ses œuvres qui nous semblent les moindres, l'est encore par sa sagesse, qui les dirige et les conduit à leur fin. (Le C. de La Luzerne, Dissertation sur f Existence de Dieu. )