PLAN ET OBJET DU QUATRIEME DISCOURS SUR LE PURGATOIRE
EXORDE
Sancta et salubris est cogitalio pro defunctis exorare , ut ù peccatis solvantur.
C'est une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts, afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés. (// Mach., xn, 46.)
Si jamais les ministres de la parole sainte ont dû se flatter du succès de leur ministère, c'est sans doute en ce jour, consacré à la mémoire des morts, où tous les intérêts viennent se confondre et toutes les passions expirer au pied de nos chaires. Les voiles de deuil qui couvrent nos temples ; les pâles flambeaux qui s'associent aux ombres de la mort ; ces accens plaintifs qui retentissent sous nos voûtes augustes; ce cortège funèbre qui environne l'autel saint, et ces sons lugubres de l'airain sacré qui vont appeler, au loin, le mondain, et l'arracher du sein de ses^plaisirs : quel ensemble imposant pour disposer les esprits et préparer les cœurs à la parole sainte! La peinture des scènes attendrissantes du Purgatoire, le tableau des douleurs ineffables de ces âmes souffrantes, et jusqu'à cette lueur d'espérance qui brille dans ce séjour de larmes, tout parle en faveur de la vérité que le prédicateur doit annoncer]; tout alors a' une voix et un langage propre , et la nature, et la religion, et la charité, et la justice, et l'intérêt, et la reconnaissance, et les remords mêmes des consciences troublées, à la vue de ce spectacle sombre, qui glace d'effroi. Que dis-je? quand tout se tait, le silence du temple , le silence même des tombeaux parle un langage de terreur, qui perce au fond de l'ame, et y réveille tous les sentimens de la piété envers les morts. D'où vient une émotion si rapide et si naturelle ? Ah ! c'est que la piété envers les morts est comme une vertu innée dans nos cœurs : la nature l'y a gravée, et la religion l'y conserve avec%soin , parce que c'est une louable et salutaire pratique de ne pas oublier les morfcs : Sancta et salubris cogiiatioy etc. Mais pourquoi ce sentiment si vif dist. vu. 32
paraît-il avec nos lugubres solennités? O insensibilité déplorable! ô stupide indifférence des vivans pour les morts!... La foi est éteinte dans leurs cœurs; et, avec elle, semble vouloir s'éteindre aussi tout sentiment d'humanité. Les uns négligent d'honorer les morts, les autres leur rendent des honneurs stériles; ranimons la sensibilité des uns, éclairons la piété des autres , implorons , pour les morts , et le sentiment de la commisération et les secours de la charité.... Je viens donc , mes frères , vous entretenir aujourd'hui, de cet Enfer passager, je veux dire de cet état d'épreuve et d'expiation que la justice de Dieu, de concert avec sa clémence, a placé entre le Ciel et l'Enfer même : je viens intéresser votre piété pour des justes souffrans, qui sont, hélas! si honteusement oubliés ; et voici tout mon dessein et la division de ce discours :
La piété envers les morts est sainte dans ses motifs : Sancta.... cogitatio ; ce sera le sujet de la première partie ;
La piété envers les morts doit être salutaire dans ses effets : Salubris cogitatio; ce sera le sujet de la seconde partie.
Levez-vous donc, ô vous, qui nous avez précédés, dans le sommeil de paix, avec le signe de la foi; venez, âmes prédestinées, mais souffrantes; venez, âmes chéries de Dieu, mais bannies encore de sa présence; héritiers du ciel, trop long-temps exilés, venez défendre ici votre propre cause; ou plutôt descendez vousmême, ô mère des vivans, avocate des pécheurs et protectrice des morts! ô Marie, obtenez-moi de réveiller la froideur, de vaincre l'indifférence, et d'entraîner les cœurs sensibles, afin de les intéresser tous pour vos enfans. Ave , Maria. (M. l'abbé de Sambucy , Sur la Piété envers les morts.)
Nous pouvons prier pour les morts, el c'est une erreur de ne pas croire.
Qu'il y ait après la mort un état distingué du Paradis et de l'Enfer , un état où certaines âmes sont privées pour un temps de la vue de Dieu, et souffrent le reste des peines proportionnées à leurs péchés; que. les âmes dans cet état puissent être secourues par les prières des fidèles qui vivent encore sur la terre ou qui sont déjà reçues au ciel c'est, ce qu il y a de plus nécessaire et de plus précis dans ce que l'Eglise nous apprend sur le Purgatoire. Entrer plus avant dans ces abîmes profonds ; demander quel est le lieu, la nature, la durée de leurs tourmens : questions plus obscures et moins utiles , objets de notre curiosité plutôt que de notre foi.
Jîornons-nous donc aujourd'hui à ce seul point capital, qu'il y
a des fidèles, morts dans la grâce de Dieu, qui souffrent dans un état où nous les pouvons secourir par nos prières. Trois propositions mettront ce point hors de doute et de soupçon. La première c'est que nul fidèle ne l'a jamais contesté; la seconde, c'est que le premier qui ait osé le contester était un hérétique reconnu et réprouvé par nos propres adversaires; la troisième, c'est que tous les saints et tous les fidèles ont appuyé et défendu ce même point de foi, sur les mêmes fondemens, et par les mêmes raisons dont nous nous servons maintenant. Après cela, nier que cette pratique soit sainte et solidement établie, et conforme à la loi de Dieu n'est-ce pas s'aveugler à la lumière? Sancta ergo est cogitatio pro defunctis exorare.
C'est beaucoup dire, que nul fidèle n'a jamais contesté la prière pour les morts, ni par conséquent la créance d'un état où leurs âmes sont purifiées. Je le dis cependant sans hésiter, jamais dans la loi de Moïse, ni dans la loi de Jésus-Christ nu) Patriarche, nul Prophète, nul Apôtre, nul docteur, nul historien, nul écrivain vivant ou mort, dans la réputation de vrai fidèle, ne s'est avisé jusqu'à présent d'accuser la prière pour les morts, ni d'erreur, ni d'inutilité, non pas même de nouveauté. Par où peut-on se convaincre plus fortement de la sainteté de cette pratique ?
D'abord, si cette doctrine a jamais été contestable, n'était-ce pas le Fils de Dieu qui la devait contester ? De son temps il la voyait établie, puisqu'elle l'était du temps même des Machabées près de deux cents ans avant lui: établie, au reste, et pratiquée ' non pas par la faiblesse et la crédulité du peuple ignorant mais par l'exemple, l'ordonnance et la persuasion des plus religieux et des plus savans, tels qu'était le fameux Judas Machabée, grand ennemi de toute superstition, grand zélateur de la religion divine. Et quand le livre des Machabées , où la prière pour les morts est établie si expressément, ne serait pas canonique autant qu'il l'est en effet , son seul témoignage historique suffirait pour nous montrer l'antiquité et la sainteté de cette pratique; elle était donc connue et publique au siècle du Fils de Dieu. Or, le Fils de Dieu, qui n'épargnait ni les pharisiens ni les scribes, qui décriait leurs mœurs et leurs fausses traditions avec un zèle si ardent, eût-il manqué d'éclater contre celle-là, s'il l'eût jugée profane, inutile ou superstitieuse! Le Sauveur a trouvé le monde en possession de prier pour les morts ; il ne l'a jamais détrompé : ses Apôtres et ses disciples, les saints Pontifes et les martyrs, qui les ont suivis de plus près, y ont-ils reconnu de l'abus ?
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Saint Jean Chrysostôme ne dit-il pas que c'est un dogme de miséricorde enseigné par le Saint-Esprit ? Hoc dogma divinœ misericordiœ Spiritus disposuit. Saint Epiphane ne dit-il pas que c'est une loi de Dieu notre père, et de l'Eglise notre mère, qui ne se peut abolir? Quis pote rit statutum matris dissolvere, aut legem patris. Saint Grégoire de Nysse ne dit-il pas que ceux qui nous ont prêché Jésus-Christ sont les mêmes qui nous ont prêché cette doctrine ? A Christi prœconibus et discipulis prodltum est. Tertullien ne dit-il pasj que c'est un de ces points qui, n'étant pas expressément commandés dans l'Ecriture, ont passé en loi par la tradition, par la coutume et par la foi de l'Eglise ? Si legem expostules,scripturam nullam invenies. Traditio tibi prœtenditur auctrix^ consuetudo conformatrix^et fides observatrix. Bien plus, nul n'en a parlé comme d'une pratique indifférente et qu'il fût libre de négliger. Il ne faut pas, dit saint Augustin, négliger de prier Dieu pour les morts : Non sunt prœtermittendœ supplicationes pro spiritibus mortuorum. C'est, ajoute saint Epiphane, par obligation , par devoir, par nécessité, que l'Eglise est dans cette pratique qu'elle a reçue de ses pères et de ses auteurs : Ecclesia necessario koeperficity traditione a patribus accepta.
On parlait ainsi dans les premiers siècles et sur les premiers trônes de l'Eglise, avec une parfaite union de sentimens; tous s'en rapportant à leurs pères, à leurs ancêtres, à la tradition, à l'Eglise, aux Apôtres, au Sauveur, au Saint-Esprit ; nul n'ayant jamais déclaré ni même désigné par conjecture ou par soupçon l'inventeur de cette pratique; nul n'ayant jamais contredit son antiquité, son utilité, sa nécessité, sa sainteté. Je dis, nul de ceux qui ont passé pour fidèles, ou qui ont gouverné les fidèles. Qui donc a commencé le premier à s'y opposer ? Un homme ennemi des fidèles et retranché de l'Eglise de Jésus-Christ : c'est ma seconde proposition.
Ce serait faire injustice aux réformateurs du siècle passé, de leur imputer l'abolition de la prière pour les morts. Il y a plus de treize cents ans qu'elle est un sujet de dispute ; mais bien loin que l'antiquité de cette contestation donne aux réformateurs aucun avantage sur nous, ils n'y peuvent trouver que leur propre condamnation * car quel est ce docteur dont ils se sont faits les disciples, et qui s'avisa d'inquiéter sur ce point la tranquillité de notre foi ? Ce fut Aërius , un prêtre arménien , directeur d'un hôpital dans la ville de Sebaste, hérétique arien de profession ; niant la divinité du Fils de Dieu, la consubstantialité àes trois personnes divines; dès là par conséquent retranché du corps de l'Eglise, et condam-
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nable au tribunal même de nos réformateurs. Voilà celui qui, dans le quatrième siècle , ouvrant une porte nouvelle à la réforme de la religion , mit la prière pour les morts au nombre des erreurs qu'il prétendait corriger. De tous ces faits nous avons pour garans saint Epiphane et saint Augustin, deux témoins irréprochables , et qui vivaient dans le même temps.
Sur cela quittons nos préjugés , et servons-nous des lumières de la pure et droite raison. Les fidèles sont sans contredit dans la possession immémoriale de pratiquer la prière pour les morts , de la croire sainte et salutaire. Le premier qui contredit cette possession des fidèles est un homme qui ne l'est pas. Le premier qui, sur ce point, accuse tous les saints d'erreur, est lui-même infecté d'erreur. Le premier qui s'intéresse là-dessus à l'honneur de l'Eglise épouse de Jésus-Christ est un arien qui déshonore la divinité de Jésus- Christ. Soyons juges entre les fidèles et cet hérétique arien : voyons à qui nous devons croire, et dans quel parti nous risquons moins. Je vous demande à vous , mes frères et à nos réformateurs : pourriez-vous, sur l'article de la Trinité et de l'essence de Dieu, vous rapporter au témoignage d'un hérétique arien ? Comment donc pouvez- vous, sur la prière pour les morts, vous rendre à son témoignage? Indigne de votre confiance et de votre communion sur la divinité du Sauveur, est-il capable de vous instruire et de redresser votre esprit sur l'état des morts dans l'autre vie? Si ce que nous nous figurons des peines de leur état n'est qu'une erreur, croirons-nous que Jésus-Christ, voulant tirer son Eglise d'une erreur aussi antique et aussi générale qu'eût dû l'être celle-là, n'eût communiqué les lumières de la vérité qu'aux ennemis de son Eglise, et laissé dans les ténèbres ses plus zélés défenseurs ? Que l'on cherche cent subtilités pour éluder ce raisonnement tout simple qu'il estt on ne peut s'empêcher d'en sentir la force; et, puisqu'en matière de religion je dois me rendre au parti le plus assuré, je ne puis me croire en sûreté dans un parti qui n'a pour chef qu'un hérétique, opposé à tous ceux que je reconnais pour saints. Ce n'est pas tout.
Troisième proposition. Ces saints ont appuyé cette vérité contre l'hérétique et contre les sectateurs , par les mêmes raisons dont nous nous servons aujourd'hui. Quelles sont ces raisons? en voici les principales. Quand on nous presse de montrer dans l'Ecriture le fondement de ce troisième état que nous appelons Purgatoire, quoique ce soit à ceux qui contestent cet état à nous montrer dans l'Ecriture le fondement de leur contestation, nous alléguons cependant trois célèbres passages des saints livres.
Le premier, c'est la menace que fait le Sauveur, dans le chapitre 5 de saint Mathieu , d'une prison où le débiteur qui n'aura pas satisfait son créancier tandis qu'ils étaient ensemble en chemin , c'est-à-dire dans la vie, sera renfermé dans la prison, pour n'en sortir qu'après avoir payé jusqu'à la dernière obole : Non ex/es inde, donec reddas novissimum quadrantein. D'où l'on conclut qu'il y a hors du chemin, c'est-à-dire hors de la vie, un lieu d'expia- . tion d'où l'on ne sort qu'après avoir satisfait pour les plus 'petits péchés.
Le second passage est la distinction que fait le Sauveur du monde, au chapitre XII de saint Mathieu, entre les péchés qui sont remis et ceux qui ne sont point remis ni en cette vie ni en l'autre: Aon remittetur ei nequein hoc seculo , neque infaturo. D'où l'on conclut qu'il y a des péchés qui sont expiés et remis en l'autre vie.
Le troisième, c'est ce feu dont parle saint Paul, au chapitre troisième de la première épître aux Corinthiens: ce feu où les ouvrages des hommes seront éprouvés au jour du Seigneur; où l'ouvrier imparfait souffrira dommage , et ne laissera pas d'être sauvé , mais en passant par le feu: Ipse autem salmis erit, sic tamen quasi per ignetn. D'où l'on conclut qu'il y a dans l'autre vie un feu par lequel quelques uns sont purifiés avant que d'être sauvés.
Quand nous alléguons ces trois passages, et que nous leur donnons ce sens, les novateurs ont pitié de notre simplicité; mais qu'ont-ils à nous reprocher? Si nous étionsles premiers inventeurs de ces interprétations qui leur paraissent forcées , ils pourraient peut-être nous regarder comme des interprètes ignorans , dévoués au siège romain, et intéressés à soutenir sa doctrine. Mais quand on voit ces mêmes interprétations avancées et soutenues douze et quinze cents ans avant nous, par des docteurs irréprochables dans leur foi, qui, ne prévoyant point les contestations des siècles suivans, ne cherchaient que la pure et solide vérité, qui des deux partis doit avoir pitié de l'autre et l'accuser de témérité? Voici donc le langage que nous parlons et les auteurs que nous suivons dans l'interprétation de ces passages.
Cette prison dont on menace au chapitre V de saint Mathieu, nous l'expliquons du Purgatoire. C'est après Tertullien , saint Cyprien, saint Jérôme et saint Eucher. Cette rémission des péchés dans l'autre vie, dont il est parlé au chapitre XII de saint Mathieu, nous l'expliquons de l'expiation des péchés dans le Purgatoire. C'est après saint Augustin , saint Grégoire-le-Grand , saint Isidore £t saint Bernard. Ce feu, qui, selon saint Paul, dévorera les ouvra-
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ges imparfaits, nous l'expliquons des peines du Purgatoire. C'est après Origène, saint Jérôme, saint Ephrem, saint Augustin, saint Basile de Césarée, saint Hilaire de Poitiers, saint Paulin, saint Césaire, The'odoret, sans parler des autres plus récens, qui ont cru suivre la vérité en s'attachant à l'ancienne doctrine. En est-ce assez pour mettre nos consciences hors du péril de l'erreur?
Je vois deux partis opposés dans la société chrétienne. Dans l'un de ces deux partis , la prière pour les morts est réputée pour un dogme de miséricorde, inspiré par le Saint-Esprit, enseigné par les Apôtres ; une loi inviolable de Dieu notre père et de l'Eglise notre mère; un témoignage de la foi de notre résurrection; un lien mutuel de tous les fidèles entre eux; un commerce consolant des vivans avec les morts, qui nourrit la tendresse légitime que la nature nous inspire pour eux, et qui entretient l'espérance de nous revoir dans l'autre vie en possession du même bien. Au contraire, dans l'autre parti la prière pour les morts est regardée comme une invention diabolique, injurieuse au sang de Jésus- Christ , comme un vain amusement de la douleur des esprits faibles, un piège tendu par l'avarice à la piété du peuple chrétien, un reste de paganisme , une folle superstition. Voilà deux persuasions étrangement opposées. A laquelle m'arrêter ? quel parti prendre? A la tête de ce dernier parti, je vois des savans, il est vrai^ des gens subtils, fameux depuis trois cents ans, dans tout le monde chrétien, par les révolutions qu'ils y ont causées; tous se vantant qu'ils ont le vrai sens des Ecritures, qu'ils sont animés de l'esprit de Dieu, quelque opposition que d'ailleurs ils aient entre eux dans les autres points de leur doctrine. A la tête du premier parti, je vois, au contraire, tout ce qu'il y a eu de saints dans l'étendue de l'Eglise, anciens et modernes, grecs et latins; ces saints dont la vertu se fait encore respecter de tous les deux partis contraires; ces saints qui ne tenaient point à la vie, qui avaient toujours leur ame entre les mains, prêts à la sacrifier pour la religion de leur Dieu ; ces grandes âmes insensibles à l'intérêt, incapables de lâcheté, de mauvaise foi, de supercherie, dont les écrits sont les plus fidèles monumens de la doctrine des Apôtres, et la vie une vive image de l'ancienne probité. Tous ces grands hommes sans exception sont à la tête d'un parti, et condamnent l'autre d'hérésie. Où est notre sens? à quoi pensons-nous? comment pouvonsnous balancer? que risquons-nous à leur suite? Avec cette foi ne sont-ils pas parvenus à Jésus-Christ? pourquoi cette même foi nous en éloignera-t-elle? Ah! vous verrez vos pères, vos amis passer
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devant vous comme des Ilots sur la terre, vous dire le dernier adieu ; vous gémirez , vous pleurerez , vous rendrez les derniers devoirs à leurs corps , et vous les abandonnerez sur le bord de leur tombeau, vous ne songerez pointa leurs âmes; vous étoufferez sur leur état tous vos soucis et tous vos soins ; vous ferez scrupule d'y penser; vous soutiendrez comme un point de foi qu'il n'y a pour eux ni prières ni sacrifices.
Mais moi qui m'attache au plus sûr , qui ne prends pas la vérité sur les lèvres de mes docteurs, mais sur les lèvres de l'Eglise, et qui en vas chercher la source dans la plus saine antiquité, je vois un saint Ambroise, au milieu de l'église de Milan, célébrer à l'autel les obsèques du grand Théodose, en présence de l'empereur Honorius son fils. Là je l'entends faire à Dieu cette prière : Da requiem perfectam servotuo Theodosio : « Seigneur, donnez le parfait repos « à votre serviteur Théodose, Je l'aimais, ce prince : Dilexi, et « parce que je l'aimais, je le conduirai dans la région des vivans; « et ne l'abandonnerai point que par mes pleurs et mes prières je « ne l'aie introduit dans le repos qu'il semble avoir mérité, sur la « montagne du Seigneur, où la vie est immortelle, sans corruption, « sans tristesse et sans douleur : » Dilexi et ideo prosequar eum ad regionem vivorum : nec deseram donec fletu et precibus inducam , quo sua mérita vocant, in montent Domini.
J'entends d'ailleurs saint Augustin s'écrier pour l'ame de [sa mère : « Dieu de mon cœur, ma gloire et ma vie : Laus mea et « vita mea , Deus cordis mei. Je ne songe point aux vertus de ma « mère, pour lesquelles je vous rends grâces avec plaisir; c'est pour « ses péchés que je vous prie. Pardonnez-lui, Seigneur, pardonnez- « lui; n'entrez point en jugement avec elle; souvenez-vous qu'é- « tant près de sa fin, elle ne songea point à son corps, elle ne de- « manda point les honneurs funèbres. Tout ce qu'elle souhaita, ce « fut qu'on fît mémoire d'elle à votre autel, où elle savait que l'on « offre la victime sainte, qui efface la cédule de notre condamnait tion. Votre servante Monique a lié son ame à ce sacrement de « rédemption, par Wlien de sa foi; que personne ne l'en sépare! ln- « spirez, ô mon Dieu , à tous mes frères vos serviteurs, qui liront « ce que j'écris, de se souvenir à l'autel de Monique votre servante, « et qu'elle trouve non seulement dans mes prières, mais aussi dans « celles des autres, l'accomplissement de sa dernière volonté : » Ut quod a me illa poposcit extremum, uberius illi prœstetur in rnultorum orationibus. (Le P. de La Rue, Sur la piété envers les morts, )
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La piété envers les morts est sainte dans ses motifs.
Si , pour intéresser la piété aux besoins d'autrui, il faut lui faire connaître les maux qu'elle doit soulager, il faut aussi lui offrir des motifs , consacrés par la religion et avoués par l'humanité , qui soient capables d'exciter sa commisération ; or, quels motifs plus touchans et plus respectables que ceux que l'Eglise nous présente en faveur des âmes infortunées du Purgatoire ?
Motifs de compassion et de charité , parce que les peines qu'elles souffrent sont excessives ;
Motifs de justice et de reconnaissance, parce que leurs rapports avec nous nous en font un devoir sacré.
i° Motifs de compassion et de charité. L'antiquité païenne avait découvert le dogme si raisonnable du Purgatoire , par la seule lumière de la raison. Ainsi s'exprime Platon, le plus sublime de ses sages : « Ceux qui ont vécu dune manière qui n'est ni tout-à- « fait criminelle ni absolument innocente, souffrent des peines « proportionnées à leurs fautes , jusqu'à ce que, purifiés de leurs « souillures, ils soient mis en liberté, et reçoivent la récompense « de leurs bonnes actions. »
Yoilà le langage du plus grand des philosophes! n'est-ce pas, mes frères, celui du plus jeune enfant de nos écoles, lorsqu'il nous récite les premiers éiémens de sa foi , et nous raconte la doctrine de l'Eglise? « Il est, nous dit-il avec l'Eglise, il est dans la vie fu- « ture, un lieu d'expiation , où la justice divine achève de purifier « les âmes, qui ne sont, ni assez coupables pour être condamnées v à l'Enfer, ni assez pures pour être admises dans les cieux ; et nous « pouvons , par nos prières et par nos vertus , adoucir leurs peines, « ou abréger leur captivité. » Tel est le dogme catholique : ainsi l'autorité infaillible de l'Eglise s'accorde avec le témoignage de la philosophie païenne en faveur de cette vérité.
Mais où est ce lieu d'épreuve? quelle est la nature ou la qualité des peines du Purgatoire? Respectons le silence de l'Eglise; ne mêlons point à ses dogmes nos faibles conjectures; et surtout n'exagérons pas une vérité, déjà si effrayante par elle-même. Cependant, pour vous la rendre plus sensible, mes frères, comparons les peines du Purgatoire avec les peines de cette vie, quoique saint Augustin nous assure que les maux de la vie présente n'ont rien de comparable avec les maux du Purgatoire. Ce saint évêque, un jour, entendit de jeunes insensés qui, dans leur délire, osaient
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s'écrier : « Peu importe le Purgatoire, pourvu qu'on n'aille pas en « Enfer! » Malheureux , leur dit-il, taisez-vous ; et apprenez que, lors même que vous uniriez ensemhle tous les maux qui affligent l'humanité souffrante, tout ce que les pénitens delà primitive Eglise ont subi d'humiliations et de pénitences ; tout ce que les solitaires de la Thébaïde ont exercé sur leurs corps de macérations et d'austérités ; tout ce que les bourreaux ont fait souffrir de supplices aux plus grands scélérats; tout ce que les tyrans ont inventé de tourmens , pour assouvir leur rage et leur fureur sur les membres des martyrs; enfin tout ce que l'esprit humain a pu imaginer de tortures, pour désoler et pousser à bout la patience humaine, rien de tout cela ne peut entrer en comparaison avec les tourmens du Purgatoire : Nemo hoc clicat , fratres caris simi , quia die {purgatorius ignis) durior erit quam quidquid potest, in hoc seculo, pœnarum videri , sentiri aut cogitari 1. Développons cette pensée de saint Augustin.
Rappelez-vous en effet, mes frères, ces temps de la primitive Eglise, où les pécheurs étaient soumis aux épreuves de la pénitence publique : contemplez ces pénitens humiliés et repentans , séparés de la masse des fidèles, exclus de l'assistance aux saints mystères, prosternés aux portes du temple, couverts de cendre et de cilice, baignés dans leurs larmes, et condamnés à toutes les rigueurs austères d'une pénitence de plusieurs années! Faible image des épreuves du Purgatoire!!! Oh! si les âmes, qui y gémissent, pouvaient échanger leurs souffrances, pour de si légères pénitences, elles se croiraient dans un Paradis anticipé !
Rappelez aussi à votre souvenir les austérités de ces solitaires de la Thébaïde , qui, pour se dérober au siècle, s'enfonçaient dans des cavernes profondes; suivez, au milieu des rochers les plus impénétrables, ces pénitens fameux, dont le monde n'était pas digne. Quibus dignus non erat mundus 2, Vous voyez les uns courbés sous le poids des chaînes , haletans de fatigue, ou debout sur de hautes colonnes; les autres couchés sur la terre nue, ou dans les horreurs des précipices ; tous livrés aux insomnies de la douleur ou aux intempéries des saisons : semblables à des spectres plutôt qu'à des hommes vivans. Ce spectacle vous fait horreur : à peine est-ce un ombre des expiations du Purgatoire!!!
Parcourez maintenant les supplices des martyrs, dans les cachots, dans les amphithéâtres et sur les échafauds même. Le plomb
1 S. Aug., serm. xli, de Sanctis. — *Epist. ad Uebr., xi, 58.
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fondu dans leurs veines ouvertes ; les ongles de fer dans leurs chairs meurtries; l'huile bouillante sur leurs plaies vives; tous leurs membres ensanglantes sous les coups de fouet; transpercés par les pointes aiguës des roues dentelées; lacérés et mutilés par le tranchant des glaives; broyés sous la dent meurtrière des lions et des léopards , ou enflammés par la piqûre venimeuse des serpens; jetés enfin sur les grils ardens, ou au milieu des feux dévorans des fournaises embrasées : Voilà, mes frères, le plus grand effort de la cruauté des tyrans, et le plus haut degré de la barbarie des hommes. Eh bien! tous ces tourmens, dont le seul récit vous fait frissonner dans tous vos membres, comparés aux douleurs des âmes du Purgatoire, seraient encore, dit saint Cyrille , comme un soulagement à leurs maux: Siojnnes, quœ in mundo coçitari possunt pœnœ , tormenta, afflictiones , minori, quœ in Purgatorio habetury pœnœ comparentur , velut solatio erunt^. Parce que la plus petite de leurs peines, selon saint Thomas, est infiniment au dessus de toutes les tortures : Minima Purgatorii pœna superat omnem pœnam hujus vitœ. Oh ! qu'il est donc horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant! Horrendum est incidere in manus Dei viventis 2 ! ! !
Ne croyez pas, mes frères, que l'imagination exagère les douleurs du Purgatoire : la pensée de l'homme ne peut s'en former une idée, dit saint Augustin; comment pourrait-elle les exagérer? Les tourmens du Purgatoire égalent ceux de l'Enfer même , ajoute saint Cyrille , et ils n'en diffèrent que par l'espoir de finir un jour. Nihil inter se différant tormenta infernalia ab Us quœ sunt in Purgatorio , quia eadem sunt magnitudine ; sed unum est quod differre possunt, quia infernales fine m non exspectantet Purgatorii pœnœ sunt cumfine 3.
Mais combien de temps doivent durer ces épreuves terribles? Sera-ce des mois , des années entières , plusieurs siècles même, et jusqu'au jour du jugement dernier?.... Oh! qui pourrait y penser sans frémir ? Mon Dieu ! il me suffit de savoir qu'un jour dans le Purgatoire est, pour ces âmes souffrantes , comme mille années de douleur ici-bas pour les malheureux mortels : In Pur gatorio erit dies unus tanquam mille anni *, En effet , mes frères , sans nous arrêter à quelques apparitions véritables des saints que l'Eglise respecte, et qui, du fond du tombeau, ont révélé quelquefois à la
1 S. CyrilluaHieros. Catech. Mystag. — " Ilcbr., x, 31. — 5 S. Cyrill. Hieros. — * S. Aug.
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terre les châtimens de la justice divine , écoutons saint Antonin, exposant, dans une sorte de parabole, la tradition des premiers temps; comme autrefois le Sauveur du monde exposait aux Juifs, dans ce simple langage, les secrets de l'autre vie :
« Un malade était en proie aux plus excessives souffrances, et de- « mandait à Dieu avec larmes la délivrance de ses maux; un Ange « lui apparut sur son lit de douleur, et lui dit : L'Esprit de Dieu « m'envoie vers vous pour vous donner le choix d'une année en- « core de souffrances sur la terre, ou d'un seul jour dans le Pur- « gatoire : Diem pro anno dedi tibi. Le malade ne balança pas, — « Un seul jour dans le Purgatoire, dit-il; je verrai du moins un terme «à mes douleurs. Il expira aussitôt; et son ame fut introduite « dans le Purgatoire. Alors l'Ange compatissant vint s'offrir à lui « pour le consoler. A cette vue le malheureux pousse une cla- « meur lamentable, semblable au rugissement de l'Enfer, et s'écrie : « — Ange séducteur, vous m'avez trompé; vous m'aviez assuré « que je ne serais qu'un jour dans le Purgatoire, et voilà déjà vingt « ans que j'y suis, livré aux plus affreux tourmen s : O seductor An- « gelé, qui me inpœnis viginti annorum circuits pro semi horœ ( aut « unius diei) spatio fefellisti. — Ame infortunée, lui répliqua « l'Ange, vous êtes dans Terreur : la rigueur de vos tourmens «vous en fait exagérer la durée; et regarder comme un siècle « ce qui n'est en effet qu'un instant : détrompez-vous. A peine « quelques minutes se sont-elles écoulées depuis votre trépas; et « votre cadavre est encore plein de ehaleurTsur votre lit de mort l. » A ces mots plus attérans que la foudre, cette ame infortunée sort comme d'un songe terrible : Excitatus est tanquam dormiens 2.. Mais quelle attente épouvantable! ! ! Terribilis autem.. exspectatio*.
Cependant l'espoir qui ne la quitte pas se ranime ; l'amour renaît plus vif et plus impétueux... Je l'entends tantôt avec le Prophète s'écrier: « Je me relèverai après avoir été si long-temps assise dans « les ténèbres. Le Seigneur est ma lumière et je dois porter encore « le poids de sa colère, parce que j'ai péché: » Corisurgam cum sedero in tenebris : Dominus lux mea est. Iram Domini portabo quoniam peccavi ei 4. Tantôt avec l'épouse des Cantiques : « O heureux « habitans des cieux , qui voyez face à face celui dont je dois un «jour contempler la divine beauté! je vous en conjure, offrez-lui «mes désirs, et dites-lui combien je languis en son absence: >»
i S. Antonin. — 2 Ps. lxxvii. — 5 S. Paul, Epist ad Hebr., x. — ' Mich., v, 8. ,
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Adjuro vos... ut nuntietis dilecto meo , quia amore langueo !. — Puis se tournant vers Dieu , son amour frustré se change en douleur : Frustrata cupiditas, non perçeniendo quo tendebat , vertitur in dolorem 2. « Si vous êtes mon souverain bien , pourquoi vous « montrer contraire à mes vœux? pourquoi vous dérober à mes « empressemens ? Si le désir de vous posséder fait mon supplice, «pourquoi faut-il que je vous recherche?... Quare posuisti me « contrarium tibï^ ? O Dieu ! abrégez mon exil ou enchaînez l'acti- « vite demoname.... Etes-vous donc changé pour moi seul et de- » venu cruel à mon égard : Mulatus es mihiin crudelem 4 ? » Quelle lutte pénible, mes frères! quel combat violent! cette ame affranchie de sa chaîne mortelle et de ce corps de boue qui appesantit l'esprit s'élève à Dieu comme à son centre, ravie de ses ineffables perfections; une puissance invisible suspend et arrête la rapidité de son vol.... La bonté de Dieu et ses charmes divins l'attirent; elle s'élance de nouveau par le besoin immense et pressant qu'elle a de son Dieu; mais sa justice et sa sainteté s'y opposent et la repoussent.... Dieu la chérit , et il ne peut l'admettre jusqu'à ce que sa vertu soit épurée sept fois comme l'or dans le creuset. Jaloux de la pureté de cette ame , Dieu lui fait subir les expiations douloureuses qui doivent lui rendre tout son éclat et sa première beauté... Poursuivre un Dieu que l'on chérit plus que soi-même, et ne pouvoir l'atteindre ! s'approcher de lui et en être repoussé ! le tenir presque et en être arraché ! être sûr d'en être aimé et ne pouvoir jouir ni de sa présence ni de ses faveurs ! ! ! O ciel ! vous êtes plus impitoyable que l'Enfer... Plus torqueniur cœlo quam gehenna 5. O tourmens du divin amour, vous êtes plus désolans que mille enfers même!... Decem mille quis ponat gehennas , nihil taie dicct quale est a beata gloria excedere 6. Cœurs froids et insensibles, ce n'est pas à vous que je m'adresse, vous ne pourriez comprendre ce langage divin: Si frigido loquor, nescit quid dicam. Cœurs tendres, cœur aimans, c'est à vous qu'il appartient de sentir ce que je dis : âmes pieuses, vous seules vous en avez expérimenté quelques touches , et votre tendresse me répond de votre compassion et de votre charité : Da amantem et sentit quod dico ~.
2° Motifs de justice et de reconnaissance. Mais quels cris lamentables viennent redoubler ma stupeur et me glacer d'effroi?... O
1 Cant., v, 8. — « S. Aug., de Civ., lib. t»f cap. 3. — 5 Job., vu, 20. — * Ibid., xxx, 21. — 3 S. Greg. — e S. Chrys. Hom. xxiv, in c. 7° Matih. — 7 S. Aug. Tr. xxvi, in Joannem.
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mes frères ! prêtez tous une oreille attentive ; ces voix peut-être ne vous seront pas inconnues. Ce sont des aines souffrantes et délaissées (pii invoquent votre justice et votre reconnaissance. Le dirai-je? ce sont d'abord les complices de vos erreurs. Hélas ! les fautes qu'ils expient sont peut-être le fruit de vos désordres ; c'est vous qui les avez précipités dans ce déluge de maux ; plus vous leur avez été chers , plus ils ont eu de liaisons et de rapports avec vous, et plus votre amitié leur a été funeste. Entendez leurs accens plaintifs et douloureux : « Je souffre violence , répondez pour moi. » Vim patior, responde pro me 1 . * — Ame infortunée, à qui t'adressestu ? eh ! que pourra répondre pour toi celui-là même qui fut l'artisan de ton malheur? Quis respondebit cum ipse fecerit-? Vois comme il a abusé de ta crédulité pour te condamner ensuite à l'oubli. Ah! tu peux bien dire: « Je suis maintenant comme un vase « brisé dont on ne fait plus de cas et que l'on jette dans la boue : » Factus sum tanquam vas perdition 3?
Ce sont des Chrétiens qui vous demandent si vous avez oublié l'heureuse union que Dieu a établie entre les vivans et les morts. Bene/icentiœ... et communionis nolite oblwisci 4. Sortis du même sein, enfans de la même Eglise, tous frères de Jésus-Christ et membres d'un même corps sous un même chef, chacun réclame les secours consolans de cette sainte religion dans laquelle il eut le bonheur de vivre et de mourir. « Quelle main , dit-il, a pu rom- « pre cet accord éclatant de l'Eglise militante et de l'Eglise souf- « frante? Si un membre souffre, tous les autres membres ne souffrent- « ils pas aussi? Si unum membrum patitur, compatiuntur et alia « membra^. Pourquoi donc suis-je comme un étranger au milieu « de mes frères, et comme un inconnu parmi les enfans de ma « mère? •> Extraneus factus suni fratribus meis et peregrinus fdiis matris meœ 6.
Ce sont des bienfaiteurs généreux qui, non contens d'avoir ouvert la main en faveur de l'indigent ont voulu encore perpétuer leurs bienfaits après leur vie. Oh! quels regrets ils doivent avoir si Dieu leur fait connaître l'injustice et l'ingratitude des hommes! Infidèles serviteurs! avez-vous jamais pensé à ces maîtres si attentifs à tous vos besoins, qui, au milieu des douleurs les plus aiguës pensaient à votre sort futur pour en adoucir les rigueurs par leurs largesses; leurs bienfaits vous ont suivis au-delà du tombeau, et
1 ls., xxxvm, 14. — * Ibid., 15. — * Ps. xxx, 13. — 3 Epis/. Hebr., xni, 16. — * I Cor., xii, 26. — • « Ps. lxviii, 9.
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votre reconnaissance a expiré avec eux dans le même sépulcre i Sicut vulnerati dormientes in sepulchris , quorum non es memor
amplius *.
Et vous tous, fidèles ici présens, qui que vous soyez , où est votre reconnaissance pour ces prêtres décédés , vos maîtres dans la foi, que vous appeliez avec tant de complaisance les apôtres de votre famille, et qui furent si long-temps , ou les pasteurs ou les confidens de vos âmes? Oh! combien ce devoir devait être sacré pour vous. Comment avez-vous pu méconnaître cette patience inaltérable, cette sollicitude paternelle et ce vif intérêt que la religion avait mis dans leur cœur pour votre salut?».. Ah! il n'est donc que trop vrai que vous avez oublié cette conversion subite dont votre pasteur fut l'instrument, et cette réforme éclatante qu'un nouvel Ananie acheta par des torrens de larmes , dont l'abondance amollit votre cœur et lui arracha des sanglots. Aussi voilà le juste sujet de leurs plaintes et ce qui aggrave leur douleur: « Je « n'ai plus de ressource en moi, dit chacun d'eux, et mes plus fiât dèles ouailles mont délaissé: » Ecce auxilium meurn non est in me, et necessarii quoque recesseruut a me 2.
Et vous aussi, pauvres de Jésus-Christ, vous aussi (je le dis avec une amère douleur), à peine avez-vous accompagné le deuil funèbre autour du tombeau , et fait retentir le chant des funérailles , que vous oubliez aussitôt ceux que vous avez pleures, comme si leur souvenir devait s'engloutir et disparaître avec eux. Pourquoi ne vous voit-on jamais sur leurs tombes ou au pied des autels? Que vos vœux seraient puissans ! que vos voix seraient éloquentes si vous montriez à Dieu , et les vêtemens dont ils vous ont couverts, et le pain dont ils vous ont nourris, et vos enfans même qu'ils ont sauvés delà mort. Ah! ne soyez pas étonnés d'entendre sortir du fond des tombeaux ce cri d'indignation : « Cœurs muets , ils passent « auprès de nos tombes sans daigner invoquer seulement sur nous « la paix et la bénédiction de Dieu: » Et non dixerunt qui prœteribant: Benedictio Domini super vos '.
Ce sont aussi des amis dont la présence faisait le charme de votre vie, ce condisciple surtout , l'ami de votre jeunesse, formé à la
même école, élevé sous le même toit, nourri à la même table
Vous lui aviez juré un attachement éternel , vos larmes et vos sermens semblaient être l'expression de la plus vive tendresse. Hélas! avec quelle cruelle facilité vous avez abjuré l'amitié pour ne plus
1 Ps, lxxxyii, 6. — * Job., vi, 13. — > Ps. cxxvm, 8.
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songer qu'à vos plaisirs! Il a beau vous répéter ces lamentables paroles : « O vous du moins, mes amis, ouvrez vos cours à la pitié, « parce que la main du Seigneur m'accable! » Miseremini mei, saltemvos, amicimel, quia manus Domini tetigit me*. Gris superflus! plaintes inutiles ! Il vit encore dans les fastes de vos familles, dans vos bouches peut-être, et jusque sur sa tombe dans l'inscription qui la couvre,* mais il ne vit plus dans vos cœurs: Qui v'wunt iu chartis, vwunt in ore, vwunt in sepulchris, sed mortui sunt in corde -. Il peut bien dire avec vérité : « Ils m'ont laissé dans l'oubli , je suis « mort dans leur souvenir comme dans leurs cœurs : » Oblwioni datus sum tanquam mortuus a corde s.
Ce sont enfin des parens , que les liens du sang doivent vous rendre plus cbers, si vous n'avez pas encore fait taire la voix de la nature au fond de vos cœurs. Ici c'est un enfant, délaissé après sa mort, comme il le fut pendant sa vie... Comment un père peutil oublier son enfant? Comment une mère peut-elle ne pas avoir pitié du fils de son sein?... Numquid potest mulier oblwisci injantem suum, ut non misereatur Jilio uteri sui Ik ? Il me semble le voir lever ses mains innocentes vers le ciel pour implorer l'assistance de celui qui se dit le père des orphelins ; puis étouffant ses plaintes (comme par respect, pour ne pas accuser les auteurs de ses jours), vaincu par la force de la douleur, il dit au dedans de lui-même : «Mon « père et ma mère m'ont abandonné. » Pater meus et mater mea dereliquerunt me 5.
Là, c'est un père trop faible, une mère trop tendre : leur faute est de vous avoir trop aimés. Ecoutez leurs cris perçans; ils déchirent le cœur : « J'avais élevé mes enfans avec la plus tendre « sollicitude; je n'avais rien négligé pour assurer leur bonheur et « leur fortune; et maintenant qu'ils jouissent paisiblement du sort « le plus heureux, fruit de mes sueurs et de mes veilles, enfans dé- « natures ! ils foulent aux pieds les sentimens les plus sacrés ; et je « n'ai recueilli de tant de soins et de peines que leur indifférence « et leurs mépris. » Filios enutrwi et exaltcwi; ipsi autem spreverimt me G.
Plus loin, c'est une épouse trop crédule, qui fit autrefois, par ses grâces innocentes, la joie de son époux. Leur bonheur était inaltérable comme leur affection semblait devoir être immortelle
« Mais quoi ! dit l'épouse abusée, la mort peut-elle dissoudre des
1 Job., xix, 21. — 2 Caïd. Cajelan. — 3 Ts. xxx, 13. — * Is., xlix, 13. — 5 Ts. xxvi, 10. — G Is , i, 2.
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« nœuds aussi sacrés? » Siccine séparât amara mors * ? m Epoux infi- « dèle et parjure! ne devais-tu pas perpétuer le charme de notre « première union, même au delà du trépas, par l'espoir si doux de « me revoir un jour dans les cieux ? Où sont tes sermens , et ce « tendre souvenir dont tu me flattais ? Ah ! si mon ennemi m'eût «ainsi traitée, j'y serais moins sensible; mais toi, un autre moi- « même et le confident de mon cœur; toi , qui semblais avoir mis « en moi toutes tes complaisances, tu me délaisses sans pudeur, « en proie aux maux affreux que j'endure. » Si inimicus meus maie* dixisset mihi, sustinuisscm utique... tu vero^ homo unanimis, dux meus et notus meus * !... (M. l'abbé de Sambucy.)
La piélé envers les morts doit être salutaire dans ses effets.
Ne vous laissez pas, dit saint Paul, abattre par la tristesse et la douleur, comme les infortunés qui n'ont point d'espérance : Non contristemini , sicut et cœteri, qui spem non habent 2. Vous pouvez sans doute, mes frères, couvrir de vos pleurs la tombe de vos parens et de vos amis ; mais ne vous bornez pas à des larmes stériles et impuissantes : eh! quel fruit doivent retirer les morts d'un sentiment purement naturel, qui peut satisfaire un instant vos cœurs sans soulager leurs âmes? Que leur importe une vaine et oisive douleur! Il faut, mes frères, joindre aux devoirs prescrits par la nature ceux que la religion a consacrés : or, quels sont ces devoirs que la religion attend de votre piété? Les prières pour les morts et les œuvres de sanctification. Il faut donc offrir à Dieu vos suffrages et vos vertus pour adoucir ou abréger les tourmens des âmes du Purgatoire : votre piété, alors plus éclairée, sera salutaire dans ses effets, utile aux morts et à vous-mêmes; et cette double prérogative doit la rendre plus chère encore à vos cœurs.
i° Prières pour les morts. Avouons-le d'abord ici, mes frères , rien de plus beau , rien de plus consolant que la tendresse de la religion, lorsque, du milieu des pleurs et des prières de l'Eglise, ses enfans s'élèvent dans l'éternité : alors nos vœux peuvent les y précéder et les y suivre. O divin commerce de charité entre l'Eglise militante et l'Eglise souffrante, entre le fils vivant et le père décédé, entre la mère et la fille, entre l'époux et l'épouse! O lien mutuel des familles ! dogme du Purgatoire ! dogme sublime pour les cœurs vertueux et sensibles! Oh! que saint Ghrysostôme avait
* Ps., uv, 13, 14. — a I Tliess., iv, 12.
v, vu. 33
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bien raison de t'appeler le dogme de la divine miséricorde inspiré par le Saint-Esprit! Dogma dlvinœ misericordiœ a Spiritu sancto disposition 1 .
En effet, vous le savez, mes frères, les âmes détenues dans le Purgatoire ne peuvent plus rien pour leur bonheur ; le temps des œuvres et des mérites est passé ; elles sont tombées dans cette nuit profonde où personne ne peut plus opérer le bien : Venit nox quando nemo potest operari 2. Seules et destituées de tout, dans une région étrangère, elles sont au pouvoir de leur juge jusqu'à ce qu'elles aient payé la dernière obole : Non exies inde donec reddas novissimum quadrantem s. Or, c'est à vous, mes frères, c'est à vous qu'il est réservé d'acquitter leurs dettes, et de racheter leurs âmes. Ah! si vous aviez la cruauté de les délaisser dans cet Enfer passager, ce serait trahir tous vos devoirs, et tromper tous les desseins de Dieu; car, ce Dieu, qui est toujours Père et qui en a toute la tendresse, a remis leur sort entre vos mains ; il fait dépendre de vos vœux leur délivrance, comme pour resserrer les liens qui vous unissent. Son amour, admirable dans ses moyens, a cru devoir ainsi suppléer aux secours qu'il leur refuse, par le secours si facile de l'assistance de vos prières; et vous leur refuseriez ce léger service ! ! ! Oh ! combien vous êtes loin du dévouement magnanime de nos anciens Gaulois', qui, pour continuer aux morts les services qu'ils leur rendaient pendant leur vie, ne craignaient pas, dans leurs rites superstitieux, de s'immoler ensemble sous la même tombe. Action barbare sans doute et bien digne de ces temps d'ignorance ! mais combien le motif en serait excusable , si la re* llgion ne condamnait pas ce déplorable fanatisme.
Parcourez les annales du monde, vous trouverez chez les Juifs même l'illustre Judas Machabée, qui fait offrir, dans le temple de Jérusalem, des vœux et des sacrifices pour les guerriers morts dans les combats : vous verrez aussi, dans les premiers siècles de l'Eglise, l'usage de la prière pour les morts, devenu partout un spectacle d'édification publique. Où trouver, en effet, un tableau plus ravissant que celui de cette nombreuse famille de saints, la famille d'Emilie, dans la Cappadoce, où le grand saint Basile, saint Grégoire de Nysse, et tous leurs frères et sœurs se rassemblaient autour du sépulcre de leur pieuse mère pour célébrer ses obsèques par de longues prières?
Que j'aime à voir en Egypte ce vénérable cénobite , saint
S. Chrys. — 2 Joan., ix, 4. - 3 Malth., v, 2G.
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Antoine , qui prie entre deux lions aux funérailles et sur la tombe même de Paul ; et saint Pacôme dans la Thébaïde , saint Ephrem dans la Me'sopotamie, qui rendent à leurs frères morts les mêmes honneurs. Avec quel œil de complaisance je suis, dans la Palestine, saint Jérôme accompagnant les serviteurs de Dieu au tombeau, avec le chant des psaumes de l'Eglise; et y faisant intervenir le cortège des pauvres, comme le plus bel ornement de leur pompe funèbre.
Je ne me lasse pas d'admirer partout, dans les déserts comme dans les villes, dans les solitudes comme sur les montagnes, les mêmes cérémonies et les mêmes prières pour les morts.
Mais que je me plais à entendre saint Ambroise, tantôt au milieu des funérailles de son frère, lui adresser ces tendres paroles: «O mon frère, je m'oublierai plutôt moi-même que de vous ou- « blier jamais dans mes prières: non, ni la mort, ni le temps ne «pourra vous arracher de mon cœur: » Jpse me citius , quam te, obliviscar. Teneoigiturte, Jrater , nec mihi te aut mors , auttempus avellet ^Tantôt, en parlant de l'empereur Théodose: «Je l'ai aimé « comme mon fils, sans cesser de le respecter comme mon maître; « et voilà pourquoi je ne cesserai jamais d'offrir pour lui mes «vœux et mes prières ; je ne le quitterai plus, jusqu'à ce que je l'aie « introduit dans la région des vivans, où ses mérites l'appellent. » Dilexi : ideo prosequar usque ad regionem vivorum; nec deseram donecjletu et precibus producam vivumx quo sua mérita vocant'Z.
Peuple fidèle, après tant d'illustres exemples, votre piété envers les morts pourrait-elle être vaine et illusoire? Ah! que d'autres ornent leurs cercueils de lis et de roses ! qu'ils répandent des fleurs à pleines mains sur leurs tombes, ou qu'ils les couvrent d'inscriptions! Pour vous, vous répandrez sur leurs cendres, avec vos larmes, l'encens et le parfum de vos prières ; vous intercéderez auprès de Dieu pour leurs fautes, triste effet de la fragilité humaine ; et vous viendrez vous associer aux prières communes de vos frères, afin que leur ferveur donne plus de force à la faiblesse des vôtres. Eh! qui vous empêcherait même , au premier son de la cloche de la dernière agonie ou du glas des morts , de tomber à genoux, au pied de vos oratoires, pour invoquer le Dieu des miséricordes? Pourquoi ne feriez-vous pas, dans le jour, ce que vos pieux ancêtres faisaient autrefois dans la nuit, lorsqu'une voix lugubre et sépulcrale, circulant dans les rues, au milieu des ténèbres, venait
» S. Àmbi., in obitv fratris Satyri, <~ 2 S. Ambr.
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interrompre leur sommeil et réclamer leurs prières pour les trépassés ?
Mais quelle prière pourrait être plus agréable à Dieu que celle du prêtre à l'autel? Ah! si les vœux du simple fidèle ont tant d'efficacité, dit le saint concile de Trente, quelle toute-puissance dans l'auguste sacrifice de la messe, lorsque le prêtre tient, dans ses mains, la victime de propitiation elle-même! Purgatorium esse, animas que ibi detent a Jidelium suffragiis , potissimum vero acceptabili altaris sacrificio juvari 1... Toutes les autres prières, comme toutes les autres œuvres , applicables aux morts, exigent un état de grâce dans celui qui les offre; mais l'oblation sainte, toujours propitiatoire aux morts et auxvivans, est seule indépendante de cette loi. Le mérite du saint sacrifice ne dépend point de la sainteté de celui qui l'offre, encore moins de la sainteté de celui qui le fait offrir; il est uniquement attaché à la personne de Jésus-Christ et au prix de son sang. Que le ministre de l'autel soit pécheur; que le fidèle, qui fait dire la messe, soit coupable; peu importe pour la validité du sacrifice: Dieu ne voit plus l'homme dans l'homme même, il n'y voit plus que Jésus-Christ. Eh! quel avantage pour nous, mes frères, si nous savions l'apprécier, de trouver un supplément à notre insuffisance, pour secourir efficacement ces aines souffrantes. Oui, fussions-nous dans l'état du péché, nous pouvons néanmoins hâter leur délivrance, en faisant offrir, pour elles, le saint sacrifice de la messe. Ainsi , dans tous les âges de l'Eglise, dans tous les lieux du monde et à toutes les heures, on a toujours offert et on offre encore l'oblation pure , l'hostie de propitiation non seulement pour les vivans , mais encore pour les morts, selon la tradition des Apôtres: Non solum pro fîdelium vivorum peccatis, sed et pro defunctis in Christo nondum ad plénum purgatis , rite, juxta apostolicam traditionem, offertur 2. Quel admirable concert de doctrine, de vœux et de charité ! quelle ressource inépuisable! sans laquelle les âmes du Purgatoire languiraient dans leurs liens pendant des siècles entiers !
Ah! je ne m'étonne plus si saint Grégoire de Nazianze, cet illustre ami de saint Basile, après avoir rendu le plus magnifique hommage à sa mémoire, se plaisait à rendre les derniers devoirs à son tombeau , par l'immortelle vertu du sacrifice.... Je ne m'étonne plus si sainte Monique suppliait son fils avec tant d'instance de ne jamais oublier sa mère au saint autel , quand il aurait confié son
1 Conc. Trid. sess. xxv, Dccr. — * Ibid., xxn, 2.
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corps à la terre: Tantum illud vos rogo , ut ad Domini altare memineritis mei '. J'admire enfin avec quelle tendresse saint Augustin s'acquittait tous les jours de ce devoir sacré de la piété filiale , dans la célébration des saints Mystères.... O Eglise sainte! réjouis-toi d'avoir, pour témoins de ta foi et pour garans de ton culte, les deux plus beaux génies de l'Eglise grecque et de l'Eglise latine î et vous, Catholiques heureux, honorez cette foi par vos vertus , embellissez la doctrine du Sauveur par vos œuvres saintes: Doctrinam Salvatoris ornent in omnibus 2.
2S OEuvres de sanctification. Mais quelles sont ces œuvres? Venez, enfans de l'Eglise, conquête de Jésus-Christ, venez purifier votre ame par la confession, l'orner de grâces par la communion , accroître vos mérites par la pénitence, et racheter tous vos péchés par l } aumône y pour en appliquer le fruit au soulagement des morts. En effet , mes frères , les Juifs se purifiaient dans une sorte de baptême pour les morts ( c'est saint Paul qui nous l'apprend) : Baptizantur pro mortuis 3. Or, cet usage des Juifs n'était qu'une figure et un symbole de ce baptême du cœur des Chrétiens, que Dieu agréera toujours , si votre cœur est vraiment contrit et humilié. Oui, dit l'apôtre saint Jean, si nous faisons l'humble confession de nos péchés, Dieu sera fidèle à son antique promesse; la prière de l'humble pénétrera les cieux , et fera descendre d'en haut, sur les justes, la joie et la miséricorde : Oratio humiliantis se nubes penetrabit...,et oblectabit justos misericordia Dei 4.
Approchez plus près encore , mes frères , de la source des grâces, approchez de l'autel, afin d'y participera la victime sainte. Ah! si la communion ne profite qu'à celui qui la reçoit, comme le pain ne peut profiter qu'à celui qui s'en nourrit, dit saint Thomas ; si la vertu du sacrement ne peut profiter aux morts, elle peut du moins donner plus de grâce et de poids à vos prières, plus de mérite et de ferveur à votre dévotion : vos mérites dès-lors deviendront un bien commun aux âmes du Purgatoire; et l'abondance de votre justice et de vos vertus pourra accélérer leur repos et leur bonheur.
D'où vient donc, mes frères, cette honteuse désertion de la Table sainte ? Pourquoi cette froide négligence pour la divine Eucharistie? Pourquoi même cette indifférence pour les Indulgences si multipliées et si précieuses qui y sont attachées? N'est-il pas
1 S. Aug., Confess., lib. îx, 11. — « Epist., Tit. n, 10. — » I Cor., xv, 29. — 4 Eccli , xxxv, 21 et 26.
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bien doux, pour des enfans, d'en transmettre les fruits à un père, ou à une mère souffrante, comme un écoulement, une communication des mérites de Jésus-.Christ et des Saints ? Et vous mépriseriez ces trésors célestes 1, au préjudice des âmes infortunées, au bonheur desquelles l'Eglise les a plus spécialement consacrés!!.' Estce ainsi que vous avez appris à honorer la religion des tombeaux? Osez maintenant vous glorifier de votre tendre souvenir pour vos ancêtres, ou plutôt rougissez d'un si lâche abandon! Eh! que pourriez-vous faire de plus cruel à leur égard , si vous n'eussiez été que de perfides amis ou de froids adulateurs ?..,. (M. L'abbé de Sambucy.)
Péroraison.
Ah ! mes frères , si la charité a laissé encore quelque faible étincelle dans vos cœurs; si vous n'avez pas tout-à-fait endurci vos entrailles, ne vous refusez pas à vous-même la douce consolation de sauver l'ame chérie d'un père ou d'une mère, d'une épouse ou d'un enfant, qui, du fond de l'abîme, implorent votre secours : Illos salvatc de igné rapientes 2 ; car, si vous oubliez ces âmes souffrantes, vous serez oubliés vous-mêmes après votre mort, et vous languirez dans les expiations douloureuses du Purgatoire, peut-être jusqu'à l'avènement du siècle futur : risque misericordia, quia non addam ultra misereri, sed oblivione obliviscar eorum °. Que dis-je? Dieu n'attendra pas même le terme de votre vie pour venger l'oubli de vos parens : il va vous livrer à vos propres remords. Ne sentez-vous pas déjà le juge des vivans et des morts qui appesantit sur vous le bras de sa colère et de son indignation? D'où vient que votre imagination troublée semble vous représenter quelquefois dans vos maisons des spectres errans autour de vos lits, et poussant des voix plaintives dans le silence et les ténèbres de la nuit? Que sont ^toutes ces visions chimériques et tous ces préjugés populaires ? Que sont tous ces vains fantômes? sinon les justes remords d'une conscience alarmée, qui paraît faire entendre au dehors, en faveur des morts, les cris que votre dureté cherche à étouffer au dedans? Ah! si les morts pouvaient en effet apparaître réellement dans vos maisons; si, comme autrefois, 'ombre de Samuel , l'ombre indignée d'un père ou d'une mère pouvait s'abaisser sur la couche superbe du riche : « Tremble, lui
1 Conc. Trid, sess., xxi, 9. — 2 Epist. Jud., xxm. — 5 Os., i, 6.
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dirait-elle , fils indigne de moi. Est-ce là ce que tu m'avais promis» lorsque je palpitais encore sur le lit de douleur? Quoi! déjà tu as oublié les pressantes recommandations de ton père et les vives instances de ta mère! Pourquoi négliger ces dettes si anciennes, quoique ignorées? Pourquoi te réserver ces dons libres, que je t'avais signalés comme une restitution indispensable, pour purger mon héritage d'un levain d'iniquité? Comment peux-tu vivre un seul instant chargé de tant d'injustices ? Est-ce donc pour flatter ton orgueil et nourrir ta mollesse que je t'ai élevé une fortune, au prix de mes veilles et de mes sueurs? Ce lit doré où tu reposes mollement, tandis que je suis en proie à toutes les agitations de la douleur, oseras-tu bien, sans rougir, y prendre le repos, lorsque tu me le refuses à moi-même ? O perversité des affections humaines! Malheur! malheur à quiconque en fait l'affreuse expérience ! Fils imprudent! que mon exemple te serve de leçon. J'avais oublié mon père, j'avais négligé le souvenir de ma mère : infortuné ! je les ai trouvés dans ce lieu d'expiation, tristes victimes de mon oubli et de mon indifférence. Leurs ombres se confondent avec la mienne , et semblent m'accuser de l'excès et de la durée de leurs tourmens : leur présence me désole, leur vue m'accable. Oh! combien je souffre pour expier mes inconcevables délais! Cracior in hac flamma K Mais du moins je conserve l'espérance des cieux. Tremble, toi, ô mon fils; de mourir sans espoir, comme sans ressource : le Dieu qui m'a frappé va se venger bientôt ; sa colère est à ta porte, et, cette nuit peut-être, la mort va t'envelopper de son ombre, et t'engloutir dans l'Enfer.... Hâte-toi donc d'acquitter le vœu de mon cœur, et de rendre aux pauvres et à l'Eglise le patrimoine que je leur ai ravi : et les cieux vont s'ouvrir. »
Mon Dieu ! puissent les âmes délivrées par nos suffrages ou par nos vertus nous recevoir dans les tabernacles éternels ! Ainsi soitil. (Le même.)
1 Luc, xvi, 24.