PLAIV ET OBJET DU SECOND DISCOURS SUR L'HUMILITÉ
EXORDE
Discite a me quia mitis sum et humilis corde. Apprenez de moi que je suis doux el humble de cœur. (Mallh., xi, 29.)
Tous les trésors de science et de sagesse qui sont en Jésus- Christ, dit saint Augustin, se réduisent-ils donc à nous apprendre qu'il est doux et humble de cœur? l'humilité est-elle une vertu si rare et si difficile, qu'il ait fallu que le Fils de Dieu vînt nous l'enseigner et la persuader par ses leçons et son exemple? Oui, mes frères, tant le vice qui lui est contraire est enraciné dans le cœur de l'homme! Les anciens philosophes avaient fait des éloges pompeux de plusieurs vertus qui brillèrent au milieu des ténèbres du paganisme; jamais ils ne parlèrent de l'humilité : ils n'en connaissaient pas même le nom. Telle est, dit encore saint Augustin, la supériorité de cette vertu sur toutes les autres qu'elle resta par sa trop grande élévation cachée aux yeux de ces faux sages, qui n'étaient, selon l'expression de saint Jérôme, que des animaux d'orgueil, enflés de leur prétendu mérite, cachant sous le fastueux appareil de leurs discours un désir extrême de se faire admirer, ne cherchant qu'à satisfaire leur vanité en cette vie, et qu'à éterniser leur gloire après leur mort.
L'orgueil est la plus dangereuse maladie de l'homme : passion fatale, source de tous nos égaremens et de tous nos malheurs, nous devons nous efforcer de la détruire au dedans de nous-mêmes, pour élever sur ses ruines la sainte vertu de l'humilité, vertu toute céleste, que la religion seule nous a fait connaître. Il faut qu'elle soit bien agréable à Dieu, et bien essentielle dans l'ordre du salut, puisque Jésus-Christ, qui est la sagesse et la sainteté infinie, l'a choisie parmi toutes les vertus pour en être spécialement le maître et le modèle : Disette a me quia mitis sum et humilis corde%
Cependant, mes frères, l'esprit des ténèbres, qui est le chef et le roi des superbes, a introduit et accrédité dans le inonde une double erreur, par rapport à l'humilité, pour nous détourner d'une vertu qu'il nous importe si fort d'acquérir. Les uns croient qu'elle n'est pas d'une obligation rigoureuse , et la regardent comme une vertu de simple conseil ; les autres l'accusent de rétrécir les esprits et les cœurs , et la renvoient aux âmes basses et rampantes.
Détruisons ces deux erreurs : montrons l'humilité sous son véritable aspect, qui me paraît bien propre à vous la faire aimer et pratiquer. C'est une vertu indispensable, c'est une vertu honorable. Nécessité de l'humilité chrétienne; grandeur de l'humilité chrétienne; tel est le fond et le partage de ce discours. Implorons les lumières de l'Esprit-Saint par l'intercession de cette auguste Vierge, qui fut dans la plus haute élévation la plus humble de toutes les créatures. Ave, Maria. (L'abbé Richard, Sur l humilité.)
Nécessité de l'humilité chrétienne.
Quoi de plus nécessaire au salut qu'une vertu sans laquelle on ne saurait plaire à Dieu, sans laquelle on n'aura point les autres vertus qui conduisent à Dieu ? Or, telle est l'humilité ; elle est donc pour tout Chrétien d'une nécessité indispensable : et c'est le sentiment de saint Augustin , qui n'a pas craint de dire que toute la religion du Chrétien est dans l'humilité : Tota Christiani religio humilitas est.
On ne saurait plaire à Dieu sans l'humilité , puisque Dieu déteste les superbes : combien de fois il nous le déclare dans les livres saints ! L'orgueil est, de tous les vices, le plus abominable à ses yeux. 11 n'a pu le souffrir dans ses anges; comment le supporterait-il dans l'homme? Il exige que nous soyons humbles, et il ne pouvait pas ne pas l'exiger : car il est le Dieu de vérité, et l'orgueil n'est que fausseté et mensonge; il est jaloux de sa gloire, et l'orgueil veut la lui ravir : deux caractères de ce vice qui le lui rendent infiniment odieux. Il faut que l'humilité attaque cet adversaire du Très-Haut, et l'empêche d'établir son empire dans nos cœurs : s'il y règne, c'en est assez pour que Dieu nous efface du livre de ses élus.
Non, l'humilité n'est pas une pieuse imposture, qui cache à l'homme des imperfections qu'il a, et lui montre des défauts qu'il n'a pas. Elle n'est fondée que sur la vérité : car qu'est-ce que l'homme, que vanité et misère universelle? dit l'Esprit -Saint,
vit peu, n'y ayant, pour ainsi dire, qu'un pas de sa naissance à sa mort ; et il ne trouve au fond de son être qu'ignorance, faiblesse, corruption : triste héritage qu'il a reçu d'un père coupable, et frappé, avec toute sa postérité, des malédictions du ciel ; un corps assujéti à mille besoins, assailli de mille infirmités, en proie à mille douleurs, jusqu'à ce qu'il rentre dans le sein de la terre d'où il est sorti , pour y être la pâture des vers ; un esprit environné d'épaisses ténèbres, rayon presque éteint, reste pitoyable de celui que le Créateur avait mis dans le premier homme ; si incertain et si borné dans ses connaissances , dépendant de la matière à laquelle il est uni, s'affaiblissant avec ses organes, dupe de ses préjugés, et le jouet des plus grossières erreurs ; un cœur tyrannisé par les passions qui lui font une guerre continuelle, et l'empêchent de goûter un moment de repos ; si déréglé, si dépravé, qu'il faut presque en désavouer tous les sentimens , en réprimer tous les désirs, en mortifier tous les goûts : voilà l'homme dans l'état de dégradation où sa nature est tombée, en punition de la désobéissance de son chef; et telle est sa dépendance de la main invisible qui l'a créé et qui le conserve, que, si elle venait à lui manquer, il cesserait d'agir et de vivre. De lui-même il ne peut rien, il n'est rien : il s'imagine être quelque chose, dit l'Apôtre, il se trompe ; il doit dire avec le Prophète : Tout ce que je suis, o mon Dieu î est comme un néant devant vous : Substantia mea tanquam nihilum ante te. Eh! si toutes les nations sont devant Dieu comme si elles n'étaient pas, qu'est-ce donc à ses yeux qu'un faible mortel, relégué pour un instant dans un coin de la terre, et qui, l'instant d'après, s'évanouit comme une ombre? (Le même.)
L'homme n'a rien en lui qui le porte à s'élever.
Mais tout est-il méprisable dans l'homme ? n'a-t-il pas de bonnes qualités qui balancent les mauvaises, qui les font disparaître en les couvrant de leur éclat? ne possède-t-il pas des avantages réels qui doiventlui inspirer une noble fierté et une secrète complaisance en lui même ? non, Chrétiens. Parlez-vous de ces avantages extérieurs qui sont l'effet du hasard , quelquefois l'ouvrage de l'intrigue, ou le fruit de l'injustice, naissance, dignités, richesses? Ces dons de la fortune ne fournissent à l'homme aucun sujet de s'élever au dessus de ses semblables. C'est une bien sotte vanité de mesurer ce que l'on est et ce que l'on vaut par des choses qui ne sont pas nous, puisqu'elles sont hors de nous, ou qui ne nous t. m. 28
rendent ni plus grands ni meilleurs, qui peuvent même s'allier avec les défauts les plus gro&siers et les plus révoltans.
Parlez-vous d'avantages intérieurs qui sont dans l'homme, esprit, talens, vertus PMais qui est-ce qui ne se fait pas illusion làdessus? Qui est-ce qui ne se flatte pas dans le jugement qu'il porte de lui-même? Notre amour-propre nous séduit, nous trompe en nous traçant un portrait brillant de 'notre mérite: l'illusion s'accroît et se fortifie par des louanges peu sincères , par de fausses démonstrations d'estime , sorte de monnaie qui a cours dans le monde, et dontles hommes sont convenus de se payer réciproquement, pour mettre du moins les apparences à la place de la réalité. Mais je veux que vous ayez tout le mérite et toutes les perfections que vous vous flattez d'avoir: fussiez-vous le mortel le plus accompli, le plus magnifiquement pourvu des dons de la nature et de la grâce, vous n'en seriez pas moins obligé d'être humble. La vérité vous dirait par la bouche du grand Apôtre: Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu? et, si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifier, comme si vous le teniez de vous-même? De vous-même, vous n'êtes que néant et péché : toutes les faveurs que Dieu peut, répandre sur vous ne changeraient pas le fond de votre être. Un vase d'argile, fût-il rempli de' pierres pre'cieuses, en serait-il moins fait de terreet de boue? Un hommequi ne vit que d'aumônes peut-il se regarder riche de son fonds? Celui qui n'est que dépositaire d'un bien a-t-illieu de s'applaudir de son opulence? Soyez donc humble au milieu des avantages dont vous jouissez: ils ne viennent pas de vous, d'autres en possèdent autant et plus que vous. Comparez- vous à ceux que le ciel a plus favorisés que vous de ses dons , à ces illustres personnages qui furent l'ornement de leur siècle; que vous vous trouverez petit devant eux! que votre partage vous paraîtra faible et borné , plus propre à vous inspirer des sentimens d'humilité par ce qui lui manque que d'orgueil par ce qu'il vous offre! De quelque côté que vous jetiez les yeux, vous ne découvrirez que des sujets d'humiliation, et dans ce que vous êtes, et dans ce que vous n'êtes pas. (Le Même.)
L'homme n'a rien de son propre fonds.
Pensez donc que vous n'avez rien en propre , rien de votre propre fonds. Vous êtes un homme à talens, on vante votre éloquence : dites-vous à vous-même que vous n'avez rien de plus que les
DES FilÉDlClTEURS. /j35
autres; dites-vous que plus vous avez reçu, plus vous devez être humble et modeste , en raison de ce que Dieu vous aurait accordé déplus qu'aux autres; car il vous sera demandé un compte plus rigoureux. Vos talens mêmes, sans l'humilité, n'en deviennent que plus funestes à vous et aux autres. Vous en tirez vanité ? Est-ce, ditesvous, quelque chose de si difficile d'instruire par des paroles ? ii l'est beaucoup d'instruire par sa vie; c'est là lavéritable éloquence. Vous prêchez doctement qu'il faut être humble; les paroles ne s'impriment pas dans les aines comme les œuvres. Si votre vie n'est pas bonne, bien loin de profitera ceux qui vous écoutent vous leur nuirez davantage, parce que je suis en droit de vous répondre qu'apparemment ce que vous me proposez est inexécutable. Je me dis : Si cet homme qui parle si bien ne fait pas ce qu'il dit, je suis bien plus pardonnable de n'en rien faire, moi qui ne parle pas. De quel droit publies-tu mes sévères ordonnances ? vous dira le Seigneur: ce que tu prêches en paroles, tu le combats par tes œuvres! (Saint Chrysostôme, Homélie XXX, in acta.)
Alliance de l'humilité avec les autres vertus.
Que dirai-je de l'alliance étroite et indissoluble de l'humilité avec les autres vertus chrétiennes? Nommez-en une à laquelle l'humilité soit étrangère, et qui puisse subsister sans elle; la foi, qui captive notre entendement sous le joug des mystères incompréhensibles de la religion ; la piété, qui nous approche de Dieu et nous anéantit en sa présence; la pénitence, qui renferme l'aveu de nos fautes, si pénible à la vanité et à l'amour-propre; la patience, qui souffre ses maux sans se plaindre; la charité, qui nous rend sensibles à ceux de nos frères, nous fait pardonner une injure et embrasser un ennemi. Parcourez tous les devoirs de l'homme envers Dieu et envers ses semblables ; vous verrez que l'humilité en est l'ame et le soutien , qu'elle entre dans toutes les vertus , qu'elle y trouve toujours sa place et demande souvent la première.
L'orgueil, au contraire, ou les empêche de naître, ou leur donne la mort. C'est l'orgueil qui fait la plupart des incrédules et des impies. Ces beaux esprits si vantés ne veulent pas s'abaisser au niveau de la multitude , se confondre avec elle par leur croyance et leur conduite : ils prétendent s'élever plus haut, ils courent après la gloire humaine , et Dieu les frappe d'aveuglement , parce
qu'il ne se découvre qu'aux humbles. Comment pouvez-vous croire, disait Jésus-Christ aux Pharisiens, vous qui aimez à recevoir de la gloire les uns des autres? Quomodo potestis credere, qui gloriam ab iiwicem quœritis? C'est l'orgueil encore plus que l'intérêt qui divise les hommes, qui enfante les jalousies, les haines, les querelles, les vengeances. Il n'y a, dit le Sage, que des démêlés et des dissensions parmi les orgueilleux; ils ne cherchent qu'à se supplanter , qu'à se déchirer et se détruire.
L'humilité est encore la sauve-garde des autres vertus et, pour ainsi dire, le sel qui les conserve. Sans elle, elles se gâtent, elles se corrompent et deviennent la proie de l'orgueil. Il ne faut qu'un sentiment de vanité pour enlever au juste, parvenu au comble de la perfection , le fruit de ses travaux et de ses combats. A-t-il jeté sur eux et sur lui-même un œil de complaisance: à l'instant dépouillé de tous ses mérites, il devient pauvre et misérable aux yeux de Dieu : tout le souffle empoisonné de l'orgueil est funeste à tout ce qui en ressent les atteintes! Sa malignité va plus loin : il change le bien en mal et toutes les vertus en vices. Dès qu'il est le principe secret de nos actions les plus louables, les plus saintes, et qu'elles ont pour but, non d'obéir et de plaire à Dieu, mais de nous attirer l'estime et les louanges des hommes, ce sont autant de péchés; et, au lieu de récompenses qui semblaient nous être dues, nous ne méritons que des châtimens. Ainsi donc point de vertus sans l'humilité; sans elle, ou elles sont des crimes, comme la plupart des vertus païennes , ou elles perdent tout leur prix, et ne sont plus dignes des regards du Très-Haut. La pureté même de Marie n'aurait pu lui être agréable, dit saint Bernard, si l'humilité n'en avait soutenu et relevé l'éclat à ses yeux. (L'abbé Richard.)
Grandeur de l'humilité chrétienne.
Pour dissiper tous les préjugés de l'orgueil mondain sur la bassesse prétendue de l'humilité chrétienne, et pour vous découvrir la noblesse, la dignité, la grandeur de cette vertu, je vous montrerai l'élévation de ses idées et de ses sentimens, la fermeté et l'intrépidité de sa conduite. De là nous conclurons qu'elle est une vertu aussi honorable qu'indispensable, et que c'est sur l'orgueil lui-même que retombe l'injuste reproche de bassesse qu'il fait à l'humilité. L'humilité est une vertu très éclairée, et qui règle ses sentimens et ses affections sur ses lumières. Elle ne prend point l'apparence pour la réalité, le faux pour le vrai; elle juge saine-
ment des choses ; elle n'estime que ce qui mérite d'être estimé , et n'aime que ce qu'elle estime. Elle méprise la gloire du monde et l'opinion des hommes , parce que l'une et l'autre est méprisable : celle-là, puisqu'elle est vaine, frivole, fausse et renfermée dans les bornes du temps; celle-ci, puisque, bonne ou mauvaise, elle ne nous rend ni meilleurs ni pires, elle nous laisse tels que nous sommes. Elle dit, avec le grand Apôtre : Peu m'importe que les hommes me jugent ; il est un Juge souverain de tous les hommes, à qui seul je désire de plaire, le seul que je cherche à me rendre favorable. Elle sait aussi bien que l'orgueil , qu'il y a ici-bas des dignités, des honneurs, des applaudissemens, des renommées: mais elle regarde d'un œil d'indifférence et de mépris tout ce vain amas d'illusions , et le foule aux pieds pour prendre son essor et s'élever jusqu'au Créateur. Rien n'est si grand, si saintement fier et ambitieux que l'humilité. Elle dédaigne tout ce qui n'est pas Dieu ou ne conduit pas à Dieu : hors de Dieu , tout est trop petit pour elle, indigne d'elle. Elle a un sentiment profond de la grandeur suprême, qui la dégoûte de toute grandeur subalterne et périssable. Elle est éclairée d'un rayon céleste qui éclipse, efface tout à ses yeux; qui ne lui laisse apercevoir que Dieu, devant lequel toutes les créatures ne lui paraissent plus que des atomes.
Est-ce là, mes frères, une vertu basse et ignoble? Quelle vertu, au contraire, plus digne de l'homme raisonnable et chrétien ? Rien de plus sublime et en même temps de plus aimable que l'humilité. Astre nouveau , qui n'a paru dans le monde qu'avec l'Evangile, sa douce lumière attire également les esprits et les cœurs. Tout ce qui est beau s'embellit encore par les charmes de cette vertu : elle donne un nouveau lustre au mérite que l'on a ; elle supplée, même devant les hommes, au mérite que l'on n'a pas : elle a, dit saint Chrysostôme, je ne sais quoi qui plaît, qu'on admire et qu'on aime.
En effet, ne point se glorifier des avantages de la naissance, du rang et de la fortune, se montrer d'autant plus affable qu'on est plus élevé, être indifférent aux éloges et aux censures du monde, joindre au mérite supérieur une modestie sincère qui, ou l'ignore, ou s'efforce de le cacher; au faîte des honneurs ne point perdre de vue sa misère et son néant ; au sein de l'obscurité mettre toute son ambition et son bonheur à n'être connu que de Dieu ; voir les succès des autres sans envie et ses propres disgrâces sans chagrin ; ne répondre aux injures que par un silence modeste ou des paroles douces ; fermer les yeux sur ses bonnes qualités, et les tenir
ouverts sur ses défauts, n'imputant ceux-ci qu'à soi-même et rapportant les autres à Dieu, dont on les tient ; il y a là, mes frères, une droiture d'esprit, une solidité de raison, une élévation et une pureté de vues, un amour de la vérité et de la justice, une générosité, un-Jiéroïsme de désintéressement, en un mot une réunion de traits admirables qui forment un grand caractère, et c'est le caractère de l'humilité chrétienne.
Oseriez-vous, mondains , lui opposer celui de l'orgueil? Quel contraste et quel nouvel éclat en rejailliraient sur lhumilité ? car, autant l'humilité est élevée par ses idées et ses sentimens , autant l'orgueil est-il bas et rampant dans les siens. Aveuglement, faiblesse, folie, voilà les traits qui le caractérisent et le rendent souverainement méprisable. Aveuglement de l'orgueilleux qui ne voit pas les sujets d'humiliation qu'il porte au dedans de lui-même : ïlumiliatio tua in medio tuï. La vanilé est fille de l'ignorance et la compagne ordinaire delà médiocrité. Plus on a d'esprit et de lumières, plus on doit découvrir en soi d'imperfections et de défauts qui échappent à une vue courte. Ainsi, les rayons du soleil entrant dans un lieu obscur y font apercevoir mille atomes auparavant imperceptibles à l'œil. Faiblesse de l'orgueilleux qui s'enfle du plus léger avantage, qui se nourrit de fumée et goûte avec délices un fade encens; qui poursuit une lueur fugitive, qui se passionne pour une chimère, et ne peut résister au penchant qui l'entraîne vers elle, je veux dire vers un bien aussi trompeur , aussi fragile que les applaudissemens et les louanges du monde : folie de l'orgueilleux, pour qui le Dieu de majesté et toute la cour céleste sont des spectateurs moins dignes de son attention que les faibles mortels, cendre et poussière comme lui dont il brigue les suffrages, et qui aime mieux plaire à des créatures qui disparaissent comme des ombres, et dont il n'a rien à craindre ni à espérer, qu'à l'Etre souverain qui demeure toujours et qui tient entre ses mains son sort éternel.
Concevez-vous, Chrétiens, rien de plus insensé, et, soit du côté de l'esprit, soit du côté du cœur, rien de plus petit et de plus vil qu'un esclave de l'orgueil P Qu'on nous dise encore que l'orgueil est la passion des grandes âmes ! Eh ! pourquoi donc n'ose-t-ii se montrer? d'où vient qu'il se cache et n'agit que sous mille déguisemens ? d'où vient qu'on avoue sans peine ses autres faibles et qu'on ne veut pas convenir de celui-ci? On en rougit dès qu'on l'a laissé entrevoir, on le déteste dans ceux en qui on l'aperçoit : sentiment gravé dans tous les cœurs qui nous fait connaître que
rien n'est plus honteux ni plus haïssable que ce -vice. Que fait l'orgueil pour se soustraire au mépris et à la haine qu'il inspire? Il se couvre de l'apparence de l'humilité; il s'étudie à en prendre l'air, le langage, les manières; il aime à paraître sous la forme et les traits de cette vertu. O sainte humilité, vos droits sont vengés, votre triomphe est complet, l'orgueil lui-même vous rend hommage en se montrant à nos yeux couvert de votre voile sacré, et paré des beautés qu'il emprunte de vous.
Mais allons plus loin : voyons comment à la noblesse et à l'élévation des sentimens l'humilité sait joindre la fermeté et l'intrépidité de la conduite, de sorte que, bien loin d'être contraire à la grandeur d'aine, elle en est le fondement et la source.
Représentez-vous un homme véritablement humble, libre, indépendant de tout respect humain, exempt des retours intéressés de l'amour-propre, des inquiétudes secrètes de la vanité, plein d'un généreux mépris pour les éloges et les censures du monde , n'écoutant que son devoir et n'envisageant que Dieu ; rien ne l'étonne, rien ne l'intimide, rien ne gêne l'usage de ses forces naturelles, il les déploie tout entières, et Dieu, qui protège les humbles, bénit et seconde ses efforts. Qu'est-ce qui pourrait l'arrêter ou l'affaiblir? Les difficultés? il n'en est point pour les humbles, dit saint Léon : Nihil arduum est humilibus. Plus il se défie de luimême, plus il se confie en Dieu, pour lequel il travaille et il combat. Il peut tout, comme saint Paul, en celui qui le fortifie. La gloire, qu'il lui est ordonné de fuir, il ne la cherche pas : si elle se présente à lui dans la route où il marche , comme il n'y est pas entré pour elle, il n'en sortira pas à cause d'elle; il la renvoie au souverain Maître dont il se regarde comme le serviteur inutile , et à qui seule elle appartient. L'humiliation , si ses espérances sont trompées, il ne la craint pas; il irait au devant d'elle si la prudence lui permettait de suivre le mouvement de son cœur; il se plairait dans ses abaissemens, à l'exemple du grand Apôtre, parce qu'il y acquerrait plus de ressemblance avec Jésus-Christ, et un titre de plus aux récompenses du ciel.
Ne voyez-vous pas, Chrétiens, qu'avec de telles dispositions on est capable de tout oser, de tout exécuter? Aussi saint Augustin n'a pas craint de dire que toute la force est dans l'humilité : Omnis fortitudo in kumilitate , au lieu que tout orgueil est faible, ajoute ce saint docteur: Fragilis est omnis superbia. Oui, l'orgueil est une passion lâche et pusillanime, que l'idée d'un mépris, d'une raillerie, d'un affront, épouvante, empêche d'entreprendre des choses
44o NOUVELLE BIBLIOTHEQUE
dont l'issue paraît douteuse, ou qui, si on les entreprend, les fait échouer, soit par sa nature, qui est d'affaiblir le courage et d'ôter la confiance nécessaire au succès, soit par une punition de Dieu, qui se plaît à humilier les superbes. L'humilité nous délivre de toutes les petitesses, de toutes les craintes de la vanité et de l'amour-propre, et par là nous dispose à tout ce qu'il y a de grand et de sublime, parce que le Seigneur est alors avec nous.
( L'abbé Richard. )
C'est par l'humilité que nous arriverons à la gloire.
Ecoutez Jésus-Christ : Le Fils de V homme n'est pas venu sur la terre pour se faire servir, mais pour servir les autres, et donner son ame pour le salut de plusieurs. Et quelle a été la récompense de son humilité? Quelle gloire pour lui et pour nous, bien qu'il n'eût besoin de gloire ni d'honneur! C'est son anéantissement même qui a été le principe de notre élévation. En s'humiliant il a dompté la mort, écrasé le serpent ennemi, détruit l'empire du péché; il nous a rouvert les portes du royaume céleste, il s'est élevé dans le Ciel à la droite de Dieu son père pour y être notre prédécesseur; il a répandu la piété sur la terre; il y a dissipé Terreur , ramené la vérité, et nous a comblés de biens. Toutes les langues humaines s'uniraient, qu'elles ne pourraient exprimer les bienfaits de sa divine incarnation. Avant les humiliations de son humanité, il n'était connu que des Anges. Ce sont ses abaissemens qui nous l'ont manifesté; son humilité n'a fait que rehausser l'éclat de sa gloire. ( Saint Chrysostôme, Homélie sur les enfans de Zèbêdêe. )
Il ne faut pas craindre de s'avilir en s'humiliant.
Ne craignez pas de vous avilir en vous humiliant. Pouvez-vous jamais être autant humilié que l'a été Jésus-Christ? Et l'excès même de ses humiliations, en opérant le salut des hommes, l'a élevé au comble de la gloire. Pas d'autre porte que l'humilité pour entrer dans le ciel. En suivre une autre, c'est se perdre. Après un tel exemple, pouvez-vous craindre de déroger à votre grandeur en vous humiliant? Au contraire, vous l'élevez encore, vous la faites élever davantage, vous vous montrez le digne aspirant au royaume du ciel.
Ce n'est pas en dédaignant l'humilité que vous vous mettez en paix avec vous-même et avec le prochain. Qui prétend à la con-
DES PBÉD1CA.TBURS. 441
sidération et à la gloire, risque souvent de la perdre et de tomber au dernier rang dans l'opinion des autres. C'est toujours par des moyens contraires en apparence que nous obtenons ce que nous désirons. Jésus-Christ ne cesse de nous donner cette importante leçon dans son Evangile. Les passions de l'avarice, de l'ambition, il les combat de cette manière. A l'ambitieux il dit : Pourquoi cette affectation de libéralité en présence de témoins? Pour acquérir de la considération et de la gloire, prenez un moyen contraire, faites vos bonnes œuvres en secret, et vous arriverez à votre but; à l'avare : Pourquoi cette fureur d'accumuler, afin d'être riche? Ne gardez pas vos richesses dans vos mains , distribuez-les dans celles des pauvres, et vous posséderez des richesses réelles, inaliénables. Ainsi à l'orgueilleux : Pourquoi cette avidité de distinctions et de préséances? afin de primer sur les autres? Descendez à la dernière place, et l'on vous appellera à la première. Le secret, pour être grand, c'est de ne point chercher à le paraître. Vous vous méprenez donc étrangement sur le vrai caractère de la grandeur. Jésus- Christ, pour anéantir dans ses Apôtres tout sentiment d'orgueil, ne cesse de leur déclarer qu'on acquiert la grandeur qu'en la méprisant, qu'on la perd en la recherchant, par opposition à la morale des païens , à qui seul il peut appartenir d'avoir l'esprit de domination.
L'orgueil n'est que bassesse réelle; la véritable grandeur, c'est l'humilité; les grandeurs du monde n'en ont que le nom et l'apparence; ceux que l'on y appelle grands ne doivent ce titre qu'à la déférence commandée par le besoin et par la crainte. L'humilité nous fait grands de cette grandeur intérieure qui tient de celle de Dieu même. Les hommes ont beau nous refuser ce titre, leur vaine opinion ne nous l'enlève pas; tandis que ce grand, aux pieds de qui tout rampe, n'a qu'un masque de grandeur dont on n'est pas dupe. Ces hommages forcés ne durent pas; ceux que l'on rend à l'humilité viennent du cœur et ne changent pas.
Nous en avons la preuve dans ces illustres saints qui ont été d'autant plus humbles à leurs propres yeux qu'ils étaient plus élevés au dessus des autres. Ni la mort, ni le temps n'ont point été recueil de leur grandeur et de leur gloire.
La raison toute seule dépose en faveur de notre doctrine. Cet homme orgueilleux et vain se croit plus grand que tout le reste; il regarde tout le monde comme au dessous de lui; personne, selon lui, ne mérite de marcher son égal. On a beau le charger cl honneurs, on n'en fait j'hais assez pour ce qu'il vaut. Avide
44?, NOUVELLE BlBLiOTTlÈQUE
de louanges, il lui en faut à tout prix, et pour en avoir il brigue: tous les suffrages. Il flatte, il caresse, il rampe à son tour auxj pieds de ceux pour qui il n'a que du mépris. Etrange inconsé- i quence! il veut des flatteurs, et c'est lui qui prodigue des flatteries ; il faut qu'on l'adore, et il rampe; qu'il domine sur tout l'univers, et il n'a pour tout le genre humain qu'un insolent mépris : il tremble, cet arrogant, en présence de tous les événemens humains, dont il connaît trop bien l'inconséquence et la fragilité. Celui, au contraire, qui est humble, n'ignore pas davantage ce que c'est que lhomrne, un composé de grandeur et de bassesse; il sait donc qu'en se rabaissant dans la pensée de sa faiblesse, il ne fait que se mettre à la place où la nature elle-même l'a mis. Que si on lui accorde quelque honneur, la haute opinion où il est de la dignité de l'homme agrandit à ses yeux l'estime qu'on lui défère. Par ce juste tempérament, il est donc toujours conséquent à lui-même, sans orgueil dans les dignités, sans faiblesse dans les disgrâces, élevé au dessus des passions qui agitent l'orgueilleux, inaccessible à la colère, à la vaine gloire, à la jalousie. De quel côté se trouve donc la véritable grandeur? Dégagée de tous les liens terrestres, cette ame sublime défie tous les événemens de la vie. Dans son libre essor, elle se rit de tous les pièges, et n'en craint aucun; Vautre, terrestre et rampante, s'offre d'elle-même à la défaite. La première maîtrise les passions humaines, et ne les connaît que pour en triompher; l'autre est la victime de toutes, elle ne sait que trembler ou obéir à leur commandement. Quoi de plus humilié que l'Ange superbe, que son orgueil précipita du ciel dans les enfers ? quoi de plus élevé que l'homme quand il sait être humble? C'est à celui-là qu'il est donné de fouler aux pieds les serpens et les scorpions. (S. Chrysostôme, Homélie LXV^ in Mattlu)
L'humilité n'est pas incompatible avec la magnanimité la plus héroïque.
Admirable accord delà plus modeste des vertus avec la magnanimité la plus héroïque! Moïse était humble; il se croyait indigne d'être l'ambassadeur de Dieu et le libérateur de son peuple. Avec quelle noble hardiesse il se présenta devant Pharaon , et le menaça des plus terribles châtimens , s'il n'obéissait pas aux ordres du Seigneur Dieu dont il était le ministre ! David était humble : l'humilité la plus profonde respire , éclate dans ses divins cantiques : ne se rendit-il pas formidable à. tous ses ennemis, et digne par
ses vertus guerrières et politiques de l'admiration de tous les siècles ? Jérémie était humble; et il se comparait à un faible enfant qui sait à peine bégayer, et il fut inébranlable comme une colonne de fer, comme un mur d'airain devant les princes et les rois de Juda : et, pour venir à des temps moins éloignés du nôtre, François de Paule était humble, ce saint patriarche d'un ordre religieux, qui a pour fondement et pour devise l'humilité. Il est appelé à la cour d'un de nos rois, si fameux dans l'histoire par ses taîens et ses vices : terrible dans sa colère, dévoré par la crainte de la mort, il demande du thaumaturge de son siècle un miracle qui prolonge sa vie. Ses prières et ses promesses sont inutiles : 1 humble ermite ose parler sans ménagement à ce fier monarque, accoutumé à n'entendre que le langage de l'adulation. Il lui annonce sa fin prochaine; il lui montre le tombeau où il va descendre, et l'exhorte à fléchir par son repentir et ses larmes la justice divine,
Mais quel est le plus merveilleux de tous les événemens que nous présentent les annales de l'univers; celui qui trouva le plus d'obstacles à vaincre, et devant lequel disparaissent tous les travaux et les succès des Sages, des politiques, des conquérans? C'est la soumission de tous les peuples à l'empire de Jésus-Christ; c'est un monde idolâtre changé en un monde chrétien. Or, je vous le demande, sont-ce des hommes humbles ou des hommes orgueilleux qui en avaient formé le projet, et qui l'ont si heureusement accompli ? n'est-ce pas l'ouvrage des Apôtres, ces zélés prédicateurs de l'humilité dont ils étaient en même temps de parfaits modèles? Combien n'ont-ils pas eu d'imitateurs, qui, perpétuant d'âge en âge la doctrine de l'humilité, ont appris, par leur exemple, aux partisans du monde que l'on peut être un homme humble et un grand homme; que l'humilité n'étouffe point les talens, mais qu'elle les épure et les dirige à leur véritable fin ; qu'elle n'est point ennemie des actions glorieuses et utiles, qu'elle en éloigne seulement les vues basses qui en dégraderaient la noblesse; que, loin d'affaiblir celte grandeur dame qui enfante et exécute les plus hautes entreprises, elle en est le ressort le plus puissant, elle l'enflamme par la sublimité des motifs qu'elle lui offre.
Vous en serez à jamais la preuve, ô Vincent de Paule! l'honneur de la France qui vous vit naître. Qui fut plus humble que vous, et qui sut mieux que vous se rendre utile au monde? Ce que les plus grands monarques n'auraient osé entreprendre, vous lavez exécuté, triomphant de tous les obstacles, créant des ressources
lorsque tout était désespéré, secourant tous les malheureux, corrigeant les abus, retranchant les scandales, formant des institutions, des établissemens qui subsistent encore pour le bonheur public, et qui, avec le tableau de votre vie, apprendront à nos derniers neveux que le plus humble des hommes fut le plus grand bienfaiteur de l'humanité. (L'abbé Richard.)
Nécessite et exemples d'humilité.
Les exercices pieux , la tempérance, l'obéissance, l'accomplissement le plus parfait des commandemens, ne sont rien sans l'humilité. Si l'on peut dire que l'orgueil est le commencement et la fin de tous les maux, on peut dire aussi que l'humilité est le commencement et la fin de tous les biens.
Mais voyez combien les ruses de l'esprit impur sont subtiles et dangereuses ! son but est de dominer sur tous les hommes. Or, pour arriver à ce but, il sait tendre à chacun le piège qui lui offre le plus de chances de succès. Il attaque le Sage par la sagesse , le riche par les richesses, le tempérant par la tempérance, l'homme pieux par sa piété, et ainsi des autres vertus, dont il essaie de nourrir notre orgueil aux dépens de l'humilité, de cette vertu précieuse que Jésus-Christ nous désigne lui-même comme l'étendard autour duquel ses soldats doivent combattre, quand il nous dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur * : » et ailleurs : « Quand vous aurez fait ce qui vous est commandé, « dites : Nous sommes des serviteurs inutiles 2. »
Pourquoi donc nous trompons-nous ainsi nous-mêmes? Pourquoi, si Dieu nous fait la grâce d'être bien réglés dans nos mœurs, nous élevons-nous au dessus de ceux qui ont encore des faiblesses, quand l'Apôtre nous dit : « Que celui-là seul est approuvé, que « Dieu lui-même approuve3. » Pourquoi nous enorgueillir de ce que nous travaillons davantage, quand nous en voyons d'autres qui mènent un genre de vie contemplatif, puisque Marie est approuvée dans l'Evangile , pour avoir embrassé le même parti? Pourquoi concevrions-nous ces hautes pensées de nous - mêmes, de ce que nous avons fui le monde et que nous habitons la solitude, tandis que, sans humilité, cela ne nous servira de rien 4? Ah ! prenez bien garde que ce genre de vie plus parfait que vous avez choisi, ne devienne , à cause de votre orgueil, l'occasion de votre chute.
1 Matlh.,xi, 29.-.2Luc^xvlF>10>3n Cor.,x, 18. —M Cor., iv, 7.
Vous êtes riche et juste :je le veux; mais vous ne l'êtes point encore autant qu'Abraham, qui cependant disait de lui-même : Je ne suis que cendre et que poussière. Vous avez en main l'autorité sur vos frères : je le veux. Moïse avait une autorité bien plus étendue encore que la vôtre, et néanmoins l'orgueil n'entra jamais dans son cœur. Vous avez les agrémens de la figure et la force du corps, vous avez même le front ceint d'un diadème : je le veux; mais vous n'êtes peut-être point encore au niveau de David , qui disait pourtant dans son humilité : « Je suis un ver de terre et non «un homme 1. » Vous avez le don de science : je vous l'accorde; mais l'avez-vous au même degré que les trois jeunes Hébreux dont l'un (c'était Danielj disait à Dieu : « Seigneur, à nous seuls la con- « fusion 2 ; » et dont les deux autres disaient : « C'est par; l'esprit « d'humilité que nous recevrons votre miséricorde 3. » Si ces hommes justes ont montré une si grande humilité, que doivent donc faire des pécheurs comme nous?
Gardez-vous donc bien de vous livrer à ce vice honteux de l'orgueil, de peur que votre ennemi ne s'empare à jamais de votre arne. Reprochez-vous amèrement les plus petites pensées d'orgueil et de complaisance en vous-même. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit, la sainte Trinité tout entière fixent avec délices leur séjour dans le cœur de l'homme humble. Fuyons donc l'orgueil que Dieu déteste. Aimons , chérissons l'humilité qui seule a rendu les justes agréables aux yeux de Dieu. C'est un don bien important , c'est un grand bonheur que l'humilité ; c'est un grand honneur de la posséder; c'est en elle que se trouve la véritable et parfaite sagesse. L'orgueil du Pharisien avait été la cause de son humiliation, et le Publicain ne fut exalté que parce qu'il était humble. Puissions-nous avec lui partager à jamais dans le ciel les récompenses que Dieu réserve à l'humilité, et être admis avec lui dans la société de tous les justes, pour y chanter à jamais les louanges du Dieu qui exalte les humbles , et à qui convient toute gloire dans tous les siècles ! Ainsi soit-il. (Saint Ephrem, Sermon XLL)
Autres exemples d'humilité.
Je ne puis mieux faire pour vous montrer l'excellence de l'humilité que de vous remettre sous les yeux les nobles exemples de ceux qui l'ont pratiquée. Ecoutez d'abord l'Ecriture.
1 Ps. xxi, 7. — 3 Dan., ix. — 5 Ibid., m, 59.
/f/jt) NOUVELLE BIBLIOTHEQUE
Abraham mérita, par le suffrage le plus glorieux, d'être appelé
l'ami de Dieu ; néanmoins nous le voyons passant subitement det
la contemplation de la majesté divine à celle de son propre néant,
rester comme anéanti en présence de Dieu , et ne conserver plus
de force que pour s'écrier : « Pour moi , je ne suis que poussière
«et que cendre j.» L'Ecriture nous parle encore de Job en ces
termes : « Job était juste 2. » Oui, ce saint personnage était juste;
mais cependant je l'entends s'accuser lui-même en disant : « Per-
« sonne n'est exempt de souillure, quand même sa vie n'aurait duré
« qu'un jour 5. » Un autre serviteur de Dieu, Moïse, avait mérité
le surnom de fidèle serviteur. Il ne se crut pas pour cela en droit
de parler magnifiquement de lui. Son cœur ne se laissa pas même
aller à l'orgueil, lorsqu'il entendit sortir du buisson ardent cette
voix divine, puisqu'il se contente de s'écrier : « Qui suis-je, Sei-
« gneur, pour que vous m'envoyiez de la sorte, moi qui ai la langue
« si pesante et la voix si grêle ! Vous le savez, Seigneur, je ne suis
« semblable qu'à cette vapeur légère qui s'élève d'un vase d'eau
« que la flamme échauffe4. » Il n'est pas moins frappant, ni moins
digne de notre admiration , l'exemple que nous donne David, ce
prince qui reçut de Dieu même un éloge si flatteur, quand Dieu
lui dit : « J'ai trouvé un homme selon mon cœur 5. » Néanmoins
j'entends le même Prophète qui s'écrie dans son humilité : « Ayez
« pitié de moi, Seigneur, selon votre infinie miséricorde 6. »
Ce n'est pas encore assez de témoignages pour vous prouver toute l'excellence de l'humilité. Ecoutez quelque chose qui surpasse tout ce que vous avez entendu jusqu'ici : Notre Seigneur Jésus-Christ, le Fils unique du Dieu de toute majesté, n'est point venu sur la terre pour y faire parade de sa gloire et de sa puissance ; tout annonce au contraire en lui la plus profonde humilité , conformément à ce qu'en avait annoncé le Prophète Isaïe 7, Et certes, quand un Dieu s'humilie à ce point, que devons-nous faire, nous qui ne sommes rien que par sa grâce? [Saint Clément, pape, Epit. 1 aux Cor.)
Péroraison.
¥] Embrassez-la donc, Chrétiens , cette vertu si nécessaire et si glorieuse. Demandez-la au Seigneur par des vœux ardens et continuels,*
* Gen., xvin, 27. — 2 Job., i, 1. — 5 Ibid., iv, 17. — * Exod., m, 11. et iv, 10. | s Ps. lxxxviii, 21, — 6 Ps. i, 1. — 7 1s., lui, 1 et sqq.
des riiÉmcATEuns. 447
n'épargnez rien de votre côté pour l'acquérir; meditez-en l'importance, la nécessité, la facilité, les avantages: formez-en souvent des actes intérieurs : un sentiment, un acte d'humilité est plus précieux mille fois, vaut infiniment mieux pour nous que tous les applaudissemens et toutes les louanges du monde. Humilions-nous devant Dieu: qui peut penser à cet Etre Suprême sans s'anéantir devant son infinie grandeur? Humilions-nous devant les hommes: une humilité sincère ne se renferme pas dans le cœur, elle se manifeste au dehors par des signes sensibles et que malgré lui le monde révère. Humilions-nous à nos propres yeux, n'ayant de mépris que pour nous-mêmes, et gardons-nous de mépriser personne: c'est le précis de la science et de l'humilité. Nous connaissons nos défauts, nos misères et nos vices;les bonnes qualités des autres nous sont inconnues; peut-être sont-ils ou deviendront-ils plus agréables que nous au yeux du souverain Maître. Souvenons-nous enfin pour mieux connaître le trésor de l'humilité et le prix inestimable des humiliations, que plus nous aurons été humbles et humiliés sur la terre, plus nous serons élevés et glorifiés dans le Ciel, que je vous souhaite, etc. (L'abbé Richard.)