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PLAN ET OBJET DU PREMIER DISCOURS SUR L'HUMILITÉ CHRÉTIEIVIVE

EXORDE

Hoc sentite in vobis quod et in Christo Jesu , qui cum in forma Dei esset , semetip-

sum exinanivit.

Ayez dans vous les sentimens de Jésus-Christ, qui, élant Dieu, s'est anéanti luimême. (S. Paul aux Philip. , ch. 11.)

Tandis que l'Eglise s'applique, durant les saints jours, à nous remettre sous les yeux l'exemple de la plus parfaite humilité dans la personne du Fils de Dieu, anéanti , dit saint Paul , jusqu'à prendre la forme d'un esclave, humilié jusqu'à endurer, pour notre salut, le supplice infâme de la croix, pouvons-nous, Chrétiens auditeurs, insister trop fortement sur la pratique d'une vertu, sans laquelle, à proprement parler, il n'y a point de Christianisme? Déjà nous vous avons parlé de la gloire de lhumilité chrétienne; et c'était la grande conséquence que le grand Apôtre tirait des paroles que nous venons de vous faire entendre. Jésus Christ, dit-il, s'est humilié, il s'est anéanti, exinanivit semetipsum , et c'est pour cela que Dieu, son Père, l'a exalté en gloire, et qu'il lui a donné un nom au dessus de tous les noms. Nous allons vous entretenir de sa nécessité. Avant de la proposer d'après les leçons de i'Evangile, j'avais à détruire les préjugés que le monde lui oppose. J'aurais donc à me reprocher de n'avoir point prêché assez chrétiennement une des plus importantes vertus du Christianisme, si , après vous avoir parlé dans un premier discours, selon les principes mêmes de la raison , je ne vous faisais pas entendre une voix plus forte et plus efficace, celle de la religion. Les hommes voudraient faire regarder l'humilité comme une vertu obscure; je vous en ai montré la solide gloire aux yeux même du monde. J'ai, par là, combattu une erreur. Il en est une seconde plus dangereuse encore : c'est celle qui voudrait ne voir dans l'humilité qu'une vertu de perfection.

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Opinion non moins fausse que j'entreprends de détruire, e 1 vous montrant que l'humilité est une vertu nécessaire à tous les Chrétiens. Ave, Maria.

On souscrit sans peine aux éloges que l'humilité mérite; il en coûte davantage pour se convaincre de l'obligation étroite de les mériter. A mesure qu'on se forme une plus haute idée de cette vertu, on en renvoie la pratique à ce petit nombre d'ames choisies qui marchent dans les voies sublimes de la perfection; et l'on croit pouvoir, sans ce moyen, suivre celles du salut. Rien néanmoins, mes chers auditeurs, de plus certain que la nécessité indispensable de l'humilité. Si vous envisagez la ioi chrétienne, l'humilité en est expressément l'objet ; si vous faites attention aux vices que cette loi pure condamne, 1 humilité seule peut en être le préservatif; si vous examinez mûrement le caractère des vertus que cette loi sainte prescrit, l'humilité en est la condition inséparable. Par conséquent nécessité de précepte, nécessité de précaution , nécessité de mérite. Donnons quelque jour à ces trois réflexions, et voyez si je suis fondé à soutenir que, sans l'humilité, il n'y a point de véritable Christianisme. (Le P. Lenfant , Nécessité de l , humilité.

Nécessité de l'humilité, nécessité de précepte.

Oui, mes chers auditeurs, l'humilité est un des principaux caractères des Chrétiens. Vertu inconnue aux philosophes et aux sages du paganisme; on les a quelquefois entendus déclamer contre l'orgueil qui dictait leurs frivoles déclamations. Je n'en apporterai pas pour preuve la vanité que respirait si sensiblement leur conduite, car il est possible de connaître et d'estimer une vertu , quoique on n'ait pas le courage de la pratiquer. Mais je conclurai que l'humilité, telle que nous l'enseigne le Christianisme, fut pour eux totalement étrangère, de ce qu'ils n'ont jamais exposé ni les vrais principes, ni les solides motifs, ni le parfait caractère. Quelques uns faisaient consister la gloire à paraître la fuir. Ils n'étaient pas humbles; ils étaient subtils. Ils changeaient l'objet de la vanité, ils n'attaquaient pas directement la vanité même. Quelques autres paraissaient affecter la générosité qui supporte les humilialions : ils n'étaient pas humbles; ils voulaient se montrer forts, et triompher, dïsaient-ils, des inconstances de la fortune, par les dédains d'une fière supériorité. Ceux-ci méprisaient la pompe et le faste ; mais il se glorifiaient de la pompe même et du faste de leurs

DUS PRÉDICATEURS. /\lï>

mépris : ils n'étaient pas humbles; ils étaient ou secrètement jaloux , ou naturellement ennemis de l'étalage de la vanité. Ceux-là se paraient des dehors imposans d'une remarquable simplicité, mais pour censurer hautement ceux dont ils se séparaient par humeur ; ils n'étaient pas humbles, ils achetaient le droit de satiriser le genre humain par la bizarrerie de leur singularité.

C'est uniquement à l'école de Jésus -Christ que les hommes reçoivent les leçons de cette humilité réfléchie qui leur apprend à se bien connaître; de cette humilité vraie qui, avant que de former le langage, réforme les sentimens; de cette humilité intérieure qui fixe son séjour et son règne dans le cœur qu'elle sanctifie; de cette humilité éclairée qui découvre le prix réel des abaissemens, de cette humilité résignée qui consent au moins à les souffrir, si elle n'est point encore assez ardente pour les aimer; en un mot, de cette humilité surnaturelle dans ses causes et universelle dans ses effets, qui a Dieu pour principe, et dans laquelle Dieu n'aperçoit point de déguisement.

Or, c'est cette humilité, mes chers auditeurs, que je dis être l'objet du précepte. Non, sans doute, ce n'est pas un simple conseil que donne Jésus-Christ à ses disciples , quand il leur dit : Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur : Discite a me quia înitis sum et humilis corde \. La preuve est sensible : puisque, voulant réprimer parmi eux quelques mouvemens d'une ambition déréglée, il en vient jusqu'à leur proposer, pour modèle, l'humilité d'un enfant, leur déclarant, en termes exprès, que, ne pas s'en rapprocher, c'est se fermer le royaume des cieux : Nisi efâciamini sicut parvuli, non intrabitis in regnum cœlorum^. (Le

MÊME

Jésus-Christ a commencé sa vie par l'humilité.

Voyons combien Dieu aime l'humilité. O divin acte d'obéissance, par lequel Jésus-Christ commence sa vie! Nouveau sacrifice d'un Dieu soumis , en quel temple serez-vous offert au Père éternel? Où est-ce qu'on verra la première fois cet auguste, cet admirable spectacle d'un Dieu humilié et obéissant? Ah! ce sera dans les entrailles de la Sainte Vierge : ce sera le temple, ce sera l'autel où Jésus consacrera à son Père les premiers vœux de l'obéissance. Et d'où vient, ô divin Sauveur! que vous choisissez cette vierge

1 Matth., v, 29.— 2 Ibid., xvm.

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pour être le temple sacré, où vous rendez à votre Père céleste vos premières adorations avec une humilité si profonde ? C'est l'amour de l'humilité qui l'y oblige; c'est à cause que ce divin temple est bâti sur l'humilité, sanctifié par l'humilité. Le Verbe abaissé et humilié a voulu que l'humilité préparât son temple; et il n'y a point pour lui de demeure au monde, sinon celle que l'humilité aura consacrée. Le voulez-vous voir par l'Ecriture ? renouvelez , Chrétiens, vos attentions pour y voir que l'humilité de Marie a mis la dernière disposition que le Fils de Dieu attendait, pour établir sa demeure en ce nouveau temple. Je remarque dans l'Evangile de ce jour que, dans cet admirable entretien de la Sainte Vierge avec l'Ange, elle ne lui parle que deux fois ; mais, ô admirables paroles! Dieu a voulu qu'en ces deux réponses nous vissions paraître dans un grand éclat deux vertus d'une beauté souveraine, et capables de charmer le cœur de Dieu même : l'une est la pureté virginale; l'autre, une humilité très profonde.

L'ange Gabriel annonce à Marie qu'elle concevra le Fils du Très-Haut, le roi et le libérateur d'Israël. Qui pourrait s'imaginer, Chrétiens, qu'une femme pût être troublée d'une si heureuse nouvelle? Quelle espérance plus glorieuse lui peut-on donner? Quelle promesse plus magnifique, mais quelle assurance plus grande, puisque c'est un Ange qui lui parle de la part de Dieu ! et néanmoins Marie est troublée, elle craint, elle hésite, peu s'en faut qu'elle ne réponde que la chose ne se peut faire : « Comment cela se « pourrait-il faire, puisque j'ai résolu de demeurer vierge !? "Voyez, mes frères, qu'elle s'inquiète pour sa pureté virginale : Si je conçois le Fils du Très-Haut, ce me sera, à la vérité, une grande gloire; mais, ô sainte virginité! que deviendrez vous? je ne puis consentir à vous perdre. O pureté admirable, qui n'est pas seulement à l'épreuve de toutes les promesses des hommes, mais encore, et voici bien plus , de toutes les promesses de Dieu ! Qu'attendez-vous , ô Verbe divin, ehaste amateur des âmes pudiques? Qui est-ce qui vous fera venir sur la terre, si cette pureté ne vous y attire ? Attendez, attendez, son heure n'est pas encore arrivée , et son temple n'a pas reçu sa dernière disposition.

En effet, l'Ange répond à Marie : « Le Saint-Esprit surviendra « en vous 2. » Il surviendra, dit-il; il n'était donc pas encore venu. Telle est la première parole de la Sainte Vierge, qui a été prononcée par la pureté ; écoutez maintenant la seconde : * Voici la ser-

1 Luc, i, 34. — 2 Luc, i, 35.

« vante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole. * » Vous voyez assez de vous-même , sans qu'il soit nécessaire que je vous le dise, que c'est l'humilité qui parle en ce lieu; voilà le langage de l'obéissance. Marie ne s'élève pas par sa nouvelle dignité de mère de Dieu ; et sans se laisser emporter aux transports d'une joie si juste , elle déclare seulement sa soumission , et aussitôt les cieux sont ouverts, tous les torrens de grâces tombent sur Marie, l'inondation du Saint-Esprit la pénètre toute , le Verbe se fait un corps de son sang très pur ; « le Père la couvre de sa vertu 2 » ; et ce Fils qu'il engendre toujours dans son sein , parce qu'il est si grand, si immense, si je puis parler de la sorte, qu'il n'y a que l'infinité du sein paternel qui soit capable de le contenir, il l'engendre dans le sein de la sainte Vierge. Gomment s'est pu faire un si grand miracle ? C'est que l'humilité l'a rendue capable de contenir l'immensité même : c'est à cause de l'humilité, ô Vierge! que vous recevez en vous la première, « celui qui est destiné pour tout le « monde, qui a été promis et attendu tant de siècles 3 ». Vous devenez le temple d'un Dieu incarné , et l'humilité qui vous a remplie lui rend cette demeure si agréable que par une grâce particulière il veut que « vous possédiez toute seule , durant l'espace «. de neuf mois entiers, l'espérance de la terre, la gloire des siècles, « le bien commun de tout l'univers * » : tant il est vrai que l'humilité est la source de toutes les grâces, et qu'elle seule peut attirer Jésus-Christ en nous.

Ah ! je ne m'étonne pas , Chrétiens, si Dieu paraît si fort éloigné des hommes, ni s'il retire de nous ses miséricordes : c'est que l'humilité est bannie du monde. Un homme humble, je l'ai déjà dit, mais il faut le redire encore, un homme retenu et modeste, est une chose |inouïe. Eh bien, néant superbe! que faut-il pour te rabaisser, si un Dieu anéanti n'y suffit pas ? il n'y a rien au dessus de lui , et il se (donne un maître en se faisant homme: et toi , resserré de toutes oarts dans les chaînes de ta dépendance, tu ne peux prendre un lîsprit soumis. Mais peut-être que vous me direz : Je suis si souple, je suis si soumis , je fais ma cour si adroitement, et je sais si )ien m'abaisser ! Ah ! ne croyez pas m imposer par cette apparence nodeste. Est-ce que je ne vois pas clairement que tu ne te sounets que par un principe d'orgueil ? Est-ce que je ne lis pas dans on cœur que tu ne t'abaisses sous ceux que l'on nomme les toutimissans, tant la vanité est aveugle, qu'afin de dominer sur les au-

jl * Luc, i, 38. — 2 Ibid., 35, — 5 Eusèb., Hom. n. — 4 Ibid.

/tg NOUVELLE BIBLIOTHEQUE

très ? H faut que l'orgueil soit enraciné bien profondément dans vos âmes , puisque même vous ne pouvez vous humilier que par un sentiment d'arrogance; mais cette arrogance que vous nous cachez, parce qu'elle nuirait à votre fortune , s'il vient à luire sur vous un petit rayon de faveur, paraîtra bientôt dans toute sa

force.

O cœur plus léger que la paille! cette prospérité inopinée t'emporte jusqu'à ne pouvoir plus te reconnaître. Et comment as-tu si fort oublié et la boue dont tu sors peut-être, et toutes les faiblesses qui t'environnent! Rentre, 6 superbe! dans ton néant; et apprends de la sainte Yierge à ne pas te laisser éblouir par l'éclat et par la douceur d'une grandeur nouvelle et imprévue. Cette haute dignité de Mère de Dieu ne fait que l'abaisser davantage, mais cet abaissement fait sa gloire; Dieu, ravi d'une humilité si profonde, vient lui-même s'humilier dans ses entrailles. (Bossuet, Pour la fête de l Annonciation)

Le royaume de Jésus-Christ a pour fondement l'humilité.

« Il s'éleva une dispute entre les disciples de Jésus, lequel d'eux « tous paraissait être le plus grand J. » Cette dispute, assez fié

daient les uns aux autres : « Lequel d'entre eux trahirait leur maître 2. » Rien ne Peut éteindre l'ambition dans les hommes L'exemple de la douceur et de l'humilité de Jésus Christ devai faire mourir ce sentiment; et cependant ses disciples, gens gros siers qu'il avait tirés de la pêche et de la nacelle, s'y laissent em porter. C'est ce qu'on voit souvent dans l'histoire de l'Evangile; e Jésus les avait réprimés par les paroles les plus fortes , « surtou lorsque les deux ftls de Zébédée lui demandèrent les première places de son royaume 3. » Cependant la même dispute renaîi et dans le plus grand contre- temps qui fut jamais. Ils venaient d voir le lavement des pieds; et Jésus, qui leur ordonnait de suivr cet exemple, pour les y exciter davantage, les avait fait souveni que lui qui le leur donnait était leur Seigneur et leur maître. Com bien plus se devaient-ils abaisser, eux qui n'étaient que les sei

vHeurs !

ipo.

ni

■1er

* Luc, xxu, 24. — 2 Luc, xxii, 23. — 3 Matih., xx, 23 ; Marc., x, 42.

DES PREDICATEURS, 4J<i

Ils l'allaient perdre ; déjà il ne leur parlait que de sa mort prochaine, de la trahison qui se tramait contre lui , et de toutes les suites funestes de ce complot. Quoiqu'ils ne dussent être occupés que d'un si triste et si étrange événement, leur ambition les emporte; et, encore assis à la table où Jésus leur avait donné la communion, mystère d'abaissement, où le caractère de l'humilité de Jésus jusqu'à la mort de la croix était imprimé, l'action de grâces étant à peine achevée, ils se disputent entre eux la première place. Connaissons le génie de l'ambition , qui ne nous quitte jamais au milieu des événemens les plus tristes et parmi les pensées et les exemples qui nous devraient le plus porter à des sentimens contraires.

Jésus-Christ leur dit sur ce sujet ce qu'il leur avait déjà dit dans les occasions que nous venons démarquer; et il le répète dans un temps dont toutes les circonstances le doivent encore plus imprimer dans les esprits , puisque c'était celui de sa 'mort prochaine et de son dernier adieu.

Mais il faut encore regarder plus loin : il venait établir un nouvel empire, qui aurait son gouvernement et, pour ainsi parler, ses magistrats ; et il se sert de cette occasion pour montrer quel de- I vait être le génie de ce nouveau gouvernement.

Ce qu'il a dessein d'établir, c'est la différence des empires et des gouvernemens du monde d'avec celui qu'il venait former dans ceux-là ; c'est le faste : tout se fait avec hauteur et avec empire souvent même avec arrogance, avec violence; mais, parmi vous, le premier et le plus grand doit devenir le plus petit, et celui qui gouverne doit être le serviteur de tous; de même que le Fils de l'homme n'est pas venu se faire servir, mais servir lui-même, et donner sa vie pour la rédemption de plusieurs: « car vous voyez « que je suis parmi vous comme celui qui sert, puisque, même « pendant que vous étiez assis à table, j'en suis sorti pour vous « servir et pour vous laver les pieds x. »

Il ne dit donc pas qu'il n'y a point de conducteur, ni qu'il n'y a point de premier parmi eux; mais il dit à ses conducteurs et à elui même qu'il avait déjà désigné tant de fois pour être le prenier, que leur administration est une servitude; qu'ils doivent, i son exemple, être la victime de ceux qu'ils ont à conduire, et m'ils doivent paraître les derniers de tous parleur humilité.

C'est ce qu'pnt pratiqué les Apôtres. « Paul se rend serviteur de

1 Mallh., xx, 2fi, 27, 28 ; Luc, xxu, 20, 27.

« tous, et se fait tout à tous, afin de les sauver tous1; » Pierre, qui était le premier : « Je parle à vous, qui êtes prêtres, moi, qui suis « prêtre comme vous, et qui suis de plus témoin des souffrances de « Jésus-Christ, et devant participera sa gloire: paissez le troupeau « de Dieu qui vous est commis , veillant sur sa conduite , non par « nécessité et par contrainte, ni par intérêt, mais par une affec- « tion sincère et volontaire; non en dominant sur l'héritage du « Seigneur, mais en vous rendant le modèle de tout le troupeau : « et lorsque le prince des pasteurs paraîtra , vous recevrez une cou- « ronne de gloire qui ne se flétrira jamais 2. »

Voyez comme il se souvient des paroles de Jésus-Christ. Le maître dit : «■ Les rois des nations les dominent , mais il n'en est pas « ainsi parmi vous 1 ; » et le disciple ne dominant point sur l'héritage du Seigneur, il faut donc ôter du milieu de nous l'esprit de domination , l'esprit de fierté et de hauteur , l'esprit d'orgueil, l'esprit d'intérêt; mais songer à gagner les cœurs par l'humilité, par l'amour, et en donnant bon exemple.

Le maître dit : « Ceux qui exercent la domination et la puissance « sur eux sont appelés bienfaiteurs 2. » C'était un titre qu'on avait donné à de grands rois , qu'on appelait Evergetes , bienfaiteurs, et on le donnait ordinairement aux grandes puissances de la terre : elles aimaient à être honorées de titres qui. marquaient bonté, libéralité, magnificence. Les plus grands titres des grands rois sont ceux qui sont tirés de la douceur: témoin ce titre de très clément, qu'on donnait aux empereurs ; et celui de sérénissime , dont on honore encore les rois et les princes. Mais vous , dit le Sauveur, ne soyez point bienfaiteurs en cette sorte, pour vous faire honneur de ce titre ; mais en vous rendant en effet serviteurs de ceux que vous aurez à conduire.

Le maître dit: « J'ai été parmi vous comme serviteur, et je suis « venu pour donner ma vie en rédemption pour plusieurs 5 ; » et saint Paul a dit aussi, comme on a vu, non seulement :«Je me suis « rendu serviteur de tous; » mais encore: « S'il faut que je soisim- « mole , et tout mon sang répandu en effusion sur le sacrifice de « votre foi , je m'en réjouis 6 ; »et encore : « Je vais être immolé , et «l'effusion commence déjà 7.»

Ce n'est pas qu'il ne doive y avoir dans les pasteurs de l'Eglise une autorité; et s'ils ne doivent pas agir d'une certaine façon avec

» I Cor., tx, 19, 22. — 2 I Pctr., v, i, 2, 3, 4. — s Luc, xxh, 25, 26. — * Ibid., S j Matth., xx, 28. — « Philip., n, 17. Ù-* c II tint», iv, 6. — 7 Tit., h, 14.

empire, saint Paul n'aurait pas écrit à Tite :« Parlez avec tout em- « pire , que personne ne vous méprise 1 ; et il n'aurait pas menacé « lui-même de venir avec la verge , et de châtier toute désobéissance 2. » Mais c'est, dit saint Augustin, que ce n'est pas nous, mais Dieu et sa vérité que nous voulons faire craindre dans notre parole.

Voilà donc comme à cette fois et après l'exemple de la monde Jésus-Christ ses Apôtres sont changés; ils ne songent plus à exercer un empire hautain, ils gagnent tout par l'humilité et la doi> ceur; ils n'envient plus à Pierre la prééminence ; il prend partout la parole, et personne ne la lui conteste 3. Voyez, dit saint Chrysostôme 4, comme il se met partout à la tête, et comme il agit dans cette société, commeen étant le chef. Personnene s'y oppose plus, et ce désir de préséance dont ils ont été autrefois si animés a entièrement cessé. Pierre agit partout comme le premier, se laisse reprendre^par Paul s: sur quoi les Pères remarquent : il ne dit pas : Je suis le premier , et je dois être révéré et obéi par ceux qui sont après moi; mais il se laisse contredire jusqu'à lui résister en face, et il loue les lettres de saint Paul6, où il est expressément porté, « «qu'il ne marchait pas droit selon la vérité de l'Evangile 7, » jusqu'à les mettre au rang des Ecritures inspirées de Dieu.

Changeons donc aussi avec les Apôtres. Si la mort de Jésus-Christ a éteint en eux ces sentimens d'une ambition toujours renaissante, faisons-les aussi mourir en nous; et, puisque les chefs du troupeau sont si humbles, songeons à l'humilité qui convient aux simples brebis. (Bossuet, Méditations.)

La religion a établi son règne par l'humilité.

Eh! comment ne pas reconnaître le précepte de l'humilité, si l'on approfondit avec quelque soin la religion ? Ses lois, ses enseignemens, ses maximes, son caractère, tout concourt à nous prêcher cette vertu. C'est par l'humilité que la religion a établi son règne; c'est du sein de l'humilité qu'elle a vu éclater ses triomphes; c'est dans l'humilité qu'elle place sa gloire; c'est avec l'humilité qu'elle a remporté tant de victoires sur le monde ; c'est en y intro* duisantUhumilité qu'elle l'a converti. Je dirai plus encore ; car je vois l'humilité, dont la religion nous fait un devoir clans la morale,

1 ICor., iv, 11. — 2II Tim., iv, 6. — 3 Act. i, 13, 15; h, 14; m, 12; iv , 8; v, 29; x, 5; xi , 4, 17; xv , 7, etc. — 4 In Act. Apost., Hom- m, et alibi. — u Gai., h, 11, 14. — e n pet., m, 15, 16. — 7 Gai., h, 11, 14.

teîîemettt liée avec les mystères qu'elle nous propose que, quand même il n'y aurait pas une loi positive et déterminée qui l'ordonne, ce précepte dériverait naturellement des divers points que la foi nous révèle. Ecoutons-la, mes cbers auditeurs, pendant quelques momens; et nous apercevrons toujours l'humilité comme le point fixe et invariable où vont aboutir toutes les conséquences des vérités que nous découvre la révélation.

Elle en jette les premiers fondemens en nous racontant la simple histoire de notre origine. Un vil limon, telle est la substance de ce corps sorti de la terre, et qui doit bientôt y rentrer; destiné, il est vrai , à servir de demeure à une ame immortelle que créa la puissance de Dieu, et qu'elle y unit. La condition de l'homme qui retraçait en lui l'image de Dieu était brillante ; mais avili par le péché qui l'a rendu coupable , dépouillé de la justice originelle, assujéti aux misères de 1 humanité, condamné à la mort, et privé du droit d'entrer dans le Ciel, son héritage et sa patrie, il n'a peuplé l'univers que d'enfans de colère, qui naissent dans la disgrâce du Créateur; et voilànotre apanage. Si nous échappons à ses suites funestes, c'est par un bienfait que nous ne pouvons pas mériter par nous-mêmes. L'homme avait creusé l'abîme, et Dieu seul pouvait l'en retirer. Il l'a fait, mes chers auditeurs; mais, quoique soutenus do sa force , quelle faiblesse nous reste! quel penchant au mal! quel désordre d'inclination! De nous-mêmes, c'est-à-dire de nous seuls, nous ne pouvons rien faire de méritoire pour le salut. C'est principalement aux secours de la grâce que nous en devons les œuvres et la volonté. Cette grâce, par son nom même, annonce qu'elle ne nous est pas due. Ellenaîtdela bonté de Dieu, elle suit de ses promesses, elle est le fruit des mérites de son divin Fils. Souvent notre infidélité la néglige, notre liberté lui résiste, notre aveuglementla méconnaît, et notre obstination en abuse. Si notre docilité lui cède, notre persévérance est incertaine. Nous ignorons et l'état où Dieu nous voit dans cette vie, et celui dans lequel la mort viendra nous fixer.

Eh ! nous oserions croire qu'il nous soit permis de n'être pas humbles au milieu de ces assemblages d'humiliations! Des péchés personnels que la conscience reproche avec certitude, et dont la rémission ne nous est pas clairement connue, laisseraient à notre orgueil toute sa sécurité! L'idée d'un maître suprême, dont un seul regard sonde les cœurs , ne nous rappellerait pas à l'humble discussion de ce qu'il aperçoit dans le notre! L'attente d'un jugement décisif qui peut à chaque instant s'exercer n'alarmerait pas

notre indépendance! La perspective d'une formidable éternité qui s'avance n'exciterait pas dans nous une salutaire terreur! Eh! il faut nécessairement ou effacer de sa mémoire de tels objets, ou voir l'humilité marcher à sa suite. Je ne connais pas le secret de concilier la témérité de l'orgueil avec la vivacité de la foi. A mesure que la lumière de celle-ci m'éclaire, elle m'humilie profondément. Je vois que la misère et le péché sont mon apanage. Comment donc, et par quel excès révoltant me pardonnerais-je d'y joindre l'orgueil ?

S il est capable de rougir, offrons-lui ce que la religion a de plus propre à le confondre. Dites-moi, Chrétiens, vous qui regardez l'humilité plutôt comme un mérite de perfection que comme une vertu de devoir, et qui la laissez en partage à une piété éminente, comme si elle n'entrait pas dans les obligations étroites du Christianisme, reconnaissez:vous Jésus-Christ pour votre législateur , votre sauveur et votre modèle ? Ma demande vous étonne, je le crois; mais, à plus juste titre, votre conduite me surprend.

Si vous professez la religion d'un Dieu fait homme, humilié et anéanti, ses paroles sont donc votre oracle,* ses exemples sont donc votre règle* vous savez donc, selon le témoignage de l'Apôtre, que c'est sur la conformité avec le Fils de Dieu qu'est fondée l'économie de votre salut. En un mot, puisque vous êtes Chrétiens, vous adorez donc Jésus-Christ sur la croix. La vue seule de ce trône sanglant, sur lequel l'humilité le plaça ne suffit pas pour en graver la loi dans vos cœurs ! Vous reconnaissez votre maître livré pour vous aux excès de l'ignominie; et vous ne voulez être ses Disciples que dans l'éclat de sa gloire! Vous le voyez rassasié d'opprobres, votre avidité des honneurs est insatiable! Vous venez devant lui courber vos têtes, et vous donnez libre carrière à l'enflure de vos sentimens! Vous lui dites: Seigneur, sauvez-moi * et vous ne l'entendez pas quand il vous répond : Humiliez-vous !

Car, que vous dit autre chose, et comment peut vous l'exprimer avec plus de force, cette croix que la sagesse de Dieu a opposée à l'orgueil du monde? Pensez-vous qu'elle ne demande de votre part que la stérilité d'un hommage de quelques momens ? que c'en soit assez de laisser à la porte du temple le superbe étalage de vos vanités , pour avoir droit de reprendre bientôt après les airs impérieux de votre fierté? qu'il vous soit permis de vous partager ainsi entre les démonstrations d'une humilité qui coûte peu,

parce que l'exemple universel l'autorise, et les impressions habituelles d'un orgueil dominant que l'on ne vous voit jamais réprimer ? et qu'après avoir paru vous abaisser devant Dieu , par quelques actes d'une adoration au moins équivoque , si elle n'est pas souvent hypocrite , vous puissiez vous en dédommager sur les hommes, en les accablant de vos dédains? Si vous respectez cette croix, retenez donc ses leçons. Devant elle vous prosternez vos corps ; ce n'est pas tout : il faut apprendre d'elle à régler votre conduite. Il ne suffit pas de demander au Sauveur une place dans son royaume; il faut consentir à l'acheter, en partageant son calice *. La gloire que Dieu lui a donnée, nous dit saint Paul, est le fruit de ses anéantissemens 2. Il est donc juste, il est évidemment nécessaire que l'humilité vous ouvre la route qui doit vous faire parvenir à la posséder. Non , ne vous y trompez pas, si vous n'êtes pas les disciples d'un Dieu humble, jamais vous ne régnerez avec un Dieu triomphant. (Le P. Lbnfant.)

Nécessité de l'humilité, nécessité de précaution contre les vices.

Rien ne me serait plus facile que d'accumuler ici des autorités aussi respectables par leur poids que frappantes par leur nombre. Que j'ouvre les livres saints, que je consulte les Pères, que j'interroge les Sages, tout vient à mon appui. Les hommes mêmes qui n'ont pas su acquérir les mérites de l'humilité ont reconnu hautement les déplorables suites de l'orgueil. La raison , le sentiment, l'expérience, tout s'élève de concert contre ce vice. Le dirai-je ? l'orgueil s'arme contre l'orgueil ; il se déteste lorsqu'il s'aperçoit. Celui sur lequel il a secrètement établi son règne, le voit avec indignation dans celui qui en laisse paraître l'empire; et la vanité ne souffre jamais davantage que quand il lui faut supporter celle d'autrui. Il faut à l'humilité elle-même toute sa force, pour résister à ce que l'orgueil laisse apercevoir d'odieux. Mais, pour en marquer mieux les funestes déréglemens, tirons une preuve sensible et palpable de la conduite des hommes. J'ose avancer que ce qu'elle présente de condamnable a presque toujours pour mobile et pour premier ressort l'activité de l'orgueil. Venons au détail.

Dieu nous révèle une partie de ce qui était renfermé dans les trésors de sa sagesse. L'autorité de la foi commande à nos esprits,

1 Matlh., xx, 2-2. — 2 Ilebr., n, 9.

et leur docilité est l'hommage du à la vérité de la parole divine. Mais parce que cette parole humilie cet esprit que le joug de la foi doit captiver, aussitôt il proteste contre ses oracles; il refuse de souscrire à ses décisions. L'orgueil de l'impie ne dit pas avec l'Ange rehelle : Je m'élèverai jusque dans les cieux;à côté du trône même de Dieu , je placerai le mien : In cœlum conscendam , super astra Dei exaltabo solium meum *é Mais, par une audace aussi insensée : Je ferai, se dit-il à lui-même, je ferai descendre jusqu'à moi le trône de Dieu ; je citerai ses ministres au tribunal de mon intelligence; j'entrerai dans la profondeur de ses secrets, et je ne croirai point ce qu'il ne m'est pas possible d'expliquer. Dieu ne peutm'expliquer ce que je ne puis comprendre.

Ainsi pensent et parlent fièrement un nombre d'hommes qui n'accordent pas même à l'incompréhensible sagesse de Dieu de pouvoir s'étendre au delà des bornes de la raison. Cette faible raison , l'orgueil en fait leur divinité , et , par le plus absurde renversement de l'ordre , ce n'est plus la raison qui doit à un Dieu infini l'hommage de sa soumission ; mais c'est Dieu qui lui doit un compte exact de sa conduite. De là, les résistances de l'impiété. Qu'eût-il fallu pour en garantir ? ou que faudrait-il pour les vaincre? Ah! donnez-nous à instruire un esprit humble, quelque éclairé d'ailleurs qu'il puisse être; un esprit qui, connaissant la nature du vrai, sache en démêler les preuves, mais qui, se connaissant lui-même, veuille sentir jusqu'à quel point il peut approfondir la vérité , un esprit qui ne se persuade pas que la mesure de ses forces est la mesure de la puissance divine; un esprit qui, dans l'enceinte limitée de ses connaissances , ne prétende pas renfermer la sublime immensité de Dieu ; et bientôt l'humilité fera un Chrétien fidèle de celui qui fut un incrédule présomptueux. Ce qu'on appelle force d'esprit n'est que la force de l'orgueil.

D'où partent les téméraires efforts de cette opiniâtreté soutenue, qui, sous prétexte de conserver l'ancienne foi de nos Pères, la propose, l'arrange, l'interprète, l'altère et la dénature selon ses idées , plutôt que d'en recevoir les dogmes sacrés des mains de cette Eglise sainte à laquelle seule Jésus-Christ en a confié l'invariable dépôt ? Ce ne fut d'abord que la singularité hasardée d'un sentiment. Mais , parce que l'orgueil vint à sa défense, de cette opinion nouvelle, il fit éclore un système entier; il arma l'obstination; il révolta contre l'autorité ; il enflamma le faux zèle ; il forma les

1 Is. xiv, 13.

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sectes: ii déchira le sein de l'Eglise. Hélas! combien elle recouvirerait d'enfans soumis à sa voix, si ceux dont elle pleure les éVaremens daignaient entendre au moins la voix de l'humanité!

Mais , puisque je parle ici à des fidèles qui laissent à la religion tous ses droits, faisons donc un pas de plus. Cette religion que vous dites croire si bien, pourquoi la pratiquez-vous si mal? pourquoi ce dédain du culte extérieur qu'elle consacre, cet éloignement des sacremens auxquels elle invite, cette opposition auxvertus qu'elle prescrit? est-ce mépris, dégoût, lâcheté de votre part? non ; ou plutôt c'est tout cela réuni par un orgueil secret qui le produit. L'orgueil fait entendre aux grands que l'appareil de la religion est pour le peuple. Pour ne pas se confondre avec celuici, on abandonne entièrement celui-là; comme si la qualité de Chrétiens ne suffisait pas pour ranger humblement toutes les conditions sous les étendards du Christianisme. L'orgueil effrayé frémit à l'idée des fautes dont la confession est nécessaire; il en détourne, comme si, à la honte réelle qui consiste seulement à les commettre, il ne fallait pas substituer l'humble aveu qui les expie. L'orgueil, avide des suffrages du monde, redoute les railleries que paraît attirer quelquefois l'accomplissement des devoirs; alors, de peur d'édifier, on scandalise; comme s'il était plus important de plaire aux hommes que d'obéir humblement à Dieu. L'orgueil même, en estimant la vertu , rougit de celles qui le contrarient, qui le gênent. En convenant qu'il s'est égaré , il souffrirait, si l'on pouvait remarquer son repentir. La prétendue honte du retour le fait persister dans ses écarts. Il peut sentir la nécessité de faire le bien; mais toujours c'est l'humilité qui l'opère. (Le Même.)

L'humilité , remède du vice inséparable de notre nature.

Admirez en vous la conduite de votre Père céleste : il sait que vous êtes superbes ; c'est le vice inséparable de notre nature; contre cette enflure de l'orgueil il fait un remède de votre infirmité; apprenez à profiler de votre faiblesse. Vous en profiterez si elle vous enseigne à être humbles, à vous défier de vous-mêmes, à marcher toujours avec crainte; vous en profiterez si elle vous apprend à dire avec Job : « Quand j'ai résisté à la tentation, mon « cœur ne s'est point enflé par cette victoire, et je n'ai pas baisé « ma main de ma propre bouche l. Qu'est-ce à dire, baiser sa main

1 Job., xxxi, 27.

DF.S PREDICATEURS. 427

àe sa bouche? c'est-à-dire attribuer le bon succès à sa propre force, se remercier soi même de ses bonnes œuvres. Loin devons, ô fidèles! cette pensée : si votre main était forte, vous pourriez lui imputer votre victoire; vous pourriez la baiser sans crainte et lui rendre grâce du bien que vous faites ; mais, la sentant faible et impuissante, il faut élever plus haut votre vue, et dire avec le divin Apôtre :« Rendons grâces à Dieu, qui nous a donné la victoire «par notre Seigneur Jésus-Christ. » (Bossuet, Sermon pour le jour de Pâques.)

Nécessite de l'humilité, nécessité de mérite pour acquérir des vertus.

Quand je dis que l'humilité est nécessaire au mérite des vertus, je m'appuie et sur l'expérience qui nous représente toujours les vertus les plus parfaites comme étant aussi les plus humbles, et sur des principes certains qui démontrent que dès qu'on n'est pas sincèrement humble on ne saurait être solidement vertueux.

Que l'humilité accompagne toujours les vraies vertus; c'est là, mes chers auditeurs, une vérité dont la conviction est si forte et si générale que le monde lui-même censure, dans les personnes pieuses d'ailleurs, les plus légers écarts de la vanité, comme une tache qui obscurcit et qui dément l'éclat de la piété ; censure , il est vrai, souvent trop rigoureuse, si l'on ne fait attention qu'aux motifs qui la déterminent et à la manière amère dont elle se produit; puisque enfin la piété qui combat les vices ne les déracine pas tout à coup, et puisque souvent c'est plutôt pour humilier la vertu que le monde en observe les légers défauts que pour corriger en lui ces défauts mêmes; mais censure néanmoins équitable et fondée, en ce qu'elle suppose que c'est toujours sous les traits de l'humilité que la vertu doit paraître.

Et c'est ainsi, en effet, que la religion m'en retrace l'image. Je vois la cendre jointe au cilice pour servir de symbole à la pénitence; c'est que l'humilité du cœur en accompagne le repentir. Je vois à l'extrémité du Temple le Publicain qui n'ose pas lever les yeux, tandis qu'il demande grâce; c'est que l'humilité sollicite le pardon que la confiance espère. Je vois à la suite de Jésus-Christ une femme qui, rebutée en apparence par ses mépris, lui avoue qu'elle les mérite, et persiste avec succès à implorer sa puissance; c'est que l'humilité soutient la prière et en fait l'efficacité. Je vois dans les transports d'un saint amour Magdeleine prosternée devant le Sauveur; c'est que la charité qui l'enflamme est dirigée par

l'humilité. Il faut vous convaincre par les plus frappans exemples : je vois la plus parfaite des créatures, la plus sainte des vierges, celle qu'un Dieu a choisie pour être sa mère, je la vois opposer à la supériorité de la gloire qu'on lui annonce l'humble témoignage de sa bassesse et de son néant: je le vois lui-même, ce Dieu incarné, aux pieds de ses apôtres, et leur donnant l'exemple, dans sa personne, de l'humilité qu'ils doivent prêcher en son nom.

C'est sur [des traces si respectables et si sûres que s'est formé ce nombre de héros chrétiens dont l'Eglise a consacré le souvenir dans ses fastes, et qu'elle a placés sur ses autels. Toujours , au milieu des vertus qui en ont fait des saints , l'humilité s'est montrée dans eux comme l'aliment de leur sainteté. Plus d'une fois la sainteté a mêlé la splendeur à celle du trône. De puissans monarques ont fait servir leur gloire à celle de la religion. Alors, jusqu'au sein même de leur grandeur, on a remarqué ces humbles sentimens qui, laissant à la sublimité du rang toute sa dignité, manifestent la perfection de l'âme. On a vu se réunir à l'autorité qui commande l'humilité qui s'abaisse, la même main qui faisait respecter le sceptre se faire admirer en servant les pauvres , et ceux qui , par leur pouvoir, sont l'image de Dieu sur la terre , donner à la terre le grand exemple du pouvoir qu'ont sur les hommes les leçons d'un Dieu. Plus d'une fois l'éclat d'une sainteté éminente s'est joint à celui de la science la plus profonde. Alors , jusque dans le sein de l'érudition la plus étendue et de la capacité la plus vaste, on a remarqué cette humble simplicité qui rapporte au Père des lumières toutes celles qu'il répand ,• on l'a vu , dis-je, associer à la pénétration de la sagacité la docilité de la soumission , à la force du raisonnement la vivacité de la foi, au mérite des plus ingénieuses recherches la naïve ingénuité delà plus modeste candeur. Plus d'une fois l'héroïsme de la sainteté a brillé avec celui de la bravoure et des exploits ; alors , j usqu'au milieu de la célébrité et des triomphes , on a remarqué cette humble reconnaissance qui rend grâce au Dieu des armées des honneurs de la victoire. On a vu prosterné humblement dans les temples le même héros qui avait paru si formidable dans les combats, déposer auprès de Dieu qui en règle le sort les palmes qu'il y avait cueillies , adorer son maître après avoir dompté ses ennemis , et couronner ses succès par l'humilité qui en rend hommage au souverain arbitre des événemens. Plus d'une fois le crédit éclatant de la sainteté a été signalé par des miracles. Alors , jusqu'au milieu des acclamations d'un peuple étonné, on a remarqué cette humble

DES PREDICATEURS. 42o

timidité qui craint qu'on n'attribue à l'homme des merveilles dont il n'est que l'instrument, et dont Dieu seul peut être l'auteur. On a vu la grandeur d'un prodige relevé par le prodige aussi étonnant peut-être de l'humilité qui en fait la gloire, qui se cache après avoir montré la force du bras de Dieu , et qui se dérobe aux applaudissemens des hommes pour ne recevoir que de Dieu seul la récompense de ses vertus.

Je ne dis rien, mes chers auditeurs, dont les annalesde la religion ne mettent la preuve dans le plus grand jour; et lorsqu'elle nous peint en traits sublimes les connaissances de ses Prophètes, le zèle de ses Apôtres , le courage de ses Martyrs, elle a soin d'orner le tableau de leurs vertus, en y ajoutant celui de leur humilité! C'est à ce signe qu'elle les avoue, et c'est parla qu'elle les caractérise. D'accord avec elle sur ce point , vous en jugez ainsi , mes chers auditeurs; selon vous-mêmes, c'est l'humilité qui distingue les hommes solidement vertueux de ceux qui n'en ont que l'apparence. Toute vertu qui n'est pas humble vous devient suspecte; d'où je conclus que vous sentez la liaison de toutes les vertus avec l'humilité. (Le P. Lenfant.)

La vraie sagesse est dans l'humilité.

Chrétiens, de même que, par le baptême, vous avez renoncé à tous les faux biens de ce monde visible et sujet à la corruption de même vous devez encore renoncer à la sagesse de la chair, si vous voulez trouver la sagesse véritable. Vous aurez renoncé à la sagesse de la chair, si vous avez soin de vous tenir dans l'humilité et si vous vous persuadez intérieurement que vous êtes loin d'avoir atteint la perfection que vous recommande la loi de Jésus- Christ sous laquelle vous vivez. Ces sentimens sont ce qui plaît le mieux à Dieu dans le cœur de l'homme; comme, au contraire, rien ne le révolte davantage que l'orgueil et la présomption, vices qui sont la cause de tous nos maux , puisque c'est à cause d'eux que nos premiers parens ont été exilés du paradis de délices. Considérez donc comment Jésus-Christ, le Fils de Dieu, s'est humilié en revêtant, comme dit saint Paul, la forme d'un esclave; et s'il vous semble parfois qu'il y a en vous quelque sagesse , à cause des dons que Dieu y a répandus, dites-vous à vous-même: Cela ne vient point de moi, je l'ai reçu d'une autre main que de la mienne; et celui qui me l'a donné pourra de même m'en dépouiller, quand il le jugera convenable. (S. Macaire le-Grand , Sur la Charité,)

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Exhortation à l'humilité.

Mes frères, un Prophète nous dit, ou plutôt Dieu nous dit par la bouche d'un Prophète : « Sur qui fixerai-je mes regards, si « ce n'est sur l'homme doux , humble , et qui craint mes paroles1 ? » Et le Seigneur lui-même dans son Evangile nous dit : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. Ainsi donc celui qui a acquis l'humilité est devenu la demeure de Dieu ; et il a acquis en même temps la paix et la charité. Efforcez-vous donc de parvenir à la possession de cette belle vertu ; car l'orgueil est odieux aux yeux de Dieu, des anges et des saints. C'est à cause de lui que les anges ont été précipités de leur gloire, et qu'ils sont devenus des démons ; c'est à cause de lui qu'ils sont tombés du ciel dans les abîmes des enfers. Mais quand un Dieu , conduit par son infinie bonté pour les hommes, descendit du ciel sur la terre, il s'humilia jusqu'à prendre un corps semblable au nôtre, et passa toute sa vie, jusqu'à son dernier soupir, dans l'humilité et l'abaissement. C'est pourquoi, mes frères, glorifions-nous avec le Prophète qui disait : « Seigneur, regardez mon humilité et mes travaux, et par- «donnez-moi mes péchés 2. » (S. Antoine, abbé, Sermon aux moines , sect. V.)

Péroraison.

Tout se réunit donc pour vous persuader l'humilité : vertu noble qui règle les cœurs, sans les abattre; les rangs, sans les confondre; les honneurs, sans les détruire; le maintien, sans l'avilir; le pouvoir, sans y déroger; vertu de laquelle naissent les autres, la docilité à la parole de Dieu, la fidélité à ses lois, la résignation à sa volonté; la douceur qui prévient vos frères, la charité qui les secourt; la patience qui les supporte; et, par rapport à vous, la paix qui tranquillise, la modération qui se contente de peu , la confiance qui met en Dieu sa force et son espoir. Il ne trompera pas votre attente , âmes humbles ; vous soutiendra dans ce monde par sa grâce; il vous couronnera dans l'autre de son éternelle gloire que je vous souhaite. (Le P. Lenfant.)

1 Is., lxvi, 2. — 2 Ps. xxiv, 18.

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