Nouvelle bibliotheque des predicateurs, ou, Dictionnaire apostolique
PLAN ET OBJET DU TROISIEME DISCOURS SUR LES CRAINTES ET LES ESPÉRANCES DE L'ÉGLISE
EXOIXDE.
llœc antiqua novît et futur a conjectal.
C'est la sagesse de Dieu qui connaît le passé, et qui voit juste dans l'avenir. ( Au livre de la Sag., c. vm. )
II' n'est donné qu'à la sagesse incréée d'embrasser d'un regard l'avenir et le passé ; mais, tout borné qu'est l'homme mortel, il peut envisager successivement ces deux termes ; et cette étude utile à tout homme, à toute société, à celui qui commande, comme à celui qui obéit, ne peut être que salutaire à la société visible des justes, et à chacun des membres qui la composent ou qui la gouvernent.
En remontant vers le passé, nous voyons la conduite de Dieu sur son Eglise , et par quelle alternative de disgrâces et de faveurs il a fait marcher son peuple. En portant nos regards sur l'avenir , nous découvrons l'espace qui nous reste à traverser, les obstacles et les ennemis que nous aurons à vaincre; de ce double spectacle nous tirons la double leçon d'éviter les fautes qui ont attiré les châtimens , et de prendre des précautions qui peuvent éloigner de nous le danger, ou nous sauver de la calamité commune.
Les orateurs sacrés qui m'ont précédé dans cette chaire ont déjà rempli cette première portion de la tâche qui me fut imposée. Ils ont célébré l'établissement de l'Eglise et ses progrès, décrit ses caractères et ses prérogatives, raconté ses combats, ses pertes, ses conquêtes. Il est temps de fixer nos regards sur l'avenir ; il est r. ni. i
temps d'entrer dans les conseils de Dieu, de pénétrer, à l'aide des oracles divins, dans les profondeurs de sa sagesse, et d'y lire ce qu'il lui a plu de nous révéler de ses desseins sur nous et sur son Eglise.
Veut-il par des pertes multipliées , et par un affaiblissement progressif, renouvelerses épreuves, et la réduire à un état de langueur qui fasse craindre pour sa chute, ou lui réserve-t-il dans ses trésors quelque secours puissant et connu de lui seul, qui soutenant sa vigueur et renouvelant sa jeunesse , ramène ses premiers jours ? Attendri par les longues disgrâces des enfans d'Israël , se ressouvient-il enfin de l'alliance jurée à Abraham et à Jacob, leurs ancêtres; et las de supporter les peuples de l'ingrate gentilité, se prépare-t-il à tirer vengeance des plus coupables ? Ce temple, ces autels que nous avons hérités de nos pères , les transmettronsnous à notre postérité ; ou , destinés à voir le flambeau de la foi s'éteindre dans ces contrées, sommes-nous les derniers adorateurs que Dieu veuille souffrir dans ce sanctuaire ?
Si vous le demandez aux sages du siècle ennemis de la foi , ils ne vous répondront que par les paroles les plus sinistres. Les temps sont arrivés ; les ténèbres ont fait place à la lumière ; encore une génération, et il n'y aura plus de Dieu ni dans le ciel ni sur la terre. Si vous faites part de vos craintes aux partisans d'une justice superficielle, et aux amis de la mollesse et du repos; loin de partager vos alarmes , ils s'écrieront dans leur sécurité , comme les Juifs du temps de Jérémie : Temple du Seigneur, temple du Seigneur1 ! Ils ne voudront pas croire à des maux dont ils craindront le remède ; ils se replongeront dans leur sommeil ; et malheur à vous si vous tentez de les tirer de leur funeste léthargie.
Ne suivez aucun de ces guides trompeurs, mes très chers frères; les uns vous jetteraient dans le désespoir, les autres vous inspireraient une fausse confiance. N'écoutez que Jésus - Christ et ses Apôtres; eux seuls ne vous tromperont point. D'un côté, Jésus- Christ vous dit: A liez, je suis avec vous jusqu'à la fin des siècles; de l'autre : Pensez-vous, quand le Fils de P homme reviendra, quil trouve encore de la foi sur la terre ? Saint Paul nous annonce les beaux jours de l'Eglise, et comme une résurrection de la mort à la vie , par le retour des enfans de la dispersion Tout- à-coup , jelant un regard terrible sur les peuples de h gentilité, il les menace d'un affreux retranchement. Prends donc garde , 6 gentil ,
1 Jt'rwm., vu, '<■, 14.
car si Dieu lia pas épargné les branches naturelles , crains qu'il ne £ épargne encore moins *.
Qui ne serait effrayé de ces redoutables paroles ? D'un côté , des promesses ; de l'autre , des menaces. Cet oracle est profond et mérite d'être expliqué. Les promesses s'adressent à l'Eglise en général , les menaces regardent les peuples en particulier. L'Église fondée sur la parole de Dieu ne saurait être renversée par tous les efforts de l'enfer, etne peut manquer de voir un jour réalisées, dans leur étendue, les promesses qui lui ont été faites. Mais les divers peuples, enfans de l'Eglise par adoption, peuvent déchoir de cette prérogative auguste. Ne craignez donc point pour l'Eglise en général: son étendue et sa perpétuité sont prédites et assurées^ mais craignez pour les peuples ingrats, craignez pour vous-mêmes,* et tandis que le flambeau de la foi brille sur notre horizon, tandis que le royaume de Dieu est encore parmi nous, et que la coignée, suspendue auprès de l'arbre , menace de frapper , non le tronc immortel, mais les branches stériles et desséchées, rentrons en nous-mêmes , mes frères , et par de saintes résolutions exécutées à l'envi par les pasteurs et par les peuples, tâchons de recueillir le fruit des promesses, et de nous dérober à l'effet des menaces : c'est le sujet de ce discours. (M. de Noé 2, évêque de Lescar, Sur l'Etat futur de l'Eglise. )
L'étendue et la perpétuité de l'Église sont assurées. Les ennemis de la foi , qui publient les maux de l'Eglise avec
1 Rom., xi, 15, 21 .
2 Noé ( Marc-Antoine de ), évèque de Lescar, puis de Troyes, naquit au château de la Grimaudière, près La Rochelle, en 1726. Après avoir fait ses études théologiques à Paris, il devint, au sortir de sa licence, grand vicaire de Rouen. Nommé en 1763 à l'évêché de Lescar, il fut choisi en 178o pour faire le discours d'ouverture à l'assemblée générale du clergé. Il prit pour sujet : l'État futur de l'Église. Ce discours ne fut pas prononcé, parce que l'on sut qu'il y était question de défection, de menaces et de conjectures, et que l'on crut devoir prévenir un éclat qui n'eût réjoui que les ennemis de l'Eglise. Des opinions hasardées sur l'avènement intermédiaire de Jésus- Christ et sur la conversion des Juifs à cette époque déparent celte production oratoire, où brillent des beautés d'un ordre supérieur. M. de Boulogne n'a pas craint de transporter dans son oraison funèbre du duc de Berry ce fameux passage de l'évèque de Lescar, resté dans la mémoire de tous les connaisseurs : « Je ne suis
« prophète, ni enfant de prophète pour lire les desseins de Dieu dans l'avenir
« Mais, voyant sur le soir le ciel en feu , je me suis dit que la journée du lendemain « serait brûlante. » M. de Noé mourut à Troyes le 21 septembre 1802. Sa lettre pastorale à l'occasion d'une mortalité de bestiaux qui avait fait des ravages dans son diocèse en 1776 a été citée avec éloge par La Harpe, dans son Cours de littérature
tant de satisfaction, et qui nous annoncent sa chute avec tant de confiance, auraient dû consulter moins leurs préventions et le désir de leur cœur, que leur raison et la nature des choses mêmes. Et si, pour connaître les principes de vie et les ressources de l'Eglise , ils eussent examiné son esprit et son organisation , s'ils eussent sondé les fondemens de nos espérances, et rapproché les avantages spirituels et temporels de ce corps , ils auraient trouvé une constitution saine et robuste, qui annonce sa durée, des promesses d'un secours abondant et divin qui la garantissent, une assistance ordinaire qui préviendra sa défaillance, une assistance extraordinaire qui réparera ses pertes et portera sa gloire plus haut quelle n'a été dans ses beaux jours.
J'appelle donc l'esprit de l'Eglise, et comme son principe dévie, cette foi inébranlable qui nous attache aux vérités que Dieu nous a révélées , cette espérance ferme qui nous fait attendre les biens qu'il nous promet, cet amour mutuel, ce feu divin qu'il allume dans nos âmes par la charité, et je dis qu'il n'est pas de principe plus puissant sur le cœur de l'homme, ni plus capable de l'attirer dans une société quelconque et de l'y fixer, que ce triple lien par lequel nous tenons invinciblement à l'Eglise -,
L'homme est né pour la vérité et pour le bonheur; son esprit est fait pour connaître, son cœur est fait pour aimer; il faut donc, s'il ne veut pas déchoir de la dignité de sa nature, qu'il tâche de découvrir tout ce qu'il a intérêt de savoir, son origine, sa destination ; ce qu'il est, d'où il vient, où il va. Et pour être heureux, il faut, ou qu'il possède l'objet qui peut faire son bonheur, ou qu'il soit dans la route qui doit le mener à ce but. Mais à qui s'adressera-t-il pour l'aider dans cette recherche , et de qui recevrat-il un si grand bien ? Sera-ce de ces anciens sages qui se vantaient de posséder le double trésor de la vérité et du bonheur ? Sera-ce de leurs successeurs qui se flattent d'avoir perfectionné leur art et surpassé leurs découvertes? Parmi les premiers, l'un vous demandera du temps pour vous répondre, un autre vous répondra que ces vérités, trop sublimes pour le commun des esprits , ne doivent pas être révélées à la multitude. Parmi les derniers , les uns vous donneront des doutes sans solution; les autres des assertions sans preuve et sans garant ; et tous vous laisseront dans les plus désolantes incertitudes. Mais, comme le disait Tertullien aux païens de son temps, un enfant chez les chrétiens, un artisan suffisant»
1 Ecoles., iv, là,
DES PREDICATEURS. ô
meut instruit dans nos écoles, ne redoutera pas vos questions. Non seulement sur tous ces objets dignes de vos recherches, il vous déduira les vérités les plus sublimes, mais il vous montrera autour de lui tout un peuple qui les connaît et qui les professe, mais vous verrez vous-mêmes autour de vous un nombre de vrais sa ces j heureux par la connaissance de la vérité et par l'attente des biens d'une autre vie dont ils goûtent les prémices dans celle-ci; des hommes qui, loin de vouloir jouir exclusivement de leur bonheur, ne cherchent qu'à le partager, et qui, regardant les autres hommes comme leurs frères, et leurs frères comme eux-mêmes, ne sont avec eux qu'un cœur et qu'une ame *. Et après cela nous craindrions qu'une société si fortement liée et si solidement établie vînt à manquer ! Si vous voulez renverser ses fondemens , et nous dégoûter d'elle, faites-nous croire ou que Dieu n'a point parlé, ou que sa parole ne s'est point accomplie; que son Fils n'est point venu, ou qu'il n'a pas daigné nous instruire; faites-nous voir un maître plus habile et d'une plus grande autorité ; des vérités mieux prouvées, plus consolantes, et dont nous puissions mieux connaître par nous-mêmes la force et la vertu. Dites, dites que nous sommes dans l'erreur : cette erreur, si c'en est une, nous est agréable et nous plaît; que les biens qu'on nous propose sont vains et chimériques : cette chimère nous suffit ; que les liens qui nous unissent sont durs et fatigans : nous n'en voulons pas d'autres ; nous pensons aujourd'hui comme pensaient nos pères. Nosenfans un jour penseront comme nous. Unis par la connaissance des mêmes vérités , par les solides liens , par un amour mutuel et tendre, ils s'attacheront de plus en j;>lus à la mère commune; et, trouvant dans son sein maternel et dans la société de son divin Epoux ce qu'inutilement ils chercheraient ailleurs, ils lui diront, comme les disciples de Jésus sur le Thabor : Seigneur } il fait bon en votre présence , nous y fixerons notre demeure , nous y dresserons nos pavillons.
Tel est donc le principe de vie qui anime l'Eglise ; et si de son esprit nous passons à son organisation, nous trouverons joint à la plus grande énergie tout ce qui contribue à sa plus grande solidité. Et d'abord, pour base dune société sainte, une autorité sacrée, des lois, un sacerdoce, des pontifes/ des ministres, un régime que nous reconnaissons et recevons comme venant de Dieu seul, que Dieu seul pouvait nous donner, que