‹ Nouvelle bibliotheque des predicateurs, ou, Dictionnaire apostolique (volume 3)Chapitre 40 sur 47 · HOUVE/.LB BIBLIOTHEQUE · texte numérisé non relu

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lui impose, elle ne cherche pas déjà à gagner un autre cœur. Car où sont maintenant, je ne dis pas seulement parmi ces malheureux époux qui avaient été divisés par la discorde avant de l'être par le trépas, mais parmi ceux qui avaient paru si tendrement unis ; où sont les veuves semblables à celles dont parle l'Apotre, ou du moins semblables à ces veuves dont l'antiquité païenne elle-même nous a donné des modèles? où sont ces veuves vraiment veuves et désolées qui passent le reste de leurs jours, comme l'illustre veuve de Bétbulie, dans une pieuse tristesse?

O veuves ! si vous avez aimé véritablement cet époux qui vous semblait si cher, dites désormais, dites comme la tendre et fidèle Noémi: Ne me donnez plus mon ancien nom: Ne vocetis me Noemi,id est pulchram. Donnez-moi un nom plus conforme à l'amertume dont le Tout-Puissant a rempli mon ame: Secl vocatc me Mara, quia amaritudine v aide me repleut Omnipotens. Qu'un autre ne tente point de gagner mon cœur. J'ai enseveli tout amour humain dans le tombeau de mon époux avec ses cendres chéries. Ne cherchez point à dissiper ma tristesse, ma tristesse est trop chère à mon ame. Je ne veux connaître désormais d'autres consolations que de penser à mon époux, que de contempler et de chérir dans ces enfans qu'il m'a laissés les images vivantes de leur père, et de passer le reste de ma vie dans l'exercice des vertus qui honoreront le plus sa mémoire et qui contribueront davantage au soulagement de son ame.

Mais qui le croirait, mes frères, que la tendresse elle-même pût servir de motif pour oublier les morts? Vous avez le cœur trop sensible, et la personne que vous avez perdue vous était trop chère pour que vous puissiez penser à elle. Ce cruel souvenir vous ferait mourir vous-même de douleur. 11 faut écarter loin de vous tout ce qui pourrait vous en rappeler la mémoire. Son nom même, ce nom autrefois si doux, il n'est plus permis de le prononcer en votre présence. L'étrange amour, qui voudrait faire mourir jusque dans votre cœur l'objet aimé!

Faut-il donc conserver toujours cette douleur cruelle qui déchire l'ame? Non, messieurs, notre faible nature y succomberait. Nous vous demandons un sentiment moins violent, mais plus durable. Nous vous demandons ce tendre souvenir, cette paisible tristesse, plus douce et plus chère pour un cœur vertueux que toutes les vaines joies du siècle.

Et quand il y en aurait parmi eux qui n'auraient pas toujours mérité votre attachement, quelle indulgence ne doit-on pas aux

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morts ? Telle était même la maxime des païens : Jam parco sepulcro. Hélas ! ils sont assez punis de leurs fautes envers vous par leurs remords et par les peines qu'ils endurent : et si vous ne leur devez pas votre tendresse, ne leur refusez pas du moins votre pitié.

Mes frères, au lieu de penser aux fautes des morts envers nous, pensons plutôt à nos torts envers eux. Combien de fois avez-vous contristé ce père par vos indocilités! Combien de chagrins avezvous causés à votre mère par les imprudences de votre jeunesse! Combien de fois avez-vous affligé cet époux par vos caprices et votre humeur! Combien de larmes avez-vous fait répandre à une femme vertueuse et sensible par des emportemens, ou par un froid courroux plus désolant que la colère ! Vous n'avez pu réparer vos torts avant leur trépas; il en est temps encore. Puissiez-vous , par votre respecl pour leur mémoire , par votre zèle pour le soulagement de leurs âmes, expier enfin toutes les peines que vous leur avez causées pendant qu'ils respiraient avec vous sur la terre ! , Chrétiens, tels sont les motifs que la religion et l'humanité même nous présentent pour exciter notre compassion envers les morts , et surtout envers ceux avec qui la Providence nous avait donné de plus tendres rapports. Faut-il que jusqu'ici nous ayons été si peu sensibles ! Hélas ! tous les jours nous foulons aux pieds les tombeaux des personnes qui nous furent les plus chères, et nous ne daignons pas seulement accorder un soupir à leurs mémoires.

Dans le silence et les ténèbres de la nuit, des imaginations faibles et frappées croient voir errer des spectres autour des tombeaux; et, dans les lieux autrefois habités par les morts, elles croient entendre des voix plaintives. Nous ne voulons point autoriser des erreurs populaires, ni les visions d'une imagination troublée; mais ces fantômes ne seraient-ils que de vaines chimères, mes frères, ce sont les justes remords de votre conscience pour votre insensibilité envers les morts.

Ah! si nous chérissons sincèrement leur mémoire, si nous étions fidèles à tous nos devoirs envers eux, bien loin d'être tourmentés par cette terreur des morts, avec quelle joie nous les verrions apparaître à nos yeux ! Ombres chéries, si je vous voyais vous avancer vers moi, loin de vous fuir, je volerais plutôt au devant de vous. L'amour serait plus fort que l'effroi; j'irais vous embrasser, vous arroser de mes larmes. Mais il n'est pas nécessaire que vous apparaissiez à me» yeux pour être présentes à mon cœur* Dans le si-

lence de la solitude, je crois vous voir revivre auprès de moi, dans les circonstances les plus touchantes de votre vie, dans celles où vous m'avez donné les preuves les plus tendres de votre affection. Je crois converser avec vous; je vous écoute, je vous réponds, et quand cette douce illusion disparaît, je me surprends baigné de larmes. Hélas ! jamais je n'aurai la consolation de vous revoir dans ce monde visible; du moins j'aurai toujours , oui j'aurai toujours la consolation de vous aimer. (Le même.)

Pieté envers les morts, tout la commande : la charité, la justice, l'intérêt.

Tel est l'état où l'Eglise notre mère nous représente ses enfans et nos frères: leurs peines sont aussi incontestables qu'elles sont extrêmes; elle nous les montre sans aucun espoir de soulagement de leur part et delà nôtre, à portée des moindres secours; où trouver donc des cœurs assez durs pour les leur refuser ces secours? Sera-ce parmi des chrétiens ou parmi des barbares?

Peines incontestables, aussi évidentes qu'il est manifeste qu'il y a Un Dieu infiniment juste, et des justes qui ne sont pas sans reproche; aussi véritables qu'il est certain qu'après la mort il y'a une autre vie; aussi constantes qu'il est assuré qu'il y a un Paradis et un Enfer. Il faut, ou fermer les yeux à toutes ces vérités, ou les ouvrir à celle d'un Purgatoire.

Oui, mes frères, dès qu'on reconnaît un Dieu pour juge, et des hommes pour ses justiciables; pour le temps de ses arrêts décisifs la fin de la vie présente, et le commencement des siècles à venir; pour dernier sort une éternité de maux sans mesure, ou de biens sans mélange; dès là sans autre effort de raison, on est déterminé à croire qu'il faut qu'il y ait dans l'autre monde quelque lieu destiné à des expiations passagères.

Les yeux divins sont si purs et si éclairés sur les moindres fautes ; les consciences humaines si portées à violer les devoirs, et si lâches à y satisfaire; les mœurs des plus gens de bien si remplies de défauts et d'imperfections ; les états permanens de l'autre vie si opposés et si extrêmes; le Paradis si désirable, l'Enfer si terrible, qu'on admet sans peine entre des termes si éloignés quelque milieu qui les rapproche.

De qui, je vous prie, le souverain Juge règle-t-il la destinée? n'est-ce pas de tout le genre humain? Combien de sortes de caractères entrent dans la société qui le compose? les uns ne sont-ils pas tout-à-fait médians ? d'autres entièrement bons ? la plupart flot-

tans entre la vertu et le vice ? pourquoi faut-il qu'il y ait une autre vie? n'est-ce pas pour rendre à chacun ce qui lui appartient? qui méritera d'entrer dans la compagnie des Saints ? c'est celui-là seul, dit l'Ecriture, qui aura le cœur pur et les mains innocentes. A qui sont réservés les supplices éternels? aux criminels de lèse-majesté divine. Eh! que deviendront donc tant de serviteurs négligens, dont la fidélité inviolable dans les points essentiels ne s'est démentie qu'en des choses légères? Tant d'ennemis rentrés en grâce, et qui, chargés seulement des dettes du péché, en ont lavé la tache dans les larmes delà pénitence. Eh quoi! penserions -nous que la Divinité dérogeât elle-même à la sainteté de ses lois ?j et qu'assez miséricordieuse pour en pardonner l'infraction, assez indulgente pour en commuer la peine, elle fût encore assez complaisante pour n'en exiger aucune? où serait la délicatesse de la sainteté? estimerions-nous raisonnable que le pécheur fût quitte de ses crimes pour un peu de larmes et de soupirs; et qu'après avoir fait indignement souffrir le cœur de Dieu ( comme il s'en plaint lui-même ) , laborare me fecistis % il ne souffrît rien ou peu de chose? où serait l'ordre de la sagesse? Témoins de l'affreuse multitude des grands pécheurs et du petit nombre des pénitens austères , de l'énormité des actions déréglées et de la faiblesse des œuvres satisfactoires, pourrions-nous bien nous persuader qu'une telle disproportion dût rester sans dédommagement et sans retour? Où serait la nécessité d'un avenir? condamnerions-nous des iniquités déjà remises ou légères, mais non encore expiées aux tourmens infinis de l'Enfer? ou bien les mettrions-nous d'abord en possession des plus pures délices du ciel? Où seraient les règles de la justice? la raison seule ne nous dit-elle pas que, sous le règne d'un Dieu infiniment saint, nul désordre n'est impuni ? que, dans les pas glissans où nous nous trouvons chaque jour , les plus fermes bronchent et tombent souvent ; que , parmi tant de genres de morts imprévues , bien des justes sortent de ce monde redevables encore à la justice divine; que, selon les vues immanquables d'une Providence assurée, l'avenir doit suppléer au passé ; qu'en une demeure toute pure rien de souillé ne peut trouver place, et que le séjour des démons n'est point fait pour les amis de Dieu ? Il faut donc que les âmes encore imparfaites, également indignes, et des premières récompenses, et des derniers chàtimens, soient mises au creuset et à l'épreuve, pour y être purgées de tout alliage de malice et de cor-

1 Malac, il, 17.

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ruption. La sévérité des jugemens de Dieu , la fragilité du cœur de l'homme, l'insuffisance des satisfactions de la vie, la certitude d'un avenir, l'excellence du Paradis et l'horreur de l'Enfer, tout conspire à nous faire sentir la nécessité d'un Purgatoire ; et le jour vient de toutes parts dans ces cachots ténébreux que l'esprit perce, mais que les yeux ne voient point; jour des perfections divines, jour de la conscience humaine, jour du temps, jour de l'éternité, jour de la gloire du ciel, jour même des feux de l'Enfer.

C'est cette aflluence de lumières, si claires et si sensibles, qui de tout temps a frappé les esprits, et qui a réuni sur cet article, dans une môme créance, tous les peuples de l'univers ; Chrétien, Juif, Turc, idolâtre, malgré la contrariété de leurs sentimens, l'antipathie de leurs inclinations, et la diversité de leurs usages, se sont portés , chacun à sa manière, à instituer pour les morts des prières, des expiations et des sacrifices; à graver jusque sur leurs tombes les vœux qu'ils faisaient pour leur repos, et à faire parler en leur faveur le bronze même et le marbre. C'est elle enfin qui a forcé les hérétiques de ces derniers temps, pour introduire une opinion contraire, non seulement à s'élever contre l'autorité des Ecritures, des conciles et des Pères; à effacer du nombre des livres canoniques ceux qui combattaient ouvertement leur erreur; à traiter sur ce point d'esprits faibles les plus grands génies de l'Eglise; mais encore à tomber dans cette extravagance outrée, qu'on peut appeler le dernier désespoir d'une raison égarée de la foi, de prononcer hardiment que tous les hommes sans exception s'étaient trompés sur ce sujet dans tous les siècles : Omnes in errorem abrepti sunt. Ce sont les propres paroles de Calvin : paroles qui fournissent, à mon avis, contre lui, de toutes les démonstrations la 'plus claire ; car si le consentement général de toutes les nations éclairées, qui reconnaissent quelque espèce de Divinité, est un argument invincible contre les prétendus athées, qui n'en voudraient reconnaître aucune, la créance unanime de tant d'hommes raisonnables, fidèles ou païens, orthodoxes ou hérétiques, qui de tout temps ont prié pour les morts, est-elle une preuve moins convaincante contre celui qui, sans autre fondement que quelques obscurités apparentes, communes à tous les mystères de l'autre vie, rejette la foi constante des souffrances d'un Purgatoire ? Mais cette raison si forte de les croire est-elle pour nous, qui les croyons, un motif moins pressant d'y compatir et de les soulager? Eh! que faut-il donc tant pour nous intéresser aux misères de nos semblables ? le rapport que oo\# fait là voix «publique des calamités étrangères,

la connaissance qu'on nous donne chaque jour de quelque affliction particulière et cachée, le récit ou la lecture des malheurs de tant d'illustres morts, fameux par leurs disgrâces, nous touchent souvent jusqu'aux larmes ! Combien peut-être, hélas ! en avez-vous versé d'illicites et de coupables à la seule représentation fabuleuse des événemens tragiques de la scène et du théâtre? Dans ces momens touchans la nature s'émeut et le cœur parle; on voudrait pouvoir rapprocher l'éloignement des temps, franchir la distance des lieux, changer en réalité la fiction même, afin de donner à ces objets de pitié des marques de tendresse et de zèle; ah! Chrétiens, toutes les nations, tous les siècles, toutes les religions du monde nous attestent qu'il y a dans l'autre vie des âmes affligées, et leur prêtent, pour ainsi dire, le concert de leurs voix, refuserions-nous de les entendre? Mais je parle à des fidèles, pour qui les décisions de l'Eglise sont autant d'oracles, et à qui seules elles doivent suffire, pour les convaincre que les peines du Purgatoire sont incontestables; première vérité. Ces peines, au reste, sont -elles grandes, sont-elles extrêmes? deuxième question. Jugeons-en par les mêmes principes dont nous venons de conclure leur réalité et leur certitude.

Qu'est-ce donc que le Purgatoire ? et qu'est-ce que la foi nous ordonne de croire? C'est l'ouvrage de la justice d'un Dieu offensé; c'est le règne de la pénitence des prédestinés; c'est le lieu des épreuves de l'autre vie; c'est enfin une espèce de milieu entre le Paradis et l'Enfer. Pour peu que l'on pénètre ces notions communes du Purgatoire, peut-on n'être pas effrayé de ses supplices? C'est l'ouvrage de la justice d'un Dieu justement irrité. Qu'il est terrible, mes frères, pour quelque faute que ce puisse être, de tomber entre les mains d'un Dieu vengeur ! Horreiidum est incidere in manus Dei vwentis 1. Que ce rigide exacteur des moindres dettes met bientôt un débiteur naturellement insolvable dans un état digne de pitié! Témoin Moïse, mort à la vue de la terre de promission, pour avoir avec défiance touché deux fois la pierre du rocher d'où devaient couler des sources d'eau vive. Témoin les Israélites dans le même désert, investis, tourmentés, assaillis de serpens furieux, pour de simples murmures dans leur soif pressante. Témoin ces enfans, à la rencontre d'Elisée, emportés, mis en pièces, dévorés par des bêtes farouches, pour une raillerie qui semble assez pardonnable à leur âge. Témoin Ananie

1 Hebr., x, 54.

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et Saphire, tombés aux pieds des Apôtres sans mouvement et sans vie, pour un mensonge qu'ils se figuraient indifférent et Sans conséquence, et tant d'autres exemples aussi effrayans.

Que les âmes du Purgatoire s'estimeraient heureuses, si elles n'avaient à souffrir que des maux équivalens, et si la justice divine se contentait d'exiger d'elles ce qu'elle exige ici-bas de ses plus déplorables victimes! Mais, hélas! la cruelle différence! c'est que Dieu ne punit ici qu'en père, quelque rigoureux que soient ses châtimens. Cest lui-même qui nous en assure: Je visiterai, dit-il, les pécheurs la verge à la main, et ma miséricorde en réglera tous les coups : Visitabo in virga iniquitates ; misericordiam autem non dispergam l; et que là Dieu punit toujours en juge. C'est Jésus-Christ qui nous l'apprend. Le juge, dit-il, vous livrera un jour à sa vengeance, et la balance en main, sa justice pèsera vos mérites et non vos forces : Judex tradet te ministro 2. C est qu'ici, selon l'oracle du Sauveur, on satisfait à Dieu par voie d accommodement et de remise. Accordez-vous, ajoute-t-il, avec votre partie pendant la vie : Esto consentiens adversario iuo dum es in via, et que là on satisfait à Dieu en rigueur de justice. Vous ne sortirez point de ses mains, conclut-il, que vous n'ayez payé jusqu'à la dernière obole : Non exies inde, donec reddas novissimum quadrantem.

Or, qu'est-ce que satisfaire à Dieu pour la moindre faute en rigueur de justice? Le concevez-vous, mes frères, et puis-je vous le dire ? c'est souffrir, non seulement tout ce qu'ont souffert ici les pécheurs, mais de plus tout ce que le péché mérite ; c'est payer, non seulement toutes les peines qu'il nous attire, mais aussi toutes les grâces dont il nous prive; c'est expier, non seulement tout ce qu'il a d'injustice et de malice, mais encore tout ce qu'il fait d'injure et d'outrage à Dieu.

Dieu est si grand, mes frères, et l'homme si méprisable; Dieu nous offre tant, et le péché si peu; Dieu nous aime si tendrement, et nous l'offensons si librement, si aisément, dans le sein même de ses faveurs et de ses grâces; étranges oppositions ! qui dans les lois de rigueur doivent être compensées par un contre-poids de satisfactions égales. Vous me demandez au juste la mesure des souffrances des âmes du Purgatoire: la voici , mes frères; ne l'oubliez jamais, et pour leur intérêt et pour le vôtre: c'est la disproportion qui se trouve entre la majesté infinie d'un Dieu offensé, et la bassesse du pécheur qui l'offense; entre le mérite infini d'un Dieu of-

1 P&al. nxXYUi, 53 — « Matth., v, W.

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fense^ et le néant du sujet pour lequel on l'offense; entre la bonté infinie d'un Dieu offensé, et l'indignité de la manière dont on l'offense. Vous avouez que ces disproportions sont incompréhensibles, avouez donc que les peines du Purgatoire le sont aussi ; et plaignez les âmes qui les souffrent. Eh quoi ! ne plaignez-vous pas tous les jours des hommes que la sévérité des lois condamne pour des crimes moins pardonnables à des supplices moins rigoureux? les y voyez-vous d'un œil indifférent? n'oubliez-vous pas qu'ils sont coupables au moment qu'ils deviennent misérables? Dans cette extrémité leur refusez- vous vos charitables offices ? nerachèteriezvous pas, s'il vous était permis, leur salut? et ne eontribueriezvous pas de bon cœur à leur délivrance? Ce qui vous touche alors, ce n'est point la légèreté de leurs fautes; c'est la rigueur de leurs tourmens. Ah! les roues, les gibets et les feux sont les instrumens de la justice des hommes : souvenez-vous seulement que le Purgatoire est l'ouvrage de la justice d'un Dieu justement

irrité

t' Mais, me direz-vous, les âmes du Purgatoire sont aux portes du Paradis; elles touchent à leur bonheur; elles en ont du moins l'assurance. Eh quoi! mes frères , ce qui devrait le plus vous attendrir, semble vous endurcir sur elles ! elles sont aux portes du Paradis, c'est-à-dire que le terme est heureux; mais la voie en estelle moins pénible? le port, si vous voulez, n'est pas encore bien éloigné; mais le trajet en est-il moins orageux? les espérances sont certaines pour l'avenir; mais jusqu'à cet avenir, les souffrances en sont-elîes moins cuisantes? Tous les justes durant plusieurs siècles dans les Limbes étaient à portée du ciel, en étaient-ils plus consolés? Mais elles touchent à leur bonheur; c'est donc à dire que dégagées des sens trompeurs qui séduisent, séparées des objets flatteurs qui éblouissent et qui dissipent, épurées des vains désirs qui partagent ici les cœurs, éprises de leur vrai bien , et ne pouvant plus s'y méprendre, elles en sentent le charme, elles en suivent l'attrait, elles en tentent l'approche; mais hélas ! approche interdite, poursuite éludée, sentimens pour un temps sans autre effet que d'impuissans désirs et d'inutiles efforts. Or, qui ne sait ce que dit le Sage, qu'une attente différée cause un mortel déplaisir?^/?^ quœ differtur, afjligit animam i. Qui ne sent, ce que remarque saint Augustin, qu'un désir mécontent est un continuel martyre? Frustra ta cupiditas vcrtitur in dolorem. Qui n'avoue ce

1 Prov., un, 12.

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qu'ajoute saint Prospcr, qu'un cœur passionné devient par ses désirs son propre persécuteur et son tyran ? Se sibi exhibet iiwidendo carnificem.

Mais, ajoutez-vous, elles sont au moins en assurance sur leur salut; elles ont donc aussi une foi plus vive, une espérance plus animée, une charité plus ardente. Or, ces divines vertus, qui font ici-bas le mérite des saints, n'augmentent-elles pas là leurs supplices? Plus près des clartés, des libéralités, des bontés divines, la foi n'en sent que mieux ses obscurités, l'espérance ses délais , la charité son exil, et il est naturel que des âmes plus fidèles, plus reconnaissantes, plus ferventes que jamais, cherchent aussi avec plus d'empressement leur bienfaiteur et leur Dieu. De plus grandes clartés sur le bonheur du ciel produisent de plus grandes impatiences et des désirs plus passionnés de le posséder.

Dans ces dispositions, quelle douleur de se voir exclues, bannies, rebutées, même de sa présence! Jugez-en parla désolation où un état moins violent jetait autrefois les saints sur la terre? Ce n'était là ni le lieu ni le temps de leur félicité. Cependant que ne leur faisait pas souffrir l'idée seule de son éloignement et de son absence! David ne fondait-il pas en pleurs toutes les fois qu'on lui demandait seulement, où est votre Dieu? Fuerunt mihi lacrymœ me œ panes ^ dum dicitur mihi.... Ubi est Deus tuus * ? Madeleine ne faisait-elle pas retentir le Calvaire de ces plaintes touchantes ? Ah! ils m'ont ravi mon Seigneur et mon Dieu : Tulerunt Dominum meum 2. L'un ne souhaitait que des ailes pour y voler : Quù dabit mihi pennas , et volabo 5 ? et l'autre ne cherchait que le lieu où il était caché, pour s'y porter avec ardeur, fût-ce au centre de la terre : Dicito mihi ubi posuisli eum 4. C'étaient des âmes saintes, il est vrai; et celles du Purgatoire le sont aussi. Après tout, pensezvous que c'était un effort de la vertu, et non pas un instinct de la nature, de brûler d'impatience, et de sécher de langueur pour une majesté bienfaisante et une bonté souveraine? Absalon n'était ni le plus zélé des courtisans, ni des enfans le plus tendre; cependant, vous le savez , condamné pour un crime , quoique déjà pardonné, à ne point voir pour un temps celui dont il tenait le jour, et dont il espérait la couronne, il languissait au milieu des délices de la cour : Que le roi, disait-il à Joab, que le roi mon père m'approche de sa personne : Obsecro ut videam facicm régis s ! ou, s'il

1 Ps. xli, 4. — » Joan., xx, 19. — 5 Ps. liv, 7. — * Joan., xx, 15. — 5 II Rcg., xiv, 52.

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me juge encore indigne de sa présence, qu'il m'achève donc, et qu'il m'ôte ces restes languissans d'une vie mille fois plus triste que la mort : Quod si memor est iniquitatis meœ , interficiat me l. Ah ! mes frères, croyez-vous les âmes du Purgatoire moins passionnées pour leur Dieu qu'Absalon pour son père ? Mais n'aurais-je pas lieu de vous croire plus cruels que Joab, nourri de meurtre et de sang , si , dans cette extrémité, vous leur refusiez le secours de vos prières?

Tout vous y porte, la certitude et l'extrémité de leurs peines : ajoutons-y l'impuissance de ces âmes affligées.

Car où trouver en elles-mêmes du soulagement? Serait-ce dans le trésor de leurs mérites acquis? hélas! ce sont des âmes obérées, mises en prison pour leurs dettes, et dont tous les biens, insuffisans pour payer le ciel, sont saisis et confisqués parla justice divine. Serait-ce dans le prix des vertus qu'elles pratiquent; dans l'excellence des actes qu'elles forment; dans l'ardeur des saints désirs dont elles sont consumées ? La saison de la récolte est venue; on ne sème plus dans l'autre monde; la journée est alors finie, dit Jésus-Christ; à ce jour utile a succédé une fatale nuit où Tonne peut rien faire qui profite pour le salut : Venit nox, tjuando nemo potest operari^. Serait-ce au moins dans le pouvoir de leurs larmes, quand elles se croient encore en état d'en répandre assez pour former un déluge ? les larmes hors de cette vie n'ont plus la force de fermer les plaies de l'ame ni déteindre les flammes qui la dévorent. Serait-ce enfin dans le temps, dernier et souverain remède à tous les maux ? le temps favorable, mes frères, est passé; les jours de salut se sont écoulés, et l'Ange qui les conduisait dans le cours de leur pèlerinage, levant les mains au ciel, dit saint Jean, a pris Dieu à témoin qu'il n'y aurait plus de temps pour elles: Angélus levavit manum suam ad cœlum , et jùravit per viventem in secula , quia tem pus non erit ampli us 5; c'est-à-dire plus de temps pour satisfaire à leurs obligations , plus de temps pour accroître leurs mérites, plus de temps pour réparer leurs fautes, plus de temps pour apaiser les fléaux de Dieu , plus de temps , en un mot, que pour souffrir. Combien durera ce temps? qui peut le savoir? qui peut le dire? Ce qui est certain, c'est que la pieuse coutume de l'Eglise de prier pour les morts plusieurs siècles après leur vie, marque assez qu'elle croit ou du moins qu'elle craint que Dieu n'étende souvent jusque là son courroux, sans que la victime puisse par

1 II Rcg , xiy, 32. — ' Joan., ix, 4. — sApoc, x, 5.

ses gémissemens et ses soupirs rabattre de cette effroyable suite de douleurs un seul lustre , une seule armée; , un seul jour. Y pensons-nous, mes frères, y pensons-nous? A peine les Prophètes avaient-ils vu briller à leurs yeux le tranchant du glaive de Dieu qu'ils s'écriaient saisis, trernblans, consternés : Glaive du Seigneur, ne vous reposerez-vous jamais? rentrez dans votre fourreau, apaisez -vous, mettez fin à vos coups. Cependant les coupables pour qui s'alarmait leur tendresse pouvaient par eux-mêmes s'aider, prévenir, suspendre, abréger le cours de la vengeance céleste. Ceux pour qui je parle ne sont plus en état de le faire; patiens sans mérite et pénitens sans fruit, ils ne peuvent plus qu'attendre, se taire et souffrir. Ce n'est donc proprement qu'en faveur des morts que nous avons droit décrier: Cessez, glaive du Seigneur, cessez, faites grâce , ô mon Dieu! épargnez des âmes qui ne peuvent vous désarmer que par des mains étrangères: O mucro Domini, usquequo non quiesces , ingredere in vaginam tuam , refrigerare etsiîe l.

Il ne reste qu'à savoir si nous pouvons en effet les soulager. Si nous le pouvons, Chrétiens! Eh quoi! ces pieuses cendres des fidèles que l'Eglise recueille et conserve près de ses temples ou même dans leur enceinte, séjour de pénitence et d'expiation; leurs dépouilles mortelles qu'elle place jusqu'au pied de l'autel, lieu du sacrifice; les vives et touchantes invitations à la prière qu'elle écrit sur leurs tombes , ne sont-ce pas autant de voix éloquentes qui nous prêchent et le pouvoir et les moyens que nous avons de contribuer à leur repos? Tout cela ne semble-t-il pas dire aux vivans : Priez pour la paix de Jérusalem affligée, et faites des vœux pour l'avancement de son bonheur? Rogate quœ ad pacem sunt Jérusalem 2, et aux morts: Consolez-vous, âmes désolées, vous puiserez avec joie dans les eaux du salut : Haurietis aquas in gau~ dio^. Le Sauveur en est la source: De jontibus Salvatoi^is ; les saints en sont les premiers canaux qui la conduisent jusqu'à nous, et nous, associés à leur ministère, nous la ferons couler sans cesse dans vos sombres demeures. Car telle est la subordination de cette parfaite intelligence qui règne entre les trois états de l'Eglise, glorieuse, militante et souffrante. Vous ne doutez pas que les saints, quoique éloignés, ne puissent nous aider; pourquoi douteriezvous que les vivans pussent secourir les morts , tout retranchés qu'ils sont de la société des hommes, mais non pas de la communion des fidèles ? L'Eglise n'est-elle pas la mère, comme son époux

1 Jcrem., xlviî, 6. — * Ps. cxxi, 6. — 5 la., xn, 3.

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le Dieu des vivans et des morts ? La me'moire qu'elle en fait dans les momens précieux où s'immole la victime; les indulgences fréquentes qu'elle nous accorde avec pouvoir de leur en appliquer le fruit, toutes les prières publiques et particulières qu'elle conclut par des vœux réitérés nuit et jour en leur faveur; en unjnottous les rnouvemens qui prouvent l'ancien et universel usage de l'Eglise de prier pour les morts, ne prouvent-ils pas également le pouvoir et la facilité que nous avons de les délivrer de leurs peines? Sommes-nous donc excusables si nous n'y travaillons pas ?

Non, chers auditeurs, je vous crois assez attachés aux œuvres du salut pour ne pas omettre entièrement celles de la charité chrétienne; vous savez trop de quelle conséquence elles sont pour votre intérêt éternel, et vous n'ignorez pas que de là dépend votre destinée après la vie. Comme vous voulez , à quelque prix que ce soit, en avoir une heureuse dans le ciel, vous tâchez, selon votre pouvoir, d'assister les malheureux sur la terre; mais permettez-moi de vous le dire , vous oubliez étrangement ceux qui le sont dans le Purgatoire; vous vous rassurez peut-être sur les bénédictions que les uns vous donnent comme à leurs bienfaiteurs, et vous ne craignez pas les justes plaintes dont les autres vous chargent devant Dieu comme des infracteurs des premières lois de l'humanité. Us vous portent cependant les uns et les autres à son tribunal, même durant la vie, mais ils y tiennent un langage bien différent; ceux-ci disent à la vérité: Nous avions faim et soif, et ils nous ont soulagés; nous étions captifs, et ils nous ont procuré la liberté; nous languissions dans la misère, et ils sont venus nous visiter. Et ceux-là crient au contraire encore plus haut : Notre faim et notre soif sont bien plus pressantes, nos chaînes plus accablantes, nos maux bien plus sensibles, et les cruels nous abandonnent sans pitié; ils pourraient cependant ne nous pas négliger et nous secourir aisément, en nous transportant le fruit de leurs bonnes œuvres. Mais la nature et les sens parlent pour vous, malheureux de la terre; pour nous la foi seule et la grâce. A penser à vous comme à leurs débiteurs supplians , ils trouvent souvent un secret orgueil et une vaine complaisance; mais de notre souvenir ils ne rempoi^ teraient qu'une sainte frayeur et une componction salutaire. Croyezvous , Chrétiens auditeurs, que ces plaintes ne prévalent point à ces éloges? Au moins Dieu, toujours équitable dans ses juo-emens, pourrait bien , selon l'oracle de l'Evangile, vous rendre le même poids et la même mesure, c'est-à-dire payer de quelques bienfaits sensibles vos libéralités temporelles; et le refus opiniâtre

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que vous faites des secours spirituels, le punir d'une soustraction considérable de grâces. Avançons, et après vous avoir exposé les règles de la charité, examinons celles de la justice.

Assez de gens , dit le Sage , se piquent de compassion et de charité : Multi homines miséricordes vocantur 1 ; mais où trouver aujourd'hui delà fidélité et de la justice parmi les hommes? Virum autem fidelem quis inveniet ? Si cet oracle de l'Ecriture n'est que trop justifié par nos mœurs, sans qu'il soit besoin d'en apporter d'autre preuve que l'expérience la plus commune , il se vérifie surtout à l'égard des morts, puisqu'il est vrai de dire qu'il n'y en a point pour qui l'on ait plus de fausses compassions, et à qui l'on fasse plus de véritables injustices. Injustices dans tous leurs droits: droits naturels, droits humains, droits surnaturels et divins, droits naturels fondés sur la chair et le sang ; voilà pour les parens et les proches : droits humains établis sur le choix et la préférence; voilà pour les légataires et les héritiers : droits surnaturels et divins, fondés sur tout ce qu'il y a dans la religion de plus saint; voilà pour les bénéficiers et les autres fidèles. Quel vaste champ de morale, si le temps ne m'obligeait à la restreindre et à l'abréger!

Que demande le droit naturel de tous ceux qu'un même sang unit ou approche ? que l'on sente et que l'on soulage réciproquement les maux l'un de l'autre comme les siens propres. C'est le devoir commun de la charité chrétienne; mais ce que la sainteté de la religion prescrit envers tous, l'équité de la nature l'exige au moins à l'égard des proches. Sont-ce là vos dispositions, vous tous qui regrettez ceux qui vous furent liés des nœuds les plus étroits? sont-ce leurs maux que vous sentez? sont-ce leurs maux que vous soulagez? ne sont-ce pas plutôt les vôtres?

Vous êtes touchés, je le sais, et vos larmes en font foi; car je veux croire que ce ne sont pas de ces larmes feintes, qu'une maligne joie de jouir enfin d'un héritage long-temps attendu, ou de se voir affranchi d'un joug incommode, dément au fond du cœur; de ces larmes politiques que la bienséance demande, que l'usage attend, que l'on donne à l'honneur, et non à l'affection du cœur, et qu'on peut appeler des larmes de bienséance, de ces larmes étudiées, telles qu'on n'en voit que trop sur le théâtre du monde, qui coulent et qui s'arrêtent au gré des acteurs, qui se montrent et qui disparaissent avec les spectateurs; de ces larmes enfin artificieuses dont on se pare dans sa douleur, dont on orne son deuil

* Prov., xx, G.

DES PRÉDICATEURS. /[8l

et qui sont souvent les premières amorces d'un nouvel engagement qui doit bientôt succéder à celui que l'on pleure. Ces sortes de larmes, disait saint Bernard, aussi honteuses aux vivans qu'outrageuses aux morts, ont moins besoin de nos discours pour en tarir la source que de nos larmes pour en effacer les taches : Vere plorandi sunt, qui itaplorant. Je parle de ces larmes sincères que produit la nature, et que l'art ne peut imiter ; de ces larmes que la raison approuve, et que la religion même ne condamne pas; et je dis que toutes légitimes qu'elles sont, seules elles ne satisfont point à nos obligations pour ceux que vous pleurez. Car quelle est la cause qui vous les fait répandre? sont ce les besoins des morts ? Ah ! si vous^étiez sensibles à leurs intérêts, votre amitié pour eux ne se bornerait point à de stériles pleurs et à de vains soupirs; du moins, loin de les renfermer, comme vous faites, dans le silence de ces lieux écartés , seuls confidens de vos peines, dans le sein de ses amis fidèles, plus attendris sur l'excès de vos douleurs qu'inquiets du sort de ceux qui les causent, vous iriez plutôt les porter aux pieds du souverain Juge des morts, disposé à leur faire grâce; vous les mêleriez au sang de l'Agneau toujours prêt à couler pour eux; vous en feriez, conjointement avec son corps, un sacrifice salutaire aux besoins pressans de leur ame; et l'on ne verrait plus parmi nous cet abus scandaleux qu'un usage mondain a presque fait passer en loi générale, de se décharger sur les autres dans ces tristes momens du soin de prier, pour se donner uniquement le loisir de pleurer. Jésus-Christ, l'ami, l'époux et le frère de tous les fidèles, pleura Lazare, il est vrai, dit saint Jérôme: Lacrymatus est Jésus; mais prenez garde, ajoute ce Père, que les œuvres accompagnent ses pleurs. Il pleure; mais tout affligé qu'il est, il s'informe d'abord où peut être celui qu'il aime : Ubi posuistis eum l ? Il pleure; mais, tout attendri qu'il est, il pense promptement à lever tous les obstacles qui pourraient s'opposer au salut du mort: Tollite lapidem. Il pleure; mais, dans l'accablement de sa tristesse, il donne ses ordres aux assistans, non pas pour essuyer ses larmes, mais pour rompre les liens de cet ami captif dans les ombres de la mort : Sohùte eum. Il pleure enfin , conclut saint Jérôme; mais toujours utilement pour Lazare, unique objet de sa douleur; et il n'oublie rien de tout ce qu'il faut pour lui procurer au plus tôt une autre vie : Ploravit que m ressuscitaturus erat. Voilà les larmes que saint Ambroise appelle le

1 Joan., xi, 51.

T. vu. 3i

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tribut dont la nature est redevable aux morts : Lacjymas stipendiarias, dont elle doit faire le prix de leur salut : Lacrymas rédemptrices, et qu'on ne peut par conséquent leur refuser sans injustice. Telles étaient les larmes que ce saint docteur ne cessait de répandre sur les cendres d'un empereur chrétien , qu'il regardait comme son élève, et avec qui la prééminence du sacerdoce lui avait fait contracter une sainte alliance. Je l'ai aimé, disait ce saint pasteur, oui, je l'ai aimé : Dileœi; et parce que je l'ai aimé durant la vie, je veux le conduire , même après sa mort, jusqu'à la région des vivans où ses mérites l'appellent : Et ideo prosequor eum us que ad regionem vivorum. Je ne l'abandonnerai point que je ne l'aie placé à force de pleurs et de prières sur la sainte montagne du Seigneur : Nec deseram donec fletu et'precibus inducam in montent DominL

Telles sont celles que saint Augustin , disciple d'un si bon maître et héritier de sa tendresse, a su éterniser dans ses écrits, en conjurant tous ceux qui liraient l'histoire de sa vie de se souvenir devant Dieu de celle dont il avait reçu le jour. Telles sont, sans aller plus loin , celles que vous savez si bien répandre sur les disgrâces de vos proches , lorsqu'ils vivent encore parmi vous. Sontils tombés par quelque accident fatal entre les mains de la justice humaine, vous contentez-vous de les pleurer alors? Croyez-vous avoir rempli tous les devoirs de la nature par vos gémissemens et vos soupirs? IN 'y joignez-vous pas les prières, les sollicitations, les poursuites, et, s'il le faut, la voix plus engageante des présens et des largesses? N'y a-t-il donc que la mort qui glace votre zèle, et qui le réduise à d'inutiles pleurs? Ah! c'est que votre tendresse expire avec les personnes qui vous sont chères , et que l'amourpronre , trop long-temps captivé, reprend alors tous ses droits ; ce n'est plus elles , c'est vous seul que vous aimez; ce qui vous désole, c'est la perte que vous faites en elles pour toujours de l'espérance, du soutien , de l'ornement de votre famille, et non pas celle qu'elles font peut-être pour long-temps de leur repos, de leur bonheur et de leur Dieu: voilà ce qui rend votre douleur si fertile en larmes pour vous , et si stérile en œuvres pour elles.

Il n'est pas vrai , dites-vous, que la douleur soit toujours oisive. Elle agit, elle s'intéresse, elle s'épuise même souvent pour ceux qui ne sont plus; et moi je dis, après saint Augustin, que les preuves les plus élatantes que l'on prétend leur donner de son zèle, sont pour les vivans et non pour les morts : Solatia vivorum, et non levamenta mortuorum. Car qu'est-ce que la célébrité du convoi, la

pompe des funérailles, la régularité du deuil où se borne souvent toute l'attention des enfans et des héritiers ? une vaine montre de piété et de reconnaissance qu'attendent les vivans, et que les morts ne sentent pas: Solatia vivorum, et non levamenta mortuorum. Qu'est-ce que la magnificence des sépulcres, la richesse des mausolées, l'ornement des tombeaux ? d inutiles trophées de la vanité des vivans , qui ne peuvent garantir les corps de la pourriture et des vers , loin de pouvoir soulager les âmes des tourmens et de la douleur: Solatia vivorum , et non levamenta mortuorum. Qu'est ce que ces éloges étudiés où l'on cache le vice, et l'on étale la vertu ; où si le mensonge ne se produit pas toujours à découvert, au moins la vérité ne se montre jamais tout entière? C'est, dit-on, pour l'édification des vivans: je le veux croire; mais est-ce pour le soulagement des morts? en sont-ils moins tourmentés où ils sont, pour être loués où ils ne sont plus? Solatia vivorum y et non levamenta mortuorum. Or , dites- moi , n'est-ce pas une injustice contre laquelle réclament tous les droits de la nature? Eh quoi ! votre mère est captive; et au lieu d'ouvrir au plus tôt la prison de son ame, vous nesongez qu'à orner celle de son corps, parce que vous prétendez un jour y réunir le vôtre : Solatia vivorum , et non levamenta mortuorum.NoX.Te père est traité en coupable; et au lieu d'expier et de réparer promptement ses fautes, vous voulez qu'on lui prodigue un encens flatteur, parce que vous en respirez au moins la vapeur: Solatia vivorum y et non levamenta mortuorum. Votre époux insolvable a été pris au dépourvu, et au lieu de lui transporter vos trésors par les mains des pauvres, vous les employez h des frais superflus, parce qu'ils vous sont honorables, s'ils ne lui sontpasutiles: Solatia vivorum. Ce sont donc vos intérêts, et non pas les leurs que vous cherchez, et qui vous touchent; cependant des uns et des autres quels sont ceux que vous devez plutôt chercher, et qui devraient le plus vous toucher? Ah! du moins vous pouvez répondre que vous n'avez nulle part à la perte que vous avez faite ; mais qui vous a dit que vous n'êtes pas la cause des maux qu'ils souffrent? Hélas! peut-être ne sont-ils pour long-temps privés de leur bonheur que parée qu'ils vous ont trop aimé , trop servi, trop écouté, trop cru trop applaudi , trop ménagé ! heureux sans retardement , s'ils avaient su renfermer dans de plus justes bornes leur attachement, leur complaisance, leur tendresse pour leur sang, source féconde de mille infidélités seerètes. Leur disgrâce est donc proprement votre ouvrage; et c'est cependant celle dont vous vous mettez le moins

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en peine: première injustice à l'égard des morts, delà part de leurs parens et de leurs proches.

Injustice, en second lieu, duns leurs droits humains, fondés sur le choix qu'ils ont fait des derniers dépositaires de leurs volontés et de leurs biens; choix qui demande des légataires et des héritiers une fidélité inviolable. Quelle injure ne fait-on pas aux morts dans ce devoir, l'un des plus importans, non seulement de la vie chrétienne, mais encore de la vie civile ! Souvent la même main qu'ils ont serrée tendrement, avant que de mourir, en signe de prédilection et de confiance, qu'ils ont enrichie de leurs dépouilles, qu'ils ont choisie préférablement à toute autre pour leur fermer les yeux et pour exécuter ce que la mort leur otait le temps d'accomplir, baignée de leurs larmes et échauffée de leurs derniers soupirs , vient tout à coup, ensorcelée du démon d'avarice, renverser leurs projets, détruire leur ouvrage, renvoyer leurs domestiques sans récompense, rebuter ceux qu'ils ont le plus chéris; quelle injustice ! Encore si ce mépris ne s'étendait point sur ce qu'ils ont sagement réglé pour le repos de leur ame! Mais quel monstre d'infidélité, de voir des héritiers, et souvent même des enfans que la jouissance d'uu riche héritage ne peut consoler de la soustraction de quelque modique somme destinée à la récompense des domestiques au soulagement des hôpitaux, à la décoration des églises, à l'établissement ou à l'entretien de quelque œuvre de piété, annuler, chauffer, différer des dispositions, dont, si l'on peut contester la validité, on devrait au moins respecter la sainteté; faire valoir à leur décharge , non pas devant Dieu, mais devant les hommes , le moindre défaut de formalité! Chicaner, gloser, interpréter toutes les lignes et toutes les syllabes d'un testament, dont ils ne peuvent ignorer le sens, si la lettre est douteuse; en venir enfin , s'il le faut, jusqu'à faire passer publiquement un testateur , quoique bienfaiteur, quoique parent , quoique père , pour un esprit faible et blessé , sans craindre la tache qui flétrit sa mémoire, et dont la honte rejaillit jusque sur leur front: ne sont-ce pas là pour les morts autant de sanglans outrages dont tous les jours les tribunaux retentissent, et dont on ne peut pas leur faire toujours raison, parce qu'ils n'ont plus de voix pour se plaindre ou se défendre qu'au tribunal de la justice divine? C'est là, légataires et héritiers, que les morts vous citent, et que Dieu vous attend.

Je sais tous les prétextes spécieux dont on a coutume de colorer ces injustices ; mais, pour abréger, je vais tous les confondre par un seul exemple. Quel intérêt n'avait pas David à la ruine gêné-

raie de la maison de Saùl, rivale éternelle de sa couronne! Quelle occasion plus favorable que la demande qu'en firent les Gabaonites, justement irrites contre la race de ce prince, cause unique de tous leurs malheurs! Quelle raison plausible que la réponse d'un oracle divin qui la déclarait seule responsable d'une famine de trois années! Propter Saill et domum ejus sanguinant *. Mais Jonathas, peu de temps avant sa mort, avait prié David d'épargner au moins son fils; et David le lui avait promis; nul acte, nul monument, nul témoin de cette promesse : Dieu même , ce semble , n'y avait point souscrit. Il n'importe, c'est le testament d'un ami; David l'observera à la lettre, quoi qu'il lui en puisse coûter, et sauvera selon son pouvoir les pitoyables restes de cette famille désolée : Pepercit rex filio Jonathœ , filii Saill propter jusjurandum quod fuit inter David et inter Jonatham 2.

Injustice enfin envers les morts, dans leurs droits surnaturels et divins, fondés sur la part que l'Eglise leur donne par ses soins, ou qu'ils se sont acquise eux-mêmes par leurs bienfaits dans les sacrifices des prêtres et dans les vœux des laïques. Combien de fondations mal remplies, de charges mal acquittées, de legs pieux pervertis et détenus en de sacrilèges mains, matière et nourriture de péchés au lieu qu'ils en devaient être le rachat et le prix! combien d'aumônes retenues, mal payées, mal reconnues, de vœux enfreints, de prières omises, d'indulgences négligées aux dépens des âmes du Purgatoire en faveur de qui ces moyens de salut avaient été saintement établis! Ceux mêmes qui sont mis en usage sont-ils toujours mis à profit avec promptitude, avec ferveur, avec attention, avec zèle? Surtout, mes frères, sont-ils appliqués en état de grâce? condition sans laquelle tout ce que l'on fait pour les morts est mort pour eux, excepté le saint sacrifice de l'autel, qui a toujours son mérite et son efficace. Que de devoirs, je ne dis plus de charité, mais de justice ; je ne dis plus omis, mais rendus aux aines du Purgatoire à pure perte pour elles , faute de notre part des dispositions requises! Les voilà donc ces âmes fidèles, pauvres dans l'abondance , et même au milieu de mille ressources sans aucun secours, les voilà réduites au même état que cet infortuné voyageur de Jéricho, victime du brigandage public : sur elles, comme près de lui, le prêtre distrait passe comme un éclair; un moment de réflexion à l'autel, et rien de plus : Sacerdos viso illo, prœterivit 5; Autant en fait le lévite : Similiter et levita. A peine se

1 HRcg., xxi , t. — 2 lbid., 5. — 5 Luc, x, 51 et suiv.

trouve-t-il (|uelque pieux Samaritain , Samnritanus uenit ; c'està-dire quelque charitable inconnu qui vient verser sur elles l'onction sainte de la prière : Injundens oleum; et le vin miraculeux du divin sacrifice, et vuitim. Ou, si vous voulez, les voilà semblables à ce pauvre paralytique abandonné dont Jésus-Christ seul eut. pitié; près de la piscine salutaire de son sang précieux , elles n'attendent comme lui, pour s'y plonger, qu'une main secourable; en vain s'en étaient-elles flattées durant la vie; elles n'en trouvent plus d'assez promptes, d'assez fidèles ou d'assez fortes; et la plainte la plus commune du Purgatoire est la sienne : hélas! pour me secourir je n'ai personne : Hominem non habeo l. Quoi! parmi tant de parenSj d'héritiers et d'amis, assez de gens occupés à partager les biens, attentifs à recueillir les largesses, glorieux même de porter les noms des morts; mais prêts à les secourir, hélas! personne : //ominem non Jtabeo. Ah ! si c'était au moins dans des lieux abandonnés, dans des terres étrangères, dans des pays encore infidèles ou nouvellement conquis à la foi! mais dans le cœur de la religiondans le centre du Christianisme! dans le sein même de l'Eglise catholique, où tant de gens vivent aux dépens des morts, pour les secourir, hélas! presque personne ! Hominem non habeo. Où est la justice? mais, en dernier lieu, où est le soin de son propre intérêt?

Il est des rois, disait à Job un de ses amis pour le consoler, il est des rois que Dieu tient pour un temps dans les fers, et qu'il élève ensuite pour toujours sur le trône : Reges in solio collocat in perpetuum et Mi eriguntur, et si fuerint in catenis. Qui sont ces illustres captifs placés au milieu de leurs chaînes et près de leurs couronnes? ne sont-ce pas les âmes du Purgatoire? Astres obscurcis, elles n'attendent qu'un rayon favorable du soleil de justice pour percer la nue qui les offusque, et pour en sortir plus pures et plus brillantes que jamais; libres alors de toute éclipse, elles régneront par leur (crédit et leur pouvoir, comme elles régnent déjà par leur mérite et leur destinée: deux motifs bien propres à nous intéresser pour elles ; la place qu'elles occuperont dans le ciel, et celle qu'elles ont déjà dans le cœur de Dieu.

Elles régneront dans le ciel ; premier motif d'intérêt. Que n'ont pas fait des peuples entiers pour aider un prince à conquérir un royaume dans l'espérance que, placé sur le trône, il n'oubliera jamais ceux qui lui auront prêté la main pour y monter! La reconnaissance, mes frères, parmi les hommes n'est pas toujours unfonds

1 Joan., v, 7. — B Tob., xxxvi, 7.

bien assure ; parmi les saints elle est aussi sûre que leur sainteté. En effet , s'ils étaient susceptibles de la moindre ingratitude , ils ne seraient plus saints. Que faisons-nous donc quand, par nos prières, nos jeûnes et nos aumônes, nous leur ouvrons les portes du ciel comme à ses légitimes héritiers ? Ah ! nous leur mettons en quelque sorte le sceptre en main et le diadème sur la tête; par là nous leur imposons l'obligation de nous rendre un jour la pareille. Est-il besoin que nous les en avertissions ? Est-ce une précaution nécessaire que de leur dire ce que disait Joseph à l'officier de Pharaon en lui annonçant son rétablissement subit à la cour, et son heureux retour dans la faveur du monarque : Souvenez-vous de moi dans voire élévation : Mémento mei^ quum tibi benefuerit*. Et, comme je finis aujourd'hui vos disgrâces, finissez un jour mes misères : Et jacias mecum misericordiam.Vlus fidèles dans la prospérité que cet ingrat qui se laisse quelque temps éblouir, elles ne perdent pas un moment de vue ceux qui ont eu quelque part à leur gloire ; et elles n'oublient rien pour leur en faire part à leur tour. N'est-ce pas ainsi qu'en usa ce même Joseph à l'égard de ses frères ? quoique causes involontaires de sa puissance, il crut qu'il leur en était obligé; il considéra ce qu'ils avaient fait plutôt que ce qu'ils avaient voulu faire; et, parce que sans le vouloir ils avaient contribué à son bonheur, il n'eut pas de repos qu'il ne les y eût associés. A ce moment imprévu où il se découvrit à eux en leur déclarant : Je suis Joseph votre frère; au milieu de leur étonnement, quelle secrète joie dans le cœur de Ruben , dans celui de Juda de se pouvoir dire : Moi je l'ai tiré des portes de la mort; et moi du fond de la citerne où il était enfermé ; sans nous où serait à présent ce vice-roi d'Egypte? Mais quelle consternation dans l'aine de ces autres frères qui l'avaient méconnu, trahi, abandonné dans son malheur! Combien de fois se redirent-ils à eux-mêmes ce qu'ils s'étaient déjà dit entre eux ! Si l'on n'a nulle pitié de nous , nous l'avons bien mérité, puisque nous n'en avons pas eu de notre frère : Merito hœc patimur, quia peccavimus infratrem nostrum, dum deprecaretur nos, et non exaudivimus*. Ah! Chrétiens, vous et moi nous nous trouverons à la mort dans les mêmes perplexités; et le rang que Joseph tenait auprès de Pharaon, les âmes du Purgatoire le tiendront auprès de Dieu. Aurons-nous en elles aucune assurance, si elles n'ont trouvé en nous aucun secours? et n'est-il pas à craindre que ces saints alors n'en usent à notre égard comme en

1 Gen., xl, 14. — * lbid., xlii, -21.

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usèrent les Israélites par l'ordre de Dieu , à l'égard de ce roi impitoyable dont il est parlé au livre des Juges? Pieds et mains coupés, il avait laissé languir une foule de rois dans les prisons; pieds et mains coupés, on le laissa languir dans les prisons à son tour ; alors rendant justice au ciel, ne serons-nous pas réduits comme lui à ces tristes regres ? Juste Dieu ! vous avez permis qu'on me traitât comme j'ai traité mes frères : Sicut feci, ita reddidit mihi Dominus K

Elles régnent déjà dans le cœur de Dieu ; second motif d'intérêt. Ce sont ses chers enfans, et il est le meilleur de tous les pères. Il les châtie rudement et ne leur fait point de grâce ; mais il les aime tendrement et leur prépare son héritage. A ce doux nom de père, et de père même courroucé, ne sentez-vous pas le plaisir qu'on lui fait, et combien il se lient obligé quand on l'apaise et qu'on le désarme? Si vous ne le concevez pas, transportez-vous en esprit sur le bûcher d'Isaac, et là, voyez un Dieu employer le ministère d'un Ange pour arrêter le coup et délivrer la victime au moment le plus douloureux du sacrifice. Voilà votre fonction. Dans cette action, dit un saint Père, Dieu fut le seul affligé; Abraham, en comparaison de lui, ne l'était pas : In hoc sacri/îclo, soins Deus dolnit; pourquoi? parce que personne n'est plus père : Quia nemo tant pater ; ou si vous voulez, pour passer de la figure à la vérité, montez en esprit sur le Calvaire, et là écoutez la plainte qu'y fait un Dieu Sauveur delà soif qui le dévore : Sîtio\ Eh! quelle est cette soif si pressante, demandent les saints Pères, si ce n'est celle des âmes pour lesquelles il meurt et il répand tout son sang?

Ah! mes frères, quelles louanges, quelles bénédictions, quelles récompenses ne donna pas David autrefois àces sujets fidèles, qui, dans la chaleur du combat, à travers une armée dePhilistins, allèrent lui chercher de quoi soulager sa soif! Il vous en coûtera beaucoup moins, Chrétiens auditeurs, pour étancher celle de votre Sauveur; il ne s'agit pas ici de pénétrer dans un camp ennemi, je veux dire dans des contrées idolâtres, pour aller lui gagner des cœurs infidèles; peut-être n'y réussiriez vous pas; en voici, sans aller si loin, de mieux disposés pour le salut, et qui ne souhaitent rien tant que de vous en être redevables : unissez-les par vos prières et vos bonnes œuvres à Jésus Christ. Hélas ! combien peut-être lui en avez-vous ravi d'autres par vos mauvais exemples! n'est-il pas de votre intérêt et de votre intérêt éternel de l'en dédommager au plus tôt par votre zèle? Il couronnera vos soins officieux et de leur

1 Judic-, i, 7. — * Joan., xix, 28.

bonheur et du vôtre; et si, selon ses divines promesses, un seul verre d'eau donné en son nom ne sera point sans récompense, de quel prix ne paiera-t-il pas le rafraîchissement délicieux que vous lui aurez procuré en le procurant à des âmes qui lui sont si chères ! (Le P. Seg^ud, Pour le Jour des morts.)

Quels doivent être les effets de la piété envers les morts?

Nous voyons, disait un saint solitaire, aux funérailles d'un frère tendrement aimé, nous voyons tous les jours des morts pleurer leurs morts. Ils versent des larmes abondantes, mais des larmes stériles. Toute leur tendresse se perd en d'inutiles regrets et de vaines lamentations. O pleurs vraiment déplorables ! Et vere plorandi qui ita plorant.

Chrétiens, est-ce donc cette douleur oisive que nous demandent les morts que nous pleurons ? Ils veulent d'autres sentimens et d'autres larmes; ils veulent que nous rendions à leur dépouille mortelle, et surtout à l'immortel esprit qui l'animait et qui lui a survécu, tous les pieux services qui peuvent contribuer à leur soulagement et à leur consolation. Quels sont donc les devoirs que la religion nous prescrit, soit envers leurs cendres, soit envers leurs âmes?

Dans les anciens temps, c'était la personne la plus chérie qui rendait à un mort les derniers devoirs ; c'était la main la plus chère qui allumait le bûcher funèbre ou qui veillait le sépulcre. Les mères, les épouses les plus tendres suivaient au tombeau le fds, l'époux le plus chéri. Les empêcher de remplir ce triste devoir, c'eût été irriter leur douleur. Un nombreux concours de parens et d'amis, prosternés autour du tombeau, élevaient vers le ciel leurs vœux et leurs gémissemens pour fléchir, en faveur du mort, la divine justice.

Nous avons encore la consolation de voir subsister ce pieux usage dans nos campagnes et au fond de nos provinces, où la corruption des grandes cités n'a point encore flétri les sentimens. Mais quel contraste entre des mœurs si touchantes et ces mœurs de la cour et de la capitale! Quel est, pourrait dire un étranger qui rencontrerait ici un convoi funèbre, quel est cet homme que je vois porter sans suite au tombeau? sans doute, c'est un étranger qui n'avait ici aucun parent ni ami. C'est ce grand que vous avez vu, il y a quelques jours, environné d'une cour si nombreuse

et si brillante; c'est ce citoyen respectable qui paraissait jouir d'une considération si générale.

On a convoqué à ses funérailles tous ceux qui se disaient ses amis. Mais maintenant il ne peut plus rien sur la terre, et que gagnerait-on désormais aux marques de respect et d'attachement que l'on donnerait à sa mémoire?

Se peut-il que l'amitié même serve quelquefois de prétexte à ce cruel abandon? On est trop accablé par sa douleur pour rendre ce triste devoir. Ne vous dissimulez point la véritable raison qui vous arrête. Vous craignez que le sombre appareil des funérailles, que 1 aspect d'un cercueil, que l'ouverture d'un tombeau ne vous rappelle à vous-même que vous serez un jour le lamentable objet d'une semblable cérémonie. Et c'est par cette raison même que nous vous y invitons avec encore plus d'instance. Venez y apprendre le néant de la vie et de toutes les choses humaines; et, en rendant à votre ami mort ce lugubre devoir, venez apprendre vous-même à mourir.

Non seulement les obsèques sont abandonnées. Quelle sordide économie diminue tous les jours ces honneurs funèbres!

Mais n'y a-t-il pas de prétendus esprits forts, non seulement parmi les impies, mais parmi des hommes religieux d'ailleurs, qui voudraient faire honneur à leur raison, ou même à leur foi, de leur dédain pour tout ce qui intéresse les cendres des morts? O vous, dont la sublime spiritualité ne daigne révérer que les âmes, dites- nous donc d'où vient ce concert unanime de tous les siècles et de toutes les nations; je dis des siècles les plus éclairés et des nations les plus sages, des philosophes et des héros les plus fameux, si vous exeeptez la secte stoïcienne, d'où vient leur zèle unanime pour honorer les dépouilles mortelles des hommes? Voyez les Grecs et les Romains recueillir dans des urnes précieuses les cendres de leurs ancêtres, avec le même respect que nous gardons les reliques sacrées des saints. Voyez les Egyptiens conserver les corps de leurs pères dans un état incorruptible, et leur procurer, après leur mort, une espèce d'immortalité. Et quelle foule de monumens funèbres érigés dans toutes les régions de l'univers ! Combien de mausolées, de tombeaux, d'épitaphes on découvre encore tous les jours dans les débris des villes célèbres, et qui attestent le respect de toute l'antiquité pour les cendres des morts!

Des Chrétiens pourraient soupçonner ce culte de superstition; mais dites-nous encore pourquoi les saints pauiarches, ces hommes

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inspires de Dieu , prenaient un si vif intérêt, et pour les autres et pour eux-mêmes, à un tel objet qui vous paraît indigne de votre attention ? pourquoi Abraham prépare-t-il un sépulcre pour lui et pour sa postérité? pourquoi Jacob fit-ii jurer solennellement à son fils Joseph de transporter ses restes du fond de l'Egypte dans la terre de Chanaan , pour les déposer à côté d'Isaac et de Rebecca , et de sa chère Raehel ? pourquoi le pieux Tobie est-il si célébré dans les livres saints, pour la sépulture qu'il procurait aux malheureux compagnons de sa captivité? Dites-moi enfin pourquoi Jésus-Christ lui-même daigne applaudir aux soins qu'on avait pris d'avance pour la sépulture? O Chrétien! connais combien ta poussière est respectable. Songe que dans les principes de la foi, songe que les cendres de ton semblable sont les débris d'un temple qui fut consacré par le Saint-Esprit , et que lEternel doit les ranimer un jour et leur faire partager avec l'ame une vie immortelle.

Quel fut aussi, dès l'origine de la religion, le respect des premiers fidèles pour les cendres de leurs frères! Des sépulcres furent les premiers sanctuaires des Chrétiens, des tombeaux furent leurs premiers autels. Et depuis, quelle a toujours été la vénération de l'Eglise pour ces dépouilles mortelles de ses enfans! Elle ne veut les ensevelir que dans un lieu sacré : elle ne craint pas de les admettre jusque dans l'enceinte auguste de ses temples. Regardez les monumens érigés autour de nos saints portiques; lisez ces inscriptions qui expriment des sentimens si pieux et si tendres pour ceux dont elles couvrent les tristes restes.

Peuples indigens, citoyens vulgaires, qui regrettez de ne pouvoir rendre aux dépouilles mortelles de vos pères les mêmes honneurs, consolez-vous : Dieu vous tient compte de vos désirs et de vos efforts; et ces cendres de vos ancêtres, honorés selon votre faible pouvoir, sont aussi précieuses devant lui, sous l'herbe qui les couvre, que les cendres des riches, sous les mausolées qui décorent leur sépulcre.

Et ce n'est point ici, messieurs , une piété particulière à l'Eglise catholique. Jusqu'au milieu des peuples où l'hérésie a rompu toute correspondance de prières entre les vivans et les morts , quelle est encore la pompe des obsèques et des monumens! Et pour ne parler que de la nation dont l'exemple fait une si vive impression sur les Français de nos jours, voyez la nation britannique ensevelir ses hommes illustres dans le sépulcre de ses rois, leur élever des mausolées dignes de la magnificence romaine : tant le respect pour

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les cendres des morfs tient aux premiers principes de la religion et de l'humanité même!

Mais en vain nous honorerons la dépouille mortelle de nos pères, si nous négligeons la partie la plus essentielle de nos devoirs envers eux, les sacrifices, les prières, les aumônes, et les œuvres saintes qui peuvent soulager leurs âmes. Notre piété envers les morts sera morte elle-même, comme leurs tristes cendres.

-Avec quel zèle et quel tendre intérêt 1 Eglise a toujours intercédé pour eux! Elle ne veut pas qu'il s'offre un seul sacrifice dans toute l'étendue de l'univers qu'ils n'y soient spécialement recommandés au Seigneur: et dans quel instant, mes frères? dans l'instant le plus auguste des saints mystères. C'est au moment où son Dieu vient de descendre sur l'autel qu'elle recueille toute sa ferveur pour le conjurer d'accorder à ceux qui nous ont précédés avec le signe de la foi un lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix.

Quoique son principal objet soit le soulagement général de tous les fidèles qui sont morts dans sa communion, il est de sa recon- , naissance d'intercéder plus particulièrement pour ses bienfaiteurs. De là cet usage aussi ancien que l'Eglise, de prier sur leurs tombeaux, d'insérer leurs noms dans ses nécrologes, et de les citer solennellement au saint autel. Alors elle veut que ses prêtres, que ses autels soient couverts d'ornemens funèbres, que ses temples retentissent de chants lugubres, et que tout y respire une pieuse tristesse.

Mais n'y aurait-il que les prêtres , et les dons qui leur sont offerts , qui puissent soulager les morts? Loin de nous une erreur d'autant plus odieuse qu'elle favoriserait le sordide intérêt dans l'ordre qui doit être le plus désintéressé et le plus généreux. Sachez, dit l'Eglise de Paris, dans l'un des saints canons insérés dans sa Liturgie, sachez que l'on peut offrir, pour les défunts, non seulement les sacrifices de l'autel, mais toute autre espèce d'œuvres pieuses, de prières et d'aumônes.

Il est donc certain, Chrétiens, que tout fidèle en état de grâce peut aussi secourir les morts par ses prières et par ses vertus. O mes frères, si vous avez de la foi, si vous avez des entrailles, qu'il doit vous sembler doux de pouvoir secourir vous-mêmes immédiatement l'ame chère d'un parent, d'un ami! et avec quel empressement vous devriez saisir tous les moyens de pratiquer une piété si consolante pour un cœur sensible!

Des païens remplissaient autrefois avec tant de zèle et de fidélité

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toutes les pratiques que leur mythologie mensongère leur prescrivait pour apaiser les mânes de leurs morts! Combien de veilles sur leurs tombeaux et de pénibles expiations! Combien de vœux et de sacrifices ils offraient à leurs dieux infernaux! Et parmi nos ancêtres, dont la superstition même portait ce caractère de tendresse et de magnanimité dont leur postérité conserve', encore quelque faible reste, parmi les anciens Gaulois, voyez des épouses, des enfans, des amis, des esclaves, qui ne balancent pas de s'ensevelir vivans avec leurs morts, ou de se brûler sur le même bûcher, pour aller leur continuer dans 1 autre vie les services qu'ils leur rendaient sur la terre.

Déplorable fanatisme! Mais qui pourrait s'empêcher d'admirer leur tendresse et leur courage, quoique la preuve en soit si barbare ?

Et vous, Chrétiens, que votre religion devrait rendre si tendres et si généreux envers les morts, que vous demandons-nous pour eux? des larmes, des prières, des aumônes, quelques exercices de piété et de miséricorde; et vous balanceriez de sacrifiera ce pieux devoir quelques instans de plaisirs!

Ah! si la maladie violente qui a tranché les jours de ce père, de cet ami, eût dégénéré en une longue infirmité, s'il languissait encore sur son lit de douleur, oseriez-vous lui refuser quelques veilles, quelques assiduités? La mort n'a pas fini ses souffrances, hélas! la plus noble partie de lui-même est dans la situation la plus cruelle. Ne refusez pas à son ame un soulagement que vous auriez frémi de refuser à son corps. Si vous l'avez sincèrement aimé, que votre amitié soit aussi constante que l'amour de saint Ambroise pour ce jeune empereur qu'il avait aimé comme son fils, sans cesser de le respecter comme son maître. Dites comme ce tendre et pieux pontife : Je l'ai aimé, dilexi; et voilà pourquoi je le poursuis jusque dans la région des morts : non, je ne le quitterai pas que je ne l'aie introduit par mes larmes, par mes vœux, dans la terre des vivans.

Mais entre ces œuvres saintes, qui peuvent soulager les morts, avec quel empressement et quelle fidélité nous devons remplir celles qu'ils nous ont eux-mêmes prescrites dans les actes où ils ont consigné leurs dernières volontés!

Les dernières volontés d'un mourant avaient toujours paru si respectables; les législateurs de toutes les nations avaient pris tant démesures pour en assurer l'exécution; les magistrats protégeaient avec tant de zèle le privilège des morts, seul reste de toutes les

prérogatives dont ils avaient joui sur la terre! Les lois voulaient laisser aux malheureux humains, dont la vie était si courte, la consolation de se survivre à eux-mêmes par leurs bienfaits. Tel était même l'axiome de l'ancienne jurisprudence, que la parole du testateur soit une loi : Dicit testator , erit lex. Mais quelle révolution est arrivée depuis dans nos lois et dans nos mœurs! Quel dédain pour les dernières intentions des morts, et surtout pour les plus respectables , pour celles qui sont consacrées à la religion ou à l'humanité!

Je sais, messieurs, que l'on peut abuser quelquefois de la faiblesse d'un mourant, et lui suggérer des dispositions contraires aux droits du sang, ou aux lois de l'état; et malheur à qui serait coupable de ce lâche artifice! En vain il s'agirait de la destination la plus sainte; notre Dieu rejette avec horreur des dépouilles injustes. Mais faut-il confondre avec des dispositions abusives celles qui sont aussi conformes à la justice qu'à la charité?

Un mourant, qui laisse après lui un riche héritage, souvent acquis au prix de ses veilles . veut que ses bienfaits lui survivent en faveur de quelques amis indigens , qui ne subsistaient que de ses largesses; en faveur de quelques serviteurs fidèles, qui ont épuisé leur vie à son service; en faveur de quelques établissemens consacrés à la religion ou au bien public ; il veut assurer à son aine des secours qu'il ne peut attendre de la part des héritiers ingrats ou irréligieux qu'il laisse après lui; ou peut-être même que, justement alarmé sur la légitimité de sa fortune, il veut purger son héritage d'un levain d'iniquité ; et il n'aurait pas le droit de se réserver quelques modiques sommes pour des objets si respectables ! il n'aurait pas le droit de se mettre lui-même pour cette faible part au rang de ses héritiers!

Il avait cru prendre toutes les précautions nécessaires pour l'accomplissement de ses dernières volontés; mais quel est le titre s évident et si incontestable qui puisse résister aux artifices d'une procédure insidieuse? Autrefois un testament était-il douteux, tous les sages d'un pays étaient convoqués pour en expliquer le sens: aujourd'hui tous les jurisconsultes sont appelés pour en éluder l'exécution. Quelle adresse à saisir et à faire valoir le plus léger défaut de formalité! ou si l'acte est incontestable, combien de changemens, de délais, de modifications ! Nous n'adressons pas seulement ce reproche à des héritiers ingrats. Faut-il que des hommes chargés par les lois de défendre les droits des faibles, et les droits encore plus touchans des malheureux morts, puisqu'ils

peuvent encore moins se défendre, faut-il que des hommes publics aient la faiblesse de prêter à cette injustice leur ministère et leur autorité!

Grand Dieu ! si vous permettiez à l'ombre du testateur de sortir, comme autrefois l'ombre de Samuel, de la région des morts; si elle pouvait apparaître au milieu du barreau , et y plaider elle-même sa cause ; enfans ingrats , dirait-elle , ainsi vous osez troubler lame de votre père .'Est-ce lace que j'avais droit d'attendre de votre respect et de votre reconnaissance? Votre avidité justifie trop ma précaution. Devais-je abandonner le sort de mes malheureux amis, le sort de mes fidèles serviteurs , et le soulagement même de mon ame , à des cœurs assez durs pour enfreindre mes dernières volontés?

O mon fils! relis l'acte où je les ai consignés. Reconnais-y l'empreinte de la main tremblante de ton père, de cette même main à qui tu dois ta fortune. Et que sais-tu si ce que tu regardes comme un don libre n'est pas une restitution indispensable? Je t'en avertis, ne te charge pas des injustices de ton père. Mortels imprudens, qui remettez vos bienfaits après le trépas, que mon exemple vous instruise. Voyez comme on respecte les volontés des morts. Juges qui allez prononcer l'arrêt, si vous osez me condamner, j'en appelle à un tribunal supérieur à vous; j'en appelle à mon juge, qui est aussi le vôtre, j'en appelle au juge des morts et des vivans. (M. de Beauvais, évêque de Senez.)

Péroraison.

O ingratitude! ô inhumanité envers les pauvres ! Ames chères et vénérables de nos pères, de nos frères, de nos amis, de nos bienfaiteurs, à Dieu ne plaise que nous manquions ainsi à votre mémoire! Si jusqu'ici nous n'avons pas été plus fidèles à remplir nos devoirs envers vous, il n'en sera plus ainsi. Oui, désormais nous voulons que votre mémoire soit toujours présente au milieu de nous. Au lieu d'éloigner de nos regards ce qui peut vous rappeler dans notre souvenir , nous chérirons les lieux où vous avez habité; vos amis seront nos amis les plus chers; vos images vénérables décoreront les murs de nos édifices , et en seront à nos yeux le plus cher ornement. De pieux monumens transmettront votre mémoire et notre douleur à la postérité , et solliciteront pour vous les vœux des générations qui ne sont pas encore. Bien loin de fuir vos sépulcres, nous voulons aller méditer sur vos cendres le

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néant de la vie humaine, et y ranimer notre tendresse envers vous. Oui , toujours vous serez présens à notre cœur, jusqu'à ce que nos âmes aillent rejoindre les vôtres dans la région des morts.

Notre respect pour votre mémoire ne se bornera pas à des sentimens stériles. Nous vous promettons encore de ne passer aucun jour sans offrir pour vous nos vœux et nos larmes; nous vous promettons d'exécuter avec la plus religieuse fidélité toutes vos pieuses intentions; etvous-mêmes qui n'auriez pas consigné vos dernières volontés dans les actes authentiques, et qui auriez mieux aimé vous en rapporter à notre attachement pour vous , ne craignez point que nous abusions de votre confiance. Votre testament est dans notre cœur; c'est pour nous un titre aussi inviolable que s'il était muni de toute l'autorité des lois.

Ne prenons pas seulement avec les moi ts ces engagemens sacrés. Epoux, pères, enfans, parens, amis, qui paraissez maintenant si tendrement unis, dites-vous les uns aux autres: Hélas! la mort doit un jour nous séparer; je ne puis prévoir sans frémir ce fatal moment. Si vous me survivez, jurez-moi, en ce moment, de vous souvenir de mon ame, comme je vous jure de me souvenir de vous, si j'ai la douleur de vous survivre ; et quel autre espoir peut adoucir l'idée cruelle de notre séparation?

Seigneur, Dieu tout-puissant, écoutez maintenant la prière que nous vous adressons pour les morts de votre peuple: Audi nunc orationeni morluorum Israël. Ne vous souvenez plus des iniquités de nos pères: TSolimeminisse iniquitatum patrum nostrum. Nous ne vous demandons point de leur rendre la vie mortelle; vous le pourriez, sans doute. La même voix qui fit sortir Lazare du tombeau, la môme voix qui doit ranimer au dernier jour du monde les cendres de tous les hommes , cette voix toute-puissante pourrait rappeler en ce moment, du fond de leurs sépulcres, les amis que nous pleurons; nous ne vous demandons pas de ressuciter leurs corps, mais de délivrer leurs âmes. Laissez-vous fléchir par nos prières, comme autrefois par les larmes de Marthe et de Marie. Dites à ces âmes malheureuses, comme vous le dites à Lazare, sortez des sombres régions où vous êtes ensevelies: Lazare, veni foras. Les vœux et les larmes des amis qui vous ont survécu sur la terre ont satisfait pour vous à ma justice. Venez, célébrez mes louanges avec mes élus: Expergiscimini et laudate , qui habitatls in pufoere. Ainsi soit-il. (Le même.)

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