‹ Nouvelle bibliotheque des predicateurs, ou, Dictionnaire apostoliqueChapitre 2 sur 40 · Ici , iv · texte numérisé non relu

Ici , iv

Dieu seul peut nous ôter, et qui, par sa nature, échappant aux entreprises des hommes, n'a rien à redouter de leurs coups. D'ailleurs, une autorité si saintement réglée, qu'elle ne saurait corrompre celui qui l'exerce, ni avilir celui qui s'y soumet; assez indépendante des puissances de la terre pour n'être pas gênée dans la poursuite des intérêts du ciel; assez rapprochée des sociétés humaines, pour leur rendre autant qu'elle en reçoit, et entretenir une sainte confraternité par de mutuels services; une autorité enfin, qui par des canaux fidèles et purs, portant son influence jusqu'aux extrémités les plus reculées, les lie, les rapproche, et fait que le corps au besoin peut se réunir, ou agir avec la même force que si toutes les parties étaient rassemblées f.

Au centre de l'univers chrétien s'élève une chaire antique et révérée, d'où un premier pontife, promenant au loin ses regards, observe, reprend, encourage, et au nom de la société entière et de son divin instituteur, pourvoit à ce qu'un besoin pressant a rendu nécessaire.

Sur un siège moins élevé, chaque pontife préside à une portion du troupeau universel; et, sans se départir de l'intérêt général, concentre son activité dans les limites d'un diocèse.

Dans chaque diocèse, un corps de pasteurs unis à leur chef par les liens dune douce et juste subordination, partage les travaux, les honneurs, et la tendre sollicitude d'un même sacerdoce.

Dans chaque province et dans retendue de l'empire chrétien, des assemblées plus ou moins solennelles, selon la grandeur du péril, selon l'importance des objets, proscrivent les erreurs, ramènent les errans , ou , par le retranchement douleureux mais nécessaire de quelque membre corrompu, arrêtent le progrès du mal, et assurent la vie et la santé de tout le reste.

Que manquerait-il à un corps ainsi organisé, si ce n'est de trouver, dans les puissances qui l'environnent, un concours qui favorise son action et qui la fortifie ? Et pourquoi l'Eglise ne les trouverait-elle pas ? Fille du ciel , elle ne doit pas faire ombrage aux puissances de la terre. Elle ne cherche point à s'élever sur leurs ruines: elle ne veut que former des hommes dignes de Dieu. Mais, en les rendant dignes de lui, elle les rend encore plus dignes et plus capables de tous les emplois de la terre. Elle adoucit le cœur des rois, elle leur soumet le cœur des peuples. Amie de la dépendance, et point ennemie de la liberté, elle se prête-à tous les

1 Éphcs., iv, 10'.

gouvernement, et s'incorpore à tous les Etats où elle est admise. Toutes les puissances ont donc un égal intérêt à la maintenir, à veillera l'exécution de ses lois, à étendre plutôt qu'à resserrer les limites de son empire ; et alors, réunissant en elle tout ce qui peut la fortifier et l'embellir, je la vois qui s'avance à travers les siècles, pleine de force et de majesté, repoussant ses ennemis, réparant ses pertes; et, frappé de ce spectacle, je m'écrie, avec Jacob dans le désert de Pharan : C'est ici le camp du Seigneur; ou avec Balaam , à la vue du peuple de Dieu sur les confins de la terre promise: Que tes tentes sont belles, ô Jacob! et que tes pavillons sont beaux, 6 Israël!

Cependant un ouvrage, sorti des mains d'un maître aussi puissant qu'habile, aurait encore à redouter les vicissitudes des choses d'ici-bas , des pertes, un affaiblissement qui pourrait, quoique tard , entraîner sa ruine. Mais la même main qui a posé l'Eglise sur ses fondemens saura l'y soutenir, et la même Providence, qui lui aura suscité des épreuves et des périls, a pris l'engagement solennel de l'en faire triompher. Allez, dit Jésus-Christ à ses Apôtres, en leur donnant le monde à conquérir; allez, enseignez tous les peuples: toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre ; je serai avec vous jusqu'à la consommation des siècles; les cieux et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas, et les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre mon œuvre. Aussi les tyrans se sont élevés contre l'Eglise dès sa naissance, les erreurs ont succédé aux tyrans, les vices ont secondé l'erreur, les schismes ont aggravé les maux en écartant tout remède; et, néanmoins, soutenue par les promesses et par le bras du Tout-Puissant, vous durez, société sainte, dont nos ennemis avaient juré et prédit la ruine. Vos temples, vos autels^ vos dogmes, votre sacrifice, vous sont conservés jusqu'à ce jour. Parvenue à une honorable vieillesse, vous enfantez encore des justes, vous leur préparez des successeurs, et jusques à la consommation des siècles vous serez justement appelée l'asile de la vertu, l'école de la justice, la colonne et le fondement de la vérité.

Oui, dira-t-on, l'Eglise a ses promesses et la parole d'un Dieu pour garant; mais la Synagogue avait aussi les siennes; mais les Juifs avaient les leurs, et cependant la chaire de Moïse est renversée, le peuple juif est dispersé; l'Eglise elle-même, l'Eglise élevée sur les débris de ce peuple, et héritière de ses bénédictions, a-t-elle recueilli tout le fruit des promesses? Ou sont, et cette domination qui devait s'étendre d'une mer à l'autre mer ' , et ces

1 Tsal., 71.

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torrens de justice qui devaient inonder la terre i ? Que sont devenues ces nombreuses églises d'Orient et d'Occident, jadis florissantes, aujourd'hui désolées? L'infidélité a ruiné les unes, le schisme et l'hérésie ont infecté les autres. Resserrée au dehors, affaiblie au dedans, l'Eglise défend à peine ses limites. Le flambeau de la foi, qu'on voyait transporté de contrée en contrée, pour éclairer de nouveaux peuples, pâlit et se consume sur son chandelier; et à moins que votre Dieu, sortant de son secret après des siècles d'inaction et de silence, ne suscite quelque prophète puissant en œuvres et en paroles, qui consomme l'ouvrage que Moïse avait commencé, et que le Messie n'a pas fini; à moins que le ciel et la terre ne conspirent pour former une nouvelle race de Justes, et que des pierres même Dieu fasse naître des en fan s d'Abraham, que deviendront et ses promesses, et vos espérances?

Suspendez votre triomphe, ennemis de la foi, et ne vous flattez pas de nous avoir confondus par vos défis et par vos menaces. La Synagogue a péri ; mais la Synagogue ne devait pas toujours durer ; figure de l'Eglise, elle a disparu en sa présence, comme l'ombre devant la réalité.

Coupables du plus grand des crimes, les Juifs ont subi le plus terrible des châtimëns; mais ils subsistent, et leur sort n'est pas rempli. L'Eglise, il faut en convenir, n'est pas encore parvenue à la plénitude de la gloire qui lui est promise; elle est encore dans les épreuves et dans les combats; mais ces épreuves et ces combats n'auront qu'un temps et finiront par le triomphe et par la paix. (Le même.)

L'Église n'a aucun besoin <Ies princes de la lerre , parce que les promesses Je son

Époux tout-puissant lui suffisent.

J^es en fan s du siècle, prévenus des maximes d'une politique profane, prétendent que l'Eglise ne saurait se passer du secours des princes, et de la protection de leurs armes, surtout dans les pays où les hérétiques peuvent l'attaquer. Aveugles, qui veulent mesurer l'ouvrage de Dieu par celui des hommes! C'est s appuyer sur un bras de chair-' ; c'est anéantir la croix de Jésus- Christ 3. Croiton que l'Epoux tout-puissant, et fidèle dans ses promesses, ne suffise pas à l'Epouse ? Le ciel et la terre passeront, mais aucune de ses paroles ne passera jamais *'. 0 hommes faibles et impuissans

' îsai., xlyiii, 18.— a Jérém., xvii, 5. — r' 1 Cor i, 17. -• '< Luc, xxt, 35.

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qu'on nomme les rois et les princes du monde , vous n'avez qu'une iorce empruntée pour un peu de temps : l'Epoux, qui vous la prête ne vous la confie qu'afin que vous serviez l'Epouse. Si vous [manquiez à l'Epouse, vous manqueriez à l'Epoux même ; il saurait transporter son glaive en d'autres mains. Souvenez vous que c'est lui qui est le Prince des Rois de la terre ', le Roi invisible et immortel des siècles 2.

Il est vrai qu'il est écrit que l'Eglise sucera le lait des nations, quelle sera allaitée de la mamelle des rois, qu ils seront ses nourriciers, qu' ils marcheront à la splendeur de sa lumière naissante, que ses portes ne se fermeront ni jour ni nuit, afin quon lui apporte la force des peuples, et que les rois y soient amenés: mais il est dit aussi que les rois viendront les yeux baissés vers la terre , se prosterner devant l'Eglise , qu' ils baiseront la poussière de ses pieds* ; que, n'osant parler , ils fermeront leur bouche devant son Epoux ; que toute nation et tout royaume qui ne sera point dans la servitude de cette nouvelle Jérusalem périra. Trop heureux donc les princes que Dieu daigne employer à la servir ! Trop honorés ceux qu'il choisit pour une si glorieuse confiance !

ht maintenant , ô rois, comprenez; instruisez-vous , ô juges de la terre : servez le Seigneur avec crainte, et réjouissez-vous en lui avec tremblement, de peur que sa colère ne s enflamme, et que vous ne périssiez en vous égarant de la voie de la justice 4. Dieu jaloux renverse les trônes des princes hautains , et il fait asseoir en leurs places des hommes doux et modérés ; il fait sécher jusqu'aux racines des nations superbes, et il plante les humbles* pour les faire fleurir; il détruit jusque dans ses fondemens toute puissance orgueilleuse ; il en efface même la mémoire de dessus la terre b. Toute chair est comme l'herbe, et sa gloire est une fleur des champs : dès que l'esprit du Seigneur souffle, cette herbe est desséchéeet cette fleur tombe ".

Que les princes, qui se vantent de protéger l'Eglise, ne se flattent donc pas jusqu'à croire qu'elle tomberait s'ils ne la portaient pas dansleurs mains. S'ils cessaientde la soutenir, le Tout-Puissant la porterait lui-même. Pour eux , faute de la servir ils périraient^, selon les saints oracles.

Jetons les yeux surl'Eglise , c'est-à-dire sur cette société visible desenfans de Dieu qui a été conservée dans tous les temps : c'est

1 Apoc, i, 5. — -1 Tira.,1, 17. — 5 ls., lx, 16 et scq — *Ps. u, 10, 11, 12. Luc, i, 52. — «Ps. xxxiu, 17, — " 1s. xl, 6, 7. — s ïbid 12-.

le royaume qui n'aura point de fui. Toutes les autres puissances s'élèvent et tombent; après avoir étonné le monde, elles disparaissent. L'Eglise seule, malgré les tempêtes du dehors et les scandales du dedans, demeure immortelle. Pour vaincre, elle ne fait que souffrir; et elle n'a pas d'autres armes que la croix de son Epoux.

Considérons cette société sous Moïse : Pharaon la veut opprimer; les ténèbres deviennent palpables en Egypte; la terre s'y couvre d'insectes, la mer s'entrouvre , ses eaux suspendues s'élèvent comme deux murs; tout un peuple traverse l'abîme à pieds secs, un pain descendu du ciel le nourrit au désert; l'homme parle à la pierre, et elle donne des torrens ; tout est miracle pendant quarante années pour délivrer l'Eglise captive.

Hâtons-nous; passons aux Machabées: les rois de Syrie persécutent l'Eglise; elle ne peut se résoudre à renouveler une alliance avec Rome et avec Sparte, sans déclarer en esprit de foi qu'elle ne s'appuie que sur les promesses de son Epoux. Nous n'avons, disait Jonathas 1, aucun besoin de tous ces secours , ayant pour consolation les saints livres qui sont dans nos mains. Et en effet , de quoi l'Eglise a-t elle besoin ici-bas? Il ne lui fautquela grâce de son Epoux pour lui enfanter des élus ; leur sang même est une semence qui les multiplie. Pourquoi mendierait-elle un secours humain, elle qui se contente d'obéir, de souffrir, de mourir; son règne qui est celui de son Epoux, n'étant point de ce monde, et tous ses biens étant au delà de cette vie?

Mais tournons nos regards vers l'Eglise , que Piome païenne , cette Babylone enivrée du sang des martyrs, s'efforce de détruire. L'Eglise demeure libre dans les chaînes, et invincible au milieu des tourmens. Dieu laisse ruisseler, pendant trois cents ans, le sang de ses enfans bien-aimés. Pourquoi croyez-vous qu'il le fasse ? C'est pour convaincre le monde entier, par une si longue et si terrible expérience , que l'Eglise, comme suspendue entre le ciel et la terre, n'a besoin que de la main invisible dont elle est soutenue. Jamais elle ne fut si libre , si forte, si florissante, si féconde.

Que sont devenus ces Romains qui la persécutaient ? Ce peuple, qui se vantait d'être le peuple-roi , a été livré aux nations barbares; l'empire éternel est tombé ; Rome est ensevelie dans ses ruines avec les faux dieux; il n'en reste plus de mémoire que par une Rome sortie de ses cendres, qui, étant pure et sainte, est devenue à jamais le centre du royaume de Jésus-Christ.

1 I Mac, xu, 9.

Mais comment est-ce que l'Eglise a vaincu cette Rome victorieuse de l'univers ? Ecoutons l'Apôtre l : Ce qui est folie en Dieu est plus sage que tous les hommes ; ce qui est faible en Dieu est plus fort queux. Voyez, mes frères, votre vocation; car il n y a point parmi vous beaucoup de sages , selon là chair , ni beaucoup cU hommes puissans , ni beaucoup de nobles. Mais Dieu a choisi ce qui est insensé selon le monde , pour confondre les sages ; et il a choisi ce qui est faible dans le monde, pour confondre ce qui est fort; il a choisi ce qui est bas et méprisable , et même ce qui n'est pas , pour détruire ce qui est , afin que nulle chair ne se glorifie devant lui.

Qu'on ne nous vante donc plus ni une sagesse convaincue de folie, ni une puissance fragile et empruntée ; qu'on ne nous parle plus d'une faiblesse simple et humble, qui peut tout en Dieu seul; qu'on ne nous parle plus que de la folie de la croix. La jalousie de Dieu allait jusqu'à sembler exclure de l'Eglise, pendant ces siècles d'épreuves, tout ce qui aurait paru un secours humain : Dieu, impénétrable dans ses conseils, voulait renverser tout ordre naturel. De là vient que Tertullien a paru douter si les Césars pouvaient devenir chrétiens â. Combien coûla-t-il de sang et de tourmens aux fidèles, pour montrer que l'Eglise ne tient à rien ici-bas! « Elle ne possède pour elle-même, dit saint Ambroise ? , que sa « seule foi. » C'est cette foi qui vainquit le monde.

Après ce spectacle de trois cents ans, Dieu se souvint enfin de ses anciennes promesses; il daigna faire aux maîtres du monde la grâce de les admettre aux pieds de son Epouse. Ils en devinrent les nourricières , et il leur fut donné de baiser la poussière de ses pieds 4, Fut-ce un secours qui vint à propos pour soutenir l'Eglise ébranlée ? non , celui qui l'avait soutenue pendant trois siècles malgré les hommes, n'avait pas besoin de la faiblesse des hommes, déjà vaincus par elle, pour la soutenir. Mais ce fut un triomphe que l'Epoux voulut donner à l'Epouse après tantde victoires ; ce fut non une ressource pour l'Eglise, mais une grâce et une miséricorde pour les Empereurs. « Qu'y a-t-il, disait saint Ambroise 5, de plus « glorieux pour l'Empereur, que d'être nommé le fds de l'Eglise ? »

En vain quelqu'un dira que l'Eglise est dans l'Etat. L'Eglise, il est vrai, est dans l'Etat pour obéir au prince dans tout ce qui est temporel. Mais, quoiqu'elle se trouve dans l'Etat, elle n'en dépend jamais pour aucune fonction spirituelle. Elle est en ce monde , mais

1 I Cor., i, 25 — 28. — 2 Apoc, c. xxr. — 3 Ep. xvni, ad Valentinian, cont. Symmachum , n° 16 , lom. n : pag. 857. — * Is., xlix, 25. — s Ep. xxi , in serm. cont. Auxent., n° 56, tom. n, pag. 875.

c'est pour le convertir; elle est en ce monde, mais c'est pour le gouverner par rapport au salut. Elle use de ce monde en passant, comme n'en usant pas: elle y est comme Israël fut étranger et voyageur au milieu du désert ; elle est déjà d'un autre monde, qui est au dessus de celui-ci. Le monde, en se soumettant à l'Eglise, n'a point acquis le droit de l'assujétir; les princes, en devenant les enfans de l'Eglise, ne sont point devenus ses maîtres; ils doivent la servir, et non la dominer; baiser la poussière de ses pieds , et non lui imposer le joug. L'empereur, disait saint Ambroise *, « est « au-dedans de l'Eglise : mais il n'est pas au-dessus d'elle. Le bon « empereur cherche le secours de l'Eglise et ne le rejette point. <> L'Eglise demeura sous les empereurs aussi libre qu'elle l'avait été sous les empereurs idolâtres et persécuteurs. Elle continua de dire, au milieu de la plus profonde paix, ce que Tertullien disait pour elle pendant les persécutions : « Non te terremus , quinec timemus '*. « Nous ne sommes point à craindre pour vous, et nous ne vous « craignons point. » « Mais prenez garde, ajoute-t-il, de ne combattre « pas contre Dieu. » En effet , qu'y a-t-il de plus funeste à une puissance humaine , qui n'est que faiblesse , que d'attaquer le Tout- Puissant ? Celui sur qui cette pierre tombe sera écrasé ;et celui qui tombe sur elle se brisera 5.

S'agit-il de l'ordre civil et politique, 1 Eglise n'a garde d'ébranler les royaumes de la terre, elle qui tient dans ses mains les clefs du royaume du ciel. Elle ne désire rien de tout ce qui peut être vu ; elle n'aspire qu'au royaume de son Epoux , qui est le sien. Elle est pauvre , et jalouse du trésor de sa pauvreté; elle est paisible, et c'est elle qui donne au nom de l'Epoux une paix que le monde ne peut ni donner ni ôter ; elle est patiente, et c'est par sa patience jusqu'à la mort de la croix qu'elle est invincible. Elle n'oublie jamais que son Epoux s'enfuit sur la montagne dès qu'on voulut le faire roi ; elle se ressouvient qu'elle doit avoir en commun avec son Epoux la nudité de la croix, puisqu'il est Ihomme des douleurs , l'homme écrasé dans Vinjirmité 4 y , l'homme rassasié d'opprobres^, Elle ne veut qu'obéir; elle donne sans cesse l'exemple de la soumission et du zèle pour l'autorité légitime; elle verserait tout son sang pour la soutenir. Ce serait pour elle un second martyre après celui qu'elle a enduré pour la foi. Princes, elle vous aime; elle prie nuit et jour pour vous, vous n'avez point

' Ep. xxi, ibi î. — 2 Ad Stflpul., cap. iv. — r* Matili., xxi, ii. — * Is. , lui, 3, 10 — B Lainunt., M, 50.

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de ressource plus assurée que sa fidélité. Outre qu'elle attire sur vos personnes et sur vos peuples les célestes bénédictions , elle inspire à vos peuples une affection à toute épreuve pour vos personnes, qui sout les images de Dieu ici-bas.

Si l'Eglise accepte les dons précieux et magnifiques que les princes lui font, ce n'est pas quelle veuille renoncer à la croix de son Epoux, et jouir des richesses trompeuses : elle veut seulement procurer aux princes le mérite de s'en dépouiller; elle ne veut s'en servir que pour orner la maison de Dieu, que pour faire subsister modestement les ministres sacrés, que pour nourrir les pauvres qui sont les sujets des princes. Elle cherche, non les richesses des hommes, mais leur salut j non ce qui est à eux, mais eux-mêmes. Elle n'accepte leurs offrandes périssables que pour leur donner les biens éternels.

Plutôt que de subir le joug des puissances du siècle et de perdre la liberté évangélique, elle rendrait tous les biens temporels qu'elle a reçus des princes. « Les terres de l'Eglise, disait saint Am- « broise *, paient le tribut ; et si l'empereur veut ces terres, il a la « puissance pour les prendre, aucun de nous ne s'y oppose. Les au- « mônes des peuples suffiront encore à nourrir les pauvres. Qu'on ne « nous rende point odieux par la possession où nous sommes de « ces terres, qu'ils les prennent, si l'empereur le veut. Je ne les « donne point; mais je ne les refuse pas. »

Mais s'agit-il du ministère spirituel donné à l'Epouse immédiatement par le seul Epoux, l'Eglise l'exerce avec une entière indénendance des hommes. Jésus-Christ dit 2 : Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc; enseignez toutes les nations, les baptisant , etc. C'est cette toute -puissance de l'Epoux qui passe à l'Epouse , et n'a aucune borne : toute créature sans exception y est soumise. Comme les pasteurs doivent donner aux peuples l'exemple de la plus parfaite soumission et de la pins inviolable fidélité aux princes pour le temporel , il faut aussi que les princes, s'ils veulent être chrétiens, donnent aux peuples, à leur tour, l'exemple de la plus humble docilité et de la plus exacte obéissance aux pasteurs pour toutes les choses spirituelles. Tout ce que l'Eglise lie ici-bas est lié; tout ce qu'elle remet est remis; tout ce qu'elle décide est confirmé au ciel. Voilà la puissance décrite par le prophète Daniel.

V Ancien des jours, dit-il 5, a donné le jugement aux saints du

^Ep.'xxi, Serm. cont. Âuxent., n° 35, tora. h, 872. — 2 Matth., xxvm, 18. — « s Daniel, vu, 22, 23, 26, 27.

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Très-Haut, et le temps en est 'venu, et les saints ont possédé la royauté. Ensuite le Prophète dépeint un roi puissant et impie, qui proférera les blasphèmes et qui écrasera des saints du Très-Haut : il croira pouvoir changer les temps et les lois , et ils seront livrés dans sa main jusqu'à un temps, et à des temps , et à la moitié d'un temps : et alors le juge sera assis afin que la puissance lui soit enlevée, qu'il soit écrasé , et qu'il périsse pour toujours ; en sorte que la royauté , la puissance et la grandeur de la puissance sur tout ce qui est sous le ciel , soit donné au peuple des saints du Très-Haut, dont le règne sera éternel, et tous les rois lui serviront et lui obéiront.

O hommes, qui n'êtes qu'hommes, quoique la flatterie vous tente d'oublier l'humanité et de vous élever au dessus d'elle, souvenez-vous que Dieu peut tout sur vous et que vous ne pouvez rien contre lui. Troubler l'Eglise dans ses fonctions , c'est attaquer le Très-Haut dans ce qu'il a de plus cher, qui est son Epouse; c'est blasphémer contre les promesses; c'est oser l'impossible; c'est vouloir renverser le règne éternel. Rois de la terre, vous vous ligueriez en vain contre le Seigneur et contre son Christ 1 ; en vain vous renouvelleriez les persécutions : en les renouvelant, vous ne feriez que purifier l'Eglise , et que ramener pour elle la beauté de ses anciens jours. En vain vous diriez : Rompons ses liens et rejetons son joug; celui qui habite dans les deux rirait de vos desseins. Le Seigneur a donné à son Fils toutes les nations comme son héritage, et les extrémités de la terre comme ce qu'il doit posséder en propre 2. Si vous ne vous humiliez sous sa puissante main, il vous brisera comme des vases d argile. La puissance sera enlevée à quiconque osera s'élever contre l'Eglise. Ce n'est pas elle qui l'enlèvera, car elle ne fait que prier et souffrir. Si les princes voulaient l'asservir, elle ouvrirait son sein ; elle dirait : Frappez; elle ajouterait, comme les Apôtres : Jugez vous-mêmes devant Dieu s'il est juste de vous obéir plutôt quà lui 3. Ici ce n'est pas'moi qui parle, c'est le Saint-Esprit. Si les rois manquaient à la servir 4 et à lui obéir, la puissance leur serait enlevée. Le Dieu des armées, sans qui on garderait en vain les villes, ne combattrait plus avec eux. ( FÉNELOtf, Discours pour le Sacre de l Electeur de Cologne. )

i Ps. h, 2, — 2 Ibid., 3, 4, 8, 9. — 3 Act. iv, 19. — * Euseb., de Vita Constantini, lib. iv, cap. xxiv.

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Menaces des livres saints contre les églises en particulier. — Nous avons a craindre

les mêmes maux.

Je passe sous silence les menaces que nous lisons dans les anciennes prophéties contre les Juifs et les gentils, quoique saint Paul nous avertisse que ce qui a été dit ou écrit pour eux l'a été aussi pour nous; et j'arrive à ces hommes inspirés, qui, plus près de nos jours , ne peuvent avoir que nous et notre postérité en vue dans leurs prédictions.

J'ouvre le livre des révélations faites à l'apôtre saint Jean , ce livre que tous les interprètes regardent comme l'abrégé des divines Ecritures et comme un fidèle tableau des événemens présens, passés, futurs, du règne de Dieu sur ^la terre. C'est donc dans ce livre divin que, pour hâter notre instruction, nous devons étudier la conduite de Dieu sur son Eglise: heureux celui qui le lit, heureux celui qui l'entend , plus heureux encore celui qui profitera de ses leçons 1.

Là, sous les emblèmes les plus frappans et les plus variés, sept coupes, sept sceaux, sept trompettes , l'Esprit-Saint nous retrace les sept âges de l'Eglise, depuis sa naissance jusques à la consommation des siècles; et après avoir parcouru à grands traits ses conquêtes, ses pertes, les grandes époques de son histoire jusqu'à nos jours, de manière qu'un œil attentif ne puisse pas les méconnaître, il s'arrête, et, par un silence de quelques instans, il réveille notre attention, et nous prépare à la scène tragique qui va se passer 2.

Six trompettes ont déjà sonné; la septième et dernière donne le signal ; une voix épouvantable répète : « Il n'y a plus de temps , il n'y a plus de temps. » Un ange, ministre des vengeances de Dieu? pressant d'un pied la terre et de l'autre la mer, et de la main, des yeux et delà voix, menaçant le ciel, agite la nature entière et bouleverse les élémens 3. Le soleil s'obscurcit, la lune se couvre de sang, les cieux se roulent, se replient et disparaissent; les hommes, saisis de frayeur, s'enfuient dans les antres, parmi les rochers, et crient aux montagnes : Montagnes , couvrez-nous de vos masses, et sauvez-nous de la colère de V Agneau 4.

Le voilà donc ce jour épouvantable, jour de tribulation et d'effroi, que l'apôtre saint Jean et les Prophètes nous annoncent, et que, dans l'amertume de mon cœur, je voyais de loin, comme un

1 Apoc. i, 3. — 2 Apoc. vi, per tolum vu, ix, x, per totum xvr. — 3 lb. x , i, 16, — 4 lb. xvi, xn, xvu.

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orage s'avancer, et prêt à fondre sur nous; jour terrible qui n'est pas cependant le dernier de nos jours, la fin et la consommation de toutes choses; mais ce jour, non moins à craindre pour les coupables, où le Fils de Dieu, las des crimes de la gentilité, viendra dans le plus grand appareil purifier la terre, renouveler les cieux, établir un nouveau règne ; et par des prodiges inouïs signaler sa justice et sa miséricorde tout ensemble. Il veut donc (et c'est toujours l'apôtre saint Jean qui parle), il veut qu'au fort de sa colère, les quatre anges, qu'il avait placés aux quatre extrémités de la terre pour exercer ses vengeances, en arrêtent le cours l ; que deux témoins pacifiques , partis de ses côtés , courent se mettre entre son peuple et lui, pour opérer une réconciliation durable 2; que, de chacune des douze tribus, douze mille enfans d'Israël, marqués au front d'un signe sacré, échappent à l'anathème général, et que, sur leurs pas, une foule innombrable, de toute langue et de toute nation, introduite dans la nouvelle Jérusalem, 1 adore dans ce temple , dont , plusieurs siècles auparavant, le prophète Ezéchiel nous avait tracé le modèle r>. Mais, avant que ces prodiges de misé, ricorde s'accomplissent, par combien d'actes de rigueur ne faut-il pas qu'il se soit vengé ? Il faut que les nations, qui l'ont connu et qui l'ont abandonné , expient, à divers temps ou à la même époque, par un jugement secret ou par un jugement solennel, le crime de leur révolte et de leur ingratitude.

Les Juifs perfides ont subi les premiers l'arrêt qui les retranche. Les Iles , dit le prophète Isaïe , c'est-à-dire l'ingrate gentilité aura bientôt son tour4. Il approche ce moment, ajoute le même Prophète, où Dieu, comme un moissonneur, va venir agiter les nations dans un van ; et ce ne sera que le plus petit nombre qui échap~ pera à cette épreuve. Joël, Baruch, Osée, tous les prophètes, sous des images différentes , nous retracent un même fléau. Saint Jean, le précurseur du Messie, avait annoncé que la coignée était au pied de l'arbre, prête à frapper: saint Jean, le disciple bien-aimé du Sauveur, voit un glaive à deux tranchans sortir de la bouche du Fils de Dieu , pour exterminer les nations coupables : la menace du précurseur a eu son effet contre les Juifs; la prédiction du disciple bien-aimé ne peut manquer de l'avoir contre les gentils. Que celui donc qui a des oreilles pour entendre écoule; et, s'il lui reste encore quelque doute après avoir entendu l'apôtre

* Apoc. vu, et seq. — a Malach , iv, 5. — 3Apoc. ix, 15 — 4 Is,, xxiri, 59.

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saint Jean, saint Paul lui répondra, avec autant de clarté que de profondeur, que toute chair a été renfermée, comme dans un cercle, dans l'incrédulité. L'incrédulité des Juifs a donné lieu à la vocation des gentils; l'incrédulité donnera lieu au rappel des Juifs. « Prends donc garde, 6 gentil, car si Dieu n'a pas épargné les « branches naturelles, crains qu'il ne t'épargne encore moins. »

Si vous avez entendu sans effroi ces terribles paroles, il n'est plus rien dans les divines Ecritures qui puisse vous épouvanter ; je n'ai plus qu'à descendre de cette chaire, et, vous-mêmes, sortez de ce temple, d'où bientôt vous ne sortirez que plus coupables et plus endurcis.

Du temps de saint Jean et de l'apôtre saint Paul, des disciples, ou mal instruits, ou peu dociles , pouvaient douter encore de l'effet de ces menaces, et renvoyer bien loin, dans un avenir incertain, ce qu'elles avaient de plus effrayant: mais aujourd'hui que les faits ont changé les menaces en prophéties, et les prophéties en histoire; aujourd'hui que, regardant autour de nous et au dessus de nous, nous voyons tant de glandes Eglises, comme autant de branches arrachées du tronc sur lequel elles avaient fleuri, et le nombre de celles qui subsistent tellement diminué, que si le bras de Dieu s'appesantit sur quelqu'une d'elles, le coup ne peut tomber que sur nous ou près de nous , qui ne serait effrayé de cet oracle : Prends donc gardc^ 6 gentil !

Encore, si ce retranchement ne devait opérer que des calamités spirituelles, l'obscurcissement de la foi , le refroidissement de la charité, la perte des biens d'une autre vie, qu'il est à craindre qu'un malheur aussi terrible aux yeux de la foi, envisagé des yeux de la chair, ne vous parut pas aussi redoutable qu'il l'est dans la réalité ! Mais il n'en est pas ainsi; non , il n'en est pas ainsi ; témoin ces peuples retranchés, qui peut-être pensaient comme plusieurs d'entre vous, et qui, victimes d'une double calamité, vous avertissent par leur exemple de ^craindre les menaces sous lesquelles ils ont succombé.

Il y avait sans doute parmi eux des âmes assez charnelles pour se consoler aisément de la perte des biens spirituels, et qui, pour conserver ou acquérir les honneurs et les richesses de la terre, auraient fait, sans répugnance, le sacrifice des intérêts du ciel. Chez les Juifs, par exemple , les saducéens eussent livré la loi, Moïse et les prophètes ; les pharisiens eussent abandonné leurs oraisons, leurs pratiques superstitieuses, leur maintien affecté, leurs phylactères; les uns, pourvu qu'ils eussent conservé leurs richesses t. ni. o

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et leur prééminence dans le temple ; les autres , pourvu qu'ils eussent toujours été regardés comme les docteurs des peuples , et comme des hommes en tout au dessus du vulgaire.

Dans les Eglises d'Afrique, dans celles d'Orient, dans celles du Nord , il y avait des hommes indifférens, sensuels, dévorés d'ambition et d'avarice, qui auraient appelé l'ennemi de la foi, qui lui auraient ouvert les portes du temple , livré les autels , les ministres, les mystères, les richesses mêmes du temple, pourvu qu'à ce prix ils eussent pu s'avancer dans la faveur du nouveau maître, et surtout s'assurer une riche portion dans le partage des dépouilles des peuples et du sanctuaire.

Mais quand l'iniquité fut portée à son comble, et que la coupe delà colère trop remplie vint à se répandre, la ville et le temple, la loi et les sacrifices , ceux qui venaient offrir des victimes, ceux qui les immolaient, tout fut également frappé et entraîné dans une ruine commune.

En Afrique, un déluge de Barbares inonde les Eglises de leurs erreurs, et couvre ces vastes contrées des traces de leur férocité.

En Orient, Mahomet établit ses dogmes absurdes sur les ruines du nom chrétien , et son empire sur les débris des puissances qu'il a renversées.

Dans le Nord, les temples sont profanés par les impiétés les plus révoltantes, les asiles de la pudeur violés par la licence la plus effrénée. Les citoyens armés contre les citoyens s'attaquent et se disputent des dépouilles ensanglantées. Cherchez dans les annales de l'Eglise un exemple de pareille défection , qui n'ait point été marquée par des ravages, par des larmes et par du sang; vous n'en trouverez point. On a vu quelques impies se déclarer les ennemis de Dieu , et néanmoins jouir paisiblement du fruit de leurs crimes; Dieu les attendait dans une autre vie , où il leur rendra selon leurs œuvres ; mais qu'un peuple qui faisait partie de l'héritage du Seigneur, qui portait son joug, et vivait sous ses lois, par un soulèvement volontaire se soit détaché de son empire, et que, pour toute peine de sa révolte, il n'ait éprouvé que l'endurcissement et les ténèbres, vous ne l'avez pas vu, et un pareil peuple, s'il existait, serait un scandale que le ciel dans sa colère n'a pas encore permis.

Mais si les mêmes causes qui ont attiré ces malheurs subsistaient parmi nous , si de plus graves se faisaient remarquer, si une seule les renfermait toutes, qui pourrait se dire à lui-même qu'il n'est pas en péril, et dormir tranquillement au bord du précipice? Or,

DES PREDICATEURS. 1(J

quelles ont été les causes du retranchement de ces peuples, et quelle était leur situation au moment ou peu de temps avant leur chute? C'est par la comparaison des deux états que nous pourrons juger plus sainement du nôtre.

Les Juifs avaient assouvi leur haine et consommé leur attentat , en immolant l'Auteur de la véritable justice sur une infâme croix. Leurs enfans, héritiers de leurs crimes et de leur malice, suivaient les mêmes traces, et, sous les mêmes maîtres, s'enfonçaient de plus en plus dans les ténèbres et l'endurcissement. Leur corruption appelle la colère de Uieu ; leur rébellion appelle les armes des Romains ; il faut que ce que le Sauveur du monde a prédit s'accomplisse , que Jérusalem qui égorge ses Prophètes soit égorgée à son tour , et que le sang d'un Dieu , répandu par la main des pères, retombe enfin sur la tête des enfans.

L'Orient , fatigué par des querelles religieuses , par des schismes et par des tyrans, ne tenait plus à une religion dont il ne recevait aucun bien , ni à une domination dont il ne recevait que du m'ai. Agités en sens contraires , des esprits sans consistance, indifférens pour la vérité et pour l'erreur, étaient prêts à recevoir de nouveaux dogmes et à plier sous de nouveaux maîtres. Mahomet paraît, tout cède à sa voix, à ses promesses, à ses menaces, ou périt sous le tranchant de son épée, ou sous le fer de ses disciples , héritiers de ses fureurs.

Les Eglises du Nord avaient dégénéré de leur première institution ; des gens de bien gémissaient des abus dont ils prévoyaient les suites, et demandaient vainement la réformation ; quand toutà-coup un cénobite obscur, nourri de fiel et d'amertume, dans l'ombre et le silence franchit les barrières de son cloître, comme le démon de l'Apocalypse s'élance de l'abîme où l'ange le tenait enchaîné ; il lève l'étendard de la réforme , ou plutôt de la révolte ; des puissances le favorisent; les apostats se multiplient; des Eglises entières donnent le spectacle de la plus déplorable défection.

Comparons maintenant, et répondez à la question que je vais vous faire avec les paroles mêmes du Sauveur : Pensez- vous que les malheureux qui ont été écrasés sous les ruines de la tour de Siloé x, je veux dire, qui ont été enveloppés dans la catastrophe , sous Tite, sous Mahomet, sous Luther, fussent plus coupables que les autres, que nous, par exemple; et vous paraît-il que ces Eglises, la veille de leur chute, fussent en plus grand péril, et por-

1 Luc. xiii»

tassent clés principes île mort plus actifs que ceux qui , après avoir couvé long-temps dans notre sein, se développent avec tant de fureur aujourd'hui!*

Un mal contagieux s'est répandu dans nos contrées; mal funeste, poison subtil, qui s'insinue dans les âmes, qui aveugle les esprits, corrompt les cœurs, et qui, si vous n'arrêtez ses progrès par les plus sages précautions, soutenues par la faveur du ciel la plus insigne, infectera la masse, et finira par dissoudre toute la société religieuse et politique.

Des hommes orgueilleux d'un faux savoir, ennemis de toute domination, se sont élevés contre Dieu, contre son Christ et son Eglise, contre toutes les lois ; et pour briser plus sûrement un joug qui les fatigue, pour renverser des idées reçues qui les importunent, pour abréger l'étude de la science qu'ils enseignent, et d'un seul mot couper court à toute discussion, ils ont fini par dire : Mortels, écoutez vos maîtres; ils viennent vous apprendre qu'il n'y a pas de Dieu : intéressés à les croire, des hommes faibles , et déjà vaincus par leurs passions, se sont laissés aller à leurs paroles : bientôt ces nouveaux disciples sont devenus de nouveaux maîtres; les plus ardens et les plus téméraires d'entre eux ont été les plus suivis par leurs semblables. De la capitale, où il a d'abord paru, le mal a gagné les provinces; des villes, il a passé dans nos campagnes; des pères, par une succession malheureuse, il s'est transmis aux enfans qui en ont fait la portion la plus précieuse de leur héritage : accru et fortifié, à mesure qu'il s'est éloigné de sa source, quelques générations ont fait perdre de vue son origine, et lui ont acquis le poids et le mérite de l'ancienneté. On avait mis en question long-temps s'il était possible qu'il y eût de véritables athées; grâce à notre siècle, le problème est résolu, et nous voyons tous les jours des hommes conçus, nés, nourris dans l'athéisme, vivre sans Dieu, sans lois, sans remords, et mourir froids et endurcis, comme ils ont vécu. Et l'on sera surpris que les hommes d'aujourd'hui ne veuillent vivre que pour eux, que les pères négligent leurs enfans, que les enfans méconnaissent leurs pères, que les liaisons du sang perdent tous les jours de leurs droits; et l'on se plaindra qu'il n'y ait plus de patrie, comme il n'y a plus de famille; que les corps et les esprits dégénèrent; que les sciences et les arts utiles déclinent; que les chefs-d'œuvre en tout genre deviennent rares, et la vertu encore plus! Et comment en serait-il autrement? Des hommes qui n'ont qu'un instant à vivre ne doivent pas se partager : si le bien, si le mal n'esS qu'un nom; si le juge

DES PREDICATEURS. 21

qui les voit no les punit, ni ne les récompense; si cet être, quel qu'il soit , n'existe même pas , quel prix pour le présent ou pour l'ave*nir proposerez-vous à l'homme, pour le payer de ses sacrifices et de ses travaux? Il sait que, pour qui va cesser d'être, le présent bientôt ne sera plus, et que l'avenir ne sera jamais. Ce n'est pas tout : des gens de bien qui devraient avoir horreur de ces maximes écoutent les docteurs qui les débitent, vantent leur savoir, admirent leur courage, envient leur sécurité, se rapprochent tous les jours de leurs idées , de leurs mœurs, de leur langage, se dégoûtent enfin des objets de la foi, et, traînant avec ennui un faible reste de christianisme, semblent n'attendre que le moment de la tentation pour s'en défaire, comme les apostats n'attendent que la présence du tentateur pour se livrer aux derniers excès.

Si, dans ces circonstances, il s'élevait un homme plein d adresse, revêtu de puissance, réunissant tous les caractères et tous les titres qui en imposent le plus aux hommes ; et que l'audace sur le front, le blasphème à la bouche , il parût parmi nous, et tentât de consommer en un jour le mystère d'iniquité qui s'opère depuis les premiers siècles, quel obstacle trouverait-il ? Ah ! je vois ces nombreux partisans se réjouir en voyant approcher leur maître; je les vois accourir sur ses pas dans nos temples, renverser nos autels, en arracher les prêtres, les lévites occupés du sacrifice ; pénétrant dans l'enceinte sacrée , je les vois appeler a grands cris cette foule de demi-croyans rassemblés moins par le zèle que par l'usage, et dans ce temple, déshonoré déjà par leur culte hypocrite, les inviter à rejeter bien loin un fantôme de religion qu'ils ne supportent qu'avec peine ; je les vois porter une main sacrilège sur les ornemens du sanctuaire , se charger avidement de leurs dépouilles, fermer les portes de la maison de Dieu , ou en changer la destination pour suivre au dehors leur victoire impie, et, dans leur triomphe et leurs festins, insulter à nos douleurs, et, par des libations impures , profaner ces coupes et ces vases consacrés par la célébration de nos mystères les plus redoutables.

Détournez, grand Dieu, un événement aussi funeste, et ne permettez pas que nos yeux en soient témoins ! Cependant qui peut vous assurer que cet homme dépêché n'est pas à votre porte, que Dieu ne le nourrit pas dans quelque antre, sur quelque rocher, d'où il le fera sortir au jour de sa colère; et si vous demandez à quelle époque , en quel lieu il paraîtra, à quel signe nous pourrons le reconnaître, quels prodiges dans le ciel ou sur la terre auront annoncé sa venue, je ne suis ni prophète, ni enfant de pro-

phète pour lire les desseins de Dieu dans l'avenir ; sa gloire ne m'est pas apparue de dessus son trône comme à Isaïe , sa voix ne m'a point parlé de dessus son char comme à Ezéchiel : je n'ai point vu l'ange du Seigneur, une règle à la jmain , entre le sanctuaire et l'autel, mesurant et menaçant les murs de nos églises; il ne m'a pas été donné plus qu'aux disciples du Sauveur de connaître 'heure et le moment de son retour, dont Dieu seul s'est réservé la connaissance.

Mais , dépositaire des oracles divins , j'ai médité les menaces qu'ils renferment ; j'ai vu une partie de ces menaces exécutées sur des portions de la gentilité coupable; j'ai comparé les crimes de ces peuples avec les nôtres , Jérusalem avec Samarie , et, voyant sur le soir le ciel en feu, je me suis dit que la journée du lendemain serait brûlante ; je me suis recueilli en moi-même ; j'ai endurci mon front contre le marbre pour soutenir le choc des contradicteurs 1 ; j'ai crié, comme une sentinelle attentive qui a vu l'ennemi s'avancer ; j'élèverai la voix , comme une trompette , pour annoncer au peuple le jour de la colère , et aux chefs du peuple les approches de la calamité.

Pontifes du Seigneur, c'est à vous que je dénonce les désordres de vos troupeaux , et les périls de vos Eglises ; c'est à vous d'y remédier , ou c'est à vous que s'adressent les reproches de l'Esprit- Saint aux sept Eglises d'Asie.

Ange de l'Eglise d'Ephèse, je rends justice à vos vertus; je connais vos œuvres ; vous êtes doux , vous êtes patient ; mais vous avez dégénéré de votre charité première ; vous ne vous alarmez pas pour votre peuple, vous ne vous armez pas d'assez de courage, et ne prenez pas assez de précautions pour le sauver de l'état déplorable dont je le vois menacé 2 .

Ange de l'Eglise de Pergame, vous méritez des éloges pour tout le bien que vous faites ; mais vous n'échapperez fpas à mes justes reoroches pour le bien que vous négligez. Vous habitez un lieu où Satan a placé son trône , où les disciples de Balaam ont élevé leur chaire, d'où ils tendent des pièges pour séduire, et d'où ils débitent leurs blasphèmes, et enseignent au peuple de Dieu à prévariquer et à blasphémer. Vous devriez les confondre par le souffle de votre bouche, ou du moins appeler et ranger autour de vous les amis de la vérité, en état de la défendre et de vous seconder.

Ange de l'Eglise deLaodicée, c'est vous dont l'étatme paraît le

1 Ezcch ., m, 1, 9. «— s Apoc, il, m.

plus à plaindre et le plus dangereux; vous n'êtes point méchant, mais vous n'êtes pas bon de la bonté que je désire ; vous n'êtes ni froid ni chaud, digne dès-lors d'être rejeté de ma bouche; vous regardez autour de vous, et voyant la magnificence de vos temples, l'ordre et la pompe de vos cérémonies , le concours d'un peuple qui s'empresse à vos solennités, vous vous croyez riche des dons du ciel , et vous dites : Je n'ai besoin de rien ; et moi , sous cet éclat et cet or qui vous éblouissent, au milieu de cette affluence froide et dissipée qui vous entretient dans votre erreur , je vois l'affreuse misère qui vous assiège $ vous êtes pauvre.

Et vous enfin , ange de l'Eglise de Sarde, parce que votre siège et vous tenez un rang distingué dans le siècle, et que les princes de la terre, vous ayant mis en part de leur puissance, vous associent encore à leurs travaux, abusé par un double pouvoir, vous vous croyez plein de force et de vie ; les peuples qui vous voient le croient aussi : mais moi , qui découvre le germe de vos maux et le- principe secret de votre décadence, je vous déclare atteint d'une maladie mortelle qui vous conduira , vous et votre peuple, de la présomption au sommeil, et du sommeil à la mort. Prenez-y garde , j'agiterai votre chandelier, et je le changerai de place; je viendrai vers vous pendant la nuit, comme un voleur, à l'heure que vous vous y attendrez le moins , et , trouvant ma vigne négligée et désolée, je chasserai: . . . et punirai mes vignerons 4.

Voyez déjà mes menaces qui s'exécutent, l'orage qui gronde et qui vous avertit; les commencemens les plus fâcheux, qui vous annoncent un avenir encore plus sinistre ; le dégoût qui gagne le troupeau; le zèle qui abandonne les pasteurs , l'orgueil qui s'élève contre votre autorité; l'avarice qui jette un œil d'envie sur vos biens , de toute part haine dissimulée , déchaînement ouvert , destructions opérées ou projetées , et vous demanderez encore des signes et des présages de la révolution que l'Esprit-Saint veut vous faire craindre! En faut-il d'autre que la révolution elle-même, qui, préparée de loin , s'avance à grands pas , et se consomme sous vos yeux ? Prenez donc garde ; considérez vos maux ; recourez au remède, et puisqu'il est encore en vos mains, puisqu'une longue expérience , depuis les Apôtres jusqu'à nous , en a démontré la vertu , n'en cherchez pas d'autre que la doctrine, l'exemple et les mœurs. Ainsi donc , si c'était par ignorance que péchaient vos peu-

1 Apoc, m, 1, 2, 3, 6.

24 NOUVLLLE BIBLIOTHEQUE

pies, obligez leurs pasteurs immédiats à redoubler d'instruction ; si c'était au contraire les pasteurs qui eussent négligé de s'instruire, et que le sel delà terre se fut affadi, redoublez de vigilance vousmêmes : aujourd'hui le soin des pasteurs et du troupeau ne regarde que vous.

Vous venez de pourvoir à la subsistance des ministres inférieurs ; c'est un acte de justice et d'humanité tout ensemble: il est juste que le prêtre qui sert à l'autel vive de l'autel, et il serait trop douloureux de voir gémir dans l'indigence le serviteur qui porte le poids du jour. Mais vous n'êtes pas encore quittes envers eux; vous leur devez de les rendre encore plus dignes du double honneur que vous venez de leur procurer l. Ce n'est point par de l'or seulement, mais par une discipline exacte, par des lois sages que dans tous les temps les grands princes ont formé des sujets fidèles et de vaillans soldats. Montrez-nous donc et ce plan d'études et ces sages institutions que vous méditez depuis si long -temps et que la voix publique nous annonce et vous demande ; ce plan qui, dégageant de ses épines et ramenant à des points clairs et précis la science du salut , en rendra l'étude et l'enseignement plus facile et les attaques de l'ennemi moins dangereuses. La science est bonne à tout quand c'est la piété qui la dirige; et dans un siècle comme le notre, contre des ennemis qui vont chercher dans les cieux, dans la nuit des temps, dans les entrailles de la terre, des moyens d'attaque, qu'ils croyaient nous être inconnus, il faut que les défenseurs de la vérité se familiarisent avec l'usage des mêmes armes.

Moïse, destiné de Dieu à conduire un grand peuple, fut élevé dans toute la sagesse des Egyptiens; et sa baguette transformée en serpent dévora, sous les yeux de Pharaon, les serpens des magiciens qui endurcissaient le cœur de ce prince parleurs prestiges. Hâtez donc ces sages institutions qui forment dans la retraite, sous les yeux du Seigneur, de jeunes ministres, et , leur communiquant ce vaste savoir et ces talens divers qui donnent un nouveau lustre à la vertu , les rendront dignes d'être adoptés par vous, et représentés un jour à 1 Eglise, comme la forme et le modèle du troupeau que vous confierez à leurs soins. (M. de Noé , évêque de Lescar.)

Les Églises en particulier doivent trembler, parce que les peuples ont peché. Si Dieu, terrible dans ses conseils sur les enfans des hommes,

1 Ad Timolh.; v, 17.

DES PREDICATEURS. ^5

n'a pas même épargné les branches naturelles de l'olivier franc, comment oserions nous espérer qu'il nous 'épargnera, nous, mes frères, branches sauvages et entées; nous, branches mortes et incapables de fructifier? Dieu frappe sans pitié son ancien peuple, ce peuple, héritier des promesses, ce peuple, race bénie d'Abraham dont Dieu s'est déclaré le Dieu à jamais; il le frappe d'aveuglement, il le rejette de devant sa face, il le disperse comme la cendre au vent; il n'est plus son peuple, et Dieu n'est plus son Dieu; et il ne sert plus, ce peuple réprouvé, qu'à montrer à tous les autres peuples qui sont sous le ciel la malédiction et la vengeance divine qui distille sur lui goutte à goutte, et qui y demeurera jusqu'à la fin.

Comment est-ce que la nation juive est déchue de l'alliance de ses pères et de la consolation d'Israël? Le voici, mes frères. Elle s'est endurcie au milieu des grâces, elle a résisté au Saint-Esprit, elle a méconnu l'envoyé de Dieu. Pleine des désirs du siècle, elle a rejeté une rédemption , qui , loin de flatter son orgueil et ses passions charnelles, devait, au contraire, la délivrer de son orgueil et de ses passions. Voilà ce qui a fermé les cœurs à la vérité, voilà ce qui a éteint la foi, voilà ce qui a fait que, la lumière luisant au milieu de ténèbres, les ténèbres ne l'ont point comprise. La réprobation de ce peuple a-t-elle anéanti les promesses? A Dieu ne plaise! La main du Tout-Puissant se plaît à montrer qu'elle est jalouse de ne devoir ses œuvres qu'à elle-même; elle rejette ce qui est, pour appeler ce qui n'est pas. Le peuple qui n'était pas même peuple, c'est-à-dire, les nations dispersées qui n'avaient jamais fait un corps, ni d'état, ni de religion; ces nations, qui vivaient enfoncées dans une brutale idolâtrie, s'assemblent, et sont tout à coup un peuple bien-aimé. Cependant les Juifs, privés de la science de Dieu , jusqu'alors héréditaire parmi eux, enrichissent de leurs dépouilles toutes les nations. Ainsi Dieu transporte le don de la foi selon son bon plaisir et selon le profond mystère de sa volonté.

Ce qui a fait la réprobation des Juifs (prononçons ici, mes frères, notre jugement^, pour prévenir celui de Dieu), ce qui a fait leur réprobation ne doit-il pas faire la nôtre? Ce peuple, quand Dieu l'a foudroyé, était-il plus attaché à la terre que nous, plus enfoncé dans la chair, plus enivré de ses passions mondaines , plus aveuglé par sa présomption, plus rempli de lui-même, plus vide de l'amour de Dieu? Non, non, mes frères; ses iniquités n'étaient point encore montées jusqu'à la mesure des nôtres. Le crime de

crucifier de nouveau Jésus -Christ, mais Jésus-Christ connu, mais Jésus-Christ goûté, mais Jésus- Christ régnant parmi nous, le crime de fouler aux pieds volontairement notre hostie de propitiation et le sang de l'alliance, n'est-il pas plus énorme et plus irrémissible que celui de répandre ce sang, comme les Juifs, sans le connaître ?

Ce peuple est-il le seul que Dieu a frappé? Hâtons-nous de descendre aux exemples de la Loi nouvelle; ils sont encore plus effrayans. Jetez, mes frères, des yeux baignés de larmes sur ces vastes régions d'où la foi s'est levée sur nos têtes, comme le soleil. Que sont-elles devenues ces fameuses Eglises d'Alexandrie, d'Antioche, de Jérusalem, de Constantinopie, qui en avaient d'innombrables sous elles? C'est là que pendant tant de siècles, les conciles assemblés ont étouffé les plus noires erreurs, et prononcé ces oracles qui vivront éternellement; c'est là que régnait avec majesté la sainte discipline, modèle après lequel nous soupirons en vain. Cette terre était arrosée du sang des martyrs; elle exhalait le parfum des vierges ; le désert même fleurissait par ses solitaires : mais tout est ravagé sur ces montagnes découlantes de lait et de miel, où paissaient sans crainte les troupeaux d'Israël. Là, maintenant, sont les cavernes inaccessibles des serpens et des basilics.

Que reste-t-il sur les côtes d'Afrique , où les assemblées d'évêques étaient aussi nombreuses que les conciles universels, et où la loi de Dieu attendait son explication de la bouche d'Augustin ? Je ne vois plus qu'une terre encore fumante de la foudre que Dieu y a lancée.

Mais quelle terrible parole de retranchement Dieu n'a-t-il pas fait entendre sur la terre dans le siècle passé? Ij' Angle terre, rompant le sacré lien de l'unité, qui peut seul retenir les esprits, s'est livrée à toutes les visions de son cœur. Une partie des Pays-Bas, l'Allemagne, le Danemarck, la Suède, sont autant de rameaux que le glaive a retranchés et qui ne tiennent plus à l'ancienne tige.

L'Eglise, il est vrai, répare ces pertes : de nouveaux enfans qui lui naissent au delà des mers essuient ses larmes pour ceux qu'elle a perdus. Mais l'Eglise a des promesses d'éternité; et nous, qu'avons-nous, mes frères, sinon des menaces qui nous montrent à chaque pas l'abîme ouvert sous nos pieds ? Le fleuve de la grâce ne tarit point , il est vrai ; mais souvent , pour arroser de nouvelles terres, il détourne son cours, et ne laisse dans l'ancien canal que

des sables arides. La foi ne s'éteindra point, je l'avoue : mais elle n'est attachée à aucun des lieux qu'elle éclaire; elle laisse derrière elle une affreuse nuit à ceux qui ont méprisé le jour, et elle porte se rayons à des yeux plus purs.

Que ferait plus long-temps la foi chez des peuples corrompus jusqu'à la racine, qui ne portent le nom de fidèles que pour le flétrir et le profaner? Lâches et indignes chrétiens, par vous le Christianisme est avili et méconnu; par vous le nom de Dieu est blasphémé chez les gentils; vous n'êtes plus qu'une pierre de scandale à la porte de la maison de Dieu , pour y faire tomber ceux qui y viennent chercher Jésus-Christ.

Mais qui pourra remédier aux maux de nos Eglises, et relever la vérité qui est foulée aux pieds dans les places publiques ? L'orgueil a rompu ses digues et inondé la terre; toutes les conditions sont confondues; le faste s'appelle politesse, la plus folle vanité une bienséance; les insensés entraînent les sages en les rendent semblables à eux ; la mode, si ruineuse par son inconstance et par ses excès capricieux, est une loi tyrannique à laquelle on sacrifie toutes les autres; le dernier des devoirs est celui de payer ses dettes. Les prédicateurs n'osent plus parler pour les pauvres, à la vue d'une foule de créanciers dont les clameurs montent jusqu'au ciel. Ainsi la justice fait taire la charité; mais la justice elle-même n'est plus écoutée. Plutôt que de modérer des dépenses superflues , on refuse cruellement le nécessaire à ses créanciers. La simplicité, la modestie, la frugalité, la probité exacte de nos pères, leur ingénuité, leur pudeur, passent pour des vertus rigides et austères d'un temps trop grossier. Sous prétexte de se polir, on s'est amolli pour la volupté, et endurci contre la vertu et contre l'honneur. On invente chaque jour, et à l'infini, de nouvelles nécessités pour autoriser les passions les plus odieuses. Ce qui était d'un faste scandaleux dans les conditions les plus élevées, il y a quarante ans , est devenu une bienséance pour les plus médiocres. Détestable raffinement de nos jours ! monstre de nos mœurs! la misère et le luxe augmentent comme de concert; on est prodigue de son bien, et avide de celui d'autrui; le premier pas de la fortune est de se ruiner. Qui pourrait supporter les folles hauteurs que l'orgueil affecte, et les bassesses infâmes que l'intérêt fait faire? On ne connaît plus d'autre prudence que la dissimulation; plus de règle des amitiés que l'intérêt; plus de bienfaits qui puissent attacher à une personne, dès qu'on la trouve ou inutile ou ennuyeuse. Les hommes, gâtés jusque dans la moelle des os, parlesébranlemensetles enchantcmens des plaisirs violens

et raffines, ne trouvent plus qu'une douceur fade dans les consolations d'une vie innocente; ils tombent dans les langueurs mortelles de l'ennui dès qu'ils ne sont plus animés par la fureur de quelque passion. Est-ce donc là être chrétien? Allons , allons dans d'autres terres où nous ne soyons plus réduits à voir de tels disciples de Jésus-Christ! O Evangile! est-ce là ce que vous 'enseignez? O foi chrétienne! vengez-vous; laissez une éternelle nuit sur la face de la terre, de cette terre couverte d'un déluge d'iniquité. Mais, encore une fois, voyons nos ressources sans nous flatter. Quelle autorité pourra redresser des mœurs si dépravées ? Une sagesse vaine et intempérante, une curiosité superbe et effrénée emporte les esprits. Le Nord ne cesse d'enfanter de nouveaux monstres d'erreur : parmi ces ruines de l'ancienne foi, tout tombe comme par morceaux; le reste des nations chrétiennes en sentie contrecoup; on voit les mystères de Jésus-Christ ébranlés jusqu'aux fondemens. Des hommes profanes et téméraires ont franchi les bornes, et ont appris à douter de tout. C'est ce que nous entendons tous les jours; un bruit sourd d'impiété vient frapper nos oreilles, et nous en avons le cœur déchiré. Après s'être corrompus dans ce qu'ils connaissent, ils blasphèment enfin ce qu'ils ignorent. Prodige réservé à nos jours! l'instruction augmente, et la foi diminue. La parole de Dieu, autrefois si féconde , deviendrait stérile, si l'impiété l'osait. Mais elle tremble sous Louis, et, comme Salomon , il la dissipe de son regard. Cependant, de tous les vices, on ne craint plus que le scandale; que dis-je? le scandale même est au comble; car l'incrédulité, quoique timide, n'est pas muette; elle sait se glisser dans les conversations, tantôt sous des railleries envenimées, tantôt sous des questions où l'on veut tenter Jésus-Christ, comme les pharisiens. En même temps l'aveugle sagesse de la chair, qui prétend avoir droit de tempérer la religion au gré de ses désirs , déshonore et énerve ce qui reste de foi parmi nous. Chacun marche dans la voie de son propre conseil; chacun , ingénieux à se tromper, se fait une fausse conscience. Plus d'autorité dans les pasteurs, plus d'uniformité de discipline. Le dérèglement ne se contente plus d'être toléré, il veut être la règle même , et appelle excès tout ce qui s'y oppose. La chaste colombe, dont le partage ici-bas est de gémir , redouble ses gémissemens. Le péché abonde , la charité se refroidit , les ténèbres s'épaississent, le mystère d'iniquité se forme; dans ces jours d'aveuglement et de péché , les élus mêmes seraient séduits , s'ils pouvaient l'être. Le flambeau de l'Evangile, qui doit faire le tour de l'univers, achève

sa course. Le jour de la ruine est proche, et les temps se hâtent d'arriver. Mais adorons en silence et avec tremblement l'impénétrable secret de Dieu. (Fénelon, Pour la fête de V Epiphanie.)

Péroraison.

Et vous , mes frères, qui, sur la même mer et le même vaisseau, voyagez avec nous , songez qu'un même sort attend le passager et le pilote. C'est peu de vous avoir averti des écueils, et montré les moyens d'éviter le naufrage; il faut encore que vous travailliez avec nous; c'est de votre concours que dépend , en grande partie, le succès de notre ministère. Secondez nos efforts, soutenez notre courage, il en faut pour oser vous présenter vos devoirs, et ne pas craindre de vous déplaire. Rassurez-nous en venant au devant de nos salutaires avis , et en nous disant , comme les enfans d'Israël à Moïse, mais avec plus de constance et de fidélité: Parlez-nous de la part du Seigneur, nous ferons tout ce que vous nous direz. Et alors, sans vous assurer que votre amendement et vos vertus changeront les desseins éternels de Dieu sur les divers peuples de la terre, j'ose vous répondre de vous; la terre que vous habitez sera, comme celle de Jessen , épargnée au milieu des plaies de l'Egypte ' ; vous verrez, comme Loth, de dessus la montagne, l'embrasement des villes criminelles; ou, si vous devez avoir quelque part au malheur universel, la tribulation, en vous atteignant, ne fera que vous purifier, au lieu de vous détruire; vous serez du nombre désigné dans les livres saints par les sept mille qui n'ont pas fléchi le genou devant l'idole 2, et par un pareil nombre qui n'ont pas souillé leurs vêtemens; vous serez les prémices heureuses; ces restes précieux et bénits qui auront échappé à la faux des moissonneurs; à vous se joindront les Juifs convertis et ceux de la gentilité qu'ils mèneront à leur suite. Ces deux peuples ne feront qu'un seul peuple; et vous serez le lien qui les aura unis. C'est au milieu d'eux que le véritable Joseph, après avoir longtemps caché son visage, se découvrira à ses frères, et viendra prendre sa place au festin qu'il leur aura préparé. Formée de ces deux peuples, enrichie de ses nouvelles conquêtes, l'Eglise, au milieu de ces nombreux enfans , se félicitera de sa tardive fécondité : sa jeunesse renouvelée comme celle de l'aigle lui fera oublier des maux qui ne reviendront plus ; vous aurez commencé ,

JExod.,ix, 23.- MU Rcx, xix.

3o NOUVELLE BIBLIOTHEQUE

vos descendans continueront l'œuvre d'une heureuse regénération; et si vos yeux se ferment, avant d'avoir vu la manifestation de la gloire du Sauveur, et le triomphe de son Eglise , vous aurez salué de loin ce grand jour; vous vous y serez préparé, comme s'il était proche, et Dieu, témoin de vos efforts, vous appelant à lai, vous rejoindra aux Prophètes qui l'avaient prédit, aux patriarches qui l'avaient attendu , aux vingt-quatre vieillards, qui, siégeant chacun sur un trône, à côté du sien 1, jugeront avec lui les nations au jour de ses justices, et partageront sa gloire et son bonheur, pendant toute une éternité que je vous souhaite. (M. de Noé , évêque de Lescar. )

» Apoc, iv, 2, 5.

DES PRÉDICATEURS. 3l

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